posa la première pierre de cette église. Dubreul et dom Félibien
prétendent qu'elle fut posée par la reine Jeanne d'Évreux,
assistée de sa mère, de ses filles et autres princes et
princesses. Mais le premier entend par là Jeanne, reine de
France et de Navarre, femme de Philippe-le-Bel, laquelle mourut
en 1304; le second, Jeanne d'Évreux, troisième femme de
Charles-le-Bel, qui ne fut mariée qu'en 1325. Piganiol et
Lemaire ont cru faire une découverte en y voyant Jeanne de
France, fille de Louis Hutin; mais cette princesse, qui, à la
vérité, a été reine de Navarre, et mariée à Philippe, comte
d'Évreux, n'a jamais été reine de France, n'a point eu de soeur,
et Marguerite de Bourgogne sa mère étoit morte dès 1315. Enfin
Jaillot pense que la reine qui fit cette cérémonie étoit Jeanne
de Bourgogne, femme de Philippe-le-Long. Ce sentiment paroît en
effet plus probable: sa mère Mahaut, comtesse d'Artois, vivoit
encore; et la reine, alors veuve, avoit elle-même trois filles.]
On lisoit au-dessus des portes de l'hôpital, du côté du cloître, les deux
inscriptions suivantes, gravées en lettres d'or sur deux tables de marbre
noir.
_Nullos fundatores ostento, quia humiles, quia plures, quorum
nomina tabella non caperet, coelum recipit: vis illis inseri?
Vestem præbe, panem frange pauperibus peregrinis._
Sur la seconde:
«Hôpital fondé, en l'an de grâce 1317, par les pélerins de
Saint-Jacques, pour recevoir leurs confrères; réparé et augmenté
en l'année 1652[415].»
[Note 415: Les bâtiments de cette collégiale ne sont point
entièrement détruits, et servent de magasins à divers
particuliers; le cloître, qui existe encore, est devenu un
passage public, qui a trois issues sur les rues Mauconseil et du
Cygne. La représentation que nous donnons de l'église est
gravée, pour la première fois, d'après un dessin fait dans le
dix-septième siècle. (_Voyez_ pl. 92.)]
L'HÔPITAL DE LA TRINITÉ.
La plupart des historiens de Paris qui nous ont précédés nous offrent peu
de secours lorsqu'il est question de fixer les dates et de démêler les
origines; et il suffit qu'un monument ait quelque antiquité pour que l'on
trouve à son sujet vingt opinions contradictoires. Par exemple, au sujet
de l'hôpital de la Trinité, Corrozet et Sauval disent que «deux
chevaliers, seigneurs de Galendes, donnèrent en 1202 leur maison pour y
fonder un prieuré de l'ordre de Prémontré, lequel fut achevé en 1210.»
Dubreul et le Maire ont écrit que «deux Allemands firent construire un
hôpital pour les pélerins; qu'en 1210 ils obtinrent la permission d'y
bâtir une chapelle, et qu'ils fondèrent trois religieux de Prémontré.»
L'auteur des _Tablettes parisiennes_ n'en place la fondation qu'en 1217,
et La Caille en recule l'époque jusqu'en 1544. Sans entrer dans la
discussion des raisons qui ont fait assigner des époques si différentes à
l'origine de cet hôpital, nous tâcherons de la découvrir par l'examen des
titres qui en font mention. Quoiqu'il n'en reste aucun qui soit antérieur
à l'an 1202, il est hors de doute cependant que ces titres ne sont
pas les premiers, puisqu'on trouve dans le cartulaire de
Saint-Germain-l'Auxerrois[416] des lettres d'Eudes de Sully, évêque de
Paris, dans lesquelles il déclare que de son consentement et de son
autorité on avoit construit une chapelle dans la maison hospitalière de
_la Croix-de-la-Reine_. Or, ces lettres, qui sont de la date de 1202, et
qui furent données pour terminer une contestation élevée entre les frères
de cet hôpital et le chapitre de Saint-Germain, prouvent évidemment que
la fondation en avoit été faite avant cet incident. Ces mêmes lettres nous
apprennent en outre, 1º que cet hôpital avoit été fondé par Guillaume
_Escuacol_, à l'usage des pauvres de ce quartier, _ad opus pauperum
ejusdem loci_; 2º qu'il s'appeloit l'hôpital de la _Croix-de-la-Reine_, à
cause d'une croix ainsi nommée, placée au coin des rues Greneta et de
Saint-Denis où cet hôpital avoit été construit; 3º enfin, que l'on convint
qu'il seroit payé par les frères, à l'église de Saint-Germain, une rente
de 10 sous, pour l'indemniser des droits qu'elle avoit sur ce terrain, et
qu'il n'y auroit point de cloches à la chapelle. Toutefois ce dernier
article ne fut pas long-temps observé, et les frères de l'hôpital
prétendirent bientôt avoir des cloches. Le chapitre de Saint-Germain s'y
opposa avec une grande vivacité. Choisi une seconde fois pour arbitre,
Eudes de Sully décida, par sa sentence du mois d'août 1207[417], que les
frères auroient ces cloches qu'on leur contestoit, en payant annuellement
10 autres sous au chapitre de Saint-Germain. On voit dans cet acte que
cette maison prit dès lors le nom de _la Sainte-Trinité_, qui étoit
apparemment le vocable de la chapelle.
