Ma tâche est ici terminée. Tout ce que j’ai cru devoir noter et
développer à propos de Grillon est dit. Si un soin de rhétorique avait
présidé à la composition et au discours de cet ouvrage, j’aurais
inscrit, quelques lignes plus haut, comme titre: conclusion,--en tant
que naturaliste,--ou: épilogue,--en tant que conteur.
Mais il n’est pas d’épilogue à la plus belle histoire du monde, et les
conclusions importent peu à qui présenta aussi nuement que possible des
observations patientes et faciles, sincères et passionnées.
Aucune de ces observations ne me paraît pouvoir être scientifiquement
contestée. Le jeu de mes expériences a commencé vers ma septième année
et ne m’a point lassé depuis bientôt trente ans. Que les spécialistes,
entomologistes et savants de tout ordre ne me jugent donc que sur ce qui
précède, et qu’ils veuillent m’accorder que, si je leur parais danser
avec des ombres, ce n’est qu’à partir de cet instant-ci, pour ma
satisfaction personnelle et comme en manière de délassement.
* * * * *
Jamais mieux qu’en ce point ne s’est manifestée à mon esprit et à mon
cœur la jeunesse infirme et séduisante de notre humaine race, jamais de
façon plus intense je n’ai éprouvé à quel point nous étions, selon la
formule, les derniers nés de la création. De là à ne point douter que
nous en étions le chef-d’œuvre, il n’y a eu qu’un pas, lequel fut
toujours franchi aisément, aussi bien par la Bible ou l’Evangile que par
Darwin ou même par Haeckel.
Nous n’avons guère plus de cent cinquante mille ans d’existence; un
homme peut vivre cent ans, un grillon ne vit que de dix à onze mois. Et
de combien de milliers de siècles ses ancêtres, ou les races d’insectes
dont il est issu, ne nous ont-ils pas précédés sur notre planète? En
tenant compte, comme il se doit en pareil cas, du peu de durée de sa vie
par rapport à la nôtre, en se basant sur la proportion d’un à cinquante
qui me paraît raisonnable, en admettant d’autre part que les grillons,
ou les prégrillons aient existé deux cent mille ans seulement avant les
hommes ou les préhommes, il n’y a qu’à multiplier deux cent mille par
cinquante pour comprendre que les insectes, humainement comptant, sont,
au bas mot, d’environ dix millions d’années plus vieux et plus _évolués_
que nous.
L’homme, chef-d’œuvre de la création? Qu’on prenne bien note que je ne
proteste en aucune manière contre cette qualification et que le proverbe
«tout nouveau, tout beau» me paraît en sa place ici. Mais, de même que
l’individu naissant commence à mourir, une espèce, n’existerait-elle que
depuis mille siècles, a, même physiquement, même organiquement inauguré
son évolution et, qui dit évolution, dit marche lente vers le terme
nécessaire. Quelle sera l’humanité dans un avenir si lointain que sa
seule méditation ne peut que nous effarer, nous dont l’espèce,
consciemment, se souvient à peine de six mille ans de légende ou
d’histoire?
Sauf le cas d’accident, de cataclysme céleste, c’est par myriades et
myriades d’années que se chiffre le temps où les conditions physiques de
notre existence sur la Terre ont chance de demeurer à peu près telles
qu’elles sont aujourd’hui. Mais ne regardons pas si loin, justement à
cause de cette proportion d’un à cinquante que nous avons admise entre
la durée de la vie de Grillon et la durée de notre vie: ici, devant
l’avenir, les conséquences se produisent à l’inverse, et c’est dans deux
cent mille, trois cent mille ans au plus que l’évolution du mammifère
supérieur a, en toute logique, chance de rattraper celle de la race
grillonne actuelle.
Comment imaginer ce que sera l’homme alors, physiquement et moralement,
intellectuellement et socialement? Qu’affirmer, qu’indiquer même sans
risquer de nous égarer dans le domaine périlleux de l’imagination et de
la rêverie?... Tout, d’ailleurs, est possible: l’évolution, à
n’envisager que le point de vue social, a fait de certains insectes, du
nôtre par exemple, des individualistes résolus, et de certains autres,
comme les fourmis ou les abeilles, des communistes accomplis.
Que l’humanité future soit une collection de vastes fourmilières ou que
la planète Terre se transforme en une sorte de champ immense où les
hommes, mâles et femelles, isolés et voisins, ne se rencontreront que
pour s’accoupler et produire, dans un cas comme dans l’autre,
gardons-nous de prononcer le mot de progrès ou de décadence... L’œuvre
de la nature, nous n’avons pas à la juger; plus que jamais notre esprit
et notre pensée sont inférieurs, en pareilles matières, à concevoir et à
définir la mesure qui jauge le bien et le mal. Ni progrès ni décadence:
évolution. Mais dans quel sens celle-ci doit se produire, voilà qui ne
laisse point de doute; ce n’est point parce que nous sommes les
derniers-nés sur la Terre que la Nature et le Créateur renonceront en
notre faveur,--ou par haine de nous,--à leur dessein manifeste en tout
de réaliser des simplifications et d’aboutir au moindre effort.
