Le quinze septembre 1912, après une rude et belle journée de chasse, je
me suis assis dans une clairière de la forêt landaise, au bord d’un
chemin de muletiers. Il pouvait être quatre heures du soir,--car jamais
je ne m’habituerai à prononcer seize heures... Et, tout en fumant une
cigarette, tandis que les chiens satisfaits de ma décision installaient
autour de moi leurs babines sur leurs pattes, je regardais un infime
petit coin de terre herbue à mon côté.
L’herbe des champs, dans les régions grasses, quand c’est la saison des
foins presque mûrs, possède une luxuriance magnifique et telle que la
plus antique des forêts vierges n’en sut jamais offrir aux voyageurs de
notre espèce, même aux grands errants romantiques qui avaient pourtant
de bons et beaux yeux. Sur le bord d’un sentier forestier, au pays des
sables, le monde des graminées sauvages, quand les premières fraîcheurs
ont préparé l’automne et annoncé son odeur au ras du sol avant d’en
emplir le ciel, ce petit monde renaissant, verdoyant, à défaut de
grandeur et de splendeur végétales, offre des trésors de couleur et de
formes dont je ne me lasserai jamais d’enrichir mes yeux. Bien que les
noms des nombreuses sortes de graminées qui se côtoient sur n’importe
quel lambeau de terre herbue d’une superficie égale à celle de ma main,
soient dépourvus d’intérêt ici, je ne résiste pas au plaisir d’en citer
quelques-uns, tant ils sont frais et comme embaumés: il y a la canche et
la crételle, la flouve et le pâturin, la fléole et la fétuque, la houque
et la téosinte, le dactyle ordinaire et l’autre dactyle, qui est le
pelotonné. Je reconnais aussi les formes sauvages du trèfle et du gazon,
j’admire leur vert «rainette», je découvre de minuscules folioles qui
sont comme des miniatures adorablement exécutées de celles du frêne ou
de l’acacia; ici des ombellifères naissants m’offrent la ciselure
compliquée d’une feuille qu’une seule nuit suffit à ouvrer; là, c’est un
brin de mousse qui, sous la loupe, fait penser à un clocheton de
Sainte-Chapelle taillé en pleine émeraude.
Au-dessus de cette modeste et prodigieuse symphonie en vert majeur, une
feuille morte de corsier pose sa tache grisâtre, sa fausse note ou du
moins sa «note à côté». Mon goût irrémédiable du classique m’invite à en
débarrasser mon univers momentané, restreint, et pourtant somptueux.
Mais un respect soudain m’envahit dès que j’ai examiné la feuille morte
et que je la constate chargée de vie à venir. Des œufs d’insecte,
blanchâtres parfois, parfois pâlement jaunâtres, d’une forme à peu près
analogue à celle d’une graine d’alpiste, mais plus longs d’un bon
demi-millimètre,--les œufs de Grillonne!... Religieusement, je repose
avec toutes les précautions désirables cette crèche future dans
l’adorable paysage végétal qui m’avait intéressé jusque-là.
Est-ce le fait de mes brutales mains d’homme? Est-ce que tout justement
un véhément rayon de soleil a frappé la feuille morte de corsier dans
l’instant même où je la rendais au paysage que lui avaient assigné les
lois de la chute des feuilles et la courbe du vent? Est-ce que l’heure
de l’éclosion avait été mûrie et cuisinée à point par le jour et la
saison?... Soudain, des sept ou huit petites graines animales, une
semble frémir, bien que nulle brise n’existe au ciel et que moi, les
yeux à moins de dix centimètres d’elle, je retienne mon souffle.
Avez-vous mangé dans votre enfance des _rizoulets_, c’est-à-dire des
grains de maïs franc qu’on fait éclater sur une pelle rougie au feu?
L’œuf de Grillonne s’entr’ouvre à peu près de la même manière, mais sans
bruit, et sans risquer d’aller, en sautant, brûler les cheveux des
petits enfants qui, penchés sur l’âtre, guettent la gourmandise au goût
de noisette sucrée... Une mince déchirure se produit vers l’une des
extrémités de la minuscule navette... Par bonheur, mon sens de la
relativité, même quand je m’occupe à tuer les bêtes de l’air, est cause
que je garde toujours sur moi une loupe qui me permet d’étudier, à
l’occasion, divers minimes personnages terrestres.
