Au-dessus de l’écorce déchirée et presque aplatie de l’œuf, il y a
maintenant quelque chose comme un grain de riz supporté par six minimes
morceaux de fil blanc très mince. On ne sait par quel prodige cela se
soutient à un quart de millimètre au-dessus de l’écorce maternelle... Et
puis, comme si c’était le vent qui faisait bouger un objet inanimé, deux
autres fils blancs, qui surmontent et ne supportent pas le grain de riz,
frémissent. Ils frémissent ou plutôt palpitent; ou plutôt encore... mais
aucun verbe ne serait parfaitement exact... Le mouvement des jeunes
antennes évoque en effet l’idée d’une dégustation inquiète et studieuse
tout ensemble; je pense aussi à un jeune écolier un peu «dur de tête»,
comme l’on dit, mais sensible, et qui serait tombé en extase devant le
beau chef-d’œuvre qu’on l’a sommé d’apprendre par cœur; les cils et le
cœur de l’enfant battraient alors du même rythme que les antennes de
l’insecte; le mystère humain du beau poème et le mystère naturel que la
vie offre à la naissante bestiole doivent produire des émotions et des
impressions très voisines dans des cerveaux pourtant si diversement
organisés et desservis par des organes entre lesquels toute commune
mesure est inimaginable.
Mais, déjà, un phénomène nouveau se produit, bizarre pour l’observateur
inexpérimenté, bizarre au point que celui-ci a le droit de se demander
un instant si l’attention qu’il déploie au-dessus de sa loupe n’a pas
halluciné ses nerfs optiques.
Lentement, le grain de riz et les filaments couleur d’os gratté
brunissent, de la même façon que fait dans le châssis du photographe le
papier sensible accolé au cliché, devant la lumière. Quand elles ont
commencé à donner signe de vie, les antennes avaient déjà une teinte
rosée; maintenant, je m’aperçois que les yeux les ont devancées dans la
conquête de la belle couleur brune et mordorée qui sera celle de Grillon
pour toute sa vie, sauf durant les quelques heures qui suivront ses deux
métamorphoses, où il sera de nouveau tout blanc, et où les choses se
passeront, d’ailleurs, comme après sa naissance, avec cette différence,
néanmoins:
1º Que, sous la lumière, pourtant atténuée, de l’automne, l’insecte
naissant n’a guère besoin de plus d’une heure pour conquérir sa couleur.
2º Qu’à son premier changement de peau, à sa première métamorphose, vers
février, il lui faudra subir, à peine transformé, muni d’embryons
d’ailes à peine plus importants que ceux qu’il possédait en naissant au
monde, trois ou quatre heures au moins de lividité et de débilité
larvaires avant d’être de nouveau pavoisé aux couleurs de son activité
et de sa vie.
3º Que, lors de la suprême métamorphose, le beau costume nuptial de
Grillon,--les ailes de moire noire et or du mâle, les ailes de soie
lamée, bronze et orichalque, de la femelle,--n’aboutit à tant de
splendeur qu’après une exposition de sept ou huit bonnes heures à
l’éclatant soleil des jeunes mois.
Avril ou mai; époque où les créatures volantes ont à pourvoir au
ravitaillement de la nichée; où les batraciens et les reptiles sortent
affamés de l’engourdissement hivernal... Or, durant ce long temps de
sept ou huit heures, c’est une tache blanche, puis encore très claire et
déplorablement visible que fait Grillon au seuil de son domaine.
Que de fois cette petite chose engourdie, presque inerte, incapable de
fuir ou de se terrer, a été saisie au seuil dudit domaine, dans une
soleilleuse clairière de la gigantesque et fastueuse «forêt-prairie»,
par le bec corné d’un oiseau ou la langue bifide d’un lézard vert!... Et
ceci juste au moment où, la récompense de sa vie laborieuse, obscure et
silencieuse, Grillon allait la tenir du ciel sans mensonge de la chaleur
nourricière et de la lumière qui simplifie tout!
* * * * *
La chaleur et la lumière ont donc, en une heure environ, coloré Grillon
nouveau-né à sa brunâtre couleur réglementaire; elles l’ont même fait
paraître déjà plus robuste et parfait, quoique le blanc «grossisse»,
comme disent dans mon pays les dames vieillies et adipeuses qui se
soucient encore d’atours. En tout cas, son apparence, ailes à part, est
déjà celle qu’il acquerra au temps de l’amour et de la mort. Entre
Grillonneau dépourvu d’ailes et le bébé d’homme qui va jambes nues, le
rapport pourrait être développé par un bon élève de première supérieure
avec la plus suave facilité. Mais la question des métamorphoses dans le
monde des insectes présente assez d’importance pour que je préfère
exprimer en leurs temps et lieu, plutôt qu’en passant et en hâte, les
réflexions qu’elles m’inspirent.
Voici Grillon vraiment né à la vie. Dès que le grain de riz couleur d’os
gratté est devenu couleur grain de café rôti, les antennes s’agitent; le
petit être, moins d’un quart d’heure plus tôt, semblait insensible aux
impressions que je tentais sur lui à l’aide d’une brindille
précautionneusement mise en contact avec son corps ou ses membres;
maintenant, à la suite d’une nouvelle expérience du même genre, il
bondit!
