Dans la première enceinte, élevée sous le règne de Philippe-Auguste, la

porte Saint-Denis étoit située entre la rue Mauconseil et celle du

Petit-Lion; sous Charles IX elle fut reculée et placée entre les rues

Neuve-Saint-Denis et Sainte-Appoline. Une suite constante de victoires et

de prospérités avoit déjà fait ériger deux arcs-de-triomphe à la gloire de

Louis XIV: la rapidité de ses conquêtes en 1672, le passage du Rhin,

quarante villes fortifiées, et trois provinces soumises dans l'espace de

deux mois, engagèrent la ville de Paris à lui élever ce nouveau monument

de son amour et de sa reconnoissance.

Les murailles de Paris avoient été abattues; les faubourgs touchoient à la

ville, dont ils terminoient alors le vaste circuit. L'isolement du nouveau

monument, sa forme, son caractère, ses attributs, ses inscriptions, tout

concouroit à en donner une autre idée que celle que produit l'aspect

d'une _porte_ de ville. Cependant cette dénomination populaire a prévalu,

tant pour cet arc-de-triomphe que pour celui qui l'avoisine[446]; et,

quoiqu'elle manque entièrement de justesse, la tyrannie de l'usage ne nous

permet pas d'en employer une autre.

[Note 446: La porte Saint-Martin.]

François Blondel, le plus savant et peut-être le plus grand architecte du

dix-septième siècle, fit élever sur ses dessins cette magnifique

composition. Il lui donna une largeur de soixante-douze pieds sur une

hauteur précisément égale; puis, partageant cette largeur en trois

parties, chacune de vingt-quatre pieds, il assigna celle du milieu pour

l'ouverture de l'arc, et réserva les deux autres pour ses piédroits, au

milieu desquels il perça deux portes de cinq pieds d'ouverture sur le

double de hauteur[447].

[Note 447: Ces portes avoient été faites, dans l'origine de ce

bâtiment, pour le passage des gens de pied. L'intérieur de

chaque passage, voûté en cintre bombé, sert de communication à

un escalier qui monte à des entresols pris au-dessus les uns des

autres dans l'épaisseur des piles. L'un de ces escaliers,

contenant cent cinquante marches, s'élève depuis le

rez-de-chaussée jusqu'à la plate-forme.

Du reste ce fut contre son gré que Blondel fit ces ouvertures,

et il se plaint avec juste raison, dans un de ses ouvrages, de

la nécessité de pratiquer de telles percées dans les piédestaux

et sous les pyramides qui semblent avoir besoin d'un

soubassement de la plus grande solidité.]

Sur le nu de ces piédroits sont placées de grandes pyramides en

bas-relief, qui, de leurs piédestaux, s'élèvent jusqu'au-dessous de

l'entablement, où elles se terminent par un globe que porte un petit

amortissement. Ces piédestaux et ces pyramides, également répétés sur la

façade qui regarde la ville, et sur celle qui est tournée vers le

faubourg, sont chargés de trophées d'armes disposés avec un art admirable,

et dont l'exécution rappelle jusqu'à un certain point celle des ornements

de la colonne Trajane.

Au pied des pyramides qui sont en regard de la ville, à droite est

représenté le Rhin saisi d'étonnement et d'épouvante; on voit à gauche la

Hollande, sous la figure d'une femme éperdue, assise sur un lion

demi-mort, qui, d'une de ses pates, tient une épée rompue, et de l'autre

un faisceau de flèches brisées et en partie renversées[448]. Les pyramides

de l'autre façade n'offrent point de figures: elles posent sur des lions

couchés[449].

[Note 448: Blondel dit qu'il a imaginé ces figures au bas des

pyramides, «à l'exemple des médailles que nous avons d'Auguste

et de Titus, où l'on voit des figures de femmes assises au pied

des trophées et des palmiers, qui marquoient ou la conquête de

l'Égypte par Auguste, ou celle de la Judée par Titus.»]

[Note 449: Sur des tables placées sous les piédestaux des

pyramides étoient quatre inscriptions, composées par Blondel

lui-même, aussi bon littérateur que grand architecte, savoir:

À droite du côté de la ville:

_Quod diebus vix sexaginta Rhenum, Vahalim, Mosam, Isalam

superavit. Subegit provincias tres. Cepit urbes munitas

quadraginta._

À gauche, du même côté:

_Emendatâ malè memori Batavorum gente. Præf. et Ædil. Poni_ C.

