Alors, voici. Je pose d’abord que le soi-disant quintuple appareil
enregistreur de l’homme n’est connu de lui que grosso modo; que les
dissertations ou les réflexions auxquelles nous pouvons nous livrer sur
ce sujet souffrent sans remède possible de termes consacrés trop précis
et trop étroits, qui tout ensemble expriment à l’excès et n’expriment
pas assez. Il faudrait être de mauvaise foi pour nier absolument
certains cas de télépathie, d’extériorisation de la sensibilité, pour
mettre en doute des possibilités de double vue, pour se refuser
absolument à accepter la validité des pressentiments qui nous flattent
ou nous accablent à certains détours de l’existence. Je sais bien que
des spéculations charlatanesques et presque toujours stupides ont comme
encombré de désagréable façon pour l’élite et même pour la foule les
abords de ces émouvants demi-mystères, de ces vérités possibles,
sommeillant encore dans les limbes de notre compréhension et de notre
entendement. Mais que nous n’admettions pas la possibilité en nous de
sens autres que nos cinq sens, cela ne tient qu’à une routine
scientifique ou à une timidité d’induction presque morbide, que
renforcent une pénurie d’expressions et une pauvreté de systématisation
auxquelles nul sage ne s’est avisé de remédier depuis quelque cinq mille
ans que les instituteurs de sagesse ont pensé, parlé ou écrit sur cette
question. Je n’ai d’autre ambition que de signaler un «filon»
intéressant aux sages actuels; je pense qu’ils pourraient y acquérir
sans trop de peine quelque gloire valable; et, s’ils s’étaient mis au
travail plus tôt, peut-être que l’humble annaliste de Grillon n’aurait
pas à prendre ici, respectueux comme il entend l’être de sa langue, la
responsabilité de quelques barbarismes, de quelques termes neufs
auxquels il ne se résignera d’ailleurs qu’en dernier recours.
Télépathie, extériorisation de la sensibilité, double vue, etc., sont
des termes mal conçus, mal fondés, mal appropriés, qui ont à la fois le
tort d’être justement suspects et le mérite désolant de correspondre,
psychologiquement et physiologiquement, à quelques obscures réalités
humaines. La science classique et officielle ne connaît et ne veut
connaître que cinq sens dûment catalogués. Elle admet pourtant, en
dehors d’une conscience depuis longtemps classique et officielle, une
subconscience et même un inconscient plus neufs, certes, mais qui n’en
sont pas moins classiques et officiels; je dirais même, si j’étais
mauvais, que notre temps les a mis à toutes les sauces... Pour le reste,
que les instituteurs de sagesse considèrent notre monde intérieur comme
un reflet du monde extérieur sur lui, ou comme une fusion intime de l’un
et de l’autre, ou comme une illusion provoquée en celui-ci par celui-là,
ou comme une plaisanterie parfois sinistre infligée par celui-là à
celui-ci, ils s’en tiennent obstinément, en ce qui concerne les moyens
de correspondance ou de contact entre ces deux mondes, aux
organes visibles et tangibles, aux agents de liaisons que sont
les sens anatomiquement, physiologiquement ou--raffinement
suprême!--psycho-physiologiquement étudiés selon les méthodes courantes.
Faites-leur observer qu’il est d’expérience notoire qu’un aveugle-né ou
un être humain depuis longtemps privé de la vue a la sensation de
l’obstacle à distance, qu’il peut même, à l’odeur de l’heure et au goût
de l’air, reconnaître presque aussi sûrement qu’un voyant les lignes du
décor ou la couleur du temps, ils sortiront de leur arsenal diverses
explications qui ressemblent à des machines compliquées et puériles,
mais qu’il n’est besoin que de décrire et du fonctionnement effectif
desquelles ils paraissent peu se soucier; ainsi les lois de
l’association des images émotives, vérités incontestables, mais qui
n’ont été à peu près convenablement signalées que par des gens à
côté,--esthéticiens, poètes ou musiciens sans travail,--fourniront aux
instituteurs de sagesse, dans le cas de l’aveugle qui prévoit et voit,
la pauvre explication qui leur suffit. C’est plus facile et moins
compromettant que de créer des mots nouveaux.