Un seul bond, et voici tout près de quarante centimètres entre son
berceau et le lieu où il vient d’atterrir. Frémissements éperdus
d’antennes. Première prise de contact avec l’aventure. Ses pattes ne
flageolent plus, mais agissent déjà. Un temps de repos, d’ahurissement,
ou plutôt, dirait-on, d’émerveillement,--d’émerveillement que valent à
l’insecte prenant contact avec le monde, la vague sensation de sa
nouvelle puissance et, probablement, une hésitation pleine de terreur.
Force pressentie et peur conçue, quel enivrement cette double sensation
ne peut-elle provoquer en un bel objet animé jeté solitaire dans ce coin
de notre monde qui est pour lui l’Infini?
J’approche, avec toute la délicatesse désirable, le bout de mon doigt
d’une antenne. Je constate que celle-ci a reconnu cet abord suspect deux
millimètres avant que ce doigt l’eût touchée. Déjà, elle s’incline. Elle
le fait avec prudence et maladresse, dans un sens, dans l’autre, avec de
touchantes hésitations, comme la main d’un nouveau-né qui veut saisir la
lampe ou la lune et qui frémit de rage quand il voit qu’il ne peut
s’emparer d’un objet si précieux lumineusement et si apparemment
accessible. Enfin, l’antenne frôle mon doigt qui sent le tabac, le
fusil, le chien, l’homme et autres choses terribles...
Un nouveau bond en avant. Puis, c’est la disparition de l’insecte déjà
conscient de son devoir de vivre,--sa disparition entre deux feuilles
mortes. Précaire défense! Mais, quand je parlerai des ennemis de
Grillon, il me sera facile de montrer que, pour l’instant, elle lui
suffit.
L’instinct du danger, de la menace et des moyens de salut existe donc
déjà. Nous pouvons, vous dis-je, commencer à vivre.
* * * * *
Un peu de psychologie humaine me paraît, en ce point, nécessaire.
De quel âge datent nos plus lointains souvenirs, quand nous nous posons
cette question dans l’adolescence ou la jeunesse, ou, pour plus
généralement parler, dès le temps que nous sommes capables de procréer à
notre tour de nouvelles graines d’hommes? Il y a évidemment beaucoup de
différence selon les individus. Cependant, si l’on s’amusait à tenter de
bien se connaître soi-même, je crois que c’est aux environs de la
troisième année que l’on commencerait, en général, à voir s’éclairer
l’ombre dont nous sortons. Personnellement, arrivé au milieu du chemin
de la vie, j’ai dans mon album mémorial, sans qu’aucune illusion soit
possible, des images qui datent de plus loin encore.
Ainsi, je suis certain de revoir _directement_ en moi,--directement,
dis-je, et non pas parce que cela m’a été raconté plus tard,--les
péripéties d’un effroyable drame auquel je fus mêlé vers l’âge de
dix-huit mois... Ceci se passait près d’Agen, dans une belle prairie des
«bords de Garonne»: d’effroyables animaux, qui étaient des canards dans
l’espèce, surgirent des hautes herbes à mon approche, si bruyamment que
j’en tombai sur mon séant; bien que trottinant avec assez de hardiesse
depuis près d’un trimestre déjà, j’en demeurai un nouveau trimestre
comme perclus et rempli d’une sainte épouvante à l’égard des mille
embûches que peut nous fomenter ce monde.
Qu’étais-je, qu’avons-nous tous été avant le premier souvenir, en
général burlesque, qui ait laissé en nous une empreinte durable? Nous
étions probablement et à peu de chose près les larves de ce que nous
devions devenir, et je ne risque ici cette métaphore que dans le sens où
elle pourra éclairer le mystère des métamorphoses de l’insecte, mystère
devant lequel je sens que je tremble déjà. Je veux dire que, si
différente que paraisse de la nôtre l’évolution physique et
intellectuelle de Grillon, l’abîme n’est cependant pas si
infranchissable qu’il y pourrait paraître.
Grillon change deux fois de peau. Dans le courant d’une existence
ordinaire, c’est à peu près autant de fois que nous changeons d’âme,
d’esprit, de goûts, d’opinions et presque de personnalité. La théorie
leibnizienne de la persistance dans l’être représente encore une de ces
affirmations absolues et sans valeur auxquelles il est une excuse: que
ceux qui en demeurent considérés comme responsables ont été trahis par
leurs interprètes et leurs commentateurs, comme le sont si souvent les
maîtres par leurs valets, lorsque ceux-ci, fussent-ils pleins de bonnes
intentions, entendent à travers les cloisons des fragments de propos
qu’ils dénaturent toujours avec une sorte d’allégresse, car les esprits
les plus lourds sont ceux qui aiment à se dégourdir en d’effarantes
acrobaties.--En vérité, à la condition que l’on réfléchisse
soigneusement, presque amoureusement sur soi-même, on découvre dans le
recul du passé deux, trois ou quatre êtres si différents qu’il faut
beaucoup de bonne volonté au pèlerin rétrospectif pour se reconnaître à
telle ou telle étape de son pourtant si court voyage. Je parle, bien
entendu, des humains moyens et normaux, capables de grandeur et de
faiblesse certes, mais que ne domine aucune de ces passions aux allures
de péchés capitaux qui représentent, dans la société actuelle, le
fondement et la raison d’exister des plus nuls.