C. _anno_ R. S. M. DC. LXXII.

À droite, sur la façade en regard du faubourg:

_Præf. et Ædil. Poni_ C. C. _anno_ R. S. M. DC. LXXIII.

À gauche, sur la même façade:

_Quod Trajectum ad Mosam XIII diebus cepit_.

À côté de ces inscriptions, et sur le retour supérieur des

piédroits des portes, sont des trophées d'armes en bas-relief,

dans le goût de ceux du piédestal de la colonne Trajane.]

Deux bas-reliefs, placés au-dessous de l'arc, représentent, du côté de la

ville, le passage du Rhin à Tholuys; de l'autre, la prise de Maëstricht;

dans la frise de l'entablement qui règne immédiatement au-dessus, on

lisoit en gros caractères cette inscription: _Ludovico Magno_. Une niche

carrée, figurée au-dessous des bas-reliefs, reçoit la porte: elle a pour

claveau la dépouille d'un lion dont la tête et les pates pendent sur le

sommet de l'archivolte; et dans les tympans triangulaires de la niche sont

sculptées des Renommées en bas-relief, tant à la face du faubourg qu'à

celle de la ville.

Girardon avoit été chargé d'abord de l'exécution de tous ces ornements de

sculpture; et déjà il avoit achevé les rosaces du grand archivolte,

lorsqu'il se vit obligé d'abandonner cette entreprise pour aller à

Versailles, où le roi l'appeloit à d'autres travaux. Anguier l'aîné, qui

lui succéda, ne le fit point regretter; et l'on convient généralement

qu'il n'a point été produit, dans le siècle de Louis XIV, de sculpture qui

soit supérieure à celle de ce monument.

Sous le rapport de l'architecture, il est également considéré, tant pour

l'harmonie et le grand caractère de ses proportions, que pour l'excellente

exécution de toutes ses parties, comme un des plus beaux ouvrages de cette

époque célèbre. »On peut même avancer, dit un habile architecte (M.

Legrand), qu'il n'est peut-être point d'édifice en France qui porte un

caractère plus viril et plus capable de mériter l'attention des hommes qui

se destinent aux arts, et d'attirer l'admiration des connoisseurs.»

LA MAISON DE SAINT-LAZARE.

Il y a grande apparence que la maison de Saint-Lazare a été bâtie sur les

ruines du monastère de Saint-Laurent, dont Grégoire de Tours fait

mention[450], et dont nous ne tarderons pas à parler. Toutefois ce sont de

simples conjectures; et il faut avouer qu'il est impossible de rien

présenter de certain sur les commencements de cet ancien hospice. Il avoit

été institué pour servir d'asile aux malades attaqués de la lèpre, et l'on

a des preuves qu'il existoit dès le douzième siècle. Cependant, bien qu'on

ne puisse fixer précisément la date de son établissement, on peut assurer

qu'à cette époque il étoit encore nouveau, par la raison qu'il n'y avoit

pas très-long-temps que la maladie affreuse et incurable qu'on y soignoit

avoit pénétré en France. En effet, soit qu'avant les croisades le peu de

communications que nous avions avec l'Orient, où elle existoit de temps

immémorial, nous eût préservés de ce fléau, soit que les progrès en

eussent été arrêtés par cette police sage et sévère qui interdisoit

l'entrée des villes aux lépreux, nous ne voyons pas qu'on ait établi de

léproseries dans ce royaume sous les deux premières races de nos rois.

[Note 450: _Lib. VI, cap. 9._]

Une des principales causes de l'obscurité qui règne sur l'origine de

Saint-Lazare, c'est la perte presque totale des titres originaux de cette

maison. Ils furent en grande partie dispersés ou détruits dès le

commencement de ces temps malheureux où la ville de Paris étoit sous la

domination des Anglois, ainsi que le roi Charles VI le reconnoît lui-même

dans ses lettres du 1er mai 1404. De là l'incertitude et les

contradictions des historiens, tant sur l'état primitif de cette espèce de

communauté, que sur celui de la léproserie qui y étoit jointe.

Quelques-uns ont pensé que c'étoit un prieuré de Saint-Augustin, sans

doute parce que, dans plusieurs actes, il est fait mention du prieur et du

couvent de Saint-Lazare. L'abbé Lebeuf, qui penche pour cette opinion,

ajoute qu'on ne connoît rien de certain sur cette maison avant l'an 1147,

et que ce n'est qu'en 1191 qu'il y fut établi un clergé régulier, composé

d'un prieur et de religieux de l'ordre que nous venons de nommer.

