J’ignore l’appellation scientifique de l’articulé aptère et octopode que
je désigne sous le nom d’_araignée des champs_. N’importe quelle
encyclopédie ou le premier venu des manuels me renseignerait; qu’on
veuille bien voir dans ma répugnance à m’informer de ce détail une
nouvelle preuve du désir que j’ai, en cet ouvrage, de me tenir à l’écart
de tout concours de ce genre.
L’araignée des champs dont je veux parler est un petit monstre, noiraud
et trapu, à peu près semblable d’aspect et de couleurs à celles des
araignées domestiques qui tissent dans les coins de nos greniers des
toiles irrégulières, mais non moins meurtrières pour cela, des toiles
multiples, superposées, devancées par un système savant de fils, avec
danger fructueux à tous les étages et logement douillet et bien
dissimulé dans lequel la propriétaire moelleusement installée dort ou
rêve, observe, épie, perçoit les renseignements que lui transmet son
télégraphe, et dont elle ne sort que pour aller prendre livraison du
colis comestible, quand elle est sûre que c’est sérieux. A cela près que
l’araignée domestique à qui je viens de comparer mon «araignée des
champs» atteint parfois, pattes au repos, une envergure qui serait mal à
l’aise sur un écu de cinq francs, et que le petit monstre champêtre qui
est hostile à Grillon tiendrait à peu près, dans la même attitude, sur
une pièce de nickel français de dix centimes: cette dernière comparaison
présente un avantage, à savoir que le trou médian de cette pièce
équivaut superficiellement à la grosseur du corps de mon araignée.
J’ajoute que celle-ci ne représente pas un échantillon très rare de
notre faune, loin de là, et que quelques pas dans une prairie française,
du printemps à l’automne, en font découvrir des dizaines à qui veut
prendre la peine de s’intéresser, même nonchalamment, à la vie des
herbes et du sol.
Araignée qui ressemble fort aux ordinaires araignées de nos demeures,
mais qui se différencie d’elles par des mœurs vagabondes, des goûts de
bohémienne, l’horreur du voisinage de l’homme et la paresse d’installer
définitivement sa tente, ou plutôt sa toile de tente, en un coin précis
de fossé ou de champ. Tout de même, un gîte de grillon est si savamment
aménagé, si proprement entretenu et si parfait aussi pour l’affût que,
si cette zingara en rencontre un au cours de ses promenades, on la voit,
se départant soudain de son allure précipitée et incohérente, s’arrêter,
rêveuse... Il semble que de nouveaux horizons, jusque-là mal soupçonnés,
se révèlent à son âme fantasque et voluptueuse; et puis, n’est-ce pas,
au fond de ce trou, au prix d’une lutte pour laquelle l’araignée est
d’ailleurs bien armée, il y aura non seulement bon gîte, mais succulent
souper: de tout ceci, son instinct et son flair l’ont dûment instruite à
l’avance.
Et elle est bien armée, ai-je dit, admirablement et subtilement armée.
En effet, sa morsure est pour Grillon mortelle. Nous pouvons, nous
autres hommes, prendre la même bestiole entre nos doigts, nous faire
mordre par elle en un endroit où notre épiderme est fragile et sensible,
au poignet, par exemple; l’araignée, décidée à une défensive désespérée,
nous mordra de son mieux, certes, mais il n’en résultera pour nous ni la
moindre rougeur, ni le plus léger picotement; en revanche, enfermez-la
avec Grillon dans une petite boîte vitrée où nul abri n’est possible, et
si l’araignée parvient à entamer la peau de Grillon avant que celui-ci
l’ait étranglée de ses crocs, Grillon n’essaiera guère plus de lutter,
l’araignée se retirera à deux ou trois centimètres du blessé, sûre que
son poison est valable pour lui et qu’elle pourra se repaître
tranquillement de sa chair dans un délai qui, humainement chiffré,
n’excède jamais dix minutes.