Le petit bonhomme qu’un ébrouement imprévu de canards fit choir dans la
prairie agenaise, demeura jusqu’à «l’âge de raison», comme on disait
encore alors, un méfiant, un curieux, un taciturne et un ironiste; un
mysticisme exalté le caractérisa vers l’époque de sa première communion;
son adolescence fut si trouble et tendre qu’il s’en souvient infiniment
moins que des jours de sa toute petite vie. A vingt ans, il n’exista pas
de jeune brute plus orgueilleuse et plus féroce... Bien que j’aie changé
encore, je ne veux pas m’adresser ici de compliments, n’étant nullement
certain, d’ailleurs, de n’avoir pas déchu; mais il reste qu’il m’est
souvent impossible de me retrouver dans ce que je fus, et, si je le dis
ici, c’est que je crois qu’avec un peu de sincérité, la plupart des
hommes, en considérant leur passé, feraient de même; ce que je suis
devenu, peu importe; tant mieux pour moi si j’ai vraiment gardé de
l’ironie, de la tendresse et de l’orgueil, serait-ce à la façon dont un
herbier conserve,--précautionneusement desséchées,--des plantes rares.
* * * * *
Cette idée de métamorphoses, de trois vies successives, s’éclaire donc
un peu dès à présent, du moins pour moi et pour quelques autres, non pas
scientifiquement, certes, mais par une comparaison sentimentale et tout
nûment subjective qu’il ne fallait pas négliger ici. Au-dessus d’un
abîme qu’on a l’ambition de traverser, lançons toujours la corde, en cas
qu’il soit impossible de bâtir le pont à toute épreuve. Admettons donc
que les trois transformations de notre orthoptère rappellent, de près ou
de loin, celles que subissent d’ordinaire, et plus ou moins
consciemment, les hommes entre la naissance et l’aube de la vraie vie,
de la jeunesse, de l’apogée,--car le reste, âge mûr et vieillesse, est
un lamentable superflu dont Grillon n’a que faire. Ceci représentera non
pas une explication prématurée et, d’ailleurs, peut-être vraie, mais une
traduction, une transposition imaginée de la façon dont il n’est pas
impossible que les choses se passent dans les sens, c’est-à-dire dans
l’esprit et dans l’âme de mon personnage.
Avec cette différence que nos avatars intellectuels et moraux sont
soumis à tous les hasards, influencés par notre bonne ou mauvaise
fortune et que, de plus, la bonne fortune peut faire de nous un triste
sire et la mauvaise un héros... ou réciproquement.
Pour Grillon, le programme est immuable; il n’a jamais besoin de se
chercher, de se deviner ni de se découvrir; ses buts, en chacune des
périodes de son existence, sont nettement définis, si nettement que
l’observation même d’un enfant ne s’y trompe pas; lorsque, vers l’âge de
dix ans, je tentais d’expliquer la vie de mes insectes favoris à aucun
de mes camarades, je n’y allais pas par quatre chemins:
--En voilà un qui a changé de peau; c’est comme nous quand on nous a mis
aux culottes. Ou bien encore c’est comme s’il venait de faire sa
première communion. Et puis, il changera de peau une dernière fois, pour
son mariage.
Trois vies, trois êtres, trois personnalités différentes. Grillon
inquiet et vagabond; Grillon propriétaire et tranquille; Grillon
aventurier, amoureux et poète... Les divisions que le cours de son
histoire imposent à son chroniqueur ne diffèrent donc, somme toute, que
métaphoriquement de celles que mon enfance lui assignait: d’abord, il
faut que Grillon vive, ce qui n’est pas si commode, et c’est son
_apprentissage de l’univers_, qui, selon qu’il l’aura effectué avec
bonne chance ou avec guignon, décidera de ceci; pour récompense, il aura
droit à _la vie_ calme et recueillie, laborieuse et fortunée qui devrait
faire jalouser son sort par tant de nos semblables; s’il parcourt avec
un égal bonheur ce deuxième stade vital, où les dangers sont pour lui
atténués, mais n’en existent pas moins, il obtiendra de plein droit une
récompense plus éclatante: _l’amour_...
Quant à _la mort_, comme je crois l’avoir déjà indiqué et comme j’espère
le mieux marquer plus tard, elle n’est ici que le couronnement suprême
d’une carrière bien parcourue; elle vient à son heure, sans surprise,
et, si différente que soit notre mentalité de ce qui correspond à une
mentalité chez ces petites créatures, il me paraît impossible que le
néant, au terme de leur beau voyage, représente pour elles une chose
sombre, funéraire, et enveloppée d’épouvantement.
Mais nous verrons qu’il n’est pas si facile à Grillon d’atteindre
l’heure normale, acceptable et sans doute sereinement acceptée de sa
belle mort.
V
Grillon, lorsque j’ai frôlé son antenne et suscité en lui la sensation
du péril, s’est donc caché sous une feuille morte ou dans la fissure
d’une souche, ou dans une craquelure de terrain. La nuit est déjà
prochaine et fortes sont les chances pour qu’il ne bouge plus, avant
l’aurore et la tiédeur, de ce gîte de hasard. Partons. Aussi bien,
demain, ses frères de la même ponte ou ses cousins des pontes voisines
auront à leur tour fait craquer l’écorce de la graine animale, et
Grillon naissant sera légion dans les sentes herbues ou les clairières
gazonnées de la forêt.
C’est là, pourvu que le temps soit chaud et soleilleux, qu’il le faudra
rejoindre demain. S’il pleuvait ou bruinait, il ne bougerait non plus
que s’il était captif encore de son œuf et continuerait de vivre où il
s’est gîté provisoirement, dans un état de somnolence bougonne et
presque végétative. Aussi bien, il ne mange pas encore, et n’a pas
besoin de cela pour se sustenter, durer et même se développer, ainsi que
je le prouverai ailleurs.