Pourtant, la sensation de l’obstacle qu’éprouve l’aveugle à distance,
les phénomènes de double-vue, de télépathie, etc., ne seraient-ils pas
immédiatement plus acceptables si l’on préférait, quand on tente de les
élucider, commencer par trouver des mots qui les catalogueraient et les
étiquèteraient du moins, au lieu de verser dans des interprétations
hasardeuses et sans intérêt? Une science est une langue bien faite. Une
langue bien faite doit avant tout posséder ou pouvoir créer les mots
dont elle a besoin. Pour essayer de me faire comprendre, je me vois
obligé d’inventer en hâte les termes _d’infra-sens_, _d’inter-sens_, et
_de super-sens_. Trois barbarismes d’un coup! N’étant pas philosophe de
mon métier, je n’en suis pas plus fier pour cela et je ne compte que sur
mes observations de Grillon pour justifier par la suite la vilaine
audace de ces termes.
Une question, avant de clore ce paragraphe: depuis cinq cents ans, ou
depuis cinq mille ans, les instituteurs de sagesse ne conçoivent la
possibilité de communications entre le monde extérieur et le miroir
intérieur de la créature que si les organes récepteurs de celle-ci sont
reliés à l’appareil enregistreur, au ganglion cardinal, par des fils,
par des nerfs: n’y a-t-il pas lieu de croire que lesdits instituteurs de
sagesse auraient ri comme des fous, si un imprudent avait prophétisé
par-devant eux, il y a moins d’un demi-siècle, la possibilité de la
télégraphie sans fil?
* * * * *
Pourtant, en ce qui concerne au moins un des sens humains, la vue, on a
bien été obligé d’admettre comme agent de liaison, entre l’objet
lumineux, coloré, et l’organe récepteur, un fluide hypothétique:
l’éther. Pour les autres sens, cela va tout seul: ce sont des particules
presque impondérables de la matière odorante qui vont frapper les
papilles olfactives; en ce qui concerne le goût, le contact de la
matière et de l’organe est encore plus direct; pour la sensation tactile
ordinaire, il en est de même; le son se propage à l’aide de fluides
loyaux et bien connus, air ou eau en général, et aussi bien à travers
les objets solides; mais l’explication de la sensation tactile calorique
présente déjà d’autres difficultés et, puisque la chaleur solaire
traverse le vide interplanétaire, il nous redevient ici nécessaire de
croire à l’éther, faute de quoi nous devrions nous résigner à tenir
l’automne et le printemps, l’hiver et l’été pour des illusions animales
et végétales, et la pierre elle-même serait vaine d’imaginer que
l’astre-roi de notre système s’occupe d’elle jusqu’à la réchauffer
parfois.
Ces formes de l’énergie universelle qui sont dénommées énergie solaire
(lumineuse ou calorique), énergie électrique, ondes hertziennes et bien
d’autres encore que la science a classées, et une infinie quantité
d’autres qui nous seront à jamais obscures, ont donc pour véhicule
l’hypothétique éther; hypothétique mais indispensable, puisque sans lui
la certitude physico-chimique actuelle serait à peu près démonétisée. Il
a la négative vertu de pouvoir être mis, lui aussi, à toutes les sauces,
comme la subconscience et l’inconscient; grâce à ce privilège, il
envahit l’espace sans bornes, la matière et même l’immatérialité, le
vide absolu qui, s’il est un obstacle au son, par exemple, n’est opaque
ni aux ondes hertziennes ni à la lumière, ni à la pesanteur. Il faut
l’imaginer comme un magasin illimité d’ondulations produites par les
vibrations moléculaires de la matière, et qui se transforment en
sensations chez la créature, mais seulement dans la mesure où celle-ci
possède des organes capables de réceptivité. Ondulations et vibrations
dont il a été possible de calculer en bien des cas et avec une précision
rigoureuse l’étendue et l’intensité, qu’on a définies numériquement,
chiffrées, qui diffèrent quantitativement, mais non pas qualitativement.
Dès lors, les usuelles barrières établies entre les sens humains tombent
d’elles-mêmes. Leurs dénominations trop tranchées et nettes ne
représentent plus qu’une commodité ou un pis-aller de langage. Nous
possédons cinq fissures sur l’infini, mais divers «inter-sens», même
mieux connus et utilisés, ne combleraient pas les abîmes soupçonnés
entre ces fissures; faute d’être des dieux, il nous faut accepter notre
impuissance organique à l’universelle réceptivité. Mais on prévoit dès à
présent les conséquences de ce que je viens d’exposer: étant donné que
les ondulations constituent une gamme sans commencement ni fin, dont
telle infime partie s’appelle pour nous région de la sonorité, ou telle
autre pays du visible, un être qui verrait la chaleur ou qui goûterait
le son est-il absurde? Non.--Il suffirait de toutes petites différences
dans la disposition ou la nature des organes récepteurs pour rendre
réelles de semblables possibilités. La vibration et l’ondulation
lumineuse,--définies et chiffrées,--qui produisent le vert sur la
plupart des rétines humaines produisent le rouge sur quelques autres.