[Note 416: Fol. 18, _verso_.]
[Note 417: _Cart. S. Germ. Autiss._, folio 18, _verso_.]
Il paroît que cet état de choses subsista jusqu'en 1210, et que jusqu'à
cette époque cet hôpital, administré par un chapelain, fut véritablement
un lieu d'asile pour les pauvres. Mais soit que les fondateurs eussent
reconnu des vices dans cette forme d'administration, soit que leurs
affaires particulières ne leur permissent pas d'y donner tous leurs soins,
ils jugèrent plus convenable de n'y recevoir désormais que des pélerins,
et d'en confier la conduite aux religieux de Prémontré. Des lettres de
Pierre de Nemours, évêque de Paris, de cette dernière année[418], nous
apprennent que Guillaume Escuacol et Jehan Paâlée, son frère utérin,
offrirent à Thomas, abbé d'Hermières, la direction de cette maison, à
condition qu'il y auroit au moins trois religieux de son ordre chargés d'y
exercer l'hospitalité à l'égard des pélerins, mais seulement de ceux qui
ne font que passer. _Ministerium hospitalitatis peregrinorum tantummodò
transeuntium_; qu'ils célèbreroient la messe et l'office divin, etc. On
lit dans les annales de l'ordre de Prémontré que l'abbé Thomas souscrivit
à ces conditions, et y envoya un maître et quatre de ses chanoines[419].
[Note 418: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 19, _verso_.]
[Note 419: L'abbé Lebeuf dit, en parlant de cet hôpital (t. I,
p. 116), qu'en 1348 on en prit le cimetière pour inhumer les
pestiférés, et qu'au seizième siècle cela se pratiquoit encore.
Ce fait, dont il n'apporte aucune preuve, manque tout-à-fait de
vraisemblance. Le cimetière de la Trinité ne devoit pas être
fort vaste; et comme, suivant les historiens de Paris, la
maladie épidémique qui régnoit alors emportoit, à l'Hôtel-Dieu
seulement, plus de cinq cents personnes par jour, et que
d'ailleurs on avoit été obligé de fermer le cimetière des
Innocents, il n'est pas croyable que celui de cet hôpital pût
contenir tant de morts. Il est probable que l'abbé Lebeuf a
anticipé sur l'époque, et qu'il a voulu parler d'un acte de
1353, dont il est fait mention dans un manuscrit de la
bibliothéque de Saint-Germain-des-Prés (Manusc. de l'abbé
d'Estrées, fol. 6), par lequel les religieux qui étoient à la
Trinité cédèrent à la ville une partie de leur jardin pour y
faire un cimetière commun, et se chargèrent de l'entretenir,
moyennant 18 deniers par fosse ordinaire, et 6 deniers pour
celles des enfants.]
Les religieux d'Hermières restèrent seuls maîtres de la maison de la
Trinité jusqu'en 1545; mais long-temps avant cette époque l'hospitalité
avoit cessé d'y être exercée; et ce qui pourra sembler aussi étonnant que
bizarre à ceux qui n'entrent pas dans l'esprit de ces temps anciens, c'est
que cette maison religieuse, où les offices divins ne cessèrent point
d'être pratiqués, fut en même temps, et pendant plus d'un siècle, la seule
salle de spectacle que possédât la ville de Paris. Nous nous réservons,
lorsque nous traiterons de l'histoire du Théâtre Français, de dire à
quelle occasion les représentations des _mystères_ succédèrent aux
bouffonneries obscènes des _jongleurs_ qui existoient en France de temps
immémorial; et comment, par un zèle indiscret qu'il est facile toutefois
de comprendre et d'expliquer, on voulut faire un moyen d'édification des
mêmes spectacles qui pendant si long-temps avoient été des écoles de
scandale et de libertinage. Il ne sera question ici que de leur
établissement à Paris.