Ainsi, ce qui fait qu’il y a encore, dans l’humanité, des personnalités,
c’est précisément son extrême jeunesse. Chez les autres mammifères, chez
les oiseaux, chez les poissons même, la personnalité n’est pas encore
tout à fait anéantie, et la fréquentation humaine semble
particulièrement réveiller en certains de ces animaux des habiletés, des
roueries, des facultés d’adaptation qui furent autrefois indispensables
aux meilleurs d’entre eux pour assurer la vie de l’espèce. Un chien ou
un chat a très nettement un caractère; il en est de bons et de méchants,
de laborieux et de paresseux, de propres et de malpropres, d’honnêtes et
d’enclins aux rapines, tout ceci en dehors de la bonté ou de la cruauté
du maître que le sort leur a dévolu; tous les chevaux ne sont pas
également dressables; dans la même basse-cour, des volailles de la même
couvée sont les unes très sauvages et d’autres familières; dans la pièce
d’eau de Fontainebleau, ce sont toujours les mêmes carpes qui viennent
happer le pain au bout des doigts du promeneur.
Dans le monde des insectes, rien de pareil n’est observable, si
minutieuse que soit notre observation.
Sur les quelque dix mille grillons que j’ai connus et fréquentés depuis
que je suis au monde, nul trait qui distinguât l’un de l’autre; ils
s’apprivoisent, ai-je écrit, et j’entends par là qu’ils s’accoutument
facilement à être manipulés par nous, à ne pas s’effrayer de notre
contact, même à venir, à heures fixes, quêter de nous des gourmandises;
mais ils en sont tous là... J’ajoute que je n’ai jamais vu
personnellement un grillon appréciablement plus beau ou plus fort qu’un
autre et qu’il n’y a sûrement pas d’infirmes de naissance dans cette
race; si Grillon vient par hasard au monde avec une patte torse ou
contrefaite (j’ai constaté cela deux fois en tout), c’est assurément que
l’œuf, _où il vivait déjà_, a été bousculé et de quelque manière
endommagé.
Donc, absence de personnalité et égalité absolue entre individus
d’espèce identique. Me basant sur la différence qui existe entre l’âge
de la race grillonne et celui de la nôtre, soit une dizaine de millions
d’années (très approximativement!) force m’est de professer que les
temps de l’égalité entre êtres humains ne sont pas encore venus, et que
ceux des êtres humains qui fondent sur ce principe d’égalité leurs
doctrines morales ou sociales, me font l’effet de gamins ambitieux de
jouer à l’homme et même au vieillard. Un de mes parents me grondait,
s’indignait même, quand, à Agen, sur la belle promenade du Gravier, je
me promenais gravement, dignement, en tenant entre mes lèvres une de ces
queues de feuilles de platanes qui imitent à merveille une minuscule
pipe; ce fut le même, en revanche, qui m’offrit mes premières
cigarettes, quand il estima que j’avais l’âge de fumer, sinon sans
dommage, du moins sans ridicule.
Chaque chose arrive à son heure, et n’arrive que trop tôt, dans
l’évolution de l’espèce comme dans celle de l’individu. L’égalité entre
hommes ne saurait être effectivement décrétée par des lois ou par des
caprices de castes. Que cette aspiration vers un lointain avenir, cette
envie inconsciente de hâter notre marche en avant, soit légitime et même
louable, il se peut; je fais simplement remarquer, en passant, qu’il
n’est pas besoin d’avoir dépassé le milieu du chemin pour ne pas déjà
regretter sa première jeunesse et que, tout comme un homme, l’humanité
n’aurait pas grand intérêt sentimental ou profit matériel à se vouloir
vieillir trop tôt.
Mais que ce nivellement et cette uniformité soient en voie de se
réaliser lentement pour nous comme ils l’ont fait à peu près absolument
chez les autres vertébrés et totalement chez le reste des êtres, ceci, à
tort ou à raison, je crois pouvoir l’affirmer ici. Qu’il y ait lieu de
regretter dans l’avenir un temps où les plus forts, les plus beaux, les
meilleurs triomphaient et devaient triompher pour assurer la vie de leur
race par leur vie individuelle, ceci ne regarde que les poètes futurs;
la Nature seule a droit de juger et force pour exécuter ses jugements;
ils sont sans appel et je n’ai ici d’autre intention, considérant ce qui
fut ou qui est, que de les prévoir, d’imaginer les résultats de la
délibération qui se poursuit et où le plus éloquent de nous n’a point de
voix.
