_«Mon Dieu, comme la terre sent bon et comme je vais être bien là,
débarrassé de la plupart de mes inquiétudes! Mon repas est à portée de
ma bouche, mon soleil n’est nulle part plus bienveillant qu’au seuil de
ma maison. Et mes ennemis ont mauvais jeu, quand je compare ma destinée
d’aujourd’hui à celle que je subissais hier encore. Aussi ma silencieuse
prière est-elle à présent mieux qu’un cri de détresse; grâce à toi qui
m’as jusqu’ici soutenu, gardé, favorisé, je peux gonfler ma faiblesse et
l’alléger au point qu’elle montera jusqu’à ton ciel sous la forme ailée
de la joie._
_«Comme la terre sent bon, quand on l’a soi-même creusée selon son goût
et à sa taille! Il est ici des parfums si véhéments et doux qu’ils n’ont
plus besoin d’être goûtés ou mangés; des bonheurs si supérieurs aux
bonheurs venus de dehors qu’on les peut éprouver sans remuer les
antennes, comme s’ils prenaient leur source en nous ou si nous étions
noyés en toi. La pluie est une très mauvaise chose, mais tu nous as si
bien conseillé pour le choix de notre terrain que c’est presque une
volupté encore de la sentir passer et nous fuir comme au réveil un
mauvais rêve. Le soleil est la merveille des merveilles, et, toujours
grâce à tes conseils, dès que tu en disposes, j’en profite. J’entrevois
même dès ce jour un bien nouveau, le sommeil,--non pas tel qu’il peut
exister chez d’autres êtres--mais une inertie aux mérites sans pareils,
dont je jouis quand je suis las ou que je n’ai rien à faire de mieux, au
bord de mon trou ou au fond de mon trou; selon qu’il fait chaud ou
froid..._
_«Alors, rien ne bouge plus en moi. Mes antennes elles-mêmes ne remuent
que si le vent les frôle. _Le-concert-de-tous-les-biens_ paraît lui-même
s’anéantir comme pour m’émouvoir plus fort dans peu de temps, quand je
l’aurai retrouvé mieux que neuf et plus passionnant qu’il ne m’avait
jamais paru. Mais, jusque dans cette somnolence, ô toi qui m’as tiré du
néant et m’as conduit en ce point heureux de ma vie, je te bénis et je
te loue.»_
* * * * *
L’étude minutieuse de la façon dont Grillon construit sa demeure, les
variations de méthode entre individus, les différences de profondeur ou
de direction qu’offre la galerie selon la nature du terrain, etc., tout
cela ne serait que prétexte à des comptes rendus pédantesques
d’expériences.
Pédantesques et vains, car les expériences sont ici à la portée de tous.
Une caisse en bois de vingt à quarante centimètres de longueur et de
largeur, d’à peu près autant de hauteur; deux ou trois orifices
pratiqués dans les cloisons verticales et contre lesquels on cloue de la
toile métallique,--ceci pour ventiler l’heureuse prison; un morceau de
prairie automnale et rase découpé sur une quinzaine de centimètres de
profondeur et d’une superficie telle qu’il épouse strictement le fond de
la caisse; une vitre en guise de couvercle; vous disposez en pente la
prairie factice pour que Grillon ait la chère illusion d’un talus; vous
arrosez l’herbe de temps en temps,--légèrement,--pour qu’elle vive et se
développe... Chargez n’importe quel naturaliste parisien de vous
procurer de jeunes grillons, en septembre ou même encore en octobre;
ajoutez, à la pitance suffisante que fournira l’herbe bien soignée,
quelques feuilles de laitue ou quelques miettes de pain, si vous tenez à
gâter vos pensionnaires... C’est tout, et, comme l’on voit, c’est très
simple... J’ajoute que certains êtres humains de sexe et d’âge
différents, mais tous un peu désœuvrés et vaguement neurasthéniques, à
qui j’avais fait cadeau de cages de ce genre, par moi aménagées et
peuplées, m’ont juré durant des quinze jours que l’observation des mœurs
de mes insectes était autrement passionnante que le bridge. Si mes
lecteurs ou lectrices n’ont pas oublié déjà ce qu’il advient d’une
semblable colonie quand on y introduit une ou plusieurs mantes
religieuses, la distraction que je leur indique leur paraîtra plus
intéressante encore...