Joute passionnante, et qui ne laisse dans mon esprit d’expérimentateur
aucun de ces sentiments pénibles que m’inspire l’assassinat méticuleux
de mon héros par les fourmis. Ici, d’un côté, poison mortel; de l’autre,
mâchoires sans merci. C’est un plaisir cruel peut-être, mais
incontestable, que d’observer les mouvements et la tactique de ces
adversaires qui savent que leur vie est en jeu et qu’il ne sera pas de
pardon pour le vaincu. Il y a là du sport, de bon sport, car les chances
de vaincre sont à peu près égales de part et d’autre, quand la lutte a
lieu dans une petite boîte de bois ou de carton sur laquelle nos mains
humaines ont posé un fragment de vitre. J’ai assisté à certains de ces
combats singuliers qui duraient près de deux heures sans qu’aucune
paresse, aucune lassitude chez les adversaires en diminuât un seul
instant l’intérêt.
A titre documentaire, je signale que j’ai vu parfois Grillon, dûment
mordu, broyer dans un suprême sursaut d’énergie son bourreau venimeux.
Grillon n’en meurt pas moins dans les dix minutes, ce qui prouve que la
blessure, si insignifiante qu’elle soit en apparence, lui a infusé un
poison d’effets rapides contre lequel il ne peut rien et sait qu’il ne
peut rien, puisqu’il semble aussitôt se résigner. A noter également que,
dans le fond de son trou où l’araignée n’hésite pas à aller le
provoquer, Grillon est en posture bien meilleure que dans un champ clos
dû à l’humaine industrie... Néanmoins, dès que l’araignée des champs a
entrepris ses voyages printaniers ou estivaux, il n’est pas rare que
l’on remarque devant un terrier de Grillon, la dépouille de notre ami,
vidée, desséchée, et, entre les menues herbes qui entourent le seuil,
quelques fils soyeux où se balancent des cadavres de moucherons et de
mouches, toutes choses qui révèlent que l’araignée des champs a été
victorieuse et que, bien décidée à user de son droit de conquête, elle
a, pour quelque temps,--non pas pour toujours, la bohémienne!--établi
son domicile là.
* * * * *
L’araignée des champs s’attaque à Grillon des champs, tant pour se
repaître de sa chair que pour usurper sa demeure, dans la saison tépide
ou dans la saison chaude. L’autre chasseresse, la mante religieuse, le
guette dès sa naissance, puis au début de son installation, en automne
et jusque dans l’été de la Saint-Martin.
La mante religieuse est une des plus effarantes et des plus
perfectionnées monstruosités entomologiques qui soient. Sa parente, la
courtilière, est, nous l’avons noté, monstrueuse à sa manière, par le
développement de ses pattes antérieures, proportionnellement vingt fois
plus aptes à fouir le sol et à accumuler d’irréparables dégâts dans les
sources des silencieuses vies végétales que les pattes de devant, à peu
près pareillement conformées, du mammifère taupe. Chez la courtilière,
les pattes antérieures, devenues des outils de perforage et de
déblaiement, ne servent guère à sa locomotion, laquelle est pourtant
rapide, même quand s’y opposent les obstacles les plus compacts ou les
plus enchevêtrés. Chez la mante religieuse, une adaptation analogue des
pattes antérieures a eu lieu, mais dans un sens différent; il ne s’agit
plus ici d’un double instrument destiné à pratiquer des systèmes
complexes de galeries souterraines avec une célérité d’ailleurs
prodigieuse; nous sommes en présence d’une machine à happer d’une
précision incomparable et contre laquelle toute proie convoitée, même
volumineuse, est, une fois saisie, sans défense.
