Grillon est donc d’autant plus seul pour commencer à vivre qu’il ne veut
point de rapports amicaux avec ses pareils. Cette solitude si résolue et
entêtée fait penser involontairement à celle des anachorètes et des
stylites, mais faute de pouvoir la motiver mystiquement en l’occurrence,
nous préférons nous avouer infirmes à comprendre et même à expliquer.
Car, si Grillon est seul et désarmé, il est de plus la pâture désignée
de bandits et de pirates sans nombre auxquels nous avons fait allusion
déjà. Au début de l’_Iliade_, Homère énumère les chefs. La nomenclature
des principaux ennemis de Grillon doit trouver sa place en cet endroit
de l’humble épopée que j’ai en son honneur entreprise.
Aucune seconde de la vie de Grillon qui ne soit menacée gravement. Entre
la période errante de son enfance et la période aventureuse de son
épanouissement, son repos précautionneux est lui-même guetté par des
ennemis contre lesquels il ne peut rien, si le hasard les met sur sa
route, ou, pour plus exactement parler, les amène aux environs de son
trou. Mieux vaut donc passer en revue ces ennemis sans trop se
soucier,--sinon à titre d’indication,--de la saison et du mois où leur
offensive devient inquiétante.
Ce que je souhaite avant tout, c’est qu’on admire, comme je le fais, que
tant de pièges, de traquenards, de vols et d’assassinats, tant d’actes
naturels, suscités comme chez nous par la voracité ou l’envie, mais
multipliés à l’extrême, permettent néanmoins à Grillon de subsister,
d’aller jusqu’au bout, de procréer.
* * * * *
Les fourmis.
Je n’aime pas cette race-là. D’abord pour des motifs sentimentaux que la
fable de La Fontaine me dispense de développer. Mais je connais d’autres
motifs à ma haine, des motifs plus intellectuels et raisonnés, si tant
est que de telles épithètes signifient rien de précis en pareil lieu. A
la vérité, j’ai peur que les êtres de ma race n’aboutissent, non pas
dans des milliers d’années, mais tout bonnement d’ici quelques siècles,
à faire de la planète Terre une vaste fourmilière humaine, une
communauté universelle et d’autant plus étroite, mais divisée pourtant
en sous-communautés... Je l’appréhende d’autant plus que Wells, qui est
un grand écrivain et un subtil visionnaire, a exprimé sous diverses
formes sa foi en cette possibilité; et je suis d’autant plus navré
d’éprouver cette appréhension que Wells n’a pas l’air autrement écœuré,
révolté ou désespéré par une semblable perspective.
De même que telles ménagères, riches en bas de laine remplis de cuivre,
d’argent et d’or, accumulent en outre des provisions de toutes sortes,
dans les coins les plus secrets de leurs maisons vénérables, de même
agissent les fourmis. Vous railleriez ou blâmeriez ces ménagères, elles
vous répondraient non sans justesse, d’ailleurs: «Que voulez-vous? Ce
fut la guerre...» A l’excuse des fourmis, il faut reconnaître qu’elles
sont toujours en état d’hostilité, et même de siège, non seulement
d’espèce à espèce, mais de fourmilière à fourmilière. Nous aurions donc
mauvaise grâce à leur reprocher des précautions que nous venons de
supporter, d’admirer ou même de jalouser durant cinq ans et plus dans
certains clans de la société humaine et de diverses nations, dont la
française.
Ce qui me paraît le plus grave, c’est que les fourmis, dans leur
fourmilière, réalisent incontestablement cette mise en commun des biens
et cette socialisation de l’activité à quoi semble aspirer une bonne
partie de l’humanité actuelle, illuminée par des prophètes dont
l’ascendant est, du reste, incontestable. Restons-en à l’exemple des
fourmis et sourions comme de pauvres sages que nous sommes, en pensant
que le triomphe de ce qui s’appelait, en un temps, modestement, le
socialisme, aboutira à un état de choses où chacun travaillera pour la
communauté, certes, et économisera pour elle, mais où, fatalement,
mécaniquement, la guerre de communauté à communauté existera de manière
chronique, endémique, moins bruyante mais plus féroce que d’individu à
individu ou de peuple à peuple. Et ce n’est point cela, me semble-t-il,
qu’avait prévu le socialisme honnête et utopique dont nous aurions voulu
nous bercer longtemps encore, dans la cathédrale aux grandes orgues dont
si magistralement savait jouer l’archiprélat Jaurès.