La membrane, ou l’écorce, s’est donc fendue vers un autre bout, et,
maintenant, elle se déchire lentement, péniblement pour ainsi dire, non
pas dans le sens de la longueur, mais dans celui de la largeur, laquelle
ne dépasse pas, au moment de l’éclosion, un millimètre pour les futures
femelles et est un peu inférieure pour les futurs mâles. Dans l’écorce
de l’œuf,--car le mot écorce me paraît décidément mieux convenir que le
mot membrane à la petite chose quasi végétale que j’observe,--se
produisent ensuite, d’un bout à l’autre cette fois, des fissures
irrégulières, des boursouflements et des recroquevillements... Je pense
alors aux pignons des pins mâles s’ouvrant à la chaleur d’un four, quand
nous les y avons fourrés pour nous régaler de leurs graines; je pense
aussi que, si mes nerfs auditifs étaient assez sensibles, s’ils
ressemblaient à ceux du poète persan qui, au printemps, écoutait le
gazon pousser, j’aurais noté dans ces divers déchirements,
boursouflements et recroquevillements des bruits qui se seraient
associés en mon esprit à une idée de labeur et de peine.
Dans le monde des insectes, et même dans celui des plantes, toute
naissance doit signifier souffrance pour l’objet qui produit comme pour
celui qui est par lui lancé au monde. La première femme, à la suite d’un
jugement sévère, mais qu’elle ne paraît pas avoir volé, fut condamnée à
enfanter dans la douleur. Je crois qu’en effet l’enfantement humain ne
doit être une chose agréable ni pour la mère, ni pour le rejeton dont le
premier salut à la vie est un cri de rage, un cri où semble s’exprimer
la légitime fureur d’un dormeur qu’on vient de malencontreusement
éveiller, sans précautions, sans courtoisie, sans lui demander son avis.
Mais les mères humaines sont certainement présomptueuses en pensant qu’à
elles seules furent réservés le châtiment et la noblesse d’enfanter dans
la douleur. Qui dit naissance dit scission entre deux êtres. Nulle
scission ne va sans diminution momentanée de l’être qui a produit et de
celui qui a été produit. Coupez en deux parties égales un ver de terre
adulte, sain, normalement développé, enfouissez les deux tronçons dans
un pot de fleurs empli de bonne terre; au bout d’environ un an vous
trouverez deux vers complets que vous pourrez partager à leur tour...
Remarquez que cela ne peut s’appeler enfanter sans douleur, car les
contorsions auxquelles les lombrics se livrent, quand on leur impose
cette façon de procréer, ne sauraient, à cet égard, nous laisser, même
de notre point de vue humain, le moindre doute.
J’ai peut-être effectué une dégringolade trop rapide (uniquement dans
l’espoir de m’expliquer et de me faire comprendre plus vite) le long de
l’échelle des êtres, mais j’ai voulu signifier qu’il y a probablement
autant de souffrance dans le lombric qu’on tranche, dans l’œuf qui
s’ouvre ou dans la graine qui se déchire, que dans la femme prête à
mêler à la vie relativement longue de notre espèce un lambeau de sa très
éphémère vie.
* * * * *
Le poussin heurte du bec la coque calcaire de l’œuf et maman Poule l’y
aide parfois de son bec. On conçoit, du reste, que cette patiente et
digne commère ait hâte d’aller se dégourdir les pattes, de connaître ou
de retrouver la fête sans égale, nullement inconnue des mères humaines,
qui consiste à promener, à vanter, et même à morigéner bruyamment sa
progéniture en pleine vie, en plein soleil.
Les ruches et les fourmilières sont en majorité peuplées d’êtres ternes
et prodigieusement asservis, que les livres traitent de neutres, mais
qui sont en réalité des femelles devenues indignes de produire et qui
servent de nourrices sèches ou de bonnes d’enfants aux produits d’une
reine absolue dans le cas des abeilles, d’une aristocratie féminine dans
celui des fourmis. Quant aux mâles, dans le palais embaumé fondé au
creux d’une souche, ou dans l’ingénieux labyrinthe souterrain, ils font
vraiment piteuse figure; ils ne sont pas si éloignés, ces représentants
du sexe fort dans les races d’insectes vivant en société, de certains
petits rentiers qui vont, dans tel café humble et bien convenable de
leur choix, se mettre à l’abri des pleurs de l’enfant, des bris de
vaisselle de la servante à tout faire et des récriminations de l’épouse.
J’ai étudié longtemps les fourmis, elles aussi, après avoir emprisonné
des fourmilières dans un bocal coiffé de tulle ou dans diverses cages
vitrées de mon invention: la chambrée des mâles--des mâles inactifs et
idiots, empêtrés d’ailes dont ils se serviront en si peu
d’occasions--m’a toujours fait penser à l’intérieur d’un petit café des
Ternes ou des Batignolles.