Oui, tout porte à croire qu’un jour, grillons solitaires ou fourmis
sociables, tous les hommes seront égaux, qu’on ne parlera plus de beauté
ou de laideur, de force ou de faiblesse, de grandeur ou de bassesse
d’âme, parce que tout cela n’existera plus et n’aura plus besoin
d’exister; l’intelligence, la raison ou, pour mieux dire, les facultés
que nous dénommons orgueilleusement ainsi, seront elles-mêmes devenues
de moins en moins nécessaires; l’instinct suffira pour l’accomplissement
de notre œuvre vitale, pour assurer notre existence et l’existence de
ceux qui naîtront de nous. Et peut-être la Terre est-elle assez jeune
encore pour qu’en ses puissantes entrailles, dans les profondeurs
vierges de ses mers, par exemple, s’élabore une nouvelle race d’êtres,
destinés à nous remplacer, à rappeler de près ou de loin ce que nous
sommes actuellement, quand notre race à nous pourra subsister et
persister mécaniquement, instinctivement, invariablement, sans ces
vertus spécifiques mais momentanées, prêts d’un usurier indulgent, que
sont notre raison et notre intelligence.
Ceci dit, je comprends de moins en moins ceux qui veulent hâter
l’avenir, et je me félicite de vivre en mon temps, si fécond qu’il ait
été en horreurs et en tristesse.
Du reste,--qu’on me permette d’insister là-dessus,--j’ai averti que mon
intention, ici, était de danser avec des ombres...
* * * * *
Mais je veux aussi danser avec un rayon de lumière.
_Infra nos quoque caelum quaerendum est_, a écrit Spinosa. Astronome de
ce ciel d’en bas, je pense que, la destinée de notre race, nous
apprendrons mieux à la connaître en étudiant la vie d’une humble
bestiole qu’en marchant le nez en l’air, sous prétexte de discerner
l’avenir dans la figure et les mouvements des astres... Mais la juste
terreur de regarder en l’air ne doit, sous aucun prétexte, nous ôter
l’envie de «voir plus haut».
Il n’y a eu tout au long de ces pages que de la _physique_ au sens
propre du mot: observer, comprendre et tenter de traduire, telle fut ma
règle; pas plus que je n’ai voulu à l’instant me mêler de politique ou
de sociologie, je ne tiens, pour finir, à ébaucher des discussions
métaphysiques, à tenter des hauteurs d’où je retomberais en écrasant mon
sujet. Mais je n’ai pas hésité à écrire que l’absurdité de l’idée de
mort me semblait évidente pour un insecte comme Grillon et je ne puis
m’empêcher, à ce propos, de faire un retour sur nous-mêmes.
La force que nous appelons vie n’est pas plus destinée à rester
éternellement ignorée de nous, sinon en son essence, du moins en ses
causes, que des forces comme la chaleur, la lumière, et toutes les
autres manifestations de l’énergie. Dans le Dictionnaire des Merveilles
de la Nature, publié en 1781 _sous le patronage de l’Académie des
Sciences_, l’existence des Hommes-marins, tritons ou sirènes, n’était
pas encore très catégoriquement niée par la science officielle, mais
tout ce qui nous est dit des phénomènes électriques nous semble à peu
près aussi puéril que n’importe quelle histoire de magie ou de
sorcellerie. A moins d’un siècle et demi en arrière de nous, l’étude de
la force électricité était donc encore dans l’enfance, dans les limbes
ou les à-côtés du savoir, un peu comme de nos jours la force qui préside
à ces phénomènes psychiques dont les spirites ne doutent pas un peu trop
tôt et que le reste des hommes aurait tort de nier par principe. Au même
titre que la chaleur, la lumière,--ou l’électricité,--la vie est une des
formes de l’énergie universelle et, comme telle, susceptible, un jour
lointain ou proche, d’être connue clairement, asservie, domestiquée et
peut-être même modérée ou activée par notre industrie dans une certaine
mesure. A noter en passant qu’il n’y aurait pas lieu de conclure de là à
la différence foncière de l’animal et de l’homme et à la supériorité de
celui-ci sur celui-là, car, en ce point aussi, l’instinct a devancé,
comme il était normal, sa sœur cadette l’intelligence: que d’animaux
connaissent l’art de ralentir leur vie, c’est-à-dire de la prolonger?...
Et que dire de l’anguillule des gouttières, que la sécheresse rend
inerte et cassante comme herbe morte, et qui, après des mois et des
mois, pour peu qu’on l’humecte, renaît, redevient capable de bouger et
de produire?
