VI

C’est dire à quel point Grillon sait s’adapter à des conditions de vie

autres que celles qui représentent les traditions imprescriptibles de sa

race. Lui qui, libre, doit avoir perpétuellement présents en lui le

sentiment du danger et le souci de sa défense, se montre le moins timide

des insectes dès qu’il se sent en sécurité. Confiants dans la bonté du

sorcier qui leur dispense, en plus de cette sécurité, des friandises

comme on n’en saurait rencontrer à tout bout de champ dans les champs,

les grillons captifs se laissent vivre en hôtes d’une merveilleuse

Thélème... Bien entendu, cette paix bénie ne les dégoûte pas de se

battre entre eux; de ceci, ils ne s’en privent jamais, et, même au

sortir de l’œuf, leurs dents, encore insoucieuses de brouter, se

montrent avides déjà de mordre; d’ailleurs, ce ne sont là que des

houspillades sans gravité, et qui tiennent plus du sport que de la

guerre. Ce qui est sûr, c’est que, dans le monde clos où ils vivent par

mes soins, la crainte véritable, l’oppression du danger semble être pour

jamais abolie.

J’imagine (et cette imagination, pour quiconque connaît Grillon, prend

des airs de certitude), j’imagine que cet immense et perpétuel effroi

qu’il a éprouvé à l’état libre, ou que ses ancêtres libres ont éprouvé,

ne doit plus exister dans la mémoire instinctive du captif que d’une

façon pour ainsi dire légendaire; oui, un peu comme tant de faits

pourtant bien naturels qui terrifièrent l’humanité primitive, demeurent

dans le patrimoine mémorial des civilisés, ennoblis du titre de

légendes, revêtus de toute la poésie verbale et rythmique où se peuvent

hausser nos esprits.

Qu’est, à proprement parler, ce qu’entend par _civilisation_ le

vulgaire? Le vulgaire, ou, pour mieux dire, le commun des hommes, ou

pour mieux dire encore, la plupart des hommes,--tout cela, afin que M.

Georges Duhamel, qui a choisi ce mot pour titre à une fort belle

œuvre,--ne me soupçonne pas de le confondre avec le _vulgum pecus_; car

il a pris le mot de civilisation dans le même sens que moi; il l’a fait

ironiquement et par antiphrase, certes, mais, pour lui et pour moi, cela

revient au même... Et le sens que j’attribue ici à _civilisation_

correspond à peu près uniquement à _sécurité_ et à _bien-être_.

Sécurité et bien-être qui apaisent vite et presque du jour au lendemain

mon héros encagé, qui le font probablement _sourire_ (car c’est là le

seul mot que je vois pour traduire probablement la chose) d’un nombre

comme infini de géants, d’ogres et de mauvais génies auxquels il pense

avoir le droit de ne croire plus! Mais peut-être cette délivrance du

danger est-elle payée très cher par ceux de sa race, comme elle le fut

dans la race humaine; peut-être, parce qu’il n’a plus peur des génies

malfaisants, sourit-il avec le même mépris de ceux qui furent aimables

et beaux, comme nous faisons nous-mêmes des fées et des nymphes; et

peut-être lui arrivera-t-il de croire que le soleil lui-même est un

mythe puéril, pour cette simple raison que, sachant son amour de la

chaleur, je place sa cage, dans les jours froids, non loin d’un

fourneau.

* * * * *

Ah! ceci n’est que l’histoire toute nue d’un insecte qui m’amuse et que

j’aime, et ma grande crainte, durant que j’écris cette histoire, est,

avec celle d’atteindre au pédantisme par trop de scrupule ou de minutie,

celle d’avoir l’air de composer une fable à l’usage de mes semblables.

Les Muses qui me sont les plus chères puissent-elles m’avoir jusqu’ici

préservé et me préserver jusqu’au bout de donner naïvement dans l’un ou

l’autre de ces pièges!

Et pourtant, pourtant...--ceci n’est même plus de l’histoire, ceci ne

représente plus que des mots lancés en l’air, en plein dans le domaine

du rêve!...--qui pourrait affirmer, quand nous sourions des vaines

terreurs de nos ancêtres, que notre sécurité et notre bien-être relatifs

de civilisés ne sont pas les résultats d’un encagement où l’encageur est

destiné à rester aussi obscur pour nous que nous le sommes pour Grillon

nous-mêmes?