Lemaire a avancé une autre opinion[451]: il a prétendu que les religieux

du monastère de Saint-Laurent, qui existoit anciennement en cet endroit,

prirent le titre de Saint-Lazare, qui leur fut donné par Philippe-Auguste

au mois de juin 1197. Les auteurs du _Gallia Christiana_ disent au

contraire[452] qu'en 1150 Louis-le-Jeune ayant ramené avec lui de la

Terre-Sainte douze chevaliers de Saint-Lazare, il leur donna un palais

qu'il avoit hors de la ville et la chapelle qui en dépendoit, laquelle

depuis ce temps a pris le nom de Saint-Lazare.

[Note 451: T. II, p. 67.]

[Note 452: T. VII, Col. 1045.]

Le commissaire Delamare, qui a adopté leur sentiment[453], donne à cet

événement une époque antérieure: il dit que les Sarrasins ayant chassé les

chrétiens de la Terre-Sainte, les chevaliers de Saint-Lazare se retirèrent

en France l'an 1137, et se mirent sous la protection de Louis VII, qui

leur donna la maison dont nous venons de parler. Mais ni ces anecdotes ni

ces dates ne sont malheureusement soutenues de la moindre autorité. 1º.

Lorsque Louis-le-Jeune revint de la Terre-Sainte, l'hôpital de

Saint-Lazare existoit depuis plus de quarante ans; et, s'il fut donné par

lui aux chevaliers hospitaliers, ce n'est pas d'eux qu'il a pris son nom,

puisqu'il le portoit auparavant. 2º. On ne trouve aucune preuve de ce don;

il n'existe pas la moindre trace que les chevaliers de Saint-Lazare aient

joui de cette maison, qu'ils l'aient conservée, ni qu'ils l'aient cédée,

soit volontairement, soit par autorité.

[Note 453: Traité de la Pol., t. I, p. 607.]

Nous n'essaierons pas d'ajouter des conjectures nouvelles à celles de ces

écrivains; et, laissant pour incertain ce qui ne peut être suffisamment

éclairci, nous nous bornerons à faire connoître ce que nous avons pu

réunir de plus authentique sur cette institution, d'après les titres et

les actes qui en font mention.

C'est, comme nous venons de le dire, lorsque nous parlerons de l'église

Saint-Laurent, que nous donnerons les raisons qui nous portent à croire

que cette basilique étoit située, dans le principe, à l'endroit où fut

construite depuis la léproserie dont il est ici question; mais sans nous

occuper ici de cette origine, si nous examinons uniquement ce dernier

établissement, nous ne voyons pas qu'il en soit fait mention nulle part

avant le règne de Louis-le-Gros. Le premier qui en ait parlé est un auteur

contemporain de ce prince[454], lequel nous apprend qu'en allant à

Saint-Denis y prendre l'oriflamme il s'arrêta long-temps dans la maison

des lépreux, _tandem foràs progrediens, leprosorum adiit officinas_. On

sait aussi qu'Adélaïde de Savoie sa femme en fut la principale

bienfaitrice; que le même prince accorda à cette maison, en 1110, une

foire, qui fut depuis rachetée par Philippe-Auguste, et transférée aux

halles, comme nous l'avons remarqué en parlant du quartier où elles sont

maintenant situées. Enfin les marques de bienveillance et de protection

que leur donnèrent ces souverains et leurs premiers successeurs[455]

furent telles, que la plupart des historiens en ont tiré la conséquence

que cette maison étoit de fondation royale, et lui en ont donné la

qualification.

[Note 454: _Odo de Diogilo_, _Hist. Ecc. Par._, t. II, p. 456.]

[Note 455: Nous apprenons d'une charte de Louis-le-Jeune, de

l'an 1147, que les lépreux de Saint-Lazare avoient droit de

faire choisir dans les caves de Paris, où étoit le vin du roi,

dix muids de vin par an, et qu'ensuite on leur donna en échange

la pièce de boeuf royal avec six pains et quelques bouteilles de

vin.]