Je n’ai plus qu’à exposer aussi brièvement que possible ce qui m’a paru
particulièrement pittoresque ou plaisant, significatif ou singulier,
dans la façon dont Grillon entreprend la construction de sa demeure,
dont il l’aménage et dont il en use, quand elle est finie.
* * * * *
§ 1.--... «Quand elle est finie...» Je m’exprime mal, car Grillon ne
considère jamais sa demeure comme terminée et s’efforce constamment de
la rendre plus confortable et plus sûre. Les trente premiers millimètres
de galerie, creusés avec la précipitation que j’ai dite, ont à peu près
partout la même apparence et les commencements de terriers s’enfoncent
presque tous selon une pente identique, assez raide d’ailleurs. Mais,
ensuite, la question se complique pour Grillon. Il faut réfléchir et
observer durant des jours et des jours avant de décider du sens dans
lequel il convient que la galerie tourne, et si elle doit virer
brusquement ou non, et s’il vaut mieux exagérer ou atténuer son
inclinaison en profondeur. Qu’on ne croie pas, en constatant les
différences de profondeur, de direction, les diversités souvent très
curieuses dans la disposition de la plate-forme que rien, dans tout
cela, provienne du hasard ou de la fantaisie de l’insecte. Celui-ci agit
en raison de considérations très précises dont la réalisation pratique
exige une science instinctive incontestable et aussi un évident labeur
de réflexion.
§ 2.--Les trois principes essentiels auxquels Grillon tente toujours de
se conformer pour le mieux, dépendent uniquement de sa triple préférence
pour un abri aussi sûr que possible, aussi peu humide que possible,
aussi ensoleillé que possible.
Un terrain à la fois friable et très perméable l’engage à ne pas trop se
méfier de l’humidité; et c’est pour cela que les terriers que j’ai
observés dans les sables landais sont relativement courts et peu
profonds. En revanche, ils présentent en coupe horizontale des courbes
assez considérables. Ceci suppléerait à cela s’il s’agissait pour
Grillon, non plus de garer sa peau des infiltrations pluviales, mais de
parer à l’effusion de son propre sang.
La plate-forme sera étroite et encaissée si le trou s’ouvre bien au
midi,--ce qui est l’idéal de Grillon. La galerie, toujours en angle plus
ou moins aigu avec l’horizon, sera d’autant plus poursuivie en droite
ligne que Grillon aura su commencer son trou bien en face du soleil dans
sa force et à son apogée; de la sorte, il savourera presque jusqu’au
fond de sa demeure la bienfaisance de l’astre, volupté qu’il semble
accepter même au prix de quelques risques de plus.
Ceci dit, on peut étudier tous les terriers de grillons du monde; je
suis certain que, pour les édifier selon les goûts de la race dans
l’endroit que l’individu a choisi, un architecte doublé d’un
minéralogiste et triplé d’un astronome ne ferait pas de meilleure
besogne que Grillon.
§ 3.--Si un accident détruit de fond en comble le domicile de Grillon,
son attitude en face de cette déplorable affaire dépend de son âge.