Rien ne se crée, rien ne se perd. Il est donc illogique d’admettre que
la force qui nous a fait respirer, sentir et nous mouvoir, puisse
s’anéantir lors de la dissociation des éléments qui ont constitué notre
chair et notre ossature. Qu’il y ait transformation, cela se peut
concevoir et ici se pose une fois de plus le problème de l’au-delà, qui
depuis des siècles a donné l’essor à tant de sublimes rêves ou provoqué
tant d’oiseuses discussions. Là aussi, il nous aura été tout au moins
profitable de _regarder le ciel d’en bas_, puisque, pour un être comme
Grillon, la notion de la mort nous est apparue comme absurde ou
inexistante.
Mais, qui croit humainement à l’immortalité de l’âme, il entend par
cette expression trop vague, scolaire et même scolastique, survie
effective et perpétuation de la personnalité. Or, l’insecte n’a pas ou
n’a plus de personnalité. L’angoisse humaine au sujet de ce qui nous
attend après la mort serait donc uniquement réservée aux siècles
«d’intelligence et de raison» que l’usurier indulgent consent à notre
race? Du seul fait qu’une personnalité, une conscience et un caractère
distincts s’imposent pour longtemps encore dans notre cas, nous serions
donc moins favorisés que les êtres plus vieux que nous, pour qui la
possibilité de retomber au néant est une interrogation qui ne se pose
même pas, puisqu’ils ne sauraient douter d’être éternels, si cette
épithète avait un sens dans leur langage? Les vertus,--ou les
imperfections,--attachées à la jeunesse de l’humanité lui vaudraient, et
ne vaudraient qu’à elle, la plus douloureuse, la plus cruelle des
incertitudes?
Eh bien, non! Rien ne se créant ni ne se perdant, il n’y a aucune raison
pour que cette personnalité, grandeur ou faiblesse dont chaque homme
dispose encore, se perde ou s’évanouisse. Si la force qui nous anima, ne
peut, après la putréfaction des cellules qui nous composèrent,
s’anéantir, une partie et un reflet tout au moins des qualités qui
caractérisèrent cette force, doivent rester attachés à elle et vivre de
son incontestable éternité. Ici la science se récuse, mais la lueur
sourde ou éclatante de l’intuition, le reflet avec lequel j’ai voulu
danser, nous rassure et nous guide; que la foi nous prête en outre ses
ailes, et nous atteindrons vite, sans risquer d’en redescendre jamais,
au faîte flamboyant des réconfortantes certitudes. Sophistique est
l’argument qui voudrait nous faire tenir l’ombre vers laquelle le temps
nous pousse pour pareille à celle du néant dont nous sommes sortis. Si
minime que soit un passage humain sur la terre, si faibles ou mesquines
que soient ses traces, elles demeurent dans la force libérée comme dans
la matière redevenue brute. Nous n’accomplissons rien de sublime, nous
ne perpétrons rien d’immonde qui en toute logique ne soit éternel par
ses conséquences et ses effets. Ah! je ne voudrais en rien attribuer à
ces réflexions suprêmes un sens moral, verser dans des indications
dogmatiques, mais s’il m’est permis de faire parler ici un homme un peu
comme j’ai fait ailleurs parler Grillon, quelle prière pourrai-je, moi,
adresser à la Vie?
O Vie, ô départ du port d’ombre et de néant vers l’infinie aventure,
sois ici saluée et bénie, telle que tu es encore en cet âge de mon
espèce. Garde moi, jusqu’au bout de la terrestre randonnée, tel que je
suis, vertus et vices; réalise-moi chaque jour davantage; fais-moi
profiter de _cette possibilité d’être moi-même_ que mes descendants
lointains ne soupçonneront probablement pas et qui m’est, à moi, une
garantie de l’éternité telle que je l’admire et la convoite; sois
l’artiste de toutes mes sensations et de tous mes sentiments; sculpte et
modèle, peins et dessine, danse, chante, verse tes aromes et tes
liqueurs, balance tes encensoirs, prépare tes festins, éblouis,
étourdis, exalte. Ne me sépare pas plus de mes désirs futiles que de mes
nobles et pures ambitions. De la sorte, devenu riche d’un bénéfice
acquis à des jeux où la tricherie est impossible, j’aurai, quand sonnera
l’heure, la conviction que cette fortune ne peut s’anéantir; peu à peu,
dans le noir vers lequel il semble à tant d’hommes qu’ils roulent, un
peu d’éternité flamboiera, un point lumineux, à peine distinct d’abord,
mais qui s’élargira, deviendra astre, soleil, chassera toute l’ombre
redoutée, si je le mérite...
Cette éternité qui se confirme, cette lumière grandissante, c’est
peut-être tout simplement, après tout, une des innombrables et
magnifiques apparences de celui que nous appelons à l’ordinaire Dieu.
1918–1920.