II

Grillon est donc d’autant plus seul pour commencer à vivre qu’il ne veut

point de rapports amicaux avec ses pareils. Cette solitude si résolue et

entêtée fait penser involontairement à celle des anachorètes et des

stylites, mais faute de pouvoir la motiver mystiquement en l’occurrence,

nous préférons nous avouer infirmes à comprendre et même à expliquer.

Car, si Grillon est seul et désarmé, il est de plus la pâture désignée

de bandits et de pirates sans nombre auxquels nous avons fait allusion

déjà. Au début de l’_Iliade_, Homère énumère les chefs. La nomenclature

des principaux ennemis de Grillon doit trouver sa place en cet endroit

de l’humble épopée que j’ai en son honneur entreprise.

Aucune seconde de la vie de Grillon qui ne soit menacée gravement. Entre

la période errante de son enfance et la période aventureuse de son

épanouissement, son repos précautionneux est lui-même guetté par des

ennemis contre lesquels il ne peut rien, si le hasard les met sur sa

route, ou, pour plus exactement parler, les amène aux environs de son

trou. Mieux vaut donc passer en revue ces ennemis sans trop se

soucier,--sinon à titre d’indication,--de la saison et du mois où leur

offensive devient inquiétante.

Ce que je souhaite avant tout, c’est qu’on admire, comme je le fais, que

tant de pièges, de traquenards, de vols et d’assassinats, tant d’actes

naturels, suscités comme chez nous par la voracité ou l’envie, mais

multipliés à l’extrême, permettent néanmoins à Grillon de subsister,

d’aller jusqu’au bout, de procréer.

* * * * *

Les fourmis.

Je n’aime pas cette race-là. D’abord pour des motifs sentimentaux que la

fable de La Fontaine me dispense de développer. Mais je connais d’autres

motifs à ma haine, des motifs plus intellectuels et raisonnés, si tant

est que de telles épithètes signifient rien de précis en pareil lieu. A

la vérité, j’ai peur que les êtres de ma race n’aboutissent, non pas

dans des milliers d’années, mais tout bonnement d’ici quelques siècles,

à faire de la planète Terre une vaste fourmilière humaine, une

communauté universelle et d’autant plus étroite, mais divisée pourtant

en sous-communautés... Je l’appréhende d’autant plus que Wells, qui est

un grand écrivain et un subtil visionnaire, a exprimé sous diverses

formes sa foi en cette possibilité; et je suis d’autant plus navré

d’éprouver cette appréhension que Wells n’a pas l’air autrement écœuré,

révolté ou désespéré par une semblable perspective.

De même que telles ménagères, riches en bas de laine remplis de cuivre,

d’argent et d’or, accumulent en outre des provisions de toutes sortes,

dans les coins les plus secrets de leurs maisons vénérables, de même

agissent les fourmis. Vous railleriez ou blâmeriez ces ménagères, elles

vous répondraient non sans justesse, d’ailleurs: «Que voulez-vous? Ce

fut la guerre...» A l’excuse des fourmis, il faut reconnaître qu’elles

sont toujours en état d’hostilité, et même de siège, non seulement

d’espèce à espèce, mais de fourmilière à fourmilière. Nous aurions donc

mauvaise grâce à leur reprocher des précautions que nous venons de

supporter, d’admirer ou même de jalouser durant cinq ans et plus dans

certains clans de la société humaine et de diverses nations, dont la

française.

Ce qui me paraît le plus grave, c’est que les fourmis, dans leur

fourmilière, réalisent incontestablement cette mise en commun des biens

et cette socialisation de l’activité à quoi semble aspirer une bonne

partie de l’humanité actuelle, illuminée par des prophètes dont

l’ascendant est, du reste, incontestable. Restons-en à l’exemple des

fourmis et sourions comme de pauvres sages que nous sommes, en pensant

que le triomphe de ce qui s’appelait, en un temps, modestement, le

socialisme, aboutira à un état de choses où chacun travaillera pour la

communauté, certes, et économisera pour elle, mais où, fatalement,

mécaniquement, la guerre de communauté à communauté existera de manière

chronique, endémique, moins bruyante mais plus féroce que d’individu à

individu ou de peuple à peuple. Et ce n’est point cela, me semble-t-il,

qu’avait prévu le socialisme honnête et utopique dont nous aurions voulu

nous bercer longtemps encore, dans la cathédrale aux grandes orgues dont

si magistralement savait jouer l’archiprélat Jaurès.