Si ce livre n’était un livre de bonne foi, j’en retrancherais cette
digression après l’avoir relue. Mais, si superflues que me paraissent de
telles lignes en ce sujet, je me sens un faible pour elles, parce que ma
plume a couru toute seule et comme si je n’étais là pour rien. Ici
encore plus qu’ailleurs il me déplairait de restreindre la liberté de
mon esprit et de mon cœur, et de traiter ceux-ci comme de mauvais
drôles, même quand leur espièglerie et leur turbulence me sembleraient,
à moi aussi, intempestives, excessives, déplacées.
On peut évaluer à vingt pour cent le nombre de grillons anéantis, avant
que de naître, par la seule race des fourmis. Ces ménagères savent le
prix des œufs. Or, les femelles des orthoptères, peut-être à cause de
leur confiance en leur grande fécondité, n’usent qu’avec assez de
paresse de leur oviscapte, du plantoir naturel qu’elles possèdent à
l’extrémité de l’abdomen, et qui est destiné à enfouir leurs œufs dans
la terre. En captivité, c’est-à-dire en sécurité, Grillonne ne dissimule
presque jamais sa ponte; elle préfère la déposer sur les feuilles de
laitue sèche qu’elle n’a pas achevé de brouter en leur verdeur; et,
ceci, même quand j’ai pris soin de déposer dans la cage de la terre bien
meuble ou du sable bien sec. En liberté, nulle règle très précise ne la
guide; il est probable qu’elle va au hasard, accomplissant ses
parturitions successives où elle se trouve, et préférant les risques de
la visibilité pour ses œufs à diverses condamnations sans appel, comme
celle qui consisterait à les cacher dans un terrain trop compact, de
nature argileuse, par exemple, ou trop bourbeux; car, dans l’argile,
l’œuf se momifie, comme étouffé; et, dans l’humidité, il pourrit.
Les fourmis vont profiter de tout cela. Voyez celle-ci qui s’avance,
antennes au vent, s’arrête, revient sur elle-même, vire: sa sensibilité
l’a avertie d’un butin proche et qui en vaut la peine. Quelques
avertissements à ses compagnes ou plutôt aux compagnonnes syndiquées qui
travaillent à l’entour... Et voici, bientôt, une dizaine de ces
profiteuses en train de s’affairer autour de la brindille ou de la
feuille, découverte enfin, que saupoudrent les œufs en forme de graines
d’alpiste. Certes, des œufs de sauterelle ou de courtilière seraient de
bonne prise aussi. Mais les fourmis me paraissent avoir un faible pour
l’œuf de Grillonne, comme les gourmets se délectent d’œufs de pluviers,
sans mépriser pour cela les œufs plus courants des poules. Les œufs de
Grillonne sont, en outre, transportables plus facilement, à cause de
leur peu de volume, et en plus grande quantité, à cause de leur
disposition sur la feuille ou sur la brindille auxquelles une sorte de
colle les attache solidement.
Compagnonnes, sommes-nous en nombre? Oui? Alors, allons-y, emportons la
brindille, dépeçons ou scions un lambeau de la feuille!... Voilà qui
fera bien au fond de nos magasins et qui réservera aux bébés-fourmis,
avec le lait mielleux des pucerons captifs dans nos étables
souterraines, la nourriture à la fois légère et substantielle dont leur
âge tendre s’accommode si heureusement!
* * * * *
D’ailleurs, Fourmi en use avec Grillon éclos comme avec Grillon dans son
œuf. Tandis que notre personnage, à peine plus gros qu’elle, souffle,
entre deux courses ou deux bonds, Fourmi, qui se trouvait là comme par
hasard, s’approche lentement et le saisit de ses crocs pleins de
science, en général par l’une des cuisses, tandis qu’il s’attardait,
fatigué ou plein d’émerveillement. Et c’est fini. Fourmi ne le lâchera
plus et ses compagnonnes accourront à la rescousse.
Qu’un homme de ma sorte se trouve là, c’est en vain qu’il essaiera de
délivrer de l’emprise féroce la bestiole qui lui est amie. Fourmi tient
à sa proie autant que si elle devait en tirer gloire et honneur dans sa
société égalitaire où, cependant, les mots d’honneur et de gloire ne me
paraissent pas pouvoir correspondre à grand’chose d’existant. Indigné,
je tire des ciseaux de ma poche, je coupe Fourmi en deux, et j’emporte
Grillonneau pour l’élever dans la cage paisible où, jusqu’à la fin de
ses jours, il n’aura pas à s’inquiéter d’une politique trop opposée à sa
conception strictement individualiste de la vie. Mais Fourmi morte et
tronquée ne desserre pas ses crocs pour cela, et si une opération
humaine n’en libère pas Grillon, il les gardera, desséchés autour de sa
cuisse, jusqu’à son dernier jour, sans d’ailleurs en paraître autrement
gêné. Un communisme social organisé fera toujours, même vaincu, durement
peser des souvenirs de lui sur ceux qu’il aura considérés comme des
proies légitimes et dues.
