VI

Alors, voici. Je pose d’abord que le soi-disant quintuple appareil

enregistreur de l’homme n’est connu de lui que grosso modo; que les

dissertations ou les réflexions auxquelles nous pouvons nous livrer sur

ce sujet souffrent sans remède possible de termes consacrés trop précis

et trop étroits, qui tout ensemble expriment à l’excès et n’expriment

pas assez. Il faudrait être de mauvaise foi pour nier absolument

certains cas de télépathie, d’extériorisation de la sensibilité, pour

mettre en doute des possibilités de double vue, pour se refuser

absolument à accepter la validité des pressentiments qui nous flattent

ou nous accablent à certains détours de l’existence. Je sais bien que

des spéculations charlatanesques et presque toujours stupides ont comme

encombré de désagréable façon pour l’élite et même pour la foule les

abords de ces émouvants demi-mystères, de ces vérités possibles,

sommeillant encore dans les limbes de notre compréhension et de notre

entendement. Mais que nous n’admettions pas la possibilité en nous de

sens autres que nos cinq sens, cela ne tient qu’à une routine

scientifique ou à une timidité d’induction presque morbide, que

renforcent une pénurie d’expressions et une pauvreté de systématisation

auxquelles nul sage ne s’est avisé de remédier depuis quelque cinq mille

ans que les instituteurs de sagesse ont pensé, parlé ou écrit sur cette

question. Je n’ai d’autre ambition que de signaler un «filon»

intéressant aux sages actuels; je pense qu’ils pourraient y acquérir

sans trop de peine quelque gloire valable; et, s’ils s’étaient mis au

travail plus tôt, peut-être que l’humble annaliste de Grillon n’aurait

pas à prendre ici, respectueux comme il entend l’être de sa langue, la

responsabilité de quelques barbarismes, de quelques termes neufs

auxquels il ne se résignera d’ailleurs qu’en dernier recours.

Télépathie, extériorisation de la sensibilité, double vue, etc., sont

des termes mal conçus, mal fondés, mal appropriés, qui ont à la fois le

tort d’être justement suspects et le mérite désolant de correspondre,

psychologiquement et physiologiquement, à quelques obscures réalités

humaines. La science classique et officielle ne connaît et ne veut

connaître que cinq sens dûment catalogués. Elle admet pourtant, en

dehors d’une conscience depuis longtemps classique et officielle, une

subconscience et même un inconscient plus neufs, certes, mais qui n’en

sont pas moins classiques et officiels; je dirais même, si j’étais

mauvais, que notre temps les a mis à toutes les sauces... Pour le reste,

que les instituteurs de sagesse considèrent notre monde intérieur comme

un reflet du monde extérieur sur lui, ou comme une fusion intime de l’un

et de l’autre, ou comme une illusion provoquée en celui-ci par celui-là,

ou comme une plaisanterie parfois sinistre infligée par celui-là à

celui-ci, ils s’en tiennent obstinément, en ce qui concerne les moyens

de correspondance ou de contact entre ces deux mondes, aux

organes visibles et tangibles, aux agents de liaisons que sont

les sens anatomiquement, physiologiquement ou--raffinement

suprême!--psycho-physiologiquement étudiés selon les méthodes courantes.

Faites-leur observer qu’il est d’expérience notoire qu’un aveugle-né ou

un être humain depuis longtemps privé de la vue a la sensation de

l’obstacle à distance, qu’il peut même, à l’odeur de l’heure et au goût

de l’air, reconnaître presque aussi sûrement qu’un voyant les lignes du

décor ou la couleur du temps, ils sortiront de leur arsenal diverses

explications qui ressemblent à des machines compliquées et puériles,

mais qu’il n’est besoin que de décrire et du fonctionnement effectif

desquelles ils paraissent peu se soucier; ainsi les lois de

l’association des images émotives, vérités incontestables, mais qui

n’ont été à peu près convenablement signalées que par des gens à

côté,--esthéticiens, poètes ou musiciens sans travail,--fourniront aux

instituteurs de sagesse, dans le cas de l’aveugle qui prévoit et voit,

la pauvre explication qui leur suffit. C’est plus facile et moins

compromettant que de créer des mots nouveaux.

