C’est dire à quel point Grillon sait s’adapter à des conditions de vie
autres que celles qui représentent les traditions imprescriptibles de sa
race. Lui qui, libre, doit avoir perpétuellement présents en lui le
sentiment du danger et le souci de sa défense, se montre le moins timide
des insectes dès qu’il se sent en sécurité. Confiants dans la bonté du
sorcier qui leur dispense, en plus de cette sécurité, des friandises
comme on n’en saurait rencontrer à tout bout de champ dans les champs,
les grillons captifs se laissent vivre en hôtes d’une merveilleuse
Thélème... Bien entendu, cette paix bénie ne les dégoûte pas de se
battre entre eux; de ceci, ils ne s’en privent jamais, et, même au
sortir de l’œuf, leurs dents, encore insoucieuses de brouter, se
montrent avides déjà de mordre; d’ailleurs, ce ne sont là que des
houspillades sans gravité, et qui tiennent plus du sport que de la
guerre. Ce qui est sûr, c’est que, dans le monde clos où ils vivent par
mes soins, la crainte véritable, l’oppression du danger semble être pour
jamais abolie.
J’imagine (et cette imagination, pour quiconque connaît Grillon, prend
des airs de certitude), j’imagine que cet immense et perpétuel effroi
qu’il a éprouvé à l’état libre, ou que ses ancêtres libres ont éprouvé,
ne doit plus exister dans la mémoire instinctive du captif que d’une
façon pour ainsi dire légendaire; oui, un peu comme tant de faits
pourtant bien naturels qui terrifièrent l’humanité primitive, demeurent
dans le patrimoine mémorial des civilisés, ennoblis du titre de
légendes, revêtus de toute la poésie verbale et rythmique où se peuvent
hausser nos esprits.
Qu’est, à proprement parler, ce qu’entend par _civilisation_ le
vulgaire? Le vulgaire, ou, pour mieux dire, le commun des hommes, ou
pour mieux dire encore, la plupart des hommes,--tout cela, afin que M.
Georges Duhamel, qui a choisi ce mot pour titre à une fort belle
œuvre,--ne me soupçonne pas de le confondre avec le _vulgum pecus_; car
il a pris le mot de civilisation dans le même sens que moi; il l’a fait
ironiquement et par antiphrase, certes, mais, pour lui et pour moi, cela
revient au même... Et le sens que j’attribue ici à _civilisation_
correspond à peu près uniquement à _sécurité_ et à _bien-être_.
Sécurité et bien-être qui apaisent vite et presque du jour au lendemain
mon héros encagé, qui le font probablement _sourire_ (car c’est là le
seul mot que je vois pour traduire probablement la chose) d’un nombre
comme infini de géants, d’ogres et de mauvais génies auxquels il pense
avoir le droit de ne croire plus! Mais peut-être cette délivrance du
danger est-elle payée très cher par ceux de sa race, comme elle le fut
dans la race humaine; peut-être, parce qu’il n’a plus peur des génies
malfaisants, sourit-il avec le même mépris de ceux qui furent aimables
et beaux, comme nous faisons nous-mêmes des fées et des nymphes; et
peut-être lui arrivera-t-il de croire que le soleil lui-même est un
mythe puéril, pour cette simple raison que, sachant son amour de la
chaleur, je place sa cage, dans les jours froids, non loin d’un
fourneau.
* * * * *
Ah! ceci n’est que l’histoire toute nue d’un insecte qui m’amuse et que
j’aime, et ma grande crainte, durant que j’écris cette histoire, est,
avec celle d’atteindre au pédantisme par trop de scrupule ou de minutie,
celle d’avoir l’air de composer une fable à l’usage de mes semblables.
Les Muses qui me sont les plus chères puissent-elles m’avoir jusqu’ici
préservé et me préserver jusqu’au bout de donner naïvement dans l’un ou
l’autre de ces pièges!
Et pourtant, pourtant...--ceci n’est même plus de l’histoire, ceci ne
représente plus que des mots lancés en l’air, en plein dans le domaine
du rêve!...--qui pourrait affirmer, quand nous sourions des vaines
terreurs de nos ancêtres, que notre sécurité et notre bien-être relatifs
de civilisés ne sont pas les résultats d’un encagement où l’encageur est
destiné à rester aussi obscur pour nous que nous le sommes pour Grillon
nous-mêmes?
