PREMIER MONOLOGUE DE GRILLON.

_«Derrière moi, il n’y avait que de l’ombre très noire. Il y a eu tout à

coup, devant moi, une ombre vaguement éclairée et prodigieusement

inconnue; elle se ponctue peu à peu maintenant de points lumineux ou

sombres, dont l’intérêt croît à mesure que je sens qu’ils s’affirment,

et se précisent comme pour moi tout seul. Cette fois, plus de doute: le

miracle passionnant qui se propose à moi est bien celui qui a nom vie,

et dont j’ai déjà la compréhension parce que mon instinct me rend compte

de son prix et de ses difficultés. Tout se passe comme si mon heure

était venue de jouir d’une récréation enfin accordée entre deux néants._

_«Je vis, c’est-à-dire d’abord que je puis bouger; essayons. Ceci est

infiniment pénible... Les bonnes choses qui s’appellent chaleur et

lumière sont longues à dissoudre l’armure rigide qui m’étreint et

m’immobilise encore. Mais je sais qu’il n’y a qu’à prendre patience.

Essayons de nouveau... Ça y est! Je crois que je viens de sauter...

Qu’un danger me menace, je possède donc déjà une arme; je ne suis plus

tout à fait nu, ni tout à fait pauvre; une monnaie, si mesquine

soit-elle, est déjà tombée dans ma besace; j’ai commencé à me constituer

l’indispensable capital. L’enveloppe de mon œuf, qui, dilatée, me servit

de berceau, est dès cet instant très loin derrière moi, dans un passé

méprisable; en revanche, le monde où je m’avance,--à mesure qu’il

s’éclaire ou que ma vie l’éclaire,--apparaît d’instant en instant plus

passionnant, plus terrible et plus merveilleux.»_

* * * * *

... Dans le même moment, ils sont bien quelque cinq milliers de petits

êtres de sang ou de race identique à penser de la sorte, à chanter

silencieusement un poème lyrique analogue sur une surface de pelouse

gazonnée où un retraité banlieusard désespérerait de pouvoir faire

construire un pavillon de dimensions décentes.

Y aurait-il eu deux cents œufs sur la feuille morte où j’ai vu Grillon

se délivrer de sa coque amollie, moins de dix minutes après que le

premier est éclos, ceux des autres qui étaient reconnus bons pour tâter

de la vie, c’est-à-dire presque tous, ont suivi moutonnièrement son

exemple et franchi le bastingage qui sépare la nef trop béate où vogue

Panurge de l’Océan meurtrier, mais plein d’attraits inconnus et de

promesses d’aventures.

Infiniment peu de déchet. Grillonne, en captivité, c’est-à-dire dans les

seules conditions où sa ponte peut être quantitativement évaluée de

manière précise, produit une somme de deux cents à trois cents œufs.

Dans la cage où nul danger ne les menace, où nul accident ne survient,

il n’est guère d’œufs mort-nés que dans la proportion de trois ou quatre

au plus sur cent. Pour les œufs pondus en liberté, les risques sont

évidemment bien plus considérables; et peut-être la mère vagabonde

est-elle plus rageusement et courageusement féconde que celle qu’a

rendue trop confiante l’abri de tout repos où elle s’est accoutumée à

vivre, et où elle n’a plus de raison de croire que sa progéniture ne

vivra pas à son tour.

Je note également que Grillonne, en liberté, pond très rarement à

l’endroit même où elle a établi son gîte, vécu, aimé, conçu.

L’expérience est simple. Je me munis d’un très petit pinceau, d’un peu

de blanc d’argent; je fais sortir de leurs domiciles les hôtes des

terriers sur un lambeau de prairie limité et dont j’ai établi le plan;

quand l’hôte du terrier n’est pas une hôtesse, je le rends immédiatement

à son trou, non sans me reprocher de l’avoir effrayé ou ahuri sans

utilité; si c’est une femelle, je lui inflige au corselet une marque que

je reproduis sur mon plan, à côté du point qui indique sa demeure: une

barre, deux barres, trois barres, un rond, un triangle, un trait

horizontal ou deux, ou trois... En mélangeant convenablement au blanc

d’argent de l’essence de térébenthine, la marque sera visible au moins

deux mois. C’est plus qu’il ne faut.

Car alors, les chants des mâles se seront tus un à un et les femelles,

elles aussi, seront mortes. Avec un peu de patience, en observant «à

quatre pattes», touffe par touffe, le lambeau de prairie dont j’ai

établi le plan, puis les alentours, je retrouverai, desséchées, la

plupart des dépouilles maternelles... J’ai tenté cette expérience une

vingtaine de fois; je n’ai jamais rencontré aucun de ces facilement

identifiables menus cadavres à moins de sept mètres à vol d’oiseau (ou,

pour mieux dire ici, à vol de mouche) de l’endroit que la bestiole avait

élu pour contempler le songe de la vie.

Beaucoup d’hypothèses sont permises à qui désire expliquer ce

vagabondage de la femelle près de produire et de mourir.

Les agriculteurs ne sèment guère plus de deux années de suite dans le

même champ les mêmes graines, n’y cultivent pas les mêmes plantes: elles

y viendraient mal. Il y a si peu de différence entre la graine animale

et l’œuf végétal que de pareilles considérations sont peut-être valables

pour Grillonne. Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir repéré des terrains

herbus où, une année, il y avait par mètre carré jusqu’à dix terriers de

Grillon, je les ai trouvés déserts, ensuite, deux ou trois années à la

file.

Mais je crois surtout que Grillonne, amoureuse de soleil aussi longtemps

qu’elle jouit d’une demeure sûre, sait à sa manière que ses fils ne

seront de taille à se bâtir une maison que de longs jours après

l’éclosion de ses œufs. Aussi va-t-elle les pondre de préférence à

l’ombre et à l’abri, à la lisière d’une haie, dans un fossé, près d’un

tas de feuilles mortes; si un bois ou un bosquet est proche, elle fera

tous ses efforts pour se traîner jusque-là. En fait, c’est dans les bois

et les fossés que Grillon enfant déclanche ses sauts devant les bouts de

nos souliers, tandis que c’est dans les prés que nous observerons la

demeure d’où nous le dénicherons plus tard.

Il faut dire aussi que les trous abandonnés par le mâle avant de mourir

et avant la ponte par la femelle, deviennent immédiatement des repaires

d’affreux profiteurs qui s’y installent comme chez eux et gardent un

petit air «habité» à la demeure... Ces gens dépourvus de scrupules et de

délicatesse sont bien connus de nous; nous donnerons leurs fiches

signalétiques. Mais si Grillonneau naissait près d’un trou tout fait,

qui sait s’il ne préférerait pas, mû par une atavique impulsion, s’y

enfouir tout de suite? Or, cela serait inconcevable: il a auparavant à

grandir et à s’instruire; en outre, cela serait souvent funeste pour

lui, car l’intrus pourrait être d’espèce vorace et, dans ce cas, Grillon

n’y couperait pas... Pour qui connaît les minutieuses prévoyances de

l’instinct chez l’insecte, il n’est nullement fantaisiste de supposer

que c’est dans l’intérêt de sa descendance, dans un but de préservation

physique et aussi d’hygiène intellectuelle ou morale, que Grillonne fait

de son mieux pour placer le berceau de ses descendants aussi loin que

possible des lieux où elle aura vécu avec la génération de ses époux et

de ses sœurs.

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Vie de Grillon · 第 20 / 34 题