Mais le temps est clair, et, dès neuf heures, le soleil rayonne comme un
vieux beau qui fait semblant d’oublier que le véritable été touche à son
terme. Grillon n’a pas attendu mon arrivée pour repartir à la
découverte. Il n’est point pour lui de minute à perdre: une de ses
minutes n’équivaut-elle pas à des mois pour nous? Et le voici qui,
innombrable par endroits, sautille, se dissimule, puis reprend son élan
à tout hasard, puis se cache de nouveau avec une touchante maladresse.
Gardons-nous de l’effrayer. Suivons-le, non pas de loin, mais sans faire
de bruit ni bousculer le sable, le gravier ou les brindilles sèches; et
nous le verrons à l’œuvre.
Il sied d’esquisser brièvement son portrait à cette heure, au lendemain
de sa naissance; il est déjà à peu près aussi entièrement brun et
mordoré qu’il le demeurera sa vie durant--(en dehors des heures qui
suivront ses diverses métamorphoses); les femelles gardent, cependant,
pendant une dizaine de jours un anneau blanc bien visible entre
l’abdomen et le thorax; chez elles, il ne disparaîtra jamais
complètement, et nous en retrouverons comme la trace sur leurs ailes
inutiles et silencieuses lorsqu’elles endosseront la parure
nuptiale.--Taille mise à part, Grillon est donc déjà, à peu de chose
près, ce qu’il sera jusqu’à son épanouissement printanier. Sa figure en
seau à charbon a déjà son inexpression définitive. Il saute avec plus de
facilité qu’il ne le fera jamais; mais il ne faut pas croire que, même à
l’aube de sa vie, ces espiègleries lui plaisent; il ne s’y livre qu’en
cas de danger et notamment lorsque l’approche de la pointe d’un soulier
humain l’invite à changer au plus tôt de domicile. En réalité, dès cet
instant, il possède en lui ces sourdes hérédités bourgeoises et
casanières, avec tendances à l’obésité, qui le caractériseront durant la
majeure partie de son existence. Il semble toutefois profiter de son
apparence et de sa couleur de puce (il n’est guère plus gros alors que
la plus géante des puces) pour rappeler aussi cette bestiole par le
bondissement frénétique, nigaud, hasardeux et maintes fois intempestif.
Mais, si rien ne menace Grillon ou, plutôt, si Grillon suppose que rien
ne le menace, il aime mille fois mieux, dès ce moment, courir que
procéder par sauts. Criquet et ses pareils marchent parfois, avec un
dandinement qui fait penser à celui de l’avion qui «laboure»; Criquet
s’avance alors en personnage entravé par des ailes, mais qui n’ignore
pas qu’il peut, quitté le sol, faire succéder au bond une envolée.
Grillon, qui n’escompte ni pour le présent ni pour l’avenir un si
merveilleux privilège, préfère adapter tout de suite ses pattes, non pas
à la marche, mais à la course; certes, sur ce point, sa cousine la
courtilière le laissera bien loin derrière elle; au lendemain de sa
naissance, il n’en est pas moins un très remarquable coureur à pattes;
tandis qu’un saut l’essouffle et l’ahurit, cinq à six mètres de terrain
couverts à grande allure ne semblent pas le fatiguer trop.
* * * * *
C’est donc d’un sextuple trépignement hâtif que Grillon procède sur les
chemins du vaste univers. Promenade fiévreuse, agitée et qui, de prime
abord, nous paraît dépourvue de toute méthode directrice; mais, sans
doute, est-ce notre si difficilement guérissable anthropomorphisme qui
est cause que nous la jugions ainsi; il s’agit pour Grillon d’apprendre
la vie et de faire vite. Nous autres, nous sommes toujours tentés
d’imaginer l’apprentissage du monde à travers les rideaux du berceau et
le long du lent déroulement des mois humains. Pour lui, toute seconde
gâchée est plus dangereuse que ne l’est pour nous une année perdue.
Vivre! Il faut vivre... Et, pour seulement tenter de vivre, il faut
d’abord comprendre, emmagasiner, expérimenter, réfléchir, peut-être même
induire et déduire.
Grillon, à chaque instant, arrête sa course et paraît méditer, antennes
et palpes frémissantes, devant des objets quelconques et dont nous ne
saurions deviner tout de suite quel peut être l’intérêt pour lui. La
nourriture, ai-je dit, ne l’inquiète pas encore. L’aliment qui lui est
indispensable est donc strictement intellectuel. Une observation rapide
suffit d’ailleurs à faire comprendre que la notion d’un maximum de
sécurité est celle qu’il cherche à acquérir avant toute autre.
C’est au moment de supputer les instruments d’investigation qui lui ont
été fournis par la nature pour aboutir à cette notion primitive et
indispensable que je me sens tout à coup singulièrement désarmé.
D’homme à homme, la diversité des perceptions sensorielles est telle
que, si nous nous trouvions pourvus soudain des sens de notre meilleur
ami, nous risquerions probablement d’en perdre la raison, si grande
serait pour nous la révolution accomplie dans les diverses apparences,
qualités ou quantités sensibles qui nous sont au cours des ans devenues
familières. Un individu de notre race pour les yeux duquel la gamme
lumineuse est perceptible jusque dans l’ultra-violet existe, peut-être,
parmi nos amis ou nos connaissances; et nous ne savons pas, si cultivés
que nous soyons, et il ignore, même s’il est le plus savant des
hommes,--faute de mots ou de mesure commune entre lui et nous,--qu’il
constitue une intéressante monstruosité. Relativement sont nombreux,
d’autre part, les gens qui voient le rouge sous l’aspect de la couleur
que nous dénommons en général verte, et réciproquement; mais, de
ceux-ci, combien vont du berceau à la tombe sans soupçonner cette
anomalie, et n’est-ce point, presque toujours, un futile hasard qui
oblige leurs proches à s’en rendre compte?