Voilà d’ailleurs qui dépasse notre sujet; et les conclusions de certains

raisonnements par analogie risquent de troubler à l’excès les

imaginatifs.

* * * * *

Retenons donc tout simplement l’extraordinaire facilité de Grillon à

vivre captif,--grandeur ou faiblesse bien plus rare qu’on ne pourrait le

supposer chez la plupart des insectes,--et non seulement à vivre captif,

mais à s’adapter à la captivité, à s’y accommoder, et même à s’en

accommoder, à se familiariser et à s’apprivoiser, bref, à se

_civiliser_. Et cela nous permettra une digression, que j’estime

nécessaire, au sujet de Cricri, le cousin domestique de Grillon, plus

ordinairement appelé Grillon des foyers.

Il y a tout lieu de supposer que la divergence, l’éclosion d’une

nouvelle branche sur le tronc jusque-là unique de la race grillonne,

s’est produite à une époque assez récente, comme celle qui a fait deux

êtres distincts du chien et du loup. Epoque assez récente, puisque, dans

les deux cas, il y a toute vraisemblance pour qu’elle ait également été

celle où l’homme commença de savoir faire du feu dans des gîtes à peu

près stables. Parmi les chiens-loups, il en fut qui eurent peur de

l’homme et du feu et devinrent ses ennemis loups, d’autres qui

trouvèrent que son foyer et les restes de sa nourriture avaient bien

leur charme et devinrent ses amis chiens. De même, dans la race des

grillons qui pullulaient au seuil de la caverne préhistorique, il y en

eut qui, plus faibles, plus lâches ou plus malins, préférèrent la

chaleur moins éblouissante, mais quotidienne et régulière

qu’entretenaient les premiers hommes dans l’ombre, à celle qui régnait,

aléatoire et variable, sous le dôme excessif du ciel.

Je n’aime pas à provoquer des monstres et à imiter, même très

petitement, l’effroyable docteur Moreau. J’ai en outre l’horreur

d’expériences comme celles que je vais décrire, parce que j’ai

l’impression, quand je les effectue, que, pour le vain plaisir

d’affirmer une futile vérité, je me mêle odieusement de grandes et

profondes choses qui ne me regardent en rien...

Voici, pourtant.

Un petit paysan m’avait dit, me voyant «tuter» un grillon, c’est-à-dire

tenter de le faire sortir de son trou en l’agaçant du bout d’une herbe

fine et flexible:

--Si vous voulez qu’il chante bientôt, il n’y à qu’à le mettre en boîte

près du feu.

Effectivement, ce Grillon, qui se trouvait être un mâle, placé dans un

angle de ces immenses cheminées rustiques où le feu ne s’éteint jamais,

vivant dans une atmosphère torride, brûla les étapes, et chanta en fin

de janvier... Introduit alors dans une cage où la plupart des gens de sa

génération venaient à peine d’accomplir leur seconde métamorphose, il

fut considéré sans doute par eux comme un phénomène inquiétant, puisque,

trois jours après, je le trouvai dévoré à moitié... Trois de ses

compagnons s’acharnaient encore sur sa dépouille, rageusement.

L’humanité a fait brûler des sorciers ou des sorcières pour des motifs

moindres.

Mauvaisement encouragé par ce premier résultat, j’ai pris, en août 1913,

dans une de mes cages, deux brindilles de laitue desséchée supportant

une centaine d’œufs nouvellement pondus; je les ai confiés à une boîte

de bois et ai installé celle-ci tout près du fourneau, dans la

cuisine... La période d’incubation dans les conditions ordinaires est de

vingt à vingt-cinq jours. Dans la boîte installée le jour près du

fourneau, et la nuit, dans l’âtre, à une température qui devait parfois

dépasser 40° et qui ne descendait guère au-dessous de 20° centigrades,

ma couvée a mis tout juste treize jours à éclore!

Je note que le nombre des œufs qui ne «valurent rien», comme disent mes

paysans en parlant des œufs clairs de leurs poules, fut infiniment plus

considérable qu’il n’arrive d’ordinaire. Pour une centaine d’œufs, une

cinquantaine seulement de grillonneaux; mais ils ne différaient en rien,

ni par la taille, ni par la robustesse, des grillons nés normalement.