Voilà d’ailleurs qui dépasse notre sujet; et les conclusions de certains
raisonnements par analogie risquent de troubler à l’excès les
imaginatifs.
* * * * *
Retenons donc tout simplement l’extraordinaire facilité de Grillon à
vivre captif,--grandeur ou faiblesse bien plus rare qu’on ne pourrait le
supposer chez la plupart des insectes,--et non seulement à vivre captif,
mais à s’adapter à la captivité, à s’y accommoder, et même à s’en
accommoder, à se familiariser et à s’apprivoiser, bref, à se
_civiliser_. Et cela nous permettra une digression, que j’estime
nécessaire, au sujet de Cricri, le cousin domestique de Grillon, plus
ordinairement appelé Grillon des foyers.
Il y a tout lieu de supposer que la divergence, l’éclosion d’une
nouvelle branche sur le tronc jusque-là unique de la race grillonne,
s’est produite à une époque assez récente, comme celle qui a fait deux
êtres distincts du chien et du loup. Epoque assez récente, puisque, dans
les deux cas, il y a toute vraisemblance pour qu’elle ait également été
celle où l’homme commença de savoir faire du feu dans des gîtes à peu
près stables. Parmi les chiens-loups, il en fut qui eurent peur de
l’homme et du feu et devinrent ses ennemis loups, d’autres qui
trouvèrent que son foyer et les restes de sa nourriture avaient bien
leur charme et devinrent ses amis chiens. De même, dans la race des
grillons qui pullulaient au seuil de la caverne préhistorique, il y en
eut qui, plus faibles, plus lâches ou plus malins, préférèrent la
chaleur moins éblouissante, mais quotidienne et régulière
qu’entretenaient les premiers hommes dans l’ombre, à celle qui régnait,
aléatoire et variable, sous le dôme excessif du ciel.
Je n’aime pas à provoquer des monstres et à imiter, même très
petitement, l’effroyable docteur Moreau. J’ai en outre l’horreur
d’expériences comme celles que je vais décrire, parce que j’ai
l’impression, quand je les effectue, que, pour le vain plaisir
d’affirmer une futile vérité, je me mêle odieusement de grandes et
profondes choses qui ne me regardent en rien...
Voici, pourtant.
Un petit paysan m’avait dit, me voyant «tuter» un grillon, c’est-à-dire
tenter de le faire sortir de son trou en l’agaçant du bout d’une herbe
fine et flexible:
--Si vous voulez qu’il chante bientôt, il n’y à qu’à le mettre en boîte
près du feu.
Effectivement, ce Grillon, qui se trouvait être un mâle, placé dans un
angle de ces immenses cheminées rustiques où le feu ne s’éteint jamais,
vivant dans une atmosphère torride, brûla les étapes, et chanta en fin
de janvier... Introduit alors dans une cage où la plupart des gens de sa
génération venaient à peine d’accomplir leur seconde métamorphose, il
fut considéré sans doute par eux comme un phénomène inquiétant, puisque,
trois jours après, je le trouvai dévoré à moitié... Trois de ses
compagnons s’acharnaient encore sur sa dépouille, rageusement.
L’humanité a fait brûler des sorciers ou des sorcières pour des motifs
moindres.
Mauvaisement encouragé par ce premier résultat, j’ai pris, en août 1913,
dans une de mes cages, deux brindilles de laitue desséchée supportant
une centaine d’œufs nouvellement pondus; je les ai confiés à une boîte
de bois et ai installé celle-ci tout près du fourneau, dans la
cuisine... La période d’incubation dans les conditions ordinaires est de
vingt à vingt-cinq jours. Dans la boîte installée le jour près du
fourneau, et la nuit, dans l’âtre, à une température qui devait parfois
dépasser 40° et qui ne descendait guère au-dessous de 20° centigrades,
ma couvée a mis tout juste treize jours à éclore!
Je note que le nombre des œufs qui ne «valurent rien», comme disent mes
paysans en parlant des œufs clairs de leurs poules, fut infiniment plus
considérable qu’il n’arrive d’ordinaire. Pour une centaine d’œufs, une
cinquantaine seulement de grillonneaux; mais ils ne différaient en rien,
ni par la taille, ni par la robustesse, des grillons nés normalement.