Si l’homme qui assiste au duel inégal de Fourmi et de Grillon laisse
faire, pour voir et savoir, le spectacle tourne à la bacchanale
sanguinaire, au meurtre sans gloire, constamment perpétré avec plus
d’assassins qu’il n’en est besoin pour maîtriser la victime et lui
porter le dernier coup. Grillon n’a-t-il encore qu’un demi-centimètre de
longueur? Une fourmi d’un poids deux fois moindre que le sien n’hésite
pas à «risquer le coup», à empêcher désormais tout saut, à se laisser
traîner et à attendre stoïquement les renforts. S’il s’agit de Grillon
naissant, trois fourmis de taille moyenne suffisent à paralyser
musculairement puis nerveusement la proie convoitée; dix à quinze
fourmis de la taille que j’ai dite mettent la proie devenue adulte hors
de combat, parce que Grillon a beaucoup moins, alors, gagné en force,
qu’il n’a perdu en agilité.
Sous la loupe, le meurtre méthodique, raisonné, mécaniquement accompli,
a quelque chose d’hallucinant, à cause de ces faces d’insectes, de ces
faces sans expression, qui ne reflètent ni la férocité ni la souffrance;
voir un cannibale dévorer cru un marmot nous paraîtrait évidemment plus
répugnant et odieux, mais le marmot hurlerait, mais le cannibale
grimacerait, et, si au-dessous de nous que soit celui-ci, nous n’aurions
pas de peine à identifier sur sa face fruste et sans vergogne des joies
sœurs de celles qu’éprouve un affamé civilisé devant un bon plat; nous
ne sortirions pas de chez nous; nous resterions dans le domaine de nos
sensations familières, que des gestes ou des transformations faciales
traduisent d’homme à homme mieux que des mots et qui permettent à une
pantomime savante d’égaler comme moyen d’expression les plus beaux
drames poétiques ou lyriques.
Ici, rien qu’une activité sournoise de mandibules chez les bourreaux et,
chez la victime, quelques sursauts musculaires vite domptés, quelques
frémissements excessifs d’antennes et de palpes. Les fourmis savent,
d’ailleurs, par où il faut commencer pour en finir au plus tôt: dès que
Grillon est immobilisé, une d’elles a vite fait de grimper sur son dos
et de mordre rageusement le bord inférieur de la pellicule cranienne,
jusqu’à ce que la matière nerveuse soit suffisamment attaquée en cet
endroit cardinal et que paralysie généralisée s’ensuive. Après quoi, les
tueuses vident proprement Grillon de ses intestins putrescibles, non
sans se pourlécher avec minutie, comme pour apprécier la qualité du
gibier abattu. Cela expédié, il ne leur restera plus qu’à emporter les
morceaux fins et faciles à conserver dans les magasins souterrains, où
ils attendront, comme quartiers de porcs au saloir, d’être consommés,--à
côté des œufs en conserve.
Vingt pour cent des enfants de Grillonne sont anéantis, ai-je dit, avant
que de naître, par les diverses races de fourmis; j’évalue à dix pour
cent le nombre des Grillons qui, nouveau-nés ou déjà grands, meurent
également de leur fait.
* * * * *
Fabre de Sérignan signale comme ennemi également très redoutable de
Grillon le sphex à ailes jaunes, qui l’insensibilise à l’aide de son
aiguillon empoisonné et le traîne dans son terrier, où vivant, mais
désormais incapable de se mouvoir, il servira à satisfaire la
gloutonnerie des jeunes larves. Il y a bien dix ans que je n’ai lu les
livres du maître, et je n’ai pas voulu les avoir sous la main, quand
j’ai entrepris l’histoire de Grillon, pour cette raison que, si je ne
prétends pas dire tout, je ne veux non plus rien affirmer qui ne soit
provoqué par mes observations et mes expériences personnelles. Si je
nomme ici le sphex, c’est à contre-cœur et en maudissant ma mémoire, car
je n’ai jamais eu l’occasion d’étudier ces hyménoptères infiniment plus
rares dans notre verte Gascogne que sur les pentes brûlées et dans les
garrigues de la Provence.
