_«Je dois maintenant, non pas redoubler de prudence, mais me gourmander
perpétuellement afin de demeurer au moins aussi prudent que je l’ai été
jusqu’ici. Je suis distrait, ravi; beaucoup des miens, je le sens, ont
dû déjà payer cher des distractions et des ravissements de ce genre._
_«D’abord, les trésors sans prix que m’a offerts la vie, se sont
augmentés d’un nouveau trésor dont l’absence ou la suppression, à
présent que je le connais et que j’en ai joui, déprécierait tous les
autres. Ce fut très singulier: j’allais au hasard, à travers
l’émerveillement perpétuel des herbes, des couleurs, des tiédeurs, des
odeurs, sans autre souci que de me garer au moindre bruit, comme il sied
à un grillon pieusement respectueux de sa vie et de l’avenir de sa race;
tout à coup ma face a heurté plus fortement qu’à l’ordinaire un brin
d’herbe. L’ai-je mordue, à tout hasard, pour lui apprendre à mieux
respecter une autre fois ma promenade, ou ai-je ainsi agi pour une
raison différente et qui m’était encore obscure? Je ne sais. Mais je
sais qu’à peine mes crocs s’étaient refermés sur le brin d’herbe, une
volupté que je n’avais jamais éprouvée jusque-là s’est insinuée dans
tout mon être, plus moelleuse que tout ce qu’on frôle en marchant de
très doux, plus éblouissante que la lumière, plus bienfaisante que la
chaleur, plus puissante en moi que les plus vifs parfums du sol et des
plantes,--oui, puissante au point de me faire oublier le danger souvent,
trop souvent... Ce n’était plus la beauté et la bonté répandues autour
de moi qui me faisaient l’aumône, c’était comme si la bonté et la beauté
du monde se fussent données pleinement à moi, en se réduisant à ma
mesure; elles ne me souriaient plus au passage, elles communiaient avec
mon bonheur._
_«Alors, j’ai mâché longtemps le brin d’herbe, très longtemps, et je me
suis étonné soudain de le voir devant moi abîmé, meurtri, saccagé, et
peut-être en ai-je été un instant épouvanté, comme si j’avais épuisé
avec trop de gloutonnerie les délices qu’il m’avait offertes. Mais bien
vite, j’ai compris que je m’étais enrichi de sa diminution ou de son
anéantissement et que les innombrables brins d’herbe de ce monde
contiennent pour moi les mêmes vertus. Quand j’ai mordu et mâché le brin
d’herbe, je crois devenir aussi puissant et éternel que le monde qui
m’abrite; je suis beau et fort; je conçois contre le danger des ruses
dont l’ingéniosité m’éblouit moi-même, et je sens, dans mes mâchoires à
l’énergie décuplée, frémir une rage qui me ferait tenir tête à des
brigands devant lesquels hier encore j’aurais fui..._
_«Merci, mon Dieu, d’avoir répandu,--tu ne le fais probablement pas pour
tous les autres êtres,--le souverain miracle de la nourriture au-devant
de mon moindre désir et de chacun de mes pas.»_
* * * * *
Je crois, en effet, avoir dit que Grillon ne mange pas durant les
premiers jours qui suivent son éclosion. Et, pourtant, il grandit et se
développe. Sur ce point, ma certitude a été facilement acquise: je mets
une dizaine de grillons nouveau-nés dans une boîte en fer blanc couverte
d’un vitrage, et j’expose celle-ci au midi, «au bon du soleil», comme on
dit chez nous; j’installe à côté d’elle une autre boîte pareille et
peuplée d’un nombre égal de grillonneaux; mais, dans celle-ci, je
renouvellerai journellement la provende traditionnelle des grillons:
herbes des champs, feuilles de laitue, plus les aliments de luxe, sucre
et mie de pain, qu’un geôlier de mon espèce n’a pas le cœur de leur
refuser.