Pourtant, la sensation de l’obstacle qu’éprouve l’aveugle à distance,

les phénomènes de double-vue, de télépathie, etc., ne seraient-ils pas

immédiatement plus acceptables si l’on préférait, quand on tente de les

élucider, commencer par trouver des mots qui les catalogueraient et les

étiquèteraient du moins, au lieu de verser dans des interprétations

hasardeuses et sans intérêt? Une science est une langue bien faite. Une

langue bien faite doit avant tout posséder ou pouvoir créer les mots

dont elle a besoin. Pour essayer de me faire comprendre, je me vois

obligé d’inventer en hâte les termes _d’infra-sens_, _d’inter-sens_, et

_de super-sens_. Trois barbarismes d’un coup! N’étant pas philosophe de

mon métier, je n’en suis pas plus fier pour cela et je ne compte que sur

mes observations de Grillon pour justifier par la suite la vilaine

audace de ces termes.

Une question, avant de clore ce paragraphe: depuis cinq cents ans, ou

depuis cinq mille ans, les instituteurs de sagesse ne conçoivent la

possibilité de communications entre le monde extérieur et le miroir

intérieur de la créature que si les organes récepteurs de celle-ci sont

reliés à l’appareil enregistreur, au ganglion cardinal, par des fils,

par des nerfs: n’y a-t-il pas lieu de croire que lesdits instituteurs de

sagesse auraient ri comme des fous, si un imprudent avait prophétisé

par-devant eux, il y a moins d’un demi-siècle, la possibilité de la

télégraphie sans fil?

* * * * *

Pourtant, en ce qui concerne au moins un des sens humains, la vue, on a

bien été obligé d’admettre comme agent de liaison, entre l’objet

lumineux, coloré, et l’organe récepteur, un fluide hypothétique:

l’éther. Pour les autres sens, cela va tout seul: ce sont des particules

presque impondérables de la matière odorante qui vont frapper les

papilles olfactives; en ce qui concerne le goût, le contact de la

matière et de l’organe est encore plus direct; pour la sensation tactile

ordinaire, il en est de même; le son se propage à l’aide de fluides

loyaux et bien connus, air ou eau en général, et aussi bien à travers

les objets solides; mais l’explication de la sensation tactile calorique

présente déjà d’autres difficultés et, puisque la chaleur solaire

traverse le vide interplanétaire, il nous redevient ici nécessaire de

croire à l’éther, faute de quoi nous devrions nous résigner à tenir

l’automne et le printemps, l’hiver et l’été pour des illusions animales

et végétales, et la pierre elle-même serait vaine d’imaginer que

l’astre-roi de notre système s’occupe d’elle jusqu’à la réchauffer

parfois.

Ces formes de l’énergie universelle qui sont dénommées énergie solaire

(lumineuse ou calorique), énergie électrique, ondes hertziennes et bien

d’autres encore que la science a classées, et une infinie quantité

d’autres qui nous seront à jamais obscures, ont donc pour véhicule

l’hypothétique éther; hypothétique mais indispensable, puisque sans lui

la certitude physico-chimique actuelle serait à peu près démonétisée. Il

a la négative vertu de pouvoir être mis, lui aussi, à toutes les sauces,

comme la subconscience et l’inconscient; grâce à ce privilège, il

envahit l’espace sans bornes, la matière et même l’immatérialité, le

vide absolu qui, s’il est un obstacle au son, par exemple, n’est opaque

ni aux ondes hertziennes ni à la lumière, ni à la pesanteur. Il faut

l’imaginer comme un magasin illimité d’ondulations produites par les

vibrations moléculaires de la matière, et qui se transforment en

sensations chez la créature, mais seulement dans la mesure où celle-ci

possède des organes capables de réceptivité. Ondulations et vibrations

dont il a été possible de calculer en bien des cas et avec une précision

rigoureuse l’étendue et l’intensité, qu’on a définies numériquement,

chiffrées, qui diffèrent quantitativement, mais non pas qualitativement.

Dès lors, les usuelles barrières établies entre les sens humains tombent

d’elles-mêmes. Leurs dénominations trop tranchées et nettes ne

représentent plus qu’une commodité ou un pis-aller de langage. Nous

possédons cinq fissures sur l’infini, mais divers «inter-sens», même

mieux connus et utilisés, ne combleraient pas les abîmes soupçonnés

entre ces fissures; faute d’être des dieux, il nous faut accepter notre

impuissance organique à l’universelle réceptivité. Mais on prévoit dès à

présent les conséquences de ce que je viens d’exposer: étant donné que

les ondulations constituent une gamme sans commencement ni fin, dont

telle infime partie s’appelle pour nous région de la sonorité, ou telle

autre pays du visible, un être qui verrait la chaleur ou qui goûterait

le son est-il absurde? Non.--Il suffirait de toutes petites différences

dans la disposition ou la nature des organes récepteurs pour rendre

réelles de semblables possibilités. La vibration et l’ondulation

lumineuse,--définies et chiffrées,--qui produisent le vert sur la

plupart des rétines humaines produisent le rouge sur quelques autres.