N’a-t-il point encore mué pour la première fois? Presque toujours, il se
remet héroïquement à l’œuvre, si mauvaise que soit la saison et si
amollie de pluie ou durcie de gel que soit la terre. A-t-il changé de
peau pour la deuxième fois? Il préférera, la plupart du temps au
renouvellement d’un effort déjà tardif, se résigner à un gîte de
fortune, comme ceux--touffe d’herbe ou caillou,--dont il usait à la
manière d’hôtelleries avant de choisir son emplacement... Enfin, s’il a
conquis sa parure nuptiale, la question est toute tranchée; certes,
c’était exquis, qu’on fût mâle ou femelle, de posséder un beau gîte bien
à soi, sur la terrasse duquel on pouvait ou prodiguer son lyrisme,
galants appels aux bien-aimées, insolents défis aux rivaux quand on
était du sexe fort, ou savourer silencieusement un concert aussi
flatteur, quand on appartenait à l’autre sexe; mais, tout bien pesé, la
plupart de nos heures étaient déjà vagabondes, le fond de notre trou, ne
nous voyant plus, nous croyait déjà morts et nous semblait, à nous,
respirer un relent de cave et de tombe, tant nous nous sentions amoureux
de soleil, de plein air et d’aventures; nous ne revenions plus, de temps
en temps, chez nous, que pour nous installer arrogamment sur le seuil,
en chantant sur un ton ou en prenant une attitude qui signifiaient à nos
rivaux ou rivales: «Attention! je suis chez moi... et vous allez voir ce
que vous allez voir, si vous avez l’air d’en douter!...»
Menues satisfactions d’amour-propre qui, désormais, ne pèsent guère dans
la balance! Contrairement à ce que ferait un homme sur le tard de sa
vie, Grillon, en son suprême âge, qu’on ait détruit son gîte si cher ou
qu’on l’en ait chassé, s’en moque... Il a désormais mieux à faire qu’à
bâtir; il a à créer.
§ 4.--Jusqu’ici, il ne s’est agi que de la demeure de Grillon en
liberté. Capturé tout petit et placé dans une cage comme celle que j’ai
décrite un peu plus haut, il ébauchera un terrier quand il aura atteint
sa taille définitive. Mais il ne se livrera à ce travail qu’avec une
certaine nonchalance, pour satisfaire à une aspiration héréditaire, et
non plus sous l’aiguillon véhément de la nécessité. Un des miracles qui
m’ont le plus frappé à propos de Grillon installé dans une cage, c’est
la conscience qu’il manifeste aussitôt de la sécurité à lui promise par
cette situation nouvelle. Que tous les ennemis qui le menaçaient dans
l’herbe des champs ne risquent plus de s’attaquer à lui en pareil lieu,
peut-être le sait-il dès qu’il a fait le tour de ce domaine; en tout
cas, il agit comme s’il en était sûr. Nulle timidité dans ses
promenades, nulle méfiance durant ses repas; bientôt, qu’il ait été
capturé jeune, adulte ou sur la fin de ses jours, _il connaîtra mes
mains_, grosses bêtes inoffensives, et se laissera saisir par elles sans
plus de crainte qu’il n’en éprouverait si, par exemple, il était en
plein air, un peu rudoyé par le vent.
C’est pourquoi, en captivité, quand on lui fabrique un terrier, comme je
l’ai fait lors de l’expérience cruelle de sa cohabitation avec les
mantes religieuses, certes, il en use, parce qu’il arrive des champs et
n’a pas encore l’habitude du lieu; les mantes introduites, il y restera
volontiers, pressentant trop justement le terrible danger qui le menace;
mais si la cage ne contenait pas d’ogres, on le verrait bientôt, lui et
ses frères, délaisser ces terriers et leur plate-forme, n’y pas rentrer
de longtemps, sauf en cas de très vive alerte, estimant sans doute qu’il
vaut mieux ne pas brouter toujours à la même place, que rien n’aiguise
l’appétit comme de changer de restaurant, et qu’il n’est pas de
meilleure posture pour se chauffer le ventre au soleil que celle qui
consiste à s’aller accrocher aux si commodes fils de la toile
métallique.
Et alors, vous pouvez boucher son terrier, qu’il soit son œuvre ou la
vôtre; il viendra une fois ou deux rôder à l’entour, ne tentera rien,
n’insistera pas, même si le dégât est facilement réparable. Il se moque
profondément d’un habitacle qui ne représente plus pour lui qu’un luxe
superflu, dénué de tout intérêt.