Au bout d’un temps qui ne saurait varier beaucoup de quinze jours à
trois semaines (quinze jours, si beau qu’ait été le temps, trois
semaines s’il s’est montré maussade) les grillons de l’une et l’autre
cage se sont également développés, jusqu’à atteindre le quart environ de
l’importance qu’ils auront adultes; je constate aussi que les grillons
de la cage ravitaillée n’ont touché à aucun des mets par moi servis,
fût-ce du bout des mandibules, et qu’il n’y a trace d’excréments, même
au microscope, nulle part.
Cependant, deux autres cages, de bois, celles-ci, et couvertes d’un toit
de singalette, c’est-à-dire infiniment moins pénétrables que les
premières à la lumière et à la chaleur, ont été placées par mes soins
dans un recoin de grenier froid, à l’abri de tout soleil. Là aussi, il
en est une que je ravitaille chaque jour. Au bout d’une vingtaine de
fois vingt-quatre heures, les quelque vingt grillons que j’ai installés
dans ces régions défavorisées ne semblent pas se porter mal, certes, à
cela près qu’ils présentent, dans la cage ravitaillée comme dans celle
où a été observé le plus strict des jeûnes, une corpulence nettement
inférieure.
Ces hôtes des recoins sombres et froids d’un grenier ne sont pas
seulement, en effet, quatre fois moindres, par la taille et le poids,
qu’un adulte: ils atteignent à peine la moitié de l’importance qu’ont
déjà leurs jumeaux favorisés d’un climat lumineux et ensoleillé.
J’ajoute que si les grillons du grenier et ceux de la véranda ou de la
serre sont alors placés dans une cage unique, et chaude et claire, et
bien pourvue d’aliments, les déshérités ont tôt fait de rattraper le
temps perdu; l’instant est venu, pour mes deux clans de pensionnaires,
d’ajouter la satisfaction de la faim aux bienfaits que Nature leur a
prodigués déjà, et les chétifs, les retardataires, en sont quittes pour
mettre les bouchées doubles.
Au bout de quinze jours, les quarante grillonneaux, venus dix par dix,
dans la même cage, de quatre cages diverses, sont tous d’égale taille et
font honneur à leur nourricier.
Que conclure de tout ceci, à moins que mes yeux n’aient failli, ou que
je n’aie omis quelque cinquante fois de suite une des conditions
essentielles de l’expérience? Il faut conclure que Grillon, au sortir de
l’œuf, peut se passer de manger pour croître et que, de cette croissance
où il aspire, comme toute créature qui naît pour mourir, la lumière et
la chaleur sont les facteurs cardinaux durant les quinze ou vingt
premiers jours de son existence.
Le fait peut sembler extraordinaire, mais l’expérience est si facile que
je m’en voudrais de ne pas conseiller de la tenter à quiconque
s’étonnerait. Deux boîtes de conserves couvertes d’un bout de vitre et
percées de trous pour laisser passer l’air; deux minuscules caisses de
bois, deux boîtes de dominos par exemple, dont on remplacera le
couvercle à tiroir par la clôture d’un tissu qui, lui aussi, permette
aux captifs de respirer à leur aise; du soleil et de la clarté d’une
part, de l’ombre et une température égale d’autre part; trois semaines
de patience et d’attente pour l’observateur; et quiconque jugerait
miraculeux qu’un être naissant puisse se développer sans nourriture
estimera que cet humble miracle est constatable expérimentalement.
Donc, Grillon se nourrit uniquement de chaleur et de lumière dans son
jeune âge, comme disaient les antiques poètes que fait de rosée la
cigale en ses derniers jours. Personnellement, je sais bien que la
cigale ne mange rien, ne boit même pas de rosée et qu’elle n’a plus
souci que d’aimer, quand elle a conquis pour un temps si court et si
plein de risques sa forme ailée et suprême.
* * * * *
Mais ceci me rappelle que le Grillon et la Cigale sont devenus, dans ma
France d’oc, des emblèmes poétiques; que les félibres provençaux, à la
manière de leurs ancêtres les troubadours, épinglent volontiers _la
cigalo d’or à soun capèu_; qu’en Languedoc et en Gascogne, bon nombre de
poètes du terroir aiment à se réclamer de mon personnage; qu’ils ont
même inventé à propos de _Grilh_ (ou Grelh) c’est-à-dire de Grillon, une
devise que, de tout mon cœur, je souhaite aux vrais poètes d’aimer
sincèrement: _per canta me rescoundi_, je me cache pour chanter.