Sur lesdits cinquante grillonneaux, j’en prélevai au hasard une
vingtaine qui, dès lors, vécurent dans une cage exposée en plein air...
La précipitation factice de leur venue au monde n’influença nullement
leur santé ni leur vie; la dernière femelle mourut à la veille de la
déclaration de guerre, ce qui était déjà arrivé à la plupart de ses
sœurs ayant vécu et grandi en liberté.
En revanche, ce fut auprès du fourneau que j’établis la demeure des
trente autres grillonneaux... Je pris d’abord la précaution, à cause de
la température torride du lieu, de renouveler très souvent leur pitance,
mais je ne tardai pas à m’apercevoir que la laitue desséchée et
racornie, dont ils eussent fait fi ailleurs, leur semblait dans leur
gîte surchauffé un aliment acceptable et _même plus sain que tout
autre_. Véritable prodige d’adaptation lucide et rapide! Les quelques
décès que j’ai constatés dans cette atmosphère anormalement chaude, je
crois pouvoir affirmer qu’ils furent dus à une sorte de dysenterie
provoquée par une absorption exagérée de laitue fraîche, verte et
aqueuse; aux méfaits d’une vie vraiment trop civilisée et factice, cette
fois, d’un régime de surmenage et de suractivité imposés, s’était
ajoutée tout naturellement la possibilité de la maladie, phénomène
inconnu de Grillon libre, et inconnu aussi dans les monastères édifiés
par mes soins où il est permis à ce brun moinillon d’observer
l’obédience aux immuables règles de l’annuelle cérémonie solaire.
Dès le début de mars, mes grillons _accélérés_, qui n’avaient pas
beaucoup chanté et guère plus aimé sans doute, commencèrent de mourir,
en avance de quatre mois sur leur génération! Peu d’œufs dans la cage;
mais, néanmoins, il y en avait. J’aurais dû alors, je le confesse, en
distraire quelques-uns pour voir ce qu’il adviendrait d’eux dans des
conditions normales. J’ai eu vaguement, un instant, je le confesse,
l’orgueil un tantinet prométhéen d’espérer que, par mon artifice, une
nouvelle génération de grillons des champs naîtrait, pour la première
fois depuis des siècles et des siècles, avant que la génération
précédente fût retournée au néant. J’ai donc laissé tous les œufs dans
la boîte installée à demeure près du fourneau... et j’ai trouvé un jour
ladite boîte ébouillantée à la suite d’un très banal incident culinaire.
Un jeune savant de mes amis, que mes menues études intéressaient, me
conseillait de renouveler l’expérience au plus tôt, dès qu’auraient
pondu mes grillonnes normales. Il m’indiquait qu’il serait également
curieux de tenter l’expérience en sens contraire, d’observer si une
basse température ne retarderait pas l’éclosion des œufs et des dates
ordinaires des successives métamorphoses. Effectivement, je trouverais
singulier que l’horloge de cette petite vie ne fût pas retardée par le
froid à peu près dans la même mesure qu’elle est avancée par la chaleur.
Mais la guerre est venue en la saison même où il eût fallu recueillir
des œufs de grillonnes normales...
* * * * *
... Et puis, je n’aime pas beaucoup, je le répète, à me livrer à des
expériences de ce genre; et, enfin, sur ce point, j’en sais autant qu’il
me paraît nécessaire ici, puisqu’il s’agit simplement d’éclairer au
mieux la façon dont la branche Cricri s’est détachée du tronc principal
de la race. Cricri est plus petit que Grillon, plus agile et plus
déluré, ses yeux sont plus gros et bombés, comme ceux des êtres qui
vivent dans l’ombre; il est de couleur grisâtre et blafarde, sans doute
pour la même raison; à part cela, il n’y a guère entre eux plus de
différence qu’entre deux cousins germains dont l’un habiterait les
champs alors que l’autre, plus ambitieux ou croyant mieux vivre, se
serait mis «en place» à la ville.
La durée de leur existence est à peu près la même,--plus courte
peut-être de quelques jours pour Cricri; les métamorphoses successives
ont lieu au bout de laps de temps identiques; les moirures des ailes
grisâtres de Cricri mâle et adulte reproduisent exactement les moirures
des ailes tête-de-nègre, bordées de jaune à leur attache, de Grillon;
les ailes des femelles de Cricri comportent les mêmes signes et les
mêmes dessins que celles de Grillonne.