Quelques mâles stupides, une reine ou un parlement d’épouses
toutes-puissantes, des êtres quasi asexués, serviles et sordides, voici
à quoi aboutirait vraisemblablement, en un avenir plus ou moins
lointain, le triomphe du communisme et du féminisme conjugués dans les
sociétés humaines. Car il importe de noter dès à présent, et nous
reviendrons là-dessus, que les sociétés d’insectes, où la vie des
individus est si courte comparée à une vie ordinaire de bipède
supérieur, possèdent sûrement de ce fait une bonne somme de millions
d’années d’avance (d’années au sens humain du mot) sur les prétendus
maîtres de la Planète Terre. Maintenant, cette avance représente-t-elle
un amoindrissement ou un progrès, un perfectionnement ou une
simplification trop sommaire, un bien-être maximum ou un navrant
pis-aller? Ce n’est pas ici le lieu de me prononcer; je n’ai ni
l’expérience ni le goût des questions sociales et politiques considérées
d’un point de vue de citoyen de mon temps.
Grillon est l’individualiste par excellence dans le monde des insectes.
Nulle mère poule pour l’aider à crever sa coque, puis l’instruire dans
l’art de se nourrir et de s’abriter; nulle nurse ailée ou rampante pour
subvenir à ses premiers besoins. On pourrait déjà me faire remarquer que
la plupart des insectes sont logés à la même enseigne que Grillon.
Ceci serait faux.
* * * * *
Il y aura quelques observations à noter plus loin sur un cousin de
Grillon, qui est le Grillon du foyer, et que j’appellerai Cricri, comme
font les bonnes femmes de chez moi; il faut déjà signaler cette parenté,
et aussi,--afin que l’on ne découvre pas prématurément des erreurs dans
mes propos,--bien spécifier que mon personnage sera toujours, sauf
contre-ordre, _le grillon des champs_, et non pas son parent domestiqué.
Grillon doit être le seul insecte,--je dis «doit être» parce que ce
livre n’a pas la prétention d’être savant,--qui voie sa vie assujettie
par une fatalité inexorable à la marche des saisons. La génération de
l’an passé n’aura nulle part pu voir naître, à ma connaissance, celle de
cet an-ci, et il en est sans aucun doute ainsi depuis le commencement de
la race grillonne telle qu’elle se présente à nous actuellement.
En évitant la pariade à des sauterelles d’espèces communes, de celles
qui crépitent à chacun de nos pas, dès juin, dans nos prairies, j’ai vu
une femelle, soigneusement isolée, survivre de quelques jours à
l’éclosion des œufs d’une de ses sœurs, et un mâle, également privé
d’aimer, subsister,--bien nourri de fraîches salades, de pain, de
sucre,--jusqu’aux approches de la première métamorphose de... ses neveux
et nièces. Rappelons que Criquet (comme toute sa famille, si variée et,
par ailleurs, si amusante) est un des plus proches parents de Grillon,
chez nous.
La même expérience, tentée une quinzaine de fois en une quinzaine
d’années sur une quinzaine de générations de grillons _des champs_, a
toujours été pour moi négative. En liberté ou en cage, Grillon, deux ou
trois jours après le suprême accouplement, meurt, entre juin finissant
et juillet à son début; Grillonne en fait autant deux ou trois semaines
plus tard et presque immédiatement après sa dernière ponte; Grillonneau
ne naîtra que vers le début de septembre, si son œuf a été confié au
sol, ou à une feuille sèche, vers le milieu de juillet.
Cet abîme d’un mois et demi entre deux générations, mes soins les plus
divers n’ont jamais pu le réduire à moins de trois semaines. Isolés et
privés de la pariade, c’étaient du reste les mâles qui, dans ce cas,
végétaient le plus longtemps,--comme je l’ai observé aussi dans le monde
tout voisin des sauterelles,--les mâles qui, si aucun obstacle ne
s’oppose pour eux aux tendres invitations de Nature, doivent disparaître
les premiers.
Il m’a été impossible d’observer l’autre proche parent de Grillon, la
courtilière; uniquement friande de radicelles vivantes, celle-ci
s’accommode mal de la captivité, périt très vite si on la prive de saper
le libre sol avec une sorte d’avidité vertigineuse. Mais je crois
néanmoins pouvoir affirmer que, dans la totalité des insectes connus,
c’est Grillon qui a le plus prodigieux mérite en tant qu’autodidacte.
Divers autres insectes, à défaut de surveiller eux-mêmes l’instruction
de la future génération, savent du moins tester en sa faveur, lui
faciliter l’accès des voies à la vie, préparer aux larves le logement et
la nourriture pour le temps où elles seront incapables d’y pourvoir
elles-mêmes, bref leur aplanir le terrain et leur mâcher la besogne...
Ainsi le nécrophore, coléoptère clavicorne qui prend bien soin de ne pas
aimer et de ne pas mourir avant d’avoir découvert la menue charogne de
mulot, de musaraigne ou d’oisillon à laquelle il confiera ses œufs et
qui assurera l’avenir de sa race; car celle-ci serait incapable de durer
une heure hors d’un «fromage de Hollande» accommodé à ses besoins et lui
assurant le vivre et le couvert pour quelques semaines.