A quoi, pour le reste, peuvent servir des expériences aussi menues que
celles que j’ai accomplies et décrites à propos du jeûne résolu, absolu
de Grillon en bas âge? Vaut-il la peine d’apporter tant de soins à des
études dont l’humanité ne semble guère devoir profiter, surtout en des
heures graves et troubles? Oui, j’ai peut-être tort, après tout... Mais
je ne sens pas en moi l’âme d’un conducteur de foules, et je n’ai,
d’autre part, jamais eu de goût pour la philosophie officielle ou
salonnière; je suis en outre assez las, depuis quelque temps, de me
heurter à la monotonie irrémédiable que réserve à ses curieux, la
psychologie des insectes humains.
Et mon expérience minime garde de la valeur, du moins à mes yeux; car je
contribue par elle à joindre d’un nouveau lien deux insectes presque
légendaires, l’un et l’autre devenus de naïfs symboles de musique, de
chant et de poésie--en me portant, moi le premier, garant de
l’alimentation immatérielle des grillons commençant de vivre, alors
qu’étaient déjà renommées pour la même cause les cigales près de mourir.
V
C’est à l’âge d’un mois et demi ou de deux mois,--comptons même quelques
jours de plus si l’automne, à son début, a été par trop pleurard,--que
Grillon conquiert, sinon son apparence dernière, du moins sa taille
définitive. Il est déjà le brun lourdaud qu’il restera jusqu’à la fin de
ses jours; son ventre toujours trop bien rempli l’oblige de mettre un
frein à cette manie de courir comme un rat empoisonné qu’il avait
lorsqu’il se nourrissait uniquement de soleil et de lumière. Depuis beau
temps, il a quitté la haie originelle ou le bosquet natal et gagné la
prairie voisine ou les talus herbeux de la plus prochaine route, parce
que, là, les herbes lui semblent plus qu’ailleurs tendres, délectables,
et que la satisfaction de son heureux appétit, surtout durant la période
de sa croissance, est, de tous les biens du monde, celui qui lui paraît
le plus précieux.
Bientôt, on peut remarquer que ses divagations et ses promenades ne
s’effectuent plus que dans un cercle très restreint, entre telle touffe
d’herbe et tel caillou éloignés l’un de l’autre d’un mètre ou de deux au
plus. Sage, il a déjà limité son horizon, borné son univers; il
répugnera désormais aux gîtes dans lesquels il réfugiait jusque-là, au
hasard des chemins, sa terreur ou sa lassitude; deux ou trois asiles
connus lui suffisent; je l’ai marqué au blanc d’argent pour être sûr de
ne pas le confondre avec un de ses frères et, s’il n’est pas en
promenade, je le trouverai, à coup sûr, durant une bonne semaine, sous
la touffe d’herbe ou à l’abri du caillou--et non ailleurs. Cette
semaine-là, c’est comme la préface du livre de son destin essentiel,
l’aube décisive de sa vocation,--l’introduction à la vie casanière...
Aux heures les plus tièdes ou les plus claires du jour, on le voit aller
et venir, lentement, prudemment, dans le pays élu. Il observe. Les
endroits où le soleil frappe dur et bien, retiennent incontestablement
son attention plus que les autres. Il goûte un brin d’herbe, en
connaisseur qu’il est déjà, flaire le sol du bout de ses antennes,
semble en humer l’odeur de l’extrémité de ses palpes. Et puis, de ses
pattes griffues, le voici qui commence non pas à fouir le sol, pour vrai
dire, comme il le fera bientôt, mais qui l’égratigne, le tâte.
S’exerce-t-il? Etudie-t-il la nature du terrain? Mystère. Nulle part il
n’insiste.