Cela tient du harpon et de la scie, et d’une scie dont chaque dent peut
elle-même être utilisée comme un crochet. Et cela est à la disposition
d’un être terrifiant par l’aspect et relativement imposant par la
taille. Imposant par la taille, car la longueur de ce boucher et de cet
ogre est à peu près la même que celle du grand criquet vert des arbres,
qui lui sert bien souvent de régal: quatre centimètres ou presque pour
les mâles, cinq ou six bons millimètres de plus pour les femelles;
terrifiant par l’aspect, car si la couleur de sa robe rappelle en un peu
plus pâle celle de la belle tunique smaragdine des mêmes criquets,--de
ces innocents chantres qu’on qualifie flatteusement de cigales dans les
pays d’outre-Loire et d’oïl, où les cigales ne veulent pas
vivre,--combien il diffère de cette race par les mœurs, par la tenue,
par la démarche et même par la physionomie! Des yeux bombés, vitreux, où
un point bleuâtre simule une prunelle, s’enchâssent au sommet d’une
minuscule tête triangulaire, au museau aigu et d’aspect aussi féroce que
celui de la fouine; et cette tête, chose infiniment rare chez les
insectes, se meut en tous sens, horizontalement et verticalement,
s’incline de droite et de gauche, comme une tête humaine, au bout d’un
cou démesuré: deux réflecteurs complètement mobiles au sommet d’un
phare... Point besoin pour la mante de virer plus ou moins de bord pour
étudier ce qui l’attire ou l’allèche, l’inquiète ou l’effraie; elle peut
même, sans bouger, regarder derrière son dos! Et elle a parfois des
mouvements quasi humains, si odieusement et caricaturalement humains,
que nous croyons voir bouger ses yeux pourtant immobiles et que la morne
face sans expression de tous les insectes semble soudain, chez celui-ci,
refléter quelque chose, s’animer, vivre.
Monstruosité en ce sens aussi que les meurtrières pattes antérieures
parodient le geste traditionnel de la prière humaine, et que «l’heure
des mains jointes», pour la _mantis religiosa_ de Linné, est celle même
où elle a tendu les ressorts de son arme et où elle guette l’occasion de
perpétrer un nouvel assassinat. Monstruosité désobligeante parce que la
mante, prête à attaquer ou à se défendre, réalise sur ses quatre pattes
postérieures un semblant de station verticale qui ajoute à son horreur
d’être hallucinant, chimérique, créé de toutes pièces par un artiste
pessimiste et sujet aux cauchemars. Monstruosité encore, parce qu’elle
possède incontestablement le don de fasciner et d’hypnotiser ses
victimes: le grand criquet vert dont je parlais tout à l’heure, placé en
face d’une mante, ne tente aucune résistance, n’essaie même pas de
fuir... Et, bien qu’il soit aussi long et plus gros que l’ogresse, son
compte est bon et vite réglé. Monstruosité, enfin, parce que la mante
est le seul orthoptère résolument carnivore et que ce carnivore tue
maintes fois non point par faim, mais pour le seul plaisir de tuer.
* * * * *
Au fond d’une caisse, je place une motte de terre découpée dans une
prairie; je la dispose de façon à ce que la surface herbue s’incline en
pente douce, comme au revers d’un de ces talus où Grillon chérit
tellement de se gîter. Après quoi, avec un bout de canne d’un centimètre
de diamètre environ, je pratique six trous dans ma prairie minuscule:
avec quelques coups de pouces aux orifices, j’ai réalisé et parfait six
fois, en moins de cinq minutes, le dur et doux labeur qui prendra tant
de jours à Grillon.
J’expose cette cage au soleil et j’y introduis six pensionnaires.