Je me rappelle, à ce propos, le vers de mon regretté grand ami François
Coppée:
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir?
Quand il s’étonnait de ne point retrouver dans les mousses des forêts de
Saint-Cloud, de Chaville ou de Saint-Germain, au printemps, les délicats
squelettes des oiseaux qu’il imaginait que le froid fait périr, le bon
poète parisien ignorait que l’hiver n’a jamais causé la mort des petits
êtres ailés dont il avait un peu l’âme et l’esprit; il ignorait aussi,
probablement, l’existence des nécrophores...
Dans le même ordre d’idées, certains coléoptères peuvent atteindre des
âges patriarcaux et présider ou assister à l’éducation des jeunes; les
plus favorisés sur ce point,--mais je n’affirme pas que favorisé soit le
mot qui convienne,--sont, chez nous, les hydrophiles (dytiques, gyrins,
etc...), coléoptères amphibies, admirables machines animales qui nagent,
plongent aussi longtemps qu’il leur plaît, sont aptes à la marche
terrestre, savent aussi pratiquer le vol à belle allure, bref, qui se
présentent à nos yeux sous la triple espèce d’un sous-marin, d’un tank
et d’un hydravion perfectionnés. Le grand dytique, qui atteint parfois
la taille de la femelle du lucane (celui-ci est l’insecte européen le
plus considérable), le grand dytique, après une vie relativement brève à
l’état de larve et de chrysalide, devient insecte parfait dès les
premiers jours chauds, s’accouple presque aussitôt, une fois pour toutes
probablement. Mais, ensuite, au lieu de mourir, qu’il soit mâle ou
femelle, il prend ses vacances, profite des beaux jours pour rassasier
dans l’air, sur la terre ou dans l’eau, au détriment de toute proie
ailée, rampante ou nageante qu’il découvre, son inextinguible appétit;
puis, l’hiver venu, il s’enfouit dans la vase des étangs, des marais,
des viviers, et dort ou somnole, dans l’euphorie d’une savoureuse vie
ralentie. Au printemps qui suit, il recommence à vivre, s’éveille avec
l’appétit qu’on devine, et, dans un aquarium très facilement
aménageable, on le peut observer entraînant à sa suite cinq ou six
jeunes aussi voraces que lui à la poursuite d’une proie parfois
volumineuse,--têtard ou épinoche, vairon ou même goujon. Les vieux et
les vieilles, avouons-le à la louange de ces pirates, partagent
bénévolement leurs proies avec les petits,--ce qui ne les empêcherait
pas, du reste, de manger ensuite ceux-ci, au cas où on négligerait de
renouveler leur vivante pitance.
On trouve, en desséchant des mares, dans la vase, des dytiques très
vieux, à la carapace (jadis d’un beau bronze vert ou brun) tout
incrustée de menus coquillages, ou verdie par de minuscules moisissures
végétales. Ils sont gros et lourds, malhabiles sur le sol et dans l’eau
limpide; ils ne volent plus; seule, la vase leur agrée... Quel est leur
âge?... Quatre, cinq ans, plus peut-être... Ils ont vu de la sorte se
succéder au moins quatre ou cinq générations au delà d’eux, ce qui
dépasse légèrement les possibilités de la race humaine sur ce point. Les
nouveau-nés n’auront donc jamais été livrés à leurs propres ressources,
aux hasards d’une expérience improvisée.
Mais c’est probablement là une exigence vitale pour cette race de
coléoptères, êtres de proie, sanguinaires, batailleurs, usant vis-à-vis
des animaux de leur taille et même d’animaux plus forts qu’eux, de
machines leur permettant d’affronter l’eau, l’air, la terre, comme nous,
et comme nous pourvus d’instruments de protection ou d’attaque
formidables. Puissance qui se compense par d’autres infirmités, et
notamment par celles de l’inutilité, de la vieillesse, de la
décrépitude, de l’horreur de mourir laid après avoir chéri l’inertie et
la vase; tandis que la race d’insectes la moins défendue peut connaître,
sans se soucier de ce qui la continuera sur la terre, le repos sans
remords, après la vie, après l’amour, après le labeur de se suffire et
le labeur de créer, après la grande et sainte tâche.
* * * * *
... Mais l’œuf de Grillonne a fini de s’ouvrir... La toute petite
créature apparaît, immobile, étonnante, presque déconcertante, aussi peu
animale et vivante d’aspect que l’était un quart d’heure plus tôt l’œuf
lui-même.
Penchons-nous vers elle de nouveau.