Mais voici d’autres ennemis autrement répandus et terribles, je veux
dire les menus sauriens et les batraciens. Les uns et les autres, aux
abords des premiers froids, sont pris d’une fringale formidable, comme
en prévoyance de leur jeûne hivernal. Pour bien supporter le
demi-sommeil dans les fissures des vieux murs, dans les gîtes
souterrains, sous les mousses silvestres et dans la vase des marécages,
se bien garnir la panse semble une mesure de précaution excellente, un
remède préventif dont leur petite santé se trouvera très bien, quand les
premières chaleurs les réveilleront. Alors, ils oublient cet éclectisme
alimentaire, cette gourmandise raffinée qu’il est si facile d’observer
chez un lézard vert tenu en cage ou chez une rainette logée dans un
bocal. Tout leur est bon. Et c’est justement l’époque où les Grillons,
dont la croissance n’est pas terminée encore, errent un peu partout en
grand nombre, tendres et alléchants comme des poulets de grain le sont
pour les fines gueules de notre race!
Le lézard vert, prudemment embusqué aux abords de son trou, sous les
haies, n’a pas besoin de se déranger, car Grillonne, nous le savons,
recherche volontiers les abords des haies pour y déposer sa ponte. Le
lézard gris, plus agile et plus téméraire, n’hésite pas à pratiquer la
chasse à courre loin des murailles et des tas de pierres, où il se gîte
au hasard; et je vous assure que l’infortuné Grillon, en dépit de ses
bonds, est vite rattrapé par ce lévrier féroce. Heureux encore que le
lézard chasse à vue et ait encore moins de flair qu’un lévrier! Si
Grillon parvient à se dissimuler sous une feuille ou dans un repli du
sol, le petit monstre s’arrête, décontenancé, et se résigne assez vite à
rentrer bredouille.
La grenouille des mares est moins funeste à notre personnage, qui ne se
hasarde sous aucun prétexte dans les endroits humides et qui les fuit
avec une visible horreur, quand on lui joue le mauvais tour de l’y
transporter. Mais il en va autrement avec la grenouille brune des
forêts, la petite grenouille aux yeux merveilleux, pareils à des topazes
brûlées suspendues à deux rubans couleur jonquille; car c’est justement
sur les terrains forestiers où les jeunes Grillons abondent et
vagabondent que la grenouille brune accomplit les dernières chasses de
la saison; et l’on sait qu’elle veut beaucoup de cadavres au tableau,
quand vient l’automne... Grillon doit se méfier grandement aussi de la
verte rainette, qui sait descendre des arbres en toutes saisons et qui,
avant d’aller s’enterrer sous la mousse pour l’hiver, se promène sur le
gazon des jardins et l’herbe des prés où sa couleur la dissimule à ses
propres ennemis, mais où justement Grillon est en train d’errer, lui
aussi, à la recherche d’un bon emplacement pour son gîte.
Il n’est pas jusqu’au crapaud, honnête bourreau des ravageurs de nos
vergers, terreur des escargots et des limaces qui, bien entendu, ne
croque son Grillon à l’occasion, comme aussi bien il fait pour d’autres
insectes innocents, et même pour quelques-uns qui sont parfaitement
utiles. Seul, ou à peu près, le carabe doré, le bel et agile insecte de
bronze vert que les enfants dénomment familièrement la _jardinière_ et
qui est un bienfaisant exterminateur de chenilles, possède, par bonheur
pour lui, des réserves d’une odeur âcre et nauséabonde qu’il sait
produire en cas de danger et qui dégoûte affreusement le vorace crapaud
lui-même. Bernardin de Saint-Pierre aurait vu sans doute, dans cette
particularité du carabe gardé par sa puanteur d’un autre animal utile,
le souci perpétuel qu’a la Providence de nos salades et de nos choux.
Pourquoi cet idéaliste et ce sentimental ne s’est-il jamais étonné que
la Providence, dans le cas de Grillon, semblât se désintéresser de toute
poésie, et attribuer à la possibilité d’un chant moins d’importance qu’à
la parfaite venue d’un chou ou d’une salade?
* * * * *
Il y a aussi, comme ennemis jurés de Grillon, les oiseaux, tous les
oiseaux, domestiques ou non, insectivores ou granivores. Car on sait
que, chez les oiseaux végétariens, les principes qu’observent si
scrupuleusement certains humains de secte analogue, subissent de
multiples entorses, et je ne pense pas que personne ait jamais vu un
moineau ou un pinson, sa cage fût-elle abondamment pourvue de graine ou
son terrain de chasse riche en crottin, faire fi d’une mouche blessée,
d’une sauterelle, d’un grillon ou de n’importe quelle bestiole mouvante
et vivante, bref, d’un gibier de choix.
De même les poules, et autres espèces emplumées de nos basses-cours, qui
n’épargnent guère que les fourmis.