Quelques minutes d’affolement; reconnaissance des lieux; hésitations au
bord de ces logis si curieusement confortables; et, bientôt, chacun des
six grillons monte la garde devant un des six trous... C’est tentant, à
coup sûr! Mais le nouveau venu ne risque-t-il pas d’être honteusement
chassé et de recevoir, en outre quelque horion mémorable,--une de ces
rudes morsures que le premier occupant, en bonne posture, bien calé au
fond du trou, peut si facilement infliger aux intrus?... Allées, venues,
étude minutieuse du lieu; or, rien n’indique que ce gîte aux parois
pourtant lisses et nettes, au seuil bien aplani et dégagé, recèle un
légitime propriétaire: c’est étrange, mais c’est comme ça! Nulle trace,
sur la plate-forme, des ordures ménagères ou des ordures tout court que
l’habitant d’un tel palais n’aurait point manqué d’y évacuer. Remuements
d’antennes attentifs; puis une pause... Non! décidément... rien ni
personne au fond du trou... Allons voir!...
Moins de vingt-quatre heures plus tard, mes petits bonshommes se sont
joyeusement installés et vivent tranquillement leur vie dans cette
maison faite sur mesure, qu’ils n’auront plus qu’à entretenir et à
perfectionner si bon leur semble... Pauvres grillons, vous avez bien
raison de ne pas éprouver la moindre reconnaissance à l’égard du
mystérieux génie qui vous a valu pareille aubaine! Car tout cela va très
mal finir pour vous.
* * * * *
C’est le troisième jour, que j’introduis les mantes religieuses dans
cette Salente de ma façon.
Le troisième jour, afin que les six grillons se considèrent, dans le
domaine que je leur ai attribué, aussi tranquilles que s’ils jouissaient
de la liberté dans la prairie.
Les ogres dont je vais leur imposer la société tragique, sont au nombre
de deux: un mâle et une femelle pleine. J’ai tenu l’un et l’autre à jeun
durant six heures, ce qui est un laps de temps déjà considérable pour
des ventres perpétuellement affamés.
Le mâle doit être vierge, puisqu’il vit, et que les épouses, dans ce
délicieux petit monde, croquent généralement leur conjoint au cours de
la pariade. J’ai choisi une femelle au ventre lourd et gonflé, pour
qu’elle ne soit pas détournée de sa gloutonnerie féroce, seule chose qui
m’intéresse ici, par les tendres velléités de son compagnon.
Elle mangera pour plusieurs, comme celles des femelles de toute race
dont le ventre emprisonne un ou plusieurs espoirs. Le mâle, cependant,
mangera ses restes, ou ne mangera rien, si rien ne lui est laissé. Il se
tiendra dans un coin de ma cage, chétif et triste, à l’affût d’une
collation hypothétique, soupirant peut-être aussi après une idylle que
l’état de son unique compagne lui interdit d’espérer en pareil lieu.
La femelle s’est vite débarrassée d’aussi accablantes pensées, si tant
est qu’elle les ait à aucun instant conçues ou nourries. Je ne l’ai pas
jetée dans la cage depuis cinq minutes qu’elle est déjà en pleine
action, pour employer un terme cynégétique fort bien à sa place ici.
Vous pensez que cette future mère de famille n’a point atteint son âge
sans savoir ce que signifie un trou de grillon, même quand c’est
l’industrie humaine qui l’a fabriqué, comme c’est le cas.
Après une promenade compassée et studieuse sur les frontières de la
cage, la voici qui s’arrête devant le premier trou rencontré. Le pays
est ennuyeusement limité, mais il reste à l’estimer au point de vue
alimentaire. La mante femelle observe le gîte de Grillon, note qu’il est
habité grâce aux indices qui, absents trois jours plus tôt, permirent à
son hôte actuel de juger qu’il ne l’était pas... Bonne affaire! La
contrée n’est pas sans ressources... Enregistrons et souvenons-nous!...
Et poursuivons notre exploration si passionnément intéressée et
intéressante.
Très vite, les six trous sont découverts, et la mante, alors, se repose
parfois un bon quart d’heure,--non sans lisser ses babines du bout de
ses mains, ou, pour mieux dire, non sans nettoyer ses mâchoires à l’aide
de ses monstrueuses griffes; ceci en prévision du régal qui se prépare.