Descendons d’un échelon: devant les animaux domestiques par excellence,
hôtes de nos foyers, chats ou chiens, ne sommes-nous pas souvent
troublés, agacés, irrités, désemparés même par le sentiment de l’abîme
qui, indubitablement, existe entre leur monde sensoriel et le nôtre?
Pourquoi ce chat, courtisan fastueux de nos divans et de nos fauteuils,
ce chat d’ordinaire si superbe et si placide, ce chat soigné, gâté,
cajolé, repu, rôde-t-il ce soir de façon inquiète, scrutant les coins
d’ombre comme si ses pupilles de nyctalope y apercevaient des choses
terrifiantes à la vision desquelles nos yeux demeurent inégaux?
Pourquoi ce bon chien, sous le seul prétexte que la lune s’est levée
arrogante et pleine, aboie-t-il et gronde-t-il, se lève-t-il
hargneusement, puis fiévreusement se recouche, non sans lancer parfois
vers nous des regards implorants ou avertisseurs,--comme si tout n’était
pas tranquille et sûr dans la maison où gîtent ses dieux?
Et encore ne s’agit-il là que d’animaux doublement voisins de nous, et
par leur constitution et par une familiarité cent et cent fois
séculaire, d’animaux dont les machines à enregistrer le monde se
révèlent anatomiquement analogues aux nôtres et fonctionnent, à coup
sûr, de la même façon. Nous savons, certes, que l’odorat chez le chien
et la vision chez le chat sont plus affinés que chez nous, mais nous
retrouvons dans toute la race des mammifères nos cinq sens classiques,
et cela nous permet d’imaginer, sinon de concevoir de façon tout à fait
méthodique et précise, ce que reflète le quintuple miroir intérieur de
ces parents immédiats.
Je dois cependant, dès à présent, indiquer ma conviction que nous
possédons, en dehors de nos cinq sens classiques, ou au delà d’eux si
l’on préfère, ou même entre eux, bien d’autres sens destinés à demeurer
mystérieux et en conséquence à peu près inutilisés par nous. A quoi
d’ailleurs, nous servirait de discerner, de cataloguer et de cultiver
ces possibilités encore ensevelies dans la subconscience ou
l’inconscience de l’humanité? Tact, vue, ouïe, goût, odorat, ainsi en
ont décidé, une fois pour toutes, les vieux instituteurs de notre
sagesse et de notre psychologie; et nous serions bien bons de nous
mettre martel en tête, puisque les cinq sens classiques, je dirai même
canoniques, semblent suffire provisoirement,--depuis des siècles!--à la
toute petite manière dont il nous plaît de démêler le grand imbroglio de
l’univers?
* * * * *
L’abîme, déjà prodigieux d’homme à homme et de bipède à quadrupède, que
ne devient-il pas entre un insecte et nous? A la vérité, cette facile
métaphore d’abîme ne suffit plus. Il vaut mieux imaginer un mur d’ombre
de toutes façons opaque, impénétrable, un mur qui interdit à l’exégète
l’observation utile, l’expérience fondée, le jugement efficace, la
valable conclusion. Seules me demeurent les possibilités hasardeuses,
les hypothèses assises sur les nuages du songe, les transpositions à
risquer avec l’unique excuse de m’intéresser à mon objet et de croire
que, l’ayant si longtemps étudié, je le connais autant qu’il est
possible à un homme.
Parmi les organes des sens que le menu scalpel, précautionneusement
manié sous la loupe ou le microscope, permet d’inventorier chez Grillon,
en est-il qui correspondent à ceux que l’anatomie a fait connaître dans
l’humaine conformation? Oui.--Grillon les exerce-t-il d’une manière qui
nous obligerait raisonnablement à nous retrouver parfois peu ou prou en
lui? Les effets qui résultent pour lui de cet exercice, les reflets de
son miroir, pourraient-ils se rapprocher en quelque manière de ce que
nous observerions en nous dans les mêmes circonstances?
Incontestablement, non.
Grillon possède le sens de la vue. Cela ne veut pas dire que sa vision
ait rien de commun avec la nôtre ni qu’elle lui ait été donnée--ou qu’il
l’ait conquise--en vue des mêmes fins que nous.
Grillon possède une perceptivité tactile d’une rare subtilité. Même
devenu bourgeois et obèse, il demeure à ce point de vue un nerveux,
voire un perpétuel hyperesthésié; et les gamins le savent bien: un brin
d’herbe souple ou une paille de balai insinuée dans le gîte souterrain
de Grillon l’en font sortir presque immédiatement: sa méfiance du risque
et son goût du home ne résistent pas à son horreur des chatouilles.
Détail que n’ignorent pas non plus certains de ses ennemis animaux,
friands de sa chair ou jaloux de sa demeure.
L’existence d’un appareil auditif chez Grillon est déjà problématique.