Au fait, pourquoi les coqs et les poules épargnent-ils les fourmis,
alors que la race toute proche des faisans les recherche ardemment, s’en
gave et nourrit de leurs œufs sa progéniture? A titre d’hypothèse, je
signale que l’acide formique est un puissant préservatif contre le
sommeil; que les fourmis, dont le corps est comme imprégné de la
substance qui leur doit son nom, ne dorment vraisemblablement jamais, ce
qui est loin d’être le cas de tous les insectes,--si fort que le sommeil
de ceux-ci puisse différer du sommeil tel que nous le désirons ou le
subissons. Peut-être la poule et le coq domestiques, qui s’estiment en
sécurité dans leur poulailler, préfèrent-ils goûter un repos parfait
après avoir exercé du lever au coucher du soleil leur activité
brouillonne, tandis que le faisan et la faisane, libres et menacés,
éprouvent pour eux et pour leurs faisandeaux la nécessité de ne dormir
autant que possible que d’un œil.
* * * * *
De tous les ennemis de mon ami que j’ai jusqu’ici signalés, la plupart
n’exercent leurs ravages sur sa race que durant les jours où il
vagabonde, c’est-à-dire à l’aube de sa vie, puis dans la saison des
belles aventures amoureuses.
Il peut néanmoins arriver que des fourmis l’aillent cueillir dans le
terrier dont il ne va pas s’écarter d’octobre à mars. C’est rare, car
l’odeur des fourmis déplaît autant à Grillon que leur goût à mère Poule,
à son époux et aux poussins. Mais les travaux de cette engeance
laborieuse dépassent souvent tout ce que Grillon avait pu redouter
durant son installation... Que la galerie d’une fourmilière située à
trois ou quatre mètres débouche par hasard dans le domaine souterrain de
Grillon, et son affaire est claire! Il n’y a qu’à se rapporter à la
description du vilain meurtre que j’ai tentée rapidement plus haut...
Tout se passe sous la terre, comme sous le ciel, à cela près que les
fourmis auront une nouvelle porte à leur ville,--le trou même où gîtait
leur victime,--et qu’on les en verra sortir, ou qu’on les y verra
entrer, avec cet air digne, compassé et justement religieux qu’ont les
pères ou les descendants des vainqueurs, lorsqu’ils passent sous un arc
de triomphe érigé à la gloire de leur peuple.
Il se peut aussi que, durant la période de vie sédentaire et bourgeoise
de Grillon, laquelle est la plus longue, une hirondelle rapide comme
l’éclair le happe, avant qu’il ait eu le temps de se garer, sur les
bords de son trou,--de son trou que nous allons bientôt voir construire
et décrire... Mais les périls qui proviennent des fourmis, des lézards,
des batraciens et des oiseaux ou volailles n’en ont pas moins diminué
dans d’énormes proportions.
Comme s’il était admis une fois pour toutes que le droit à la vie de
Grillon n’est acquis qu’au prix de risques qui ne se doivent pas
démentir un instant, voici venir, aux abords de sa demeure édifiée avec
la peine que l’on saura, quelques autres ennemis, moins favorisés, mais
d’autant plus vigilants, obstinés, tenaces.
Citons, au hasard, la musaraigne qui, lorsque sa faim de chair fraîche
l’excite, ne balance pas à fouir le sol, de ses pattes nerveuses et de
son groin de petit sanglier haineux, mauvais, jusqu’à ce qu’elle ait
atteint Grillon au fond de son repaire. Mais, alors, sa fureur vorace
est telle qu’il lui arrive d’enterrer sa proie sous les menues mottes de
terre frénétiquement bouleversées; et, après une très courte hésitation,
toute piteuse et démontée, elle s’éloigne, un peu comme le fait le
lézard gris quand Grillon s’est dissimulé à sa vue. Elle aussi, admet
qu’elle s’est trompée et se hâte d’aller faire ailleurs preuve de plus
de clairvoyance. Car les bêtes (ceci m’a toujours frappé) sont
infiniment moins entêtées que les hommes, surtout quand il s’agit de
nécessités primordiales, comme le besoin de nourriture ou même la
flatterie de la faim.
Indiquons encore le péril de diverses larves de coléoptères, êtres en
général aussi peu gloutons que possible après leur suprême
métamorphose,--comme s’ils avaient à se soigner des excès alimentaires
de toutes sortes par eux commis avant d’en arriver là. Mais retenons
surtout deux meurtriers ou, pour mieux dire, deux chasseurs de Grillon
qui valent d’être mis à part, pour leurs armes, leur ruse, leur patience
et leur pittoresque: l’araignée des champs et la mante religieuse.