Six repas succulents servis ou tout comme sur un espace de vingt-cinq
centimètres carrés! «Vous pensez si l’endroit est bon, ma chère dame!» a
l’air de confier cette mégère à une de ses pareilles qui, pourtant,
n’est pas là... Elle ne se presse plus. Les mouvements de ses palpes
semblent déguster à l’avance le festin dont elle ne saurait douter
désormais. Tout ce qui a pu la troubler à son arrivée dans la cage, les
murs hostiles de planche, le mystère inquiétant de la toile métallique,
le miracle du verre, de cette translucidité opaque au tact et à la
progression, tout cela ne représente plus que des problèmes sans
importance... L’endroit est bon, vous dis-je, c’est-à-dire admirablement
ravitaillé!... Et que demandons-nous de plus, nous pauvre vieille mante
tout près de céder à ses descendants la part de bonheur et d’appétit que
lui a réservée la Terre?
Allons, assez rêvé, d’autant plus qu’un rayon de soleil effleure la cage
et va bientôt atteindre le niveau des terriers. Bien entendu, les petits
nigauds qui habitent là vont se croire obligés d’aller dire bonjour à
l’astre!... Et la mante, toujours posément, gravit la minuscule pente
herbue; elle prend bien soin de ne pas passer entre le soleil et
l’orifice d’un trou: les gens les plus niais, voyez-vous, ont parfois de
si étranges défiances! Elle grimpe, contourne de loin l’orifice et la
plate-forme... et va s’installer immédiatement au-dessus de celle-ci et
de celui-là, dans une attitude d’immobilité si absolue et d’attente si
fervente qu’on est presque tenté de n’en plus vouloir à Linné et de ne
le juger pécheur que par erreur, lorsqu’il crut, dans sa nomenclature,
pouvoir utiliser l’épithète _religiosa_ à propos d’un insecte assassin!
Grillon, qui se croit en pays sûr, ne tardera pas à venir saluer la
chère lumière... Aussitôt que les petites antennes brunes et la grosse
tête sans malice auront dépassé le bord du trou, le monstre, au-dessus
de lui, le monstre invisible autant par la position qu’il a gagnée que
par sa couleur de prairie, tendra les ressorts de son piège; il visera,
méticuleusement, froidement: ce n’est pas le temps qui lui manque! Sa
tête s’incline de gauche à droite, de bas en haut, avec une précision
effarante, et qui tient compte, dirait-on, du moindre mouvement de la
proie convoitée; elle semble aussi, par moments, cette vilaine tête,
s’inquiéter de ce que lui veulent les regards humains qui s’appuient sur
elle, à travers les vitres de la cage... Et alors, mon horreur est telle
que j’ai presque envie de me saisir de la bête vorace et de l’écraser
sous mon talon, ou de la vouer, vivante, à ce beau feu de pommes de pin
et de corsier que le froid précoce m’a obligé d’allumer dès aujourd’hui
dans la chambre des bêtes et des livres, des herbiers et des
manuscrits...
* * * * *
Le déclic du piège a été si rapide et, griffes antérieures à part, la
mante est restée si curieusement immobile, que je demeure tout pantois
de voir maintenant Grillon soutenu à pattes tendues dans le vide, à
quelques millimètres au-dessus du bord de son trou; certes, il gigote
comme un beau diable, mais c’est là peine absolument vaine: jamais le
piège ne lâche sa proie. Et aussitôt, une scène d’horreur commence, où
le comble de l’épouvantable est justement cette frénésie désespérée des
mouvements chez la victime, comparée à l’impassibilité absolue de
l’ogresse déjà en train de se régaler.