Delamarre et dom Félibien prétendent que le premier essai s'en fit, en
1398, à l'abbaye de Saint-Maur-des-Fossés[420]. Les pieux histrions qui
figuroient dans ces mystères étoient alors nommés _pélerins_, parce qu'ils
n'avoient point encore de demeure fixe, et qu'ils promenoient de ville en
ville le spectacle nouveau et bizarre qu'ils avoient inventé. Le succès
qu'ils obtinrent leur fit naître l'idée de venir se fixer à Paris, où ils
ne trouvèrent point de local plus commode pour leurs représentations
qu'une salle de l'hospice de la Trinité, destinée originairement à loger
les voyageurs, mais déjà vacante à cette époque. Ils louèrent cette salle,
qui avoit vingt et une toises de long sur six de large, et débutèrent par
le _mystère de la Passion_, qui leur attira une grande foule de
spectateurs. Mais bien que le goût d'alors ne fût pas très-délicat, le
mélange monstrueux qu'ils y firent de ce que la morale a de plus saint aux
plaisanteries les plus grossières, fit une impression si désagréable sur
les esprits éclairés, qu'une ordonnance du prévôt de Paris, du 3 juin de
la même année, défendit _de représenter aucun jeu de personnages, soit des
vies des saints ou autrement, sans le congé du roi, à peine d'encourir son
indignation, et de forfaire envers lui_.
[Note 420: Cette abbaye étoit située sur les bords de la Marne,
à deux lieues de Paris.]
Cette défense détermina les pélerins à recourir à l'autorité du roi
lui-même; et, pour se le rendre favorable, ils imaginèrent d'ériger leur
société en confrérie de _la Passion de Notre Seigneur_. Leur entreprise,
présentée sous un aspect nouveau qui flattoit un genre de dévotion alors
répandu dans toutes les classes de la société, changea totalement de
nature, même aux yeux les plus prévenus. Charles VI, qui aurait peut-être
repoussé les histrions, accueillit les _confrères_ avec bienveillance,
assista à leur mystère, et leur permit, par ses lettres-patentes du mois
de décembre 1402, de le représenter, ainsi que d'autres pièces semblables,
tant à Paris que dans l'étendue de la prévôté, et vicomté. Ces mêmes
lettres nous apprennent que cette confrérie étoit déjà fondée dans
l'église de la Trinité sous le titre de _maître et gouverneurs de la
confrérie de la Passion et Résurrection de Notre Seigneur_; que ces
spectacles avoient déjà été représentés avant 1402; et, ce qui est plus
curieux sans doute, que Charles VI s'étoit fait inscrire au nombre des
confrères. Au reste, le succès de ces drames absurdes, regardés alors
presque comme des cérémonies religieuses, fut si prodigieux, et
l'invention en parut si favorable à la piété, que, pendant long-temps, les
curés de Paris eurent la complaisance d'avancer l'heure des vêpres, les
dimanches et fêtes, jours de ces représentations, afin de procurer à leurs
paroissiens la liberté de jouir d'un spectacle si édifiant[421]. Il perdit
depuis beaucoup de sa première vogue; mais ce n'est pas ici le lieu d'en
parler.
[Note 421: Hist. de Par., t. II, p. 726.]
Toutefois les choses restèrent en cet état jusque vers le milieu du
seizième siècle. Dès le 14 janvier de l'an 1536, le parlement avoit
ordonné «que les deux salles de la Trinité, dont la haute servoit pour la
représentation des farces et jeux, seroient appliquées à l'hébergement de
ceux qui étoient infectés de maladies vénériennes et contagieuses.» Mais
il paroît que cet arrêt n'eut point son exécution: car on voit ces mêmes
malades placés à l'hôpital Saint-Eustache, en vertu d'un autre arrêt du 3
mars de la même année. Enfin, en 1545, un troisième arrêt ayant ordonné
»que les enfants mâles des pauvres, étant au-dessus de l'âge de sept ans,
seroient ségrégés d'avec leurs pères et mères, et mis à un lieu à part,
pour y être nourris, logés et enseignés en la religion chrétienne,»
l'hôpital de la Trinité parut le lieu le plus convenable qu'il fût
possible de choisir pour ce nouvel établissement; et les confrères de la
Passion, malgré leurs vives réclamations, se virent forcés d'abandonner
leur salle, dans laquelle on pratiqua des dortoirs pour ces pauvres
enfants.
