_«Ma voix silencieuse est dès cet instant à l’étroit en moi-même; comme
j’ai senti la douceur de l’air m’envahir en fluant le long de mes
antennes, de même j’éprouve à présent je ne sais quel reflux qui veut
déborder hors de moi, non plus de tel ou tel de mes organes, mais de
toute ma frêle personne, vers la terre et vers le ciel également
bienfaisants et beaux._
_«Je m’adresse à la Générosité sans bornes qui m’a donné la faveur de
naître, c’est-à-dire à vous, maman Nature, et à vous, papa Bon-Dieu, qui
n’êtes pour moi qu’une Toute-Puissance en deux personnes. Mon Dieu, car
je préfère vous dénommer ainsi, tout de même,--je suis si petit et si
seul que votre aide doit m’être accordée plus qu’aux autres de vos
créatures. Abaissez votre regard vers moi. J’ai peur. A peine
l’émerveillement des dons offerts a-t-il resplendi à l’intérieur de mon
être, que mon bonheur est amoindri par la crainte d’avoir à le perdre
prématurément. Je te bénis, Lumière; je te bénis, Chaleur; je vous
bénis, sons et odeurs innombrables... O Maître de la Lumière et des
autres trésors sans prix, accorde-moi de jouir d’eux depuis l’automne
commençant jusqu’à juillet à son déclin... Permets-moi de contempler
déjà le but ineffable de ma carrière, le but qu’atteignent seuls les
élus de ma race..._
_«Je l’implore, du premier gîte précaire que j’ai gagné d’un bond à
l’approche de ce qui m’a paru être le premier danger. Vois, je ne bouge
plus; vois, je me tiens coi et demeurerai coi de longues heures, si
forte que soit ma curiosité de repartir à l’aventure et mon envie de
commencer à fonder l’avenir. Vois, je connais déjà que _savoir_, en
notre parler d’êtres instinctifs, signifie avoir appris et pressentir
tout ensemble: je n’ignore déjà plus l’immense valeur de ma prudence; je
ne mériterais pas de vivre si je ne la possédais au point de vouloir,
dès à présent, garder intacte cette richesse acquise par des milliards
d’ancêtres, pour la léguer intacte à ceux de ma race qui naîtront de
moi.»_
* * * * *
Ainsi s’exprime Grillon, autant qu’en puisse rendre compte ma traduction
fatalement traîtresse, ainsi prie-t-il au fond de la fissure de terrain,
sous le toit de feuilles mortes, dans l’abri improvisé où un mouvement
trop brusque de moi, sinon quelque autre risque, l’a invité à se
dissimuler. Ce n’est point par jeu que j’ai inscrit plus haut le beau
mot de prière; celle-ci, chez Grillon aussi bien que chez l’homme,
succède à la gratitude comme à la fleur délicieuse le fruit qui pèsera
quelque peu à la branche,--si amoureusement que la branche le porte et
en fasse l’offrande au soleil.
La prière, c’est la musique adorable et tragique qui résonne dans tout
cœur d’insecte ou d’être humain reconnaissant quand, à la compréhension
des bienfaits reçus ou à venir, se mêle l’angoisse, pour le favorisé, de
ne point mériter les réalités ou de se juger indigne des promesses.
Grillon a raison de se sentir très faible et très petit. Nous avons dit
quelle était sa solitude à sa naissance; or, il semble qu’il va non
seulement l’accepter, mais la relever comme une gageure, cet être chétif
et sans armes dont l’individualisme durable a déjà été noté.
Mâle ou femelle, Grillon ne connaîtra ses pareils qu’au terme, ou pour
mieux dire, à l’épanouissement de sa vie,--pour les désirer s’ils ne
sont pas de son sexe, pour tenter de les tuer, s’ils sont du même sexe
que lui. Tendances qui, par certains côtés, ne sont pas très loin d’être
humaines... Mais, pour le moment, tenons-nous en aux faits.
Deux grillonneaux nouveau-nés se trouvent antenne à antenne,--j’allais
écrire nez à nez, ce qui n’a rien de bien extraordinaire, étant donné
leur nombre dans des coins très limités... Salutations ou, plutôt,
essais méfiants de prise de contact. On ne sait de l’une ou l’autre part
à qui l’on a affaire, n’est-ce pas? Assez puérilement, l’observateur est
tenté de penser, même s’il n’en est pas à sa première expérience:
«Attention!... Cela va être gentil... et touchant...» Sentimentalisme et
anthropomorphisme incurables! Sitôt que les antennes méfiantes se sont
touchées, comme deux épées au début d’un duel, les deux frères ont
compris qu’ils étaient frères et cela suffit pour les décider à mettre
au plus tôt la plus grande distance possible entre eux deux. Course
précipitée ou même bonds de part et d’autre, en sens inverse, bien
entendu. Après quoi, durant le temps qu’il leur faut pour souffler, je
constate un remuement coléreux de palpes et d’antennes, chez les deux
frères, ou chez le frère et la sœur; car, la notion du sexe n’existant
vraisemblablement qu’après la dernière métamorphose, Grillon et
Grillonne, à ces premières heures de la vie, n’y regardent pas de si
près pour se haïr... Mais, aussi aventureux que je puisse paraître, je
suis bien forcé de traduire avec les mots dont je dispose ce que chacune
des deux bestioles a tout l’air d’éprouver en pareille circonstance. Or,
cela ne saurait être que quelque chose comme: «Attends un peu les beaux
jours, mon petit! Qui vivra verra... Et tâche de ne pas te trouver sur
mon chemin, si tu ne tiens pas à te mesurer avec mon amour ou avec ma
haine...»