encore confirmée par les bulles d'Adrien IV, du 4 des ides de mars 1159,
et d'Alexandre III, des calendes d'octobre 1178, lesquelles énoncent,
parmi les priviléges du chapitre de Sainte-Opportune, le droit de
nomination à la cure des Saints-Innocents, droit confirmé par une foule
d'actes subséquents, et d'autant plus légitime que le terrain sur lequel
cette église étoit bâtie appartenoit primitivement à ce chapitre[359].
[Note 359: Des chartes de Louis VII, publiées en 1625, par
Gosset, chevecier de cette église, paroissent supposer qu'en
vertu d'un traité fait entre Louis-le-Gros et l'évêque de Paris,
une partie du territoire de Champeaux, sur lequel étoit bâtie
l'église des Innocents, appartenoit au clergé de
Sainte-Opportune.]
D'après des actes si précis et si authentiques, on ne peut s'empêcher
d'être étonné qu'il ait régné une si grande diversité d'opinions entre les
historiens de Paris sur l'origine de cette église. La plupart se
contentent de dire qu'elle fut bâtie ou _rebâtie_ sous le règne de
Philippe-Auguste: quelques-uns même ont insinué que ce prince y employa
une partie des sommes confisquées sur les juifs, lors de leur expulsion
du royaume, ce qui placeroit l'origine de ce monument à une époque
postérieure à l'an 1182. Nous venons de donner la preuve qu'il existoit
bien antérieurement[360].
[Note 360: Sauval a commis plusieurs anachronismes en parlant de
cette église. Il dit qu'en 1380 le pape Clément VIII unit cette
cure au chapitre de Saint-Opportune: c'étoit alors Urbain VI qui
occupoit le siége de l'Église, Clément VIII n'ayant été élu pape
que le 30 janvier 1591. Il n'est pas mieux fondé à dire que
cette union fut cassée par une bulle de Calixte III, du 1er
septembre 1457: car il est certain que la cure des
Saints-Innocents dépendoit du chapitre de Sainte-Opportune plus
de quatre cents ans avant cette dernière époque.]
D'autres, sur la foi d'une ancienne chronique, ont avancé que l'église des
Saints-Innocents fut construite à l'occasion d'un jeune enfant appelé
_Richard_, que les juifs avoient crucifié à Pontoise; et la seule preuve
qu'ils en rapportent, c'est que, dans cette chronique, elle est
quelquefois désignée sous le nom de _Saint-Innocent_ (_Ecclesia Sancti
Innocentii_). On ne peut avancer une assertion dont la fausseté soit plus
évidente. En effet l'événement dont il est question eut lieu à Pontoise
dans l'année 1179; et, selon d'autres historiens du temps, le corps du
jeune martyr y fut transféré de cette ville dans l'_église des Innocents_:
donc elle existoit à cette époque, et nous ajouterons qu'il est même
très-probable que déjà elle avoit été reconstruite[361].
[Note 361: Dubreul et Piganiol se sont trompés en disant que ce
fut dans le cimetière que cette relique fut déposée, et que
par-dessus on éleva une tombe de la hauteur de trois pieds.
Rigord, auteur contemporain, dit formellement que ce fut dans
l'église, le lieu saint convenant certainement mieux au dépôt du
corps d'un martyr qu'on vouloit exposer à la vénération des
fidèles.]
Sur l'origine du nom qu'elle portoit, il y a lieu de croire que cette
église, bâtie à l'angle du cimetière, avoit remplacé une chapelle dédiée
sous le vocable des saints Innocents, pour lesquels le roi Louis VII avoit
une dévotion particulière. On sait en effet que dans les anciens
cimetières il y avoit toujours quelque chapelle dans laquelle les fidèles
venoient offrir des prières pour les morts; et ce qui fortifie cette
opinion, c'est qu'à l'époque où Philippe-Auguste fit entourer de murs le
cimetière de Champeaux, rebâtir et augmenter[362] l'église des
Saints-Innocents, il existoit dans cet enclos une chapelle semblable sous
le nom de Saint-Michel[363], laquelle fut renfermée dans l'enceinte de
l'église: on la voyoit dans la seconde aile, du côté du midi.