Si ce livre n’était un livre de bonne foi, j’en retrancherais cette

digression après l’avoir relue. Mais, si superflues que me paraissent de

telles lignes en ce sujet, je me sens un faible pour elles, parce que ma

plume a couru toute seule et comme si je n’étais là pour rien. Ici

encore plus qu’ailleurs il me déplairait de restreindre la liberté de

mon esprit et de mon cœur, et de traiter ceux-ci comme de mauvais

drôles, même quand leur espièglerie et leur turbulence me sembleraient,

à moi aussi, intempestives, excessives, déplacées.

On peut évaluer à vingt pour cent le nombre de grillons anéantis, avant

que de naître, par la seule race des fourmis. Ces ménagères savent le

prix des œufs. Or, les femelles des orthoptères, peut-être à cause de

leur confiance en leur grande fécondité, n’usent qu’avec assez de

paresse de leur oviscapte, du plantoir naturel qu’elles possèdent à

l’extrémité de l’abdomen, et qui est destiné à enfouir leurs œufs dans

la terre. En captivité, c’est-à-dire en sécurité, Grillonne ne dissimule

presque jamais sa ponte; elle préfère la déposer sur les feuilles de

laitue sèche qu’elle n’a pas achevé de brouter en leur verdeur; et,

ceci, même quand j’ai pris soin de déposer dans la cage de la terre bien

meuble ou du sable bien sec. En liberté, nulle règle très précise ne la

guide; il est probable qu’elle va au hasard, accomplissant ses

parturitions successives où elle se trouve, et préférant les risques de

la visibilité pour ses œufs à diverses condamnations sans appel, comme

celle qui consisterait à les cacher dans un terrain trop compact, de

nature argileuse, par exemple, ou trop bourbeux; car, dans l’argile,

l’œuf se momifie, comme étouffé; et, dans l’humidité, il pourrit.

Les fourmis vont profiter de tout cela. Voyez celle-ci qui s’avance,

antennes au vent, s’arrête, revient sur elle-même, vire: sa sensibilité

l’a avertie d’un butin proche et qui en vaut la peine. Quelques

avertissements à ses compagnes ou plutôt aux compagnonnes syndiquées qui

travaillent à l’entour... Et voici, bientôt, une dizaine de ces

profiteuses en train de s’affairer autour de la brindille ou de la

feuille, découverte enfin, que saupoudrent les œufs en forme de graines

d’alpiste. Certes, des œufs de sauterelle ou de courtilière seraient de

bonne prise aussi. Mais les fourmis me paraissent avoir un faible pour

l’œuf de Grillonne, comme les gourmets se délectent d’œufs de pluviers,

sans mépriser pour cela les œufs plus courants des poules. Les œufs de

Grillonne sont, en outre, transportables plus facilement, à cause de

leur peu de volume, et en plus grande quantité, à cause de leur

disposition sur la feuille ou sur la brindille auxquelles une sorte de

colle les attache solidement.

Compagnonnes, sommes-nous en nombre? Oui? Alors, allons-y, emportons la

brindille, dépeçons ou scions un lambeau de la feuille!... Voilà qui

fera bien au fond de nos magasins et qui réservera aux bébés-fourmis,

avec le lait mielleux des pucerons captifs dans nos étables

souterraines, la nourriture à la fois légère et substantielle dont leur

âge tendre s’accommode si heureusement!

* * * * *

D’ailleurs, Fourmi en use avec Grillon éclos comme avec Grillon dans son

œuf. Tandis que notre personnage, à peine plus gros qu’elle, souffle,

entre deux courses ou deux bonds, Fourmi, qui se trouvait là comme par

hasard, s’approche lentement et le saisit de ses crocs pleins de

science, en général par l’une des cuisses, tandis qu’il s’attardait,

fatigué ou plein d’émerveillement. Et c’est fini. Fourmi ne le lâchera

plus et ses compagnonnes accourront à la rescousse.

Qu’un homme de ma sorte se trouve là, c’est en vain qu’il essaiera de

délivrer de l’emprise féroce la bestiole qui lui est amie. Fourmi tient

à sa proie autant que si elle devait en tirer gloire et honneur dans sa

société égalitaire où, cependant, les mots d’honneur et de gloire ne me

paraissent pas pouvoir correspondre à grand’chose d’existant. Indigné,

je tire des ciseaux de ma poche, je coupe Fourmi en deux, et j’emporte

Grillonneau pour l’élever dans la cage paisible où, jusqu’à la fin de

ses jours, il n’aura pas à s’inquiéter d’une politique trop opposée à sa

conception strictement individualiste de la vie. Mais Fourmi morte et

tronquée ne desserre pas ses crocs pour cela, et si une opération

humaine n’en libère pas Grillon, il les gardera, desséchés autour de sa

cuisse, jusqu’à son dernier jour, sans d’ailleurs en paraître autrement

gêné. Un communisme social organisé fera toujours, même vaincu, durement

peser des souvenirs de lui sur ceux qu’il aura considérés comme des

proies légitimes et dues.