Les religieux de Prémontré, qui desservoient précédemment cet hôpital,
continuèrent cependant, malgré ce changement, d'y faire leur demeure et
d'y célébrer le service divin, ce qui dura jusqu'en 1562, qu'ils jugèrent
convenable d'en laisser l'administration entière à ceux que le parlement
en avoit chargés.
Ces administrateurs étoient le curé de la paroisse de Saint-Eustache et
quatre bourgeois notables de la ville[422]. L'établissement avoit été
fondé pour y recevoir cent garçons et trente-six filles orphelins de père
ou de mère, mais valides. Les garçons donnoient, en entrant, 400 liv., et
les filles 50, sommes qui leur étoient rendues en sortant. Le frère et la
soeur ne pouvoient être reçus dans cette maison que successivement. On
leur apprenoit à tous à lire et à écrire, et les métiers pour lesquels ils
montroient le plus d'aptitude; et pour parvenir plus facilement à ce but
de l'institution, on avoit obtenu que l'enclos de la maison seroit
privilégié. Les artisans qui s'y établissoient gagnoient la maîtrise en
instruisant dans leur art un de ces enfants, qui acquéroit en même temps
la qualité de fils de maître[423].
[Note 422: Le procureur-général fut par la suite chef des
administrateurs.]
[Note 423: Comme ces enfants étoient vêtus d'étoffe bleue, ils
étoient vulgairement connus sous le nom d'_Enfants bleus_.]
Cet établissement, si utile à la classe indigente, si salutaire à la
société en général, puisqu'il arrachoit aux désordres, qui sont la suite
de la misère et de l'oisiveté, une foule de malheureux jetés dans son sein
sans aucune ressource, avoit obtenu de nos rois une protection spéciale et
paternelle qui en assuroit le succès, lorsque la révolution, opérée,
disoit-on, pour rendre au foible et au pauvre _ses droits
imprescriptibles_, est venue l'envelopper dans cette destruction générale
qu'elle a faite de tous les établissements créés pour la foiblesse et
l'indigence.
L'église de cette maison fut rebâtie et agrandie en 1598. Elle étoit
sombre, peu commode, et n'avoit rien de remarquable que son portail, élevé
dans le siècle suivant (en 1671), sur les dessins de François d'Orbay.
Cette construction, qui subsiste encore, est composée d'une ordonnance
corinthienne, surmontée d'un attique[424].
[Note 424: _Voyez_ pl. 91. Cette église sert maintenant de
magasin à un marchand de liqueurs; du reste, tous les bâtiments
de l'hôpital ont été dénaturés, divisés entre plusieurs
particuliers; et la cour est devenue un passage public.]
ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-SAUVEUR.
Cette église n'étoit originairement qu'une chapelle, bâtie auprès d'une
ancienne tour qui s'élevoit au coin de la rue Saint-Sauveur, et qu'on
n'a démolie que dans l'année 1778. La chapelle en avoit reçu le nom de
_chapelle de la Tour_, et dépendoit de Saint-Germain-l'Auxerrois, à qui
appartenoit ce territoire. On ignore absolument par qui et dans quel
temps elle fut construite; il ne se trouve aucun acte, aucun titre qui
puisse indiquer l'époque de cette fondation. Sauval et ses copistes ont
imaginé que cette chapelle avoit été bâtie, vers l'an 1250, par l'ordre
de saint Louis, pour y faire ses prières, et se reposer lorsqu'il alloit
à pied à Saint-Denis. Il est très-possible que ce monarque se soit
arrêté plusieurs fois dans cette chapelle, dans cette dévote intention,
mais il s'en faut tellement que l'on trouve dans cette circonstance la
preuve qu'il l'avoit fait bâtir, que le contraire est évidemment prouvé
par la simple comparaison des époques: tout le monde sait que saint
Louis partit pour la Terre-Sainte le 12 juin 1248, et n'en revint qu'en
1254; et, quand même on n'auroit pas cet argument décisif à opposer, il
seroit facile de produire des titres relatifs à ce monument, lesquels
sont antérieurs à la naissance de ce saint roi. En effet, dès l'an 1216
il y eut une sentence arbitrale rendue au mois de décembre, qui confirma
le doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois dans la perception des droits
qu'il prétendoit avoir sur la chapelle de la Tour[425].