Quant au goût et à l’odorat, qu’on ne saurait pourtant lui contester, il
n’est point d’organe qui rappelle en lui ceux qui sont tributaires de
ces sens dans notre espèce. Cependant, lorsque vous marchez bruyamment
ou parlez haut à cinq ou six mètres de la demeure de Grillon, il
rentrera précipitamment chez lui s’il est en train de prendre l’air sur
son seuil et il se sera tu au préalable s’il est mâle et si est venue la
saison de son chant. Cependant encore, lorsque vous l’observez en
captivité, il saura faire, entre un bout de sucre imbibé de vieil
armagnac et un autre bout de sucre imbibé d’alcool à brûler, une
différence qui prouve qu’il s’y connaît et que, sur ce point au moins,
ses goûts ressemblent bien plus aux goûts d’un gourmet humain cultivé
que ceux, par exemple, d’un Samoyède.
L’odorat? Tout se passe comme si ce sens était aussi développé chez
Grillon que chez nous; je place sur une table la cage où je l’élève;
j’en ouvre la porte; à cinquante ou soixante centimètres de ladite
porte, j’ai disposé le traditionnel morceau de sucre imbibé d’armagnac,
un peu plus loin une mie de pain, dans une soucoupe où demeurait une
goutte de café, ailleurs une petite touffe de trèfle frais et, enfin,
une appétissante feuille de cœur de laitue. Aussitôt, notre bonhomme qui
savourait paisiblement la tiédeur d’un rayon de soleil, en somnolant ou
en pensant à des choses, s’émeut, fait frétiller ses antennes, agite ses
palpes, tortille le cou dans la mesure où cela lui est possible, bref,
flaire le vent. Et le voici qui bientôt se met en marche, sans
précipitation, sans crainte non plus,--car il faut noter que Grillon, en
captivité, ne tarde guère à n’attacher qu’une importance très médiocre
aux gestes, aux bruits et aux visages humains. Il gagne la porte de sa
cage et se dirige imperturbablement vers le morceau de sucre, le
«renifle», hésite..., mais déjà, son flair l’a averti que cette aubaine
n’était pas la seule qui lui fût offerte dans le voisinage; il se remet
en route, visite successivement la mie de pain dans la soucoupe qui
embaume le café, dont il est également très friand, puis la touffe de
trèfle, puis la laitue... Après quoi il ne lui reste plus qu’à choisir
dans cette diversité de succulentes pâtures. Il n’imite guère,
d’ailleurs, l’âne de Buridan et son choix est vite fait; car ce paysan a
un penchant incontestable pour les produits, même nocifs, de la
civilisation humaine, et faute de pouvoir tout absorber, il commence par
la friandise qui l’allèche le plus, c’est-à-dire, hélas,
quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent par le café ou par le sucre
alcoolisé...
Après quoi, non pas titubant mais légèrement alourdi, il regagne sa cage
et sa place favorite,--la plus soleilleuse, la plus lumineuse; son
appétit est satisfait; un immense bien-être et les brumes dorées d’une
heureuse ivresse doivent alors caresser et bercer cette petite vie. Ses
antennes ne s’agitent plus de manière intéressée, avide; elles bougent
mollement, comme s’il s’agissait pour elles de battre la mesure dans le
précieux concert dont leur propriétaire jouit et qui est celui même des
ondulations de la chaleur et de la clarté. Poète et musicien à sa
manière, Grillon, à coup sûr, compose en de pareils moments un grand
hymne silencieux à la beauté et à la bonté de l’existence.
* * * * *
Autres preuves de la sensibilité olfactive très aiguë de Grillon.
Je mets dans sa cage des fleurs qui sont, pour nous aussi, à peu près
sans odeur: pâquerettes ou pensées sauvages, coucous, boutons d’or. Il
les examine et ne s’en inquiète plus: ce n’est pas bon à manger,
n’est-ce pas? Mais tentons la même expérience avec des roses, des lilas,
des œillets, des glycines, avec des fleurs dont les parfums flattent
vivement et délicieusement nos narines à nous; aussitôt, Grillon
témoigne d’un véritable affolement; il va et vient d’un bout à l’autre
de sa cage, grimpe le long de la toile métallique qui l’aère, bondit
contre la toiture vitrée et file dare-dare dès que j’ouvre la porte. Il
est donc à peu près hors de doute que le parfum des fleurs lui est
désagréable ou pernicieux. En fait, si je ne prenais pas mon
pensionnaire en pitié, si je ne débarrassais pas sa demeure de ces
fleurs fortement odorantes, il ne mangerait plus et, les premières
minutes d’excitation, de colère ou de souffrance passées, il
s’alanguirait et dépérirait promptement.
Il est encore à observer que Grillon, en liberté, n’établit jamais son
terrier aux environs d’un massif de roses ou de violettes, ni sous
l’ombrage d’une glycine, si agréable que soit là le gazon, si favorable
que soit le terrain, si bien exposé que soit le site. Certes, lorsqu’il
s’installe, l’épanouissement des belles et douces fleurs détestées
demeure lointain encore; les roses d’automne agonisent; les feuilles
elles-mêmes tombent à la poussière ou à la boue; mais ce pressentiment,
cette pré-connaissance d’une atmosphère qui serait plus tard, par son
arome trop fort, désobligeante pour l’insecte, ne représente qu’un des
plus petits miracles de son instinct.
Si Grillon est hostile à des odeurs qui nous sont précieuses,
rendons-lui cette justice qu’il en déteste aussi dont nous avons le
légitime dégoût, notamment celles de la corruption cadavérique, de la
pourriture végétale, des ordures. Ses ordures personnelles, il va les
déposer soigneusement à l’entrée de son trou, à l’extrémité de la petite
plate-forme bien nette où il aime à prendre le bon air et le soleil.