Quand la meurtrière est l’araignée des champs, du moins la lutte a lieu
sans traîtrise: un duel à mort, ai-je dit, mais un duel loyal et à
chances à peu près égales... Et puis, toujours, dans ce cas, Grillon est
mort avant d’être mangé. Bien au contraire, lorsque c’est la traîtresse
mante qui l’a saisi de son double harpon dont les pointes ne contiennent
aucune liqueur stupéfiante ou vénéneuse, Grillon, déjà dévoré presque
totalement, dépourvu de ses entrailles (morceau de choix!) et de la
plupart de ses viscères, Grillon qui n’est plus qu’un crâne, de la peau
et des pattes, subit le supplice de demeurer encore vivant.
Et l’ogresse, rassasiée, n’aura pas la pitié de l’achever! Elle se
débarrasse avec adresse et désinvolture du pauvre être vidé qui,
néanmoins, manifeste parfois encore quelques velléités de se traîner
jusqu’au bord de son trou. Après quoi, elle se livre à une minutieuse
toilette, récure un par un les harpons et les crochets,--graissage de
l’arme et nettoyage de vaisselle combinés,--puis, tranquillement,
s’éloigne dans la direction du terrier voisin.
Alors le mâle, le piteux mâle qui tâchait jusque-là de se faire oublier
dans son coin, entre en scène et va se régaler des bas morceaux, suce
les pattes, nettoie les nerfs, la peau et absorbe le contenu de la boîte
cranienne,--de la boîte cranienne sur laquelle les antennes vibrent
encore, d’un incontestable frisson de vie suppliciée.
* * * * *
Je laisse une nuit se passer. Quand je reviens le lendemain, de bonne
heure, à mon poste d’observation, tout est consommé, ou presque: la
mante femelle suce dédaigneusement, car elle n’a plus très faim, les
intestins du dernier grillon qu’elle laisse en fin de compte s’échapper,
affreusement blessé, pourtant capable de guérir encore et de vivre...
Mais le mâle, l’humble mâle, enhardi et mis en goût par l’abondance
relative dont il jouit depuis la veille, a compris ce qui se passait; il
accourt, empoigne à son tour le grillon dédaigné et n’en laisse que les
antennes, le bout griffu des pattes, la peau et la pellicule cranienne.
Certes, je sais bien que le combat pour la vie, dans le monde des
insectes, est impitoyable et ne connaît de trêve aucune. Néanmoins, une
expérience comme celle que je viens de décrire, ne va pas sans remords
pour moi. Je sais bien, aussi, que l’assassinat de Grillon par la mante
en plein champ est fréquent, car les féroces braconniers verts
connaissent, repèrent et vident les terriers de ce fin gibier tout comme
nos braconniers ceux des succulents lapins de garenne. Je soupçonne,
enfin, que les six grillons qui cohabitaient, par mes soins, avec les
deux mantes, se sont aussi facilement résignés à un sort affreux que
l’ont fait les populations humaines à divers événements non moins
déplorables et non moins répugnants, durant ces dernières années.
Néanmoins... oui, j’éprouve un remords sentimental, sinon rationnel, de
ce sextuple meurtre dont j’ai été l’occasion, sinon la cause efficiente.
Et ceci par envie orgueilleuse de découvrir et de décrire certains menus
faits naturels inaperçus jusqu’ici d’un autre que moi!... Je m’en veux,
dis-je... Je vais donc venger Grillon et sa race, d’une façon un peu
simplette, puérile, cruelle... Mais ce sont les meilleures des
vengeances humaines qui méritent ces épithètes-là.
Je n’ai qu’à laisser en tête-à-tête l’ogresse et l’ogre dans la cage
dépourvue de pâture. Demain, celle-là aura proprement dévoré celui-ci,
avec autant d’appétit qu’elle en montre à dévorer, après et même pendant
la pariade, son partenaire aimant et aimé. Pourtant, dans le cas que je
viens de décrire, il s’agissait d’une dame prête à devenir mère et d’un
vieil éphèbe, probablement jugé inapte à l’amour par les femelles de sa
race: toutes choses qui, dans le monde dont je m’occupe, ne permettent
pas d’imaginer le moindre geste tendre entre deux êtres de sexe
différent, même quand un mauvais plaisant de bon génie humain les
abandonne dans un pays qui a tout d’une île déserte. Le certain, c’est
que le mâle vierge meurt comme s’il avait été aimé, c’est-à-dire qu’il
meurt mangé par une femelle, et il y a là peut-être, pour lui, une
consolation _in extremis_ de la plus précieuse qualité.