Jusqu’où ne risquent pas d’aller des divergences de cette sorte entre
des êtres d’espèces différentes, éloignées?
* * * * *
Une certitude se laisse ici surprendre, à savoir qu’il faut faire
abstraction de nos sens humains, oublier la façon dont ils s’exercent,
et même leurs noms, s’il est possible, quand on se propose de rendre
compte avec quelque vraisemblance de la façon dont un insecte s’instruit
de l’univers en le reflétant.
Je ne veux plus discuter; il me tarde trop de faire en paix des
suppositions, me sentant désormais aussi incapable que quiconque au
monde de les justifier mieux que je ne l’ai fait dans les pages qui
précèdent celles-ci. Tout m’incline à croire que Grillon, en tant que
reflet du monde, est plutôt, humainement parlant, une confusion
harmonieuse de sensations qu’un système sensoriel nettement divisible en
cinq parties ou plus, ou moins. J’ai _a priori_ et, presque insolemment,
situé le siège du goût dans les palpes; nulle raison, à présent, bien au
contraire, de ne l’y point maintenir, mais non sans faire remarquer que
lesdites palpes ne bornent pas à cela leur activité et qu’il y a toutes
chances pour qu’elles goûtent non seulement l’objet où elles laissent
traîner leur savante et calculée mollesse, mais aussi une friandise
lointaine, ce qui représente un subodorat ou une gustativité exercée à
distance, sans fil ni contact.
Cependant, les antennes effectuent, elles aussi, des mouvements plus ou
moins compliqués, mais qui sont en étroite connexité, presque en
harmonie avec ceux des palpes; de ceci la plus vulgaire et la plus
courte expérience en convaincrait le plus sceptique ou le plus
indifférent. Décrivons sommairement les antennes, organe essentiel de la
réceptivité sensorielle des insectes: deux filaments d’un centimètre et
demi de longueur chacun, dans le cas de Grillon, et d’un diamètre à peu
près égal à celui d’un fil à faufiler; l’appareil s’ajuste à la boîte
cranienne ou, pour mieux dire ici, à la pellicule faciale par un joint
de ce système que les mécaniciens appellent «à rotule». Les deux paires
de palpes qui entourent la gueule, au bas du «seau à charbon» sont
ajustées de la même manière, à cela près que leurs joints à rotule
semblent moins parfaits et «fignolés». Le côté intérieur et convexe de
ces diverses rotules plonge dans le liquide facial. Nul nerf entre elles
et le cerveau. Mais nous en savons déjà suffisamment long pour
comprendre que, même à défaut de liquide facial, l’éther, présent en
tout et même dans le néant, suffirait scientifiquement pour expliquer la
transmission au cerveau des impressions reçues du monde.
Quelle est la nature des impressions enregistrées par les antennes et
les palpes? Elle est complexe, considérée de notre point de vue, et
c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste dans mon désir d’être clair.
Elle est complexe, c’est-à-dire que l’insecte reçoit en bouquet,
combinées et fusionnées, des sensations que nous sommes habitués à ne
connaître en nous que distinctes. Je fais résonner un gong aux environs
de Grillon: les antennes bougent, les palpes aussi, mais celles-ci
seulement quand le fracas est considérable; j’enflamme un bout de
magnésium, les palpes restent à peu près immobiles et les antennes
s’agitent avec une sorte de frénésie; je replace la friandise ou la
charogne à proximité de mon pensionnaire; alors les deux éléments du
double système récepteur présentent des mouvements modérés et une
intensité approximativement égale, comme du reste dans le cas où on
provoque un abaissement ou une élévation brusque de température dans la
demeure du sujet.
Qu’en conclure, sinon que les palpes et les antennes constituent à elles
seules un système sensoriel synthétique, à fins multiples. Harpagon
avait son Maître Jacques, Grillon se contente d’une bonne à tout faire
pour l’organisation et l’entretien de son domaine intérieur: d’une bonne
à tout faire, l’antenne, aidée d’une doublure, d’un «extra», la palpe.
L’antenne écoute, l’antenne voit, l’antenne flaire, l’antenne goûte,
l’antenne odore, tantôt seule, tantôt plus ou moins secondée par la
palpe. Cette simplification doit-elle être tenue pour une supériorité
quand nous considérons ce qui se passe chez nous? Il serait prétentieux
et assez vain de répondre arrogamment par oui ou par non, même en
apportant de savants arguments à l’appui de la thèse ou de l’antithèse.