Jusqu’où ne risquent pas d’aller des divergences de cette sorte entre

des êtres d’espèces différentes, éloignées?

* * * * *

Une certitude se laisse ici surprendre, à savoir qu’il faut faire

abstraction de nos sens humains, oublier la façon dont ils s’exercent,

et même leurs noms, s’il est possible, quand on se propose de rendre

compte avec quelque vraisemblance de la façon dont un insecte s’instruit

de l’univers en le reflétant.

Je ne veux plus discuter; il me tarde trop de faire en paix des

suppositions, me sentant désormais aussi incapable que quiconque au

monde de les justifier mieux que je ne l’ai fait dans les pages qui

précèdent celles-ci. Tout m’incline à croire que Grillon, en tant que

reflet du monde, est plutôt, humainement parlant, une confusion

harmonieuse de sensations qu’un système sensoriel nettement divisible en

cinq parties ou plus, ou moins. J’ai _a priori_ et, presque insolemment,

situé le siège du goût dans les palpes; nulle raison, à présent, bien au

contraire, de ne l’y point maintenir, mais non sans faire remarquer que

lesdites palpes ne bornent pas à cela leur activité et qu’il y a toutes

chances pour qu’elles goûtent non seulement l’objet où elles laissent

traîner leur savante et calculée mollesse, mais aussi une friandise

lointaine, ce qui représente un subodorat ou une gustativité exercée à

distance, sans fil ni contact.

Cependant, les antennes effectuent, elles aussi, des mouvements plus ou

moins compliqués, mais qui sont en étroite connexité, presque en

harmonie avec ceux des palpes; de ceci la plus vulgaire et la plus

courte expérience en convaincrait le plus sceptique ou le plus

indifférent. Décrivons sommairement les antennes, organe essentiel de la

réceptivité sensorielle des insectes: deux filaments d’un centimètre et

demi de longueur chacun, dans le cas de Grillon, et d’un diamètre à peu

près égal à celui d’un fil à faufiler; l’appareil s’ajuste à la boîte

cranienne ou, pour mieux dire ici, à la pellicule faciale par un joint

de ce système que les mécaniciens appellent «à rotule». Les deux paires

de palpes qui entourent la gueule, au bas du «seau à charbon» sont

ajustées de la même manière, à cela près que leurs joints à rotule

semblent moins parfaits et «fignolés». Le côté intérieur et convexe de

ces diverses rotules plonge dans le liquide facial. Nul nerf entre elles

et le cerveau. Mais nous en savons déjà suffisamment long pour

comprendre que, même à défaut de liquide facial, l’éther, présent en

tout et même dans le néant, suffirait scientifiquement pour expliquer la

transmission au cerveau des impressions reçues du monde.

Quelle est la nature des impressions enregistrées par les antennes et

les palpes? Elle est complexe, considérée de notre point de vue, et

c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste dans mon désir d’être clair.

Elle est complexe, c’est-à-dire que l’insecte reçoit en bouquet,

combinées et fusionnées, des sensations que nous sommes habitués à ne

connaître en nous que distinctes. Je fais résonner un gong aux environs

de Grillon: les antennes bougent, les palpes aussi, mais celles-ci

seulement quand le fracas est considérable; j’enflamme un bout de

magnésium, les palpes restent à peu près immobiles et les antennes

s’agitent avec une sorte de frénésie; je replace la friandise ou la

charogne à proximité de mon pensionnaire; alors les deux éléments du

double système récepteur présentent des mouvements modérés et une

intensité approximativement égale, comme du reste dans le cas où on

provoque un abaissement ou une élévation brusque de température dans la

demeure du sujet.

Qu’en conclure, sinon que les palpes et les antennes constituent à elles

seules un système sensoriel synthétique, à fins multiples. Harpagon

avait son Maître Jacques, Grillon se contente d’une bonne à tout faire

pour l’organisation et l’entretien de son domaine intérieur: d’une bonne

à tout faire, l’antenne, aidée d’une doublure, d’un «extra», la palpe.

L’antenne écoute, l’antenne voit, l’antenne flaire, l’antenne goûte,

l’antenne odore, tantôt seule, tantôt plus ou moins secondée par la

palpe. Cette simplification doit-elle être tenue pour une supériorité

quand nous considérons ce qui se passe chez nous? Il serait prétentieux

et assez vain de répondre arrogamment par oui ou par non, même en

apportant de savants arguments à l’appui de la thèse ou de l’antithèse.