Sur lesdits cinquante grillonneaux, j’en prélevai au hasard une

vingtaine qui, dès lors, vécurent dans une cage exposée en plein air...

La précipitation factice de leur venue au monde n’influença nullement

leur santé ni leur vie; la dernière femelle mourut à la veille de la

déclaration de guerre, ce qui était déjà arrivé à la plupart de ses

sœurs ayant vécu et grandi en liberté.

En revanche, ce fut auprès du fourneau que j’établis la demeure des

trente autres grillonneaux... Je pris d’abord la précaution, à cause de

la température torride du lieu, de renouveler très souvent leur pitance,

mais je ne tardai pas à m’apercevoir que la laitue desséchée et

racornie, dont ils eussent fait fi ailleurs, leur semblait dans leur

gîte surchauffé un aliment acceptable et _même plus sain que tout

autre_. Véritable prodige d’adaptation lucide et rapide! Les quelques

décès que j’ai constatés dans cette atmosphère anormalement chaude, je

crois pouvoir affirmer qu’ils furent dus à une sorte de dysenterie

provoquée par une absorption exagérée de laitue fraîche, verte et

aqueuse; aux méfaits d’une vie vraiment trop civilisée et factice, cette

fois, d’un régime de surmenage et de suractivité imposés, s’était

ajoutée tout naturellement la possibilité de la maladie, phénomène

inconnu de Grillon libre, et inconnu aussi dans les monastères édifiés

par mes soins où il est permis à ce brun moinillon d’observer

l’obédience aux immuables règles de l’annuelle cérémonie solaire.

Dès le début de mars, mes grillons _accélérés_, qui n’avaient pas

beaucoup chanté et guère plus aimé sans doute, commencèrent de mourir,

en avance de quatre mois sur leur génération! Peu d’œufs dans la cage;

mais, néanmoins, il y en avait. J’aurais dû alors, je le confesse, en

distraire quelques-uns pour voir ce qu’il adviendrait d’eux dans des

conditions normales. J’ai eu vaguement, un instant, je le confesse,

l’orgueil un tantinet prométhéen d’espérer que, par mon artifice, une

nouvelle génération de grillons des champs naîtrait, pour la première

fois depuis des siècles et des siècles, avant que la génération

précédente fût retournée au néant. J’ai donc laissé tous les œufs dans

la boîte installée à demeure près du fourneau... et j’ai trouvé un jour

ladite boîte ébouillantée à la suite d’un très banal incident culinaire.

Un jeune savant de mes amis, que mes menues études intéressaient, me

conseillait de renouveler l’expérience au plus tôt, dès qu’auraient

pondu mes grillonnes normales. Il m’indiquait qu’il serait également

curieux de tenter l’expérience en sens contraire, d’observer si une

basse température ne retarderait pas l’éclosion des œufs et des dates

ordinaires des successives métamorphoses. Effectivement, je trouverais

singulier que l’horloge de cette petite vie ne fût pas retardée par le

froid à peu près dans la même mesure qu’elle est avancée par la chaleur.

Mais la guerre est venue en la saison même où il eût fallu recueillir

des œufs de grillonnes normales...

* * * * *

... Et puis, je n’aime pas beaucoup, je le répète, à me livrer à des

expériences de ce genre; et, enfin, sur ce point, j’en sais autant qu’il

me paraît nécessaire ici, puisqu’il s’agit simplement d’éclairer au

mieux la façon dont la branche Cricri s’est détachée du tronc principal

de la race. Cricri est plus petit que Grillon, plus agile et plus

déluré, ses yeux sont plus gros et bombés, comme ceux des êtres qui

vivent dans l’ombre; il est de couleur grisâtre et blafarde, sans doute

pour la même raison; à part cela, il n’y a guère entre eux plus de

différence qu’entre deux cousins germains dont l’un habiterait les

champs alors que l’autre, plus ambitieux ou croyant mieux vivre, se

serait mis «en place» à la ville.

La durée de leur existence est à peu près la même,--plus courte

peut-être de quelques jours pour Cricri; les métamorphoses successives

ont lieu au bout de laps de temps identiques; les moirures des ailes

grisâtres de Cricri mâle et adulte reproduisent exactement les moirures

des ailes tête-de-nègre, bordées de jaune à leur attache, de Grillon;

les ailes des femelles de Cricri comportent les mêmes signes et les

mêmes dessins que celles de Grillonne.