Mais j’incline à croire que, qui dit simplification dit progrès, aussi
bien chez les êtres créés par la nature que dans les machines dues à
l’industrie humaine; la complication du reptile antique, armé de trois
yeux, pourvu d’oreilles, muni de quatre pattes et même de cinq
pattes,--car la queue était très souvent une sorte de patte accessoire,
de béquille qui lui servait à soutenir sa lourde démarche,--pouvons-nous
l’admirer en pensant au serpent si clairvoyant avec ses deux yeux, si
sensible au moindre bruit malgré l’absence de pavillons auriculaires, si
agile et si fort quoique privé de membres?
De même, dans les êtres mécaniques créés par l’homme, simplification est
synonyme de progrès. Qu’on veuille bien comparer à ce point de vue les
automobiles d’il y a vingt-cinq ans aux automobiles actuels.
Qu’on me permette aussi de rappeler à ce propos une idée que j’ai
rapidement indiquée au début de ce livre: étant donnée la brièveté d’une
génération d’insecte quand on la compare à la durée d’une génération
humaine, il faut admettre, relativement et raisonnablement parlant, que
les races des insectes sont infiniment plus vieilles que nous sur la
terre, et qu’elles y ont atteint, depuis des siècles et des siècles, le
point extrême de leur évolution... Alors, me fera-t-on remarquer,
l’instinct ne serait plus une forme embryonnaire de l’intelligence, mais
l’intelligence elle-même retombée en enfance au delà de son suprême
progrès, momifiée, devenue rigide et à jamais invariable? Pourquoi pas,
puisque l’intelligence ne serait plus, dans cette hypothèse,
indispensable à la vie, et que la nature ne semble guère se soucier que
de poursuivre son œuvre de vie à peu de frais?
Et puis, intelligence, instinct, des mots encore! J’aime mieux reprendre
une fois de plus une comparaison qui me paraît frappante: aux débuts de
l’automobile, il fallait, entre autres choses, qu’une intelligence dosât
l’admission d’air et de gaz dans le carburateur, surveillât la
respiration du monstre mécanique... A présent, le monstre accomplit
cette fonction automatiquement, j’allais écrire instinctivement; or, il
ne s’en porte et ne s’en comporte que mieux.
* * * * *
Avec quelle curiosité mêlée d’envie je pense à cette sensibilité simple
et harmonieuse de Grillon et aux voluptés esthétiques que nous en
retirerions, s’il nous était donné de nous en pourvoir à notre gré! Au
lieu de percevoir le monde sensible sous des modes étroits et bornés, en
tableaux fragmentaires, incohérents, aussi imparfaits que ceux des
puériles lanternes magiques, et qu’il faut qu’un labeur mental rapproche
et relie quand on veut qu’ils acquièrent quelque valeur, nous n’aurions
qu’à contempler en nous, savamment ordonné et même ouvré à chaque
seconde de la vie ou du rêve, l’ensemble de notre univers. En admettant
même que Grillon ne possède pas plus de sens que nous et que lesdits
sens--comme d’ailleurs il y paraît--soient des équivalents de nos sens
classiques, il est incontestable qu’ils profitent heureusement de leur
intime fusion: ainsi, cinq pauvres diables, qui meurent à peu près de
faim en menant une existence solitaire et égoïste, réalisent un
bien-être relatif en mettant leurs humbles ressources en commun.
L’homme, qui corrige les infirmités de ses sens particuliers à l’aide
d’organes artificiels supplémentaires, la myopie et la presbytie avec
des bésicles, la surdité avec des microphones, n’arrivera-t-il pas un
jour à créer l’appareil (il ne sera peut-être d’abord qu’un jouet comme
à l’ordinaire en pareil cas, mais son utilité pratique apparaîtra
bientôt considérable), l’appareil grâce auquel il pourra synthétiser des
impressions de natures diverses? Cela n’est ni inconcevable ni
impossible... Mais, jusqu’ici, ce rêve de jeter des ponts entre nos
différents domaines sensoriels n’a guère intéressé que des poètes, des
musiciens, des artistes et des théoriciens de l’art. Inutile de citer
certains vers fameux de Baudelaire ou d’Arthur Rimbaud qui, d’ailleurs,
quels que soient leurs mérites littéraires, ne jettent guère de clarté
sur la question et sont beaucoup moins affirmatifs que ne le pensent la
plupart de leurs commentateurs. La brute géniale qui s’appela Richard
Wagner entendait que les drames lyriques fussent émouvants, non
seulement au point de vue musical, mais aussi au triple point de vue
poétique, pictural et sculptural; et l’on sait avec quelle activité
bilieuse et tatillonne ce magistral barbare s’occupait des décors, des
attitudes de ses interprètes... Du drame intégral tel qu’il le
concevait, trois autres sens étaient cependant écartés, comme s’il
s’était agi de personnages pauvres ou indignes et qu’on n’invite pas aux
belles fêtes: le tact, l’odorat et le goût. Plus récemment, des esthètes
remarquèrent ces omissions et elles leur parurent regrettables. Je me
souviens personnellement d’avoir assisté à des concerts de parfums:
mais, assez enclin aux migraines, j’en supportai assez mal le charme...