Si l’homme qui assiste au duel inégal de Fourmi et de Grillon laisse

faire, pour voir et savoir, le spectacle tourne à la bacchanale

sanguinaire, au meurtre sans gloire, constamment perpétré avec plus

d’assassins qu’il n’en est besoin pour maîtriser la victime et lui

porter le dernier coup. Grillon n’a-t-il encore qu’un demi-centimètre de

longueur? Une fourmi d’un poids deux fois moindre que le sien n’hésite

pas à «risquer le coup», à empêcher désormais tout saut, à se laisser

traîner et à attendre stoïquement les renforts. S’il s’agit de Grillon

naissant, trois fourmis de taille moyenne suffisent à paralyser

musculairement puis nerveusement la proie convoitée; dix à quinze

fourmis de la taille que j’ai dite mettent la proie devenue adulte hors

de combat, parce que Grillon a beaucoup moins, alors, gagné en force,

qu’il n’a perdu en agilité.

Sous la loupe, le meurtre méthodique, raisonné, mécaniquement accompli,

a quelque chose d’hallucinant, à cause de ces faces d’insectes, de ces

faces sans expression, qui ne reflètent ni la férocité ni la souffrance;

voir un cannibale dévorer cru un marmot nous paraîtrait évidemment plus

répugnant et odieux, mais le marmot hurlerait, mais le cannibale

grimacerait, et, si au-dessous de nous que soit celui-ci, nous n’aurions

pas de peine à identifier sur sa face fruste et sans vergogne des joies

sœurs de celles qu’éprouve un affamé civilisé devant un bon plat; nous

ne sortirions pas de chez nous; nous resterions dans le domaine de nos

sensations familières, que des gestes ou des transformations faciales

traduisent d’homme à homme mieux que des mots et qui permettent à une

pantomime savante d’égaler comme moyen d’expression les plus beaux

drames poétiques ou lyriques.

Ici, rien qu’une activité sournoise de mandibules chez les bourreaux et,

chez la victime, quelques sursauts musculaires vite domptés, quelques

frémissements excessifs d’antennes et de palpes. Les fourmis savent,

d’ailleurs, par où il faut commencer pour en finir au plus tôt: dès que

Grillon est immobilisé, une d’elles a vite fait de grimper sur son dos

et de mordre rageusement le bord inférieur de la pellicule cranienne,

jusqu’à ce que la matière nerveuse soit suffisamment attaquée en cet

endroit cardinal et que paralysie généralisée s’ensuive. Après quoi, les

tueuses vident proprement Grillon de ses intestins putrescibles, non

sans se pourlécher avec minutie, comme pour apprécier la qualité du

gibier abattu. Cela expédié, il ne leur restera plus qu’à emporter les

morceaux fins et faciles à conserver dans les magasins souterrains, où

ils attendront, comme quartiers de porcs au saloir, d’être consommés,--à

côté des œufs en conserve.

Vingt pour cent des enfants de Grillonne sont anéantis, ai-je dit, avant

que de naître, par les diverses races de fourmis; j’évalue à dix pour

cent le nombre des Grillons qui, nouveau-nés ou déjà grands, meurent

également de leur fait.

* * * * *

Fabre de Sérignan signale comme ennemi également très redoutable de

Grillon le sphex à ailes jaunes, qui l’insensibilise à l’aide de son

aiguillon empoisonné et le traîne dans son terrier, où vivant, mais

désormais incapable de se mouvoir, il servira à satisfaire la

gloutonnerie des jeunes larves. Il y a bien dix ans que je n’ai lu les

livres du maître, et je n’ai pas voulu les avoir sous la main, quand

j’ai entrepris l’histoire de Grillon, pour cette raison que, si je ne

prétends pas dire tout, je ne veux non plus rien affirmer qui ne soit

provoqué par mes observations et mes expériences personnelles. Si je

nomme ici le sphex, c’est à contre-cœur et en maudissant ma mémoire, car

je n’ai jamais eu l’occasion d’étudier ces hyménoptères infiniment plus

rares dans notre verte Gascogne que sur les pentes brûlées et dans les

garrigues de la Provence.