Quant au chant, je défie l’oreille la plus exercée de démêler s’il
provient d’une paire d’ailes masculines grises ou brunes; il est
simplement probable que Cricri a plus de voix. Le seul fossé sérieux qui
sépare Cricri et Grillon, c’est que, la vie de celui-là n’étant pas
soumise à la marche des saisons, il naît, aime et meurt à n’importe
quelle époque de l’an; sa vie, je le répète, n’en est pas moins limitée
pour cela; mais il n’est plus pour l’éclosion de date rituelle; il y a
également lieu de croire que le temps d’éclosion d’une même ponte varie
selon que la grillonne grise a déposé certains de ses œufs très près de
l’âtre et d’autres un peu plus loin.
Ainsi, Cricri ne voit pas plus que Grillon ses propres enfants naître et
grandir; mais les fils de ses cousins plus ou moins éloignés peuvent le
voir adulte dès leur naissance. En fait, le chant du Grillon de l’âtre
résonne en toutes saisons, et, lorsqu’une pierre d’un vieux four tombe
ou qu’on répare un foyer, on découvre souvent un gîte où des cricris de
tout âge habitaient _en commun_... Il en est de naissants, il en est
dont les bouts d’ailes n’attestent que la première ou la deuxième
métamorphose, il en est de nuptiaux... Et, devant le cataclysme, c’est
un grouillement éperdu de bestioles, aux tailles diverses, qui se hâtent
en bondissant à la recherche de la première lézarde qui soit dans le
parquet, entre deux carreaux, à l’angle d’une cloison, et qui, lorsqu’un
gîte se présente, n’hésitent pas à s’y enfouir en masse, mâles et
femelles, grands et petits.
Que nous voici loin de l’individualisme féroce de notre héros champêtre!
Je ne veux plus ici décrire que ce que mon imagination et mes sentiments
me dicteront, assuré de me mieux rapprocher du vrai de la sorte. Et je
dis: le grillon domestique et le grillon des champs furent il y a très
longtemps pour nous, et encore plus longtemps pour eux, des frères. Les
plus faibles furent forcés de se tirer d’affaire en inventant des gîtes
que leurs pattes avaient la paresse de construire, en usant d’un soleil
factice, le vrai soleil ne suffisant plus à leur médiocre complexion.
L’accommodation à leur nouveau milieu,--c’est-à-dire leur domestication,
la nécessité d’utiliser pour vivre les demeures humaines, leurs feux et
leurs détritus alimentaires,--dut être réalisée très vite, si l’on en
juge par la facilité qu’éprouve un homme à modifier par la chaleur et
l’obscurité la progression de la vie du grillon des champs au cours
d’une seule génération. La nature n’a pas travaillé autrement que
moi-même quand je logeais mes grillons paysans sur le fourneau et dans
l’âtre; mais elle travaillait plus soigneusement et moins vite; et puis
cela la regardait; c’est son métier de donner des facilités de vivre à
divers lots d’individus par trop mal venus d’une espèce; mais c’est un
sacrilège de notre part, même sous des prétextes scientifiques, de
détourner des êtres normaux de la voie que les efforts de milliards
d’ancêtres leur ont méritée ou imposée.
Que le grillon domestique soit un dégénéré au sens où les divers parlers
humains de l’heure emploient ce mot, c’est l’évidence même. Il est _au
bout des possibilités d’une espèce_ et incapable en outre de remonter le
courant du fleuve fatal. Un grillon des champs élevé dans la chaleur
d’un fourneau peut devenir une sorte de grillon domestique artificiel;
en revanche, installez Cricri dans la cage de Grillon, dans la cage
herbue, en pleine lumière, vous verrez le petit misérable, un instant
ébloui, puis grisé, se livrer à des ébats joyeux, s’empiffrer d’herbe
fraîche... et mourir au bout d’un jour ou deux, de dysenterie.
Il vaut toujours mieux ne pas considérer le soleil comme un mythe, ou
comme une illusion née dans la cervelle des simples, même lorsque l’on
est d’une race si fort civilisée et avancée que le fourneau semble
suffire, tandis que l’astre en vient à être comme disqualifié du titre
d’objet d’expérience.