On ne peut douter que cette léproserie n'ait eu, dès ses commencements,

une chapelle, et qu'on n'ait donné à l'une et à l'autre le nom de

saint-Lazare, vulgairement _Saint-Ladre_: car la plus grande partie des

établissements de ce genre sont sous son invocation[456]. Il est certain

aussi que cette maison étoit gouvernée par un prêtre qui prenoit la

qualité de prieur; mais nous pensons avec Jaillot, et contre le sentiment

de l'abbé Lebeuf, que ce titre n'indique point ici le supérieur d'une

communauté régulière. En effet, les termes de _prieur_ et de _couvent_

n'avoient pas toujours alors l'acception positive qu'on leur donne

aujourd'hui: le mot _religiosi_ ne signifioit pas toujours des religieux,

mais une société de personnes pieuses engagées dans l'état ecclésiastique,

ou vivant en communauté, quoique séculières. Telle étoit sans doute la

communauté des frères et soeurs qui composoient la maison dont nous

parlons; et l'on peut opposer aux actes où son chef est appelé prieur une

foule de titres non moins authentiques, où il n'est question que _du

maître et des frères tant sains que malades de la maison de

Saint-Lazare_[457]. Mais il est une preuve plus forte, et même sans

réplique, qu'on ne peut voir dans cette institution un ordre régulier:

c'est que cette maison étoit dans la dépendance du chapitre de

Notre-Dame[458], et que le maître, nommé par l'évêque, étoit amovible à sa

volonté. L'évêque seul avoit le droit de visiter la léproserie, de faire

des réglements, de les changer, de réformer les abus, de se faire rendre

des comptes, etc.; et l'on sait que tous ces actes d'autorité étoient

exercés, dans les communautés régulières, par le chapitre général et

particulier. Enfin, dans les institutions de ce genre, on nomme souvent

pour prieurs d'une maison des sujets qui lui sont étrangers; ici le

prieur devoit être pris dans la maison même; l'abbé Lebeuf, qui cite les

statuts que Foulques de Chanac, évêque de Paris, donna en 1348 à la maison

de Saint-Lazare, statuts qui furent confirmés par Audouin, son successeur

immédiat, détruit lui-même par cette citation l'opinion qu'il a avancée.

Un des article porte «que le prieur seroit un frère _Donné_, et cependant

prêtre; qu'il seroit _curé_ des frères et des soeurs, et administrateur de

leurs biens.» Or il ne pouvoit ignorer ce qu'étoient les Donnés[459]; et

ce seul mot devoit suffire pour le convaincre qu'il n'y avoit point de

religieux à Saint-Lazare.

[Note 456: Les historiens modernes ont souvent confondu les

léproseries avec les hôpitaux, en les appelant _maladeries_, qui

est le nom de ces derniers, au lieu de _maladreries_, qui ne

convient qu'aux léproseries.]

[Note 457: Hist. de Par., t. V, p. 602, 603.--_Hist. eccles.

Par._, t. II, p. 454, 455.]

[Note 458: Past. A. p. 712, B. p. 307, D. p. 285. La maison de

Saint-Lazare étoit assujettie à une redevance envers le clergé

et les marguilliers de Notre-Dame de Paris, dont un manuscrit de

l'an 1490 parle en ces termes: «Les marguilliers ont toujours

pris, le lundi avant l'Ascension, quand la procession est

retournée de Montmartre à Saint-Ladre, XXI sistreuses de vin

(chaque sistreuse contenant trois chopines) par les mains des

sergents du chapitre; lequel vin les frères Saint-Ladre payent

et livrent auxdits sergents.»]

[Note 459: Les frères DONNÉS, _Donati_, _Condonati_, étoient

différents de ceux qu'on appeloit _Oblats_, _oblati_. On

entendoit, par les premiers, des personnes qui se dévouoient à

des monastères, auxquels elles donnoient leur bien en tout ou en

partie, pour y être vêtues, nourries et logées. C'étoient des

personnes libres qui prenoient ce parti par dévotion, et pour

éviter les dangers que l'on court dans le monde. Cette classe

étoit composée d'ecclésiastiques et de séculiers. Les _Oblati_,

au contraire, étoient des gens d'une condition basse, qui

s'agrégeoient à un monastère pour y rendre les services les plus

vils. Ils étoient astreints les uns et les autres à l'obéissance

envers l'abbé ou les supérieurs; mais il y avoit une différence

marquée dans leur dévouement et dans leurs fonctions: les uns ne

se donnoient aux monastères que pour s'y sanctifier, et y mener

une vie douce et tranquille; un contrat solennel déposé sur

l'autel formoit leur engagement. Les autres, au contraire,

sembloient contracter une sorte de servitude; ils se passoient

autour du cou la corde des cloches, et se mettoient sur la tête

trois ou quatre deniers, qu'ils déposoient ensuite sur l'autel

en signe d'esclavage.]