Mais voici d’autres ennemis autrement répandus et terribles, je veux

dire les menus sauriens et les batraciens. Les uns et les autres, aux

abords des premiers froids, sont pris d’une fringale formidable, comme

en prévoyance de leur jeûne hivernal. Pour bien supporter le

demi-sommeil dans les fissures des vieux murs, dans les gîtes

souterrains, sous les mousses silvestres et dans la vase des marécages,

se bien garnir la panse semble une mesure de précaution excellente, un

remède préventif dont leur petite santé se trouvera très bien, quand les

premières chaleurs les réveilleront. Alors, ils oublient cet éclectisme

alimentaire, cette gourmandise raffinée qu’il est si facile d’observer

chez un lézard vert tenu en cage ou chez une rainette logée dans un

bocal. Tout leur est bon. Et c’est justement l’époque où les Grillons,

dont la croissance n’est pas terminée encore, errent un peu partout en

grand nombre, tendres et alléchants comme des poulets de grain le sont

pour les fines gueules de notre race!

Le lézard vert, prudemment embusqué aux abords de son trou, sous les

haies, n’a pas besoin de se déranger, car Grillonne, nous le savons,

recherche volontiers les abords des haies pour y déposer sa ponte. Le

lézard gris, plus agile et plus téméraire, n’hésite pas à pratiquer la

chasse à courre loin des murailles et des tas de pierres, où il se gîte

au hasard; et je vous assure que l’infortuné Grillon, en dépit de ses

bonds, est vite rattrapé par ce lévrier féroce. Heureux encore que le

lézard chasse à vue et ait encore moins de flair qu’un lévrier! Si

Grillon parvient à se dissimuler sous une feuille ou dans un repli du

sol, le petit monstre s’arrête, décontenancé, et se résigne assez vite à

rentrer bredouille.

La grenouille des mares est moins funeste à notre personnage, qui ne se

hasarde sous aucun prétexte dans les endroits humides et qui les fuit

avec une visible horreur, quand on lui joue le mauvais tour de l’y

transporter. Mais il en va autrement avec la grenouille brune des

forêts, la petite grenouille aux yeux merveilleux, pareils à des topazes

brûlées suspendues à deux rubans couleur jonquille; car c’est justement

sur les terrains forestiers où les jeunes Grillons abondent et

vagabondent que la grenouille brune accomplit les dernières chasses de

la saison; et l’on sait qu’elle veut beaucoup de cadavres au tableau,

quand vient l’automne... Grillon doit se méfier grandement aussi de la

verte rainette, qui sait descendre des arbres en toutes saisons et qui,

avant d’aller s’enterrer sous la mousse pour l’hiver, se promène sur le

gazon des jardins et l’herbe des prés où sa couleur la dissimule à ses

propres ennemis, mais où justement Grillon est en train d’errer, lui

aussi, à la recherche d’un bon emplacement pour son gîte.

Il n’est pas jusqu’au crapaud, honnête bourreau des ravageurs de nos

vergers, terreur des escargots et des limaces qui, bien entendu, ne

croque son Grillon à l’occasion, comme aussi bien il fait pour d’autres

insectes innocents, et même pour quelques-uns qui sont parfaitement

utiles. Seul, ou à peu près, le carabe doré, le bel et agile insecte de

bronze vert que les enfants dénomment familièrement la _jardinière_ et

qui est un bienfaisant exterminateur de chenilles, possède, par bonheur

pour lui, des réserves d’une odeur âcre et nauséabonde qu’il sait

produire en cas de danger et qui dégoûte affreusement le vorace crapaud

lui-même. Bernardin de Saint-Pierre aurait vu sans doute, dans cette

particularité du carabe gardé par sa puanteur d’un autre animal utile,

le souci perpétuel qu’a la Providence de nos salades et de nos choux.

Pourquoi cet idéaliste et ce sentimental ne s’est-il jamais étonné que

la Providence, dans le cas de Grillon, semblât se désintéresser de toute

poésie, et attribuer à la possibilité d’un chant moins d’importance qu’à

la parfaite venue d’un chou ou d’une salade?

* * * * *

Il y a aussi, comme ennemis jurés de Grillon, les oiseaux, tous les

oiseaux, domestiques ou non, insectivores ou granivores. Car on sait

que, chez les oiseaux végétariens, les principes qu’observent si

scrupuleusement certains humains de secte analogue, subissent de

multiples entorses, et je ne pense pas que personne ait jamais vu un

moineau ou un pinson, sa cage fût-elle abondamment pourvue de graine ou

son terrain de chasse riche en crottin, faire fi d’une mouche blessée,

d’une sauterelle, d’un grillon ou de n’importe quelle bestiole mouvante

et vivante, bref, d’un gibier de choix.

De même les poules, et autres espèces emplumées de nos basses-cours, qui

n’épargnent guère que les fourmis.