Mais j’incline à croire que, qui dit simplification dit progrès, aussi

bien chez les êtres créés par la nature que dans les machines dues à

l’industrie humaine; la complication du reptile antique, armé de trois

yeux, pourvu d’oreilles, muni de quatre pattes et même de cinq

pattes,--car la queue était très souvent une sorte de patte accessoire,

de béquille qui lui servait à soutenir sa lourde démarche,--pouvons-nous

l’admirer en pensant au serpent si clairvoyant avec ses deux yeux, si

sensible au moindre bruit malgré l’absence de pavillons auriculaires, si

agile et si fort quoique privé de membres?

De même, dans les êtres mécaniques créés par l’homme, simplification est

synonyme de progrès. Qu’on veuille bien comparer à ce point de vue les

automobiles d’il y a vingt-cinq ans aux automobiles actuels.

Qu’on me permette aussi de rappeler à ce propos une idée que j’ai

rapidement indiquée au début de ce livre: étant donnée la brièveté d’une

génération d’insecte quand on la compare à la durée d’une génération

humaine, il faut admettre, relativement et raisonnablement parlant, que

les races des insectes sont infiniment plus vieilles que nous sur la

terre, et qu’elles y ont atteint, depuis des siècles et des siècles, le

point extrême de leur évolution... Alors, me fera-t-on remarquer,

l’instinct ne serait plus une forme embryonnaire de l’intelligence, mais

l’intelligence elle-même retombée en enfance au delà de son suprême

progrès, momifiée, devenue rigide et à jamais invariable? Pourquoi pas,

puisque l’intelligence ne serait plus, dans cette hypothèse,

indispensable à la vie, et que la nature ne semble guère se soucier que

de poursuivre son œuvre de vie à peu de frais?

Et puis, intelligence, instinct, des mots encore! J’aime mieux reprendre

une fois de plus une comparaison qui me paraît frappante: aux débuts de

l’automobile, il fallait, entre autres choses, qu’une intelligence dosât

l’admission d’air et de gaz dans le carburateur, surveillât la

respiration du monstre mécanique... A présent, le monstre accomplit

cette fonction automatiquement, j’allais écrire instinctivement; or, il

ne s’en porte et ne s’en comporte que mieux.

* * * * *

Avec quelle curiosité mêlée d’envie je pense à cette sensibilité simple

et harmonieuse de Grillon et aux voluptés esthétiques que nous en

retirerions, s’il nous était donné de nous en pourvoir à notre gré! Au

lieu de percevoir le monde sensible sous des modes étroits et bornés, en

tableaux fragmentaires, incohérents, aussi imparfaits que ceux des

puériles lanternes magiques, et qu’il faut qu’un labeur mental rapproche

et relie quand on veut qu’ils acquièrent quelque valeur, nous n’aurions

qu’à contempler en nous, savamment ordonné et même ouvré à chaque

seconde de la vie ou du rêve, l’ensemble de notre univers. En admettant

même que Grillon ne possède pas plus de sens que nous et que lesdits

sens--comme d’ailleurs il y paraît--soient des équivalents de nos sens

classiques, il est incontestable qu’ils profitent heureusement de leur

intime fusion: ainsi, cinq pauvres diables, qui meurent à peu près de

faim en menant une existence solitaire et égoïste, réalisent un

bien-être relatif en mettant leurs humbles ressources en commun.