Tout à coup, cela devient sérieux. Depuis deux ou trois jours, je
constate que Grillon quitte, aux heures de la promenade, l’un ou l’autre
de ses refuges pour gagner sans hésitation le même endroit de prairie.
Et, enfin, il se met à l’ouvrage, avec une frénésie presque comique chez
ce bonhomme précocement ventru. Il a élu l’emplacement de sa demeure! Et
ses pattes antérieures de s’agiter avec la même ardeur fiévreuse que
font celles d’un bon chien qui, ayant découvert un trou de taupe ou
reniflant un gîte de mulot, veut à toutes forces montrer au maître son
zèle éperdu, et comme il sait y faire! Allons-y des pattes, allons-y de
la gueule! Déjà Grillon disparaît presque dans le trou qu’il a creusé...
Souvent, il en ressort comme un diablotin de sa boîte, portant une
brindille de racine ou un gravier parfois énorme entre ses crocs élargis
férocement; puis, de nouveau, il plonge, et l’on ne voit plus que ses
pattes de derrière, outils puissants, à la fois râteaux et balais, qui
déblaient, déblaient, déblaient, tandis que la première paire de pattes,
aidée des crocs, cisaille, pioche, fore et que les pattes intermédiaires
se bornent à refouler assez maladroitement vers l’arrière une partie des
décombres accumulés.
Je m’explique assez bien sa hâte. Dans le calme de la prée, le seul
mouvement normal qui existe est celui, familier à tous les êtres du ras
du sol, que produit le vent en caressant l’herbe; le menu geyser de
poussière plus ou moins dorée ou colorée que soulève Grillon à l’œuvre
risque donc d’être remarqué à distance par ses ennemis de la saison,
lézards, rainettes ou mantes. C’est peut-être pour cela qu’il n’a point
de trêve jusqu’à ce que son gîte ait atteint vingt ou trente millimètres
en profondeur, c’est-à-dire plus qu’il ne lui en faut pour se
dissimuler. Je l’observe qui, après quelque travail pénible, racine
coriace à trancher, gravier colossal et pénible à évacuer, vient se
rendre compte du progrès de son œuvre; dès que la pointe de ses antennes
bien allongées n’effleure plus qu’à peine l’orifice, il sait que sa
demeure d’élection a atteint le «métrage de sécurité». Alors, sa fièvre
laborieuse tombe brusquement... Surtout si le temps est beau, il ne
travaillera plus désormais avec hâte. La prudence et le calcul
présideront seuls aux embellissements de son immeuble, et il faudrait de
bien persistantes pluies pour l’inciter à poursuivre son œuvre
rageusement.
Quelquefois, j’ai essayé avec une cruauté qui m’était fort pénible, de
profiter d’une sortie de Grillon à cinq ou six centimètres de son trou
ébauché, pour endommager légèrement son travail, d’un coup d’ongle ou
d’une pincée de terre lancée sur l’orifice; quand il rejoint son
chantier après la courte récréation, c’est, de sa part, alors, un
véritable affolement, et je l’ai vu parfois, comme désespéré, regagner
pour une nuit encore un de ses gîtes provisoires, touffe d’herbe ou
caillou. Mais, si quelque pirate de sa race ou d’une autre race n’a
point mis à profit son labeur de la veille, c’est bien le bonhomme
marqué de blanc par mes soins que je retrouverai le lendemain dans le
chantier où j’ai créé délibérément du désordre. Et le désordre sera
largement réparé. Et le trou, si peu profond qu’il soit encore, vous
aura un petit aspect habité bien plaisant à voir, avec son auvent où
l’herbe est déjà taillée à point, comme une tonnelle de jardin
bourgeois, ni trop ni peu, et avec sa plate-forme lisse et accueillante
à toutes les tiédeurs, à tous les rayons, conçue comme ce que l’on a
inventé de mieux jusqu’ici en fait de chaudières solaires.
J’ajoute qu’il faut _saboter_ l’ouvrage de Grillon au moins cinq ou six
jours de suite pour qu’il soit sérieusement écœuré et aille tenter de
fixer son domicile ailleurs.
* * * * *