Au fait, pourquoi les coqs et les poules épargnent-ils les fourmis,

alors que la race toute proche des faisans les recherche ardemment, s’en

gave et nourrit de leurs œufs sa progéniture? A titre d’hypothèse, je

signale que l’acide formique est un puissant préservatif contre le

sommeil; que les fourmis, dont le corps est comme imprégné de la

substance qui leur doit son nom, ne dorment vraisemblablement jamais, ce

qui est loin d’être le cas de tous les insectes,--si fort que le sommeil

de ceux-ci puisse différer du sommeil tel que nous le désirons ou le

subissons. Peut-être la poule et le coq domestiques, qui s’estiment en

sécurité dans leur poulailler, préfèrent-ils goûter un repos parfait

après avoir exercé du lever au coucher du soleil leur activité

brouillonne, tandis que le faisan et la faisane, libres et menacés,

éprouvent pour eux et pour leurs faisandeaux la nécessité de ne dormir

autant que possible que d’un œil.

* * * * *

De tous les ennemis de mon ami que j’ai jusqu’ici signalés, la plupart

n’exercent leurs ravages sur sa race que durant les jours où il

vagabonde, c’est-à-dire à l’aube de sa vie, puis dans la saison des

belles aventures amoureuses.

Il peut néanmoins arriver que des fourmis l’aillent cueillir dans le

terrier dont il ne va pas s’écarter d’octobre à mars. C’est rare, car

l’odeur des fourmis déplaît autant à Grillon que leur goût à mère Poule,

à son époux et aux poussins. Mais les travaux de cette engeance

laborieuse dépassent souvent tout ce que Grillon avait pu redouter

durant son installation... Que la galerie d’une fourmilière située à

trois ou quatre mètres débouche par hasard dans le domaine souterrain de

Grillon, et son affaire est claire! Il n’y a qu’à se rapporter à la

description du vilain meurtre que j’ai tentée rapidement plus haut...

Tout se passe sous la terre, comme sous le ciel, à cela près que les

fourmis auront une nouvelle porte à leur ville,--le trou même où gîtait

leur victime,--et qu’on les en verra sortir, ou qu’on les y verra

entrer, avec cet air digne, compassé et justement religieux qu’ont les

pères ou les descendants des vainqueurs, lorsqu’ils passent sous un arc

de triomphe érigé à la gloire de leur peuple.

Il se peut aussi que, durant la période de vie sédentaire et bourgeoise

de Grillon, laquelle est la plus longue, une hirondelle rapide comme

l’éclair le happe, avant qu’il ait eu le temps de se garer, sur les

bords de son trou,--de son trou que nous allons bientôt voir construire

et décrire... Mais les périls qui proviennent des fourmis, des lézards,

des batraciens et des oiseaux ou volailles n’en ont pas moins diminué

dans d’énormes proportions.

Comme s’il était admis une fois pour toutes que le droit à la vie de

Grillon n’est acquis qu’au prix de risques qui ne se doivent pas

démentir un instant, voici venir, aux abords de sa demeure édifiée avec

la peine que l’on saura, quelques autres ennemis, moins favorisés, mais

d’autant plus vigilants, obstinés, tenaces.

Citons, au hasard, la musaraigne qui, lorsque sa faim de chair fraîche

l’excite, ne balance pas à fouir le sol, de ses pattes nerveuses et de

son groin de petit sanglier haineux, mauvais, jusqu’à ce qu’elle ait

atteint Grillon au fond de son repaire. Mais, alors, sa fureur vorace

est telle qu’il lui arrive d’enterrer sa proie sous les menues mottes de

terre frénétiquement bouleversées; et, après une très courte hésitation,

toute piteuse et démontée, elle s’éloigne, un peu comme le fait le

lézard gris quand Grillon s’est dissimulé à sa vue. Elle aussi, admet

qu’elle s’est trompée et se hâte d’aller faire ailleurs preuve de plus

de clairvoyance. Car les bêtes (ceci m’a toujours frappé) sont

infiniment moins entêtées que les hommes, surtout quand il s’agit de

nécessités primordiales, comme le besoin de nourriture ou même la

flatterie de la faim.

Indiquons encore le péril de diverses larves de coléoptères, êtres en

général aussi peu gloutons que possible après leur suprême

métamorphose,--comme s’ils avaient à se soigner des excès alimentaires

de toutes sortes par eux commis avant d’en arriver là. Mais retenons

surtout deux meurtriers ou, pour mieux dire, deux chasseurs de Grillon

qui valent d’être mis à part, pour leurs armes, leur ruse, leur patience

et leur pittoresque: l’araignée des champs et la mante religieuse.

Vie de Grillon · 第 22 / 34 题