Placez sur cette plate-forme une saleté ou une menue charogne, restez là
quelques minutes sans bouger et vous verrez bientôt Grillon sortir,
exécuter des virevoltes à une allure furibonde autour de l’objet
nauséeux, s’escrimer à le repousser des pattes loin de sa demeure; si le
morceau est trop gros, il essayera de l’enterrer; s’il est impuissant à
s’en débarrasser de l’une ou de l’autre manière, il préférera, en fin de
compte, abandonner sa maison à jamais, ce qui, comme nous le verrons
ailleurs, ne peut être pour lui qu’un crève-cœur infini, un geste
désespéré, et presque l’acceptation de la mort avant l’heure.
De même, dans la cage où il est captif, introduisons un de ses
congénères mort récemment,--ou plutôt fraîchement tué, car Grillon, à
l’abri des périls de la liberté ignore les maladies et ne devance jamais
l’appel de la grande ombre; aussitôt, l’hôte ou les hôtes du lieu se
mettent à la besogne et se débarrassent de ce macabre voisinage par les
moyens que la nature a mis à leur disposition: ils mangent le cadavre;
ils le mangent très visiblement sans enthousiasme, sans goût,
patiemment, méthodiquement, jusqu’à ce qu’il ne demeure plus du défunt
que le masque en forme de seau à charbon, les pattes et les ailes
imputrescibles... Les vainqueurs, dans la saison des amours, sont ainsi
maintes fois obligés d’achever,--et c’est le mot propre,--un rival
mortellement blessé; mais, dans ce cas-là, il ne faut imaginer chez
l’insecte aucune gloutonnerie, aucune gourmandise; il s’acquitte d’une
corvée hygiénique, sans hâte et sans plaisir, simplement parce qu’il le
faut et qu’il sait que cette peine en somme minime en épargnera de plus
cruelles à ceux de ses organes sensoriels qui lui tiennent lieu de
narines.
* * * * *
Ce qui, de ces diverses observations, est à retenir pour le moment,
c’est que Grillon entend, goûte et odore. Par où, comment? Là
recommencent pour nous les difficultés d’interprétation et de
traduction.
Les yeux, eux, existent, et l’hypothèse--dont le fardeau est si lourd à
supporter quand on est bien décidé à ne pas se jouer d’elle ou à jongler
fantaisistement avec elle,--l’hypothèse n’aura à intervenir en ce qui
les concerne que pour tenter d’établir comment la lumière agit sur eux
et en eux.
Le tact? Il est généralisé sur la majeure partie du corps, comme chez
l’homme. Ne nous y attardons pas. Les ailes, quand elles ont atteint
leur complet développement, sont seules absolument insensibles: des
vêtements savamment accrochés à mi-corps comme pour protéger du froid ou
des blessures possibles le dos et les flancs trop vulnérables et
délicats.
Le goût? La manducation s’effectue au moyen de crocs cornés, pourvus de
ressorts terribles mais nullement innervés; point de langue, ni de
papilles gustatives, ni rien qui paraisse en tenir lieu dans l’orifice
buccal ou le long du tube digestif. Restent les palpes, appendices
articulés minutieusement, dirigés par des muscles dont la mécanique est
savante, mais qui ne sont reliés, eux non plus, par aucun nerf, avec le
cerveau ou un autre centre nerveux. Pourtant, Grillon est, nous le
savons, non seulement gourmand, mais gourmet. Cela suppose, exige même
en lui un siège du goût. Situons-le provisoirement dans les palpes, si
impuissantes qu’elles nous paraissent encore _humainement_ à s’acquitter
de leur fonction.
L’odorat? Point de papilles olfactives, point de nerfs pouvant être
considérés avec quelque vraisemblance comme chargés de ce ministère.
L’ouïe, enfin? Ici, la question semble, dès l’abord plus complexe. Des
deux côtés de la figure de l’insecte (toujours en admettant qu’on puisse
attribuer une figure à un seau à charbon), au niveau des yeux et
immédiatement au-dessous de l’endroit où le ganglion cérébral est logé,
la dissection et le microscope révèlent un double bouquet de fibrilles
nerveuses, cinq fibrilles de chaque côté de la figure, qui tendent vers
le cerveau tout comme les volumineux nerfs optiques, mais, tandis que
ceux-ci, par l’autre bout, se rapprochent des yeux, les fibrilles que
leur place pouvait nous faire assez logiquement considérer comme
auditives, sont, si je puis dire, sans fenêtres sur le monde extérieur;
à quelques centièmes de millimètres de leurs extrémités, qui flottent
dans le liquide facial, la noire cloison pelliculaire de la «figure» ou
des «joues» ne présente aucun amincissement, aucune membrane tympanique,
aucun appareil récepteur.
* * * * *
Je crois, sans rien oser affirmer, que nous nous trouvons effectivement
ici en présence d’instruments auditifs, mais d’instruments auditifs
tombés en désuétude. L’homme aussi possède des organes déchus et, entre
autres, un troisième œil, un œil atrophié, situé à l’arrière de son chef
et caché dans des replis de muscles et de chair où il demeurerait
aveugle, même si la boîte opaque du crâne ne s’interposait entre le
monde et lui.