[Note 425: _Gall. christ._, t. VII, p. 257.]
On n'est pas plus instruit sur le temps où elle fut érigée en église
paroissiale sous le nom de Saint-Sauveur, et l'on a vainement cherché
quelque titre qui fixât l'époque de son érection. Les pièces les plus
anciennes où il soit fait mention de la paroisse de Saint-Sauveur sont
deux actes que Jaillot dit avoir découverts dans les archives de
l'archevêché et dans le cartulaire de Saint-Germain-l'Auxerrois: l'un est
un amortissement de 1284, accordé par l'évêque de Paris au _curé_ de
Saint-Sauveur, de 10 sous parisis sur trois maisons situées près de la
porte Montmartre; l'autre est un contrat du 10 août 1299, par lequel
Mathilde donne au _prêtre_ de Saint-Sauveur 12 deniers de cens à prendre
sur sa maison sise dans la rue qui porte le même nom. La découverte de
ces titres est d'autant plus importante que l'abbé Lebeuf, ordinairement
assez exact dans ses recherches, se contente de dire qu'en 1303 le
chapitre de Saint-Germain tiroit quelque revenu de cette église, laquelle
portoit alors le nom de Saint-Sauveur; et qu'en 1335 Thomas de Ruel, qui
en étoit curé, avoit prêté serment aux chanoines en cette qualité.
On voit, par ce que nous venons d'établir, que, dès le commencement du
treizième siècle, cette chapelle étoit une succursale de
Saint-Germain-l'Auxerrois, et qu'elle fut érigée en paroisse vers la fin
de ce même siècle. Les faubourgs de Paris s'étant considérablement accrus
et peuplés depuis l'enceinte de Philippe-Auguste, il est assez
vraisemblable que l'éloignement de l'église de Saint-Germain occasionnant
des difficultés pour l'administration des sacrements, le chapitre de cette
église sentit la nécessité de faire ériger en paroisse la chapelle de la
Tour qui étoit située au-delà de cette enceinte[426].
[Note 426: On a pu remarquer que cette origine est commune au
plus grand nombre des paroisses de Paris.]
Cette église fut entièrement reconstruite sous le règne de François Ier,
et sept chapelles y furent bénites en 1537; on l'agrandit en 1571 et en
1622; enfin, en 1713, elle fut réparée et embellie au moyen du bénéfice
d'une loterie qui lui fut accordé par le roi. C'étoit un édifice d'un
gothique assez élégant[427]. Une partie de ses constructions ayant été
ébranlée par la démolition de la tour qui l'avoisinoit, et l'église
entière menaçant ruine, on l'avoit abattue quelque temps avant la
révolution; et sur l'emplacement qu'elle occupoit s'élevoit déjà une
nouvelle et très-belle basilique, dont M. Poyet, architecte du duc
d'Orléans, avoit donné le plan, lorsqu'arriva le règne de _la philosophie
et de la raison_: l'église prit aussitôt la forme d'une salle de comédie,
qui cependant n'a point été achevée[428].
[Note 427: _Voyez_ pl. 92.]
[Note 428: Ce sont des bains publics qui occupent aujourd'hui
cet emplacement.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-SAUVEUR.
Il n'y avoit de remarquable dans l'ancienne église que la
chapelle de la Vierge. Les dessins en avoient été donnés par
_Blondel_, architecte du roi. _Jean-Baptiste Lemoine_ fils avoit
fait les sculptures, et _Noël-Nicolas Coypel_ les peintures, qui
consistoient en un tableau de l'_Assomption_ placé au-dessus de
l'autel, et un plafond représentant les cieux qui s'ouvroient
pour recevoir la Sainte-Vierge.
SÉPULTURES.
Sauval assure que _Turlupin_, _Gautier Garguille_,
_Gros-Guillaume_ et _Guillot-Gorju_, _les plus excellents
acteurs[429] qu'il y ait jamais eu_, ont été enterrés dans cette
église; néanmoins on ne trouve que le nom de Gautier-Garguille
sur les registres mortuaires de cette paroisse. Mais il faut
observer qu'avant 1660 il n'y avoit point de registres réguliers
dans les églises paroissiales, et que la négligence avec laquelle
on constatoit les naissances et décès étoit telle, qu'il en est
résulté des erreurs et des omissions sans nombre, qui ne
permettent de regarder comme certains et authentiques que tous
les actes de ce genre faits depuis cette dernière époque.