[Note 362: _Voyez_ pl. 85. Les constructions faites par ordre de
ce prince existoient encore à l'époque où cette église a été
détruite. La tour, dont le haut fut refait dans le dix-huitième
siècle, et les galeries qui entouroient cet édifice, annonçoient
bien, par leur style, l'époque de Philippe-Auguste. Il faut en
excepter cependant cette seconde aile méridionale, laquelle
sembloit être un peu plus moderne.]
[Note 363: C'étoit aussi une coutume de bâtir dans les
cimetières une chapelle sous le vocable de cet archange.]
Cette église ne fut dédiée qu'en 1445, par Denis Dumoulin, patriarche
d'Antioche et évêque de Paris. L'époque de cette dédicace a fait encore
croire à quelques auteurs que, construite sous Philippe-Auguste, elle
avoit été rebâtie en 1445. Ils auroient évité cette erreur s'ils eussent
fait attention qu'on ne peut pas déduire de l'époque de la dédicace d'une
église celle de sa construction. En effet, il y avoit un grand nombre
d'églises à Paris, qui, quoique élevées dans le quatorzième et le
quinzième siècle, n'avoient été dédiées que dans le seizième, les évêques
ne faisant guère autrefois de dédicaces qu'elles ne leur fussent
demandées[364].
[Note 364: Selon l'abbé Lebeuf, l'église de Notre-Dame n'a pas
encore été dédiée.]
Une statue de bronze adossée à l'un des piliers de la chapelle de la
Vierge représentoit _Alix La Burgote, recluse_[365] du quinzième siècle,
décédée en 1466, et inhumée dans cette paroisse. Cette figure,
originairement couchée sur un marbre noir soutenu par quatre lions de
bronze, formoit la décoration d'un tombeau qui avoit été élevé à cette
sainte fille par ordre de Louis XI. Ce même monarque avoit fondé dans
cette église, en 1474, six places d'enfants de choeur pour y faire le
service en musique, ce qui s'est exécuté jusqu'à sa destruction.
[Note 365: Les _Recluses_ étoient des femmes qui, par un zèle
extrême de dévotion, faisoient voeu de se renfermer à perpétuité
dans des cellules pratiquées auprès de quelque église. Ces
cellules, dont la porte étoit murée dès qu'elles y étoient
entrées, avoient deux ouvertures étroites et grillées, l'une du
côté de l'église, par laquelle la recluse entendoit le service
divin, l'autre du côté opposé, par laquelle elle recevoit ses
aliments. La cellule des Saints-Innocents étoit la plus célèbre.
Alix La Burgote y vécut quarante-six ans, ainsi que le portoit
son épitaphe; avant elle, une autre femme, nommée _Jeanne La
Vodrière_, y avoit été renfermée, et l'on en compte encore
plusieurs autres dans le courant du même siècle.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES INNOCENTS.
TABLEAUX.
Sur le maître autel, un tableau représentant le massacre des
Innocents, par _Michel Corneille_.
SCULPTURES ET TOMBEAUX.
Dans une chapelle voisine de la porte méridionale, on voyoit la
figure en relief d'un prêtre revêtu des habits sacerdotaux, et la
tête couverte de l'aumusse. Cette représentation gothique, d'une
assez bonne exécution, paroissoit être du commencement du
treizième siècle.
Les personnages les plus remarquables inhumés dans cette église
étoient:
Simon de Perruche, évêque de Chartres, neveu du pape Martin VI,
mort en 1297: sa tombe étoit dans le choeur.
Jean Sanguin, seigneur de Betencourt, conseiller et maître de la
chambre des comptes, mort en 1425, et Guillaume Sanguin, échanson
du roi Charles VI, conseiller et maître d'hôtel du duc de
Bourgogne, vicomte de Neufchâtel, mort en 1441. Ces deux
personnages avoient été inhumés dans le même tombeau.
On y voyoit aussi les épitaphes de plusieurs personnes du nom de
Potier, à commencer par Nicolas Potier, seigneur de Groslay, mort
en 1501, jusqu'à Bernard Potier de Blancmesnil, mort en 1610.