Mais la femelle? Amusons-nous. Laissons-la jeûner un jour, deux jours,
trois jours. Sa vie n’est nullement menacée par une diète prolongée, si
formidable que soit sa gloutonnerie ordinaire. Mais sa fureur devient
bientôt comique à contempler... Finies, ses allures onctueuses et
compassées de parvenue bien nourrie! La voici qui court en tous sens,
essaie de ronger la toile métallique, bondit insensément contre la vitre
au risque de fêler sa minime cervelle de créature toute-en-ventre...
Alors, dans une cage voisine, où s’est reproduit le drame--par moi
organisé et monté sur plusieurs scènes à la fois--des six grillons et
des deux mantes, je vais chercher une autre femelle, aussi vigoureuse
que celle que j’ai particulièrement observée, pleine comme elle, affamée
comme elle, et depuis le même temps; puis je présente l’une à l’autre
ces charmantes personnes, en les enfermant dans la même prison.
Et, cette fois aussi, c’est du beau sport! Egalité absolue, connaissance
et usage des mêmes ruses, frénétiques poursuites, offensives et
contre-offensives perpétuelles, essais de fascination et d’épouvantement
de part et d’autre, ébrouement furieux d’ailes, procédés d’intimidation
multiples et savants, jusqu’à ce qu’une faim devenue frénétique impose
le corps à corps final et fasse rouler les deux matrones ennemies,
accrochées irréparablement l’une à l’autre. Match sans résultat,
dirions-nous en langage humain, car l’heure de la mort a sonné dès lors
pour les deux ogresses; il ne s’agit plus que de savoir laquelle des
deux aura prélevé, en fin de compte, le plus de nourriture sur son
adversaire et aura, en conséquence, la consolation de ne trépasser qu’un
peu plus tard,--satisfaction d’ordre à coup sûr strictement moral.
Je pense alors, toujours un peu puérilement, que Grillon est vengé, et
je m’en réjouis. Mais je ne peux m’empêcher d’éprouver un désagréable
frisson en pensant que, après les diverses guerres mémorables qu’a
subies l’humanité, il ne fut pas rare de voir les vainqueurs désignés et
reconnus s’entre-dévorer, à la façon de mes mantes religieuses, fortes
pourtant, et grasses et riches de tout l’espoir d’avenir que l’une et
l’autre contenaient.
* * * * *
On ne saurait se rendre compte de la vie d’un être sans bien connaître
les dangers qui la menacent et qui en font le prix. C’est pourquoi je
n’ai pas hésité à m’attarder sur les ennemis principaux de mon
personnage et sur les moyens parfois ingénieux dont ils usent contre
lui. Mais Grillon n’a pas à se méfier, bien entendu, des seuls pièges de
courte vie que lui tendent d’autres êtres animés. De même qu’une tuile
peut tomber sur la tête d’un paisible promeneur ou une tortue sur le
cerveau illustre d’Eschyle, de même Grillon peut entrer dans la mort
noire du fait d’un sabot innocent de berger ou de ruminant qui se sera
par hasard appuyé sur lui. Mais je n’ai pas à insister là-dessus, quelle
que soit la rigueur que je souhaite à la conclusion où je tends.
Signalons encore que Grillon, comme la plupart des insectes qui ne
vivent pas en société, semble ignorer la maladie; certes, quand, en
avril, une grêle abondante transforme pour un temps la surface du sol en
glacier, calamité météorologique assez fréquente en Gascogne, j’ai
observé maintes fois que Grillon, recueilli par moi à moitié étouffé et
congelé, meurt en dépit de mes soins; tout de même, il serait excessif
de prononcer ici un mot comme pneumonie.