[Note 429: Ces trois personnages sont fameux dans l'ancienne
histoire du théâtre françois, et excelloient effectivement dans
les farces qui précédèrent chez nous la renaissance de la bonne
comédie. Nous aurons occasion d'en reparler.]
Dans l'église de Saint-Sauveur avoient été inhumés:
Guillaume Colletet, avocat au parlement, un des quarante de
l'Académie françoise, plus connu par les satires de Boileau que
par ses ouvrages, mort en 1659.
Raymond Poisson, comédien, mort en 1659.
Jacques Vergier, poète érotique, mort en 1720.
La cure de cette église étoit, dans l'origine, à la nomination du chapitre
de Saint-Germain-l'Auxerrois; mais, depuis qu'il avoit été réuni au
chapitre de Notre-Dame, le curé étoit nommé par l'archevêque de Paris.
Une particularité assez remarquable touchant l'église de Saint-Sauveur,
c'est que, dans le commencement du quinzième siècle, Alexandre Nacart, qui
en étoit curé, étoit en même temps procureur au parlement, et s'acquittoit
à la fois de ce double ministère. Les historiens de Paris[430] rapportent
fort au long les contestations de ce curé avec les doyens et chapitre de
Saint-Germain-l'Auxerrois, qui prétendoient avoir droit aux offrandes et
émoluments curiaux qui se percevoient dans cette église; ils se
plaignoient en outre que Nacart ne résidoit point, et qu'il donnoit plus
d'application à ses fonctions de procureur qu'à celles de curé. Nacart
ayant été condamné par sentence de l'official du 16 mars de l'an 1407, se
soumit à tout ce qu'on exigea de lui; et les parties demeurèrent d'accord,
sans qu'il fût plus question de sa non-résidence, ni de ce qu'on lui avoit
objecté touchant sa qualité de procureur.
[Note 430: Hist. de Par., t. I, p. 349.]
La circonscription de cette paroisse formoit un carré à angles fort
inégaux. En partant de la rue Saint-Denis, elle commençoit à la première
maison qui se trouve après la rue Mauconseil, suivoit ce côté de la rue
Saint-Denis, d'où elle entroit dans la rue de Bourbon, qu'elle comprenoit
du même côté jusqu'à la rue du Petit-Carreau; suivant ensuite le côté
gauche de cette dernière rue, elle embrassoit une partie de la rue
Montorgueil du même côté, jusque vis-à-vis le cul-de-sac de la Bouteille.
À cet endroit, la ligne qui séparoit les territoires des paroisses
Saint-Sauveur et Saint-Eustache coupoit les deux côtés de la rue
Françoise; et de là celle de Saint-Sauveur embrassoit les maisons qui se
trouvoient derrière jusqu'au point de départ.
HÔTEL-DIEU DE JEAN CHENART.
Cet hospice avoit été fondé en 1425 dans la rue Saint-Sauveur par Jean
Chenart, épicier, et garde de la Monnoie de Paris, pour huit pauvres
femmes veuves de la paroisse dont dépendoit cette rue et dont nous venons
de parler. Nous ignorons en quel temps a cessé cette fondation; mais le
censier de l'évêché en fait encore mention en 1489.
HÔPITAL DE PIERRE GODIN.
C'est ainsi qu'est nommé cet hôpital dans les censiers de l'évêché de
1489; mais ils indiquent en 1372 qu'il avoit été fondé par Philippe de
Marigny. Il en est fait mention, dans plusieurs titres, sous le nom de
l'Hôtel-Dieu Saint-Eustache.
COMMUNAUTÉ DES FILLES-DIEU.
L'opinion la plus vraisemblable sur l'établissement des Filles-Dieu, est
qu'il doit son origine à Guillaume d'Auvergne, depuis évêque de Paris.
Prédicateur plein de zèle et de charité, il avoit déterminé, par la force
et l'onction de ses sermons, plusieurs femmes de mauvaise vie à sortir du
vice où elles étoient plongées, et à expier par la pénitence les désordres
de leur vie passée. Touché de leur repentir, mais craignant les rechutes
auxquelles leur misère ou leur foiblesse pouvoit les exposer, le pieux
ecclésiastique forma le dessein de les réunir dans un asile où elles
pussent vivre loin du monde, et au milieu des pratiques continuelles de la
religion. Il leur fit bâtir à cet effet une maison sur une partie du
terrain que Guillaume Barbette, bourgeois de Paris, lui avoit vendu; ce
terrain, de deux arpents et demi, étoit situé hors de la ville, et près de
Saint-Lazare[431].