On dénomme glande pinéale cet organe curieusement inutile. Chez les
reptiles actuels, sa parenté, ou même, pour mieux dire, sa ressemblance
toute fraternelle avec un œil apte à la vision, s’accuse davantage
encore que chez les oiseaux ou les mammifères; chez ces mêmes reptiles,
l’ossification cranienne est bien moins complète en face de lui que
partout ailleurs; certains, le caméléon notamment, présentent en cet
endroit les vagues vestiges d’une orbite; chez l’hattéria de la
Nouvelle-Zélande, la glande va jusqu’à crever la peau, à s’encastrer en
elle, et l’on ne saurait affirmer qu’elle est absolument insensible à la
lumière; on peut voir aussi, toujours au même endroit, mais sur la peau
même de la nuque des très vieux lézards verts de nos pays tempérés une
tache dont la teinte varie du vert sombre au bleu brun, et qui
représente un ovale contenant dans son orbe un point circulaire d’un
diamètre d’un demi-millimètre environ, également bleu brun ou vert
sombre; bref, un œil enfantinement schématisé. Coïncidence? Souvenir de
l’antique espèce réellement commémoré et fantomatiquement ressuscité
chez les descendants, lorsque leur propre et individuel déclin les
rapproche de l’enfance de leur race? Je me garderai bien de décider et
même d’opiner pour ou contre. Ce qui est sûr, c’est que, dans la faune
saurienne, si fastueusement riche, du jurassique et du crétacé, nombreux
sont les types fossiles dont le crâne présente à l’arrière, non plus de
vagues vestiges d’orbite, mais un trou, une orbite véritable, dans
laquelle (il s’impose presque de l’assurer) vivait, bougeait et
agissait, aussi longtemps que vécurent, bougèrent et agirent les
monstres secondaires ou même tertiaires, un œil, un troisième œil, moins
clairvoyant peut-être que ceux de la face, mais qui n’en avait pas moins
son utilité, qui veillait tandis que se reposaient les autres, comme le
fait le lampion à l’arrière de l’automobile arrêté au bord d’un
trottoir, phares éteints ou baissés.
Ceci connu, rappelons que beaucoup, parmi les effarants sauriens des
vieux âges, furent munis d’oreilles externes aussi remuantes, aussi
studieusement braquées vers les sonorités éparses que celles de nos
chiens-loups ou des lapins de ces siècles-ci. Actuellement, les
oreilles, chez la gent reptilienne se sont réduites, effacées, sont
«rentrées à l’intérieur», toute chose que l’œil postérieur avait, depuis
des millénaires, achevé de faire.
Que les deux bouquets de fibrilles que l’on constate où j’ai dit chez
Grillon et chez bien d’autres insectes soient des vestiges de nerfs
auditifs, cela demeure donc fort vraisemblable; il n’est pas
invraisemblable non plus que certains insectes aient possédé
d’apparentes oreilles, vers l’aube des temps où cette race
exista,--encore que nulle empreinte fossile n’en ait conservé la trace;
ceci, du reste, à cause de l’évidente fragilité d’un pavillon
auriculaire d’insecte, ne saurait rien prouver contre la probabilité que
je viens d’indiquer.
Pourquoi le troisième œil de reptile a-t-il été mis en retrait d’emploi?
Pourquoi a-t-on fendu l’oreille aux oreilles des insectes? Toujours en
vertu du principe déjà énoncé que la Nature, avare ou sage, a l’horreur
de l’inutile, du superflu, et qu’elle semble, quand il s’agit, non pas
tant de créer que de perpétuer une de ses œuvres, mue avant tout par une
velléité de simplification et même de moindre effort. La future tortue
et le futur lézard avaient, dans le combat pour la vie, celle-là grâce à
sa carapace, celui-ci grâce à son agilité et à son habileté à profiter
du moindre gîte, des armes et des ressources qui les dispensaient d’un
œil défensif à l’arrière, d’une vigie destinée à prévoir et à parer le
coup de poignard dans le dos; quant aux dinosauriens, leur monstruosité
même les condamnait, comme s’ils n’avaient pas été à l’échelle des
dimensions de notre planète restreinte; dès l’époque tertiaire, ils
étaient aussi balourds, absurdes et déplacés à la surface de ce monde,
dans ses marécages, ses fleuves et ses océans, que le furent, dans la
grande guerre, les dreadnoughts et autres monstres marins excessifs sur
qui toutes les nations s’étaient pourtant extasiées et qu’elles
s’efforçaient de construire en aussi grand nombre que possible... Ce
sont justement les dinosauriens qui ont conservé l’œil pinéal, ou
troisième œil, le plus longtemps de toutes les espèces qui naquirent au
monde et y évoluèrent. La nature, décidée à laisser tomber,--comme on
dit familièrement,--cette partie assez malheureuse de son œuvre, n’y a
pour ainsi dire plus touché, s’en est désintéressée, toujours en
conséquence de son principe de moindre effort.
Nous voici bien loin de Grillon, semblerait-il. Non pas. Cette
digression me paraît, pour l’instant, éclairer suffisamment le mystère
qui m’intimidait moi-même tout à l’heure. Contrairement à ce que le
prophète hébreu reprochait d’un ton si véhément à certains de ses
contemporains, Grillon n’a pas d’oreilles et il entend, il n’a pas de
langue et il savoure, et son absence de nez ne l’empêche en rien d’avoir
le nez fin.
C’est tout simplement qu’il n’avait pas besoin de ces organes
encombrants et complexes pour percevoir aussi bien que nous le monde des
sons, des goûts et des odeurs, pour en jouir même, peut-être, beaucoup
mieux que nous et d’une façon en somme plus parfaite, plus savante ou
artistique que celle qui est la nôtre.--Mais... alors...? me
dira-t-on...