J’ai noté également qu’un grillon dont le gîte a été fortuitement inondé
par l’urine d’un quelconque ruminant,--cheval, mulet, bœuf ou vache,
hôtes fréquents des prairies,--sort aussitôt de son trou «comme s’il y
avait le feu», pour employer l’expression d’un vieux paysan à qui, un
jour, je faisais remarquer le fait. J’ai renouvelé souvent l’expérience,
à l’aide d’urines préalablement recueillies. Qu’on me fasse grâce de
détails en pareil sujet!... Mais, que l’infect liquide provînt de la
vessie d’un mammifère herbivore, carnivore ou omnivore, le résultat fut
toujours le même. Grillon apparaissait très vite, comme affolé, tentant
de s’essuyer aux menues herbes; autant qu’il y ait jamais réussi ou que
j’en aie pris soin moi-même avec un peu d’ouate hydrophile, Grillon ne
s’est jamais remis d’un pareil coup que dans les cas où il n’avait pas
été sérieusement inondé. Transporté dans une de mes cliniques, il y
demeurait immobile, sans prendre de nourriture, témoignant d’une apathie
complète; et il mourait dans la semaine.
L’effet physiologique exact, pour Grillon, d’un bain d’urine? Je
l’ignore. Cela ressemble à une suppression totale de la sensibilité et
notamment de la sensibilité gustative, puisque la mort a lieu par
inanition, quelles que soient les friandises que l’on offre au malade.
Mais, sur ce point, je me borne à signaler le fait; je n’affirme ici
qu’une des nombreuses causes (rare celle-ci, certes, et probablement peu
soupçonnée) qui peuvent faire Grillon en liberté mourir à l’improviste.
* * * * *
Maintenant, concluons.
J’ai évalué (approximativement, bien entendu) à trente pour cent le
nombre des grillons à naître ou nés qui sont détruits par les fourmis.
J’aurais pu, à la fin des alinéas précédents, et à propos des divers
autres ennemis de Grillon que j’ai passés en revue, énoncer chaque fois
une nouvelle évaluation approximative du même genre. Je m’en suis gardé
comme d’un refrain sinistre et qui aurait risqué de lasser encore par sa
monotonie. J’aime mieux faire cette évaluation en bloc et déclarer,
après mûre réflexion et des années d’expériences, que, sur cent
grillons, il n’en est pas, en moyenne, la moitié d’un qui meure de sa
belle mort...
Heureusement, Grillonne pond de deux cents à deux cent cinquante œufs en
cage et un peu plus (de ceci, je n’en suis pas sûr, mais je le
soupçonne) en liberté. Donc, un couple de la génération de l’an passé
sera remplacé au début de la saison des amours, cette année-ci, par un
trio, ou presque... Mais quelques mâles, non contents des coupes sombres
pratiquées par leurs ennemis dans leurs rangs, jugeront encore bon de
s’endommager entre eux. C’est pourquoi, chaque an, malgré la fécondité
considérable des femelles, il n’y aura pas sensiblement plus ou moins de
grillons sur la terre qu’il n’en existait l’an précédent.
Si d’autres ennemis et d’autres dangers survenaient au cours des
siècles, il est probable que Grillonne pondrait davantage ou que sa race
apprendrait à mieux encore se dissimuler ou défendre. Mais il est sûr
que, pour quelques myriades d’années humaines, nous nous trouvons en
présence d’un équilibre parfaitement stable dans l’évolution de cette
race très avancée et que, malgré les épreuves terribles auxquelles
chacune de ses générations est soumise, Maman Nature et Papa Bon Dieu,
les surveillants de la Balance, estiment que tout va bien ainsi.