Quant au chant, je défie l’oreille la plus exercée de démêler s’il

provient d’une paire d’ailes masculines grises ou brunes; il est

simplement probable que Cricri a plus de voix. Le seul fossé sérieux qui

sépare Cricri et Grillon, c’est que, la vie de celui-là n’étant pas

soumise à la marche des saisons, il naît, aime et meurt à n’importe

quelle époque de l’an; sa vie, je le répète, n’en est pas moins limitée

pour cela; mais il n’est plus pour l’éclosion de date rituelle; il y a

également lieu de croire que le temps d’éclosion d’une même ponte varie

selon que la grillonne grise a déposé certains de ses œufs très près de

l’âtre et d’autres un peu plus loin.

Ainsi, Cricri ne voit pas plus que Grillon ses propres enfants naître et

grandir; mais les fils de ses cousins plus ou moins éloignés peuvent le

voir adulte dès leur naissance. En fait, le chant du Grillon de l’âtre

résonne en toutes saisons, et, lorsqu’une pierre d’un vieux four tombe

ou qu’on répare un foyer, on découvre souvent un gîte où des cricris de

tout âge habitaient _en commun_... Il en est de naissants, il en est

dont les bouts d’ailes n’attestent que la première ou la deuxième

métamorphose, il en est de nuptiaux... Et, devant le cataclysme, c’est

un grouillement éperdu de bestioles, aux tailles diverses, qui se hâtent

en bondissant à la recherche de la première lézarde qui soit dans le

parquet, entre deux carreaux, à l’angle d’une cloison, et qui, lorsqu’un

gîte se présente, n’hésitent pas à s’y enfouir en masse, mâles et

femelles, grands et petits.

Que nous voici loin de l’individualisme féroce de notre héros champêtre!

Je ne veux plus ici décrire que ce que mon imagination et mes sentiments

me dicteront, assuré de me mieux rapprocher du vrai de la sorte. Et je

dis: le grillon domestique et le grillon des champs furent il y a très

longtemps pour nous, et encore plus longtemps pour eux, des frères. Les

plus faibles furent forcés de se tirer d’affaire en inventant des gîtes

que leurs pattes avaient la paresse de construire, en usant d’un soleil

factice, le vrai soleil ne suffisant plus à leur médiocre complexion.

L’accommodation à leur nouveau milieu,--c’est-à-dire leur domestication,

la nécessité d’utiliser pour vivre les demeures humaines, leurs feux et

leurs détritus alimentaires,--dut être réalisée très vite, si l’on en

juge par la facilité qu’éprouve un homme à modifier par la chaleur et

l’obscurité la progression de la vie du grillon des champs au cours

d’une seule génération. La nature n’a pas travaillé autrement que

moi-même quand je logeais mes grillons paysans sur le fourneau et dans

l’âtre; mais elle travaillait plus soigneusement et moins vite; et puis

cela la regardait; c’est son métier de donner des facilités de vivre à

divers lots d’individus par trop mal venus d’une espèce; mais c’est un

sacrilège de notre part, même sous des prétextes scientifiques, de

détourner des êtres normaux de la voie que les efforts de milliards

d’ancêtres leur ont méritée ou imposée.

Que le grillon domestique soit un dégénéré au sens où les divers parlers

humains de l’heure emploient ce mot, c’est l’évidence même. Il est _au

bout des possibilités d’une espèce_ et incapable en outre de remonter le

courant du fleuve fatal. Un grillon des champs élevé dans la chaleur

d’un fourneau peut devenir une sorte de grillon domestique artificiel;

en revanche, installez Cricri dans la cage de Grillon, dans la cage

herbue, en pleine lumière, vous verrez le petit misérable, un instant

ébloui, puis grisé, se livrer à des ébats joyeux, s’empiffrer d’herbe

fraîche... et mourir au bout d’un jour ou deux, de dysenterie.

Il vaut toujours mieux ne pas considérer le soleil comme un mythe, ou

comme une illusion née dans la cervelle des simples, même lorsque l’on

est d’une race si fort civilisée et avancée que le fourneau semble

suffire, tandis que l’astre en vient à être comme disqualifié du titre

d’objet d’expérience.

Vie de Grillon · 第 27 / 34 题