Il y a une grande apparence que cette maison fut ainsi administrée

jusqu'au commencement du seizième siècle: mais les visites que l'évêque y

fit en 1513 l'ayant convaincu de la nécessité d'une réforme et de la

difficulté d'y réussir sans changer entièrement l'administration, il usa

du droit qu'il avoit, et y introduisit en 1515 des chanoines réguliers de

Saint-Victor. Il paroît que même alors cette maison ne prit pas le titre

de prieuré, ou du moins qu'il lui fut contesté: car le parlement, qui, dès

1560, avoit nommé des commissaires pour la visiter, donna enfin, sur le vu

des lettres, titres et papiers concernant cette maison et _prétendu

prieuré de Saint-Lazare_, un arrêt de réglement, le 9 février 1566, par

lequel le tiers du revenu de ladite maison est destiné à _la nourriture et

entretenement des pauvres lépreux, auquel est affectée la léproserie dudit

lieu_, un autre tiers à la subsistance des religieux, et le tiers restant

à payer les dettes dudit _prétendu prieuré_. Cet arrêt prouve au moins que

le parlement ne regardoit pas cette maison comme un prieuré, et en outre

qu'à cette époque il y avoit encore en France des lépreux. Par ce même

arrêt, l'évêque est maintenu dans son droit de visite et de réforme, et le

prieur est tenu de lui représenter tous les trois mois les registres de

recette et de dépense, et une fois chaque année de lui rendre compte de

son administration. Un tel acte suffit seul pour détruire absolument

l'opinion de Lemaire et autres, qui supposent un prieuré affecté à

Saint-Lazare, auquel on joignit depuis une léproserie.

Au commencement du siècle suivant, les guerres de religion et les malheurs

de la Ligue furent des obstacles à l'entière exécution du réglement dont

nous venons de parler. La lèpre ayant cessé en France, on ne voyoit plus

de malades à Saint-Lazare; la mésintelligence régnoit entre le chef et les

membres; la subordination n'existoit plus, et le temporel étoit mal

administré. Adrien Lebon, alors prieur ou chef de cette maison, n'ayant

pu, malgré sa sagesse et sa prudence, y rétablir l'ordre et la concorde,

prit enfin le parti d'offrir la conduite de cet établissement au célèbre

Vincent-de-Paul, instituteur et supérieur des Prêtres de la Mission, et de

consentir à l'union qui en fut faite à cette congrégation par un concordat

du 7 janvier 1632.

_Les Prêtres de la Mission._

Ce ne fut pas tout-à-fait, comme le dit le père Hélyot, dans son Histoire

des ordres religieux, à l'instar de la congrégation de l'Oratoire, ni dans

la vue de former de jeunes ecclésiastiques à la piété et à la vertu, que

le saint personnage que nous venons de nommer jeta les fondements de la

congrégation de la Mission. Le nom seul de cette institution annonce

l'objet que Vincent-de-Paul se proposoit: il avoit reconnu par lui-même le

besoin d'instruction qu'on éprouvoit dans les campagnes, où trop souvent

la négligence des pasteurs, quelquefois même leur peu de lumières et de

discernement, laissoit les hommes simples et grossiers qui les habitent

dans l'ignorance des premiers éléments de la religion. Ce fut donc pour

dissiper cette ignorance, aussi préjudiciable aux individus qu'à la

société, que cet homme apostolique se dévoua particulièrement à ces

missions. Quelques prêtres vertueux et choisis par lui l'aidoient dans ces

pieux travaux; et le fruit qu'ils produisirent dans les terres du comte de

Joigny, auquel Vincent-de-Paul étoit attaché, fit naître à ce seigneur,

ainsi qu'à la dame son épouse, le désir de former à Paris un établissement

de ce genre, et sous sa direction. Toutefois ce projet, conçu dès 1617,

n'eut son exécution que quelques années après. Ce fut en 1624 que M. de

Gondi, archevêque de Paris, et frère de M. le comte de Joigny, voulant

favoriser un projet si utile et si saint, donna à Vincent-de-Paul la place

de principal et chapelain du collége des Bons-Enfants, près de

Saint-Victor. Ce prélat destina dès lors ce collége pour la fondation de

la nouvelle congrégation, à laquelle il l'unit et l'incorpora par son

décret du 8 juillet 1627.