Je me souviens aussi d’une représentation intime où, durant qu’un jeune
homme clamait des choses qui devaient être des vers et que des
instruments bruissaient dans la pièce voisine, une dame vêtue à
l’antique et armée de divers vaporisateurs faisait fonctionner tantôt
celui-ci, tantôt celui-là en se promenant dans l’assistance. Aucune
absurdité à cela, en principe, sinon que le tact et le goût demeuraient
encore à l’écart dans cette si passionnante tentative; et je m’étonnai
notamment qu’on n’eût pas disposé devant chacun de nous un plateau
chargé de divers mets ou friandises, avec l’indication des minutes
précises où nous devrions savourer telle bouchée de ceci ou telle gorgée
de cela,--moi qui n’ai jamais écouté la musique de Claude Debussy sans
désirer m’asseoir au banquet des anges et celle d’Alfred Bruneau sans
éprouver l’envie sincère d’une bonne potée de soupe aux choux.
* * * * *
Me voici au terme de ma première étape. La façon dont la sensibilité de
mon personnage lui permet de faire son apprentissage de l’univers, il
m’a bien fallu la suggérer, puisqu’elle était inexprimable. Il reste à
m’excuser d’une bizarrerie et d’une lacune que l’on pourrait avoir
remarquées; j’ai écrit plus haut: l’antenne _voit_; et je n’ai point
parlé des yeux.
C’est que les antennes, durant les premiers jours de Grillon, suffisent
à lui donner, par les vibrations lumineuses qu’elles enregistrent tout
aussi bien que les vibrations sonores par exemple, les notions d’ombre,
de clarté et même de couleurs. Je ne hasarde rien ici; l’instrument
étonnant que sera, plus tard, l’œil à facettes de l’insecte Grillon
n’est visiblement _pas fini_, _pas au point_, durant les premiers jours
d’inquiétude et de vagabondage. Il contient une sorte de buée partout
répandue et due, m’ont dit des spécialistes (mais je n’affirme rien), à
la présence d’un liquide de nature albuminoïde, au moins aussi opaque à
la plupart des rayons que le blanc d’œuf figé; et ce liquide ne
s’élimine guère de façon complète avant que Grillon ait à peu près
réalisé sa croissance.
Je me permets également de rappeler une autre possibilité notée plus
haut: il n’est pas sûr que les yeux de Grillon, en dépit du nom que nous
leur donnons et de leur place qui, sur sa face, correspond à peu près à
celles qu’ont les yeux sur nos figures, il n’est pas sûr que ces yeux
d’insecte, dont le système est si peu semblable au système des yeux
humains, aient même rôle et soient établis en vue du même office. Ce
n’est pas ici que la preuve est à faire ou la présomption à établir en
faveur de ce que j’avance. Je n’ai provisoirement qu’à inscrire en cet
endroit: «Les organes que nous appelons yeux, faute de mieux, chez tous
les insectes, et particulièrement chez Grillon, ne sont d’aucune utilité
pour lui dans l’époque où il commence et poursuit son apprentissage de
l’Univers. Ceci pour deux raisons, dont l’une suffirait: à savoir que
ces yeux sont encore pour ainsi dire inexistants, et vraisemblablement
aveugles; quant à l’autre des deux raisons...»
De celle-ci, nous nous en occuperons au moment voulu, lorsque Grillon,
après bien des angoisses, aura conquis son droit à la vie et jouira de
celle-ci paisiblement, en pensant à des choses pour son plaisir, en
reflétant d’une manière désintéressée des miracles, dans le fond de son
gîte, à l’ombre, ou sur le bord de son gîte, au soleil.