L’homme, qui corrige les infirmités de ses sens particuliers à l’aide

d’organes artificiels supplémentaires, la myopie et la presbytie avec

des bésicles, la surdité avec des microphones, n’arrivera-t-il pas un

jour à créer l’appareil (il ne sera peut-être d’abord qu’un jouet comme

à l’ordinaire en pareil cas, mais son utilité pratique apparaîtra

bientôt considérable), l’appareil grâce auquel il pourra synthétiser des

impressions de natures diverses? Cela n’est ni inconcevable ni

impossible... Mais, jusqu’ici, ce rêve de jeter des ponts entre nos

différents domaines sensoriels n’a guère intéressé que des poètes, des

musiciens, des artistes et des théoriciens de l’art. Inutile de citer

certains vers fameux de Baudelaire ou d’Arthur Rimbaud qui, d’ailleurs,

quels que soient leurs mérites littéraires, ne jettent guère de clarté

sur la question et sont beaucoup moins affirmatifs que ne le pensent la

plupart de leurs commentateurs. La brute géniale qui s’appela Richard

Wagner entendait que les drames lyriques fussent émouvants, non

seulement au point de vue musical, mais aussi au triple point de vue

poétique, pictural et sculptural; et l’on sait avec quelle activité

bilieuse et tatillonne ce magistral barbare s’occupait des décors, des

attitudes de ses interprètes... Du drame intégral tel qu’il le

concevait, trois autres sens étaient cependant écartés, comme s’il

s’était agi de personnages pauvres ou indignes et qu’on n’invite pas aux

belles fêtes: le tact, l’odorat et le goût. Plus récemment, des esthètes

remarquèrent ces omissions et elles leur parurent regrettables. Je me

souviens personnellement d’avoir assisté à des concerts de parfums:

mais, assez enclin aux migraines, j’en supportai assez mal le charme...

Je me souviens aussi d’une représentation intime où, durant qu’un jeune

homme clamait des choses qui devaient être des vers et que des

instruments bruissaient dans la pièce voisine, une dame vêtue à

l’antique et armée de divers vaporisateurs faisait fonctionner tantôt

celui-ci, tantôt celui-là en se promenant dans l’assistance. Aucune

absurdité à cela, en principe, sinon que le tact et le goût demeuraient

encore à l’écart dans cette si passionnante tentative; et je m’étonnai

notamment qu’on n’eût pas disposé devant chacun de nous un plateau

chargé de divers mets ou friandises, avec l’indication des minutes

précises où nous devrions savourer telle bouchée de ceci ou telle gorgée

de cela,--moi qui n’ai jamais écouté la musique de Claude Debussy sans

désirer m’asseoir au banquet des anges et celle d’Alfred Bruneau sans

éprouver l’envie sincère d’une bonne potée de soupe aux choux.

* * * * *

Me voici au terme de ma première étape. La façon dont la sensibilité de

mon personnage lui permet de faire son apprentissage de l’univers, il

m’a bien fallu la suggérer, puisqu’elle était inexprimable. Il reste à

m’excuser d’une bizarrerie et d’une lacune que l’on pourrait avoir

remarquées; j’ai écrit plus haut: l’antenne _voit_; et je n’ai point

parlé des yeux.

C’est que les antennes, durant les premiers jours de Grillon, suffisent

à lui donner, par les vibrations lumineuses qu’elles enregistrent tout

aussi bien que les vibrations sonores par exemple, les notions d’ombre,

de clarté et même de couleurs. Je ne hasarde rien ici; l’instrument

étonnant que sera, plus tard, l’œil à facettes de l’insecte Grillon

n’est visiblement _pas fini_, _pas au point_, durant les premiers jours

d’inquiétude et de vagabondage. Il contient une sorte de buée partout

répandue et due, m’ont dit des spécialistes (mais je n’affirme rien), à

la présence d’un liquide de nature albuminoïde, au moins aussi opaque à

la plupart des rayons que le blanc d’œuf figé; et ce liquide ne

s’élimine guère de façon complète avant que Grillon ait à peu près

réalisé sa croissance.

Je me permets également de rappeler une autre possibilité notée plus

haut: il n’est pas sûr que les yeux de Grillon, en dépit du nom que nous

leur donnons et de leur place qui, sur sa face, correspond à peu près à

celles qu’ont les yeux sur nos figures, il n’est pas sûr que ces yeux

d’insecte, dont le système est si peu semblable au système des yeux

humains, aient même rôle et soient établis en vue du même office. Ce

n’est pas ici que la preuve est à faire ou la présomption à établir en

faveur de ce que j’avance. Je n’ai provisoirement qu’à inscrire en cet

endroit: «Les organes que nous appelons yeux, faute de mieux, chez tous

les insectes, et particulièrement chez Grillon, ne sont d’aucune utilité

pour lui dans l’époque où il commence et poursuit son apprentissage de

l’Univers. Ceci pour deux raisons, dont l’une suffirait: à savoir que

ces yeux sont encore pour ainsi dire inexistants, et vraisemblablement

aveugles; quant à l’autre des deux raisons...»

De celle-ci, nous nous en occuperons au moment voulu, lorsque Grillon,

après bien des angoisses, aura conquis son droit à la vie et jouira de

celle-ci paisiblement, en pensant à des choses pour son plaisir, en

reflétant d’une manière désintéressée des miracles, dans le fond de son

gîte, à l’ombre, ou sur le bord de son gîte, au soleil.

Vie de Grillon · 第 17 / 34 题