Cependant il restoit encore beaucoup à faire pour arriver au but que l'on

s'étoit proposé: le collége et les maisons qui en dépendoient menaçoient

ruine, et les revenus en étoient trop modiques pour subvenir aux besoins

de l'établissement. M. et Mme de Joigny sentirent la nécessité d'achever

l'oeuvre qu'ils avoient si heureusement commencée, et donnèrent une somme

de 40,000 liv., tant pour la reconstruction des édifices que pour

l'entretien des membres de la communauté. Le contrat, qui est du 7 avril,

annonce la piété des fondateurs et l'objet de l'institut, dont les

«membres doivent s'occuper de l'instruction des pauvres de la campagne, ne

prêcher ni administrer les sacrements dans les grandes villes, sinon en

cas d'une notable nécessité, et assister spirituellement les pauvres

forçats, afin qu'ils profitent de leurs peines corporelles.»

Les services que la congrégation des Missions rendit dès ses commencements

furent si utiles à la religion, que le souverain pontife, par sa bulle du

mois de janvier 1632, l'érigea en titre, sous le nom de _Prêtres de la

Mission_; ce qui fut depuis confirmé par lettres-patentes du mois de mai

1642, enregistrées au mois de septembre suivant.

Ce fut à cette époque que M. Lebon, prieur ou chef de la maison de

Saint-Lazare, en offrit l'administration à saint Vincent-de-Paul.

Celui-ci, vaincu par des instances réitérées pendant plus d'une année, et

déterminé par des conseils qu'il ne pouvoit ni ne devoit rejeter,

consentit enfin à l'accepter. Le concordat fut passé, comme nous l'avons

dit, le 7 janvier 1632, enregistré le 21 mars suivant, et approuvé par la

bulle d'Innocent X, du 18 avril 1645. De nouvelles lettres-patentes du

mois de mars 1660, enregistrées le 15 mai 1662, confirmèrent cette

transaction.

En plaçant à Saint-Lazare les Prêtres de la Mission, le cardinal de Gondi

exigea qu'il y eût au moins douze ecclésiastiques pour célébrer les saints

offices, et acquitter les fondations; il les chargea de recevoir les

lépreux de la ville et des faubourgs, de faire des missions chaque année

dans quelques bourgs ou villages de son diocèse[460], de faire des

catéchismes, de confesser, prêcher, et préparer les jeunes ecclésiastiques

aux ordinations. Personne n'ignore que, jusqu'au moment de sa suppression,

les membres de cette congrégation s'acquittèrent de tous ces devoirs avec

autant de zèle que de succès[461].

[Note 460: La bulle d'érection portoit que les ecclésiastiques

qui voudroient y entrer s'obligeroient à ne jamais prêcher dans

les villes où il y a archevêché, évêché ou présidial. Cette

congrégation étoit du corps du clergé séculier; on y faisoit

cependant les quatre voeux simples, dont on ne pouvoit être

relevé que par le pape ou le supérieur général.]

[Note 461: Il s'y faisoit en outre des retraites pour les

ecclésiastiques à chaque ordination; on y recevoit également des

laïques qui vouloient faire des exercices spirituels, et

particulièrement des jeunes gens dérangés que leurs parents y

faisoient renfermer: ce qui s'exécutoit sur un ordre du roi.]

Dès que saint Vincent-de-Paul et ses dignes associés furent entrés en

possession de Saint-Lazare, tout commença à y prendre une face nouvelle.

La maison, qui menaçoit ruine de tous côtés, fut réparée en attendant

qu'on en eût bâti une plus grande et plus convenable à une communauté

aussi nombreuse: elle devint bientôt le chef-lieu de la mission et la

résidence du supérieur-général.

Ce fut Edme Joly, troisième général de la congrégation, qui fit élever la

plupart des vastes et solides édifices qui composent cette maison, et qui

existent encore aujourd'hui. Cependant le grand corps-de-logis qui donne

du côté de la ville avoit été construit quelque temps avant lui. Quant aux

anciens bâtiments de l'hôpital Saint-Lazare, ils avoient tous été

détruits, à l'exception de l'église, qui étoit petite[462], et dont la

construction gothique n'avoit rien de remarquable. L'enclos de cette

communauté étoit le plus grand qu'il y eût à Paris et dans les

faubourgs[463].

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8) · 第 31 / 34 段