Les historiens de Paris rapportent une anecdote qui peint assez vivement
les moeurs singulières des temps malheureux dont nous venons de tracer un
rapide tableau. En 1429, lorsque les Anglois étoient encore maîtres de
Paris, un cordelier nommé frère Richard arriva dans cette ville pour y
prêcher la réforme et la pénitence. Afin de frapper plus vivement les
esprits, il déclara d'abord à la multitude qu'il venoit d'outremer, où il
avoit visité le tombeau de J.-C. Cette circonstance fit à l'instant de ce
moine un objet de vénération, et la foule se porta dans l'église des
Saints-Innocents, où le nouvel apôtre, monté sur un échafaud de huit à
neuf pieds de hauteur, prêcha plusieurs jours de suite depuis cinq heures
du matin jusqu'à dix, sans qu'un sermon aussi long parût le fatiguer, ni
ennuyer cinq à six mille personnes qui s'étouffoient pour l'entendre.
L'impression qu'il fit fut telle que les auditeurs, touchés jusqu'aux
larmes, sortoient de son sermon pour allumer des feux où ils jetoient
_leurs dez_, _leurs cartes_, _les billes de billards_, _les boules_ et
autres jeux. Les femmes, par un plus grand sacrifice encore, y faisoient
brûler leurs rubans, leurs parures, en chargeant d'injures pieuses toutes
ces frivolités. Les flammes consumèrent encore un grand nombre de
talismans connus alors sous le nom de _madagoires_, _mandragores_ ou
_mains de gloire_, que les plus crédules conservoient précieusement dans
leurs maisons comme des gages certains des faveurs de la fortune. Frère
Richard prêcha aussi dans d'autres églises, notamment dans celle de
Notre-Dame de Boulogne. Enfin il devoit débiter son dernier sermon un
dimanche à Montmartre: l'empressement pour aller l'écouter fut si vif,
qu'un grand nombre d'habitants de Paris de tout sexe et de tout âge
sortirent de la ville dès le samedi, et couchèrent dans les champs, afin
d'être mieux placés le lendemain à cette intéressante cérémonie. Mais leur
attente fut cruellement trompée; et le matin ils apprirent, à leur grand
chagrin, que frère Richard étoit sorti précipitamment de Paris pour aller
joindre le roi Charles. Ce monarque, sentant de quelle utilité pouvoit
être un homme qui avoit un talent si merveilleux pour toucher la
multitude, n'avoit rien épargné pour l'attirer dans son parti. Ainsi la
politique d'alors, plus habile que celle de nos jours, savoit appeler la
religion à son secours; et dans ces temps de confusion, de désordre, la
religion étoit en effet son plus ferme appui, ou, pour mieux dire, son
unique refuge. On abusa sans doute trop souvent de ce ministère de paix et
de vérité, mais cette fois-ci il fut habilement employé dans une cause
noble et juste; et frère Richard contribua, en prêchant dans les villes et
les villages, à augmenter le nombre des partisans du roi. Du reste, on ne
tarda pas à l'oublier à Paris. «On regretta, disent les historiens, les
billards brûlés; les femmes reprirent tous les affiquets et les joyaux
qu'elles avoient abandonnés, et toutes mirent bas les médailles au nom de
Jésus qu'elles portoient, pour remettre à la place la croix de saint André
que frère Richard leur avoit fait ôter.»
L'église des Innocents n'avoit de paroissiens que dans trois rues. Sa
circonscription comprenoit la rue de la Ferronnerie, des deux côtés, la
partie de la rue Saint-Denis qui étoit derrière l'église, et le côté de la
rue aux Fers qui touchoit à la galerie du cloître, ce qui formoit en tout
soixante à quatre-vingts maisons. L'abbé Lebeuf cite cinq ou six
chapellenies fondées dans cette église pendant le cours du quinzième
siècle.
LE CIMETIÈRE DES SAINTS-INNOCENTS.
Ce cimetière, qui occupoit l'emplacement où se tient actuellement le grand
marché aux fruits et aux légumes, avoit fait autrefois partie du
territoire de Champeaux, situé à peu de distance de l'enceinte de la
ville. Il est probable que, dès la plus haute antiquité, ce terrain fut
destiné à la sépulture des habitants de ce quartier[366]; car les premiers
chrétiens, à l'imitation des Romains, n'enterroient point leurs morts dans
les villes, mais sur les grands chemins ou dans les champs qui en étoient
voisins. Il n'y avoit, dans les premiers temps du christianisme, que les
rois, les princes, les évêques et les abbés qui obtinssent l'honneur
d'être inhumés dans les cryptes des basiliques, ou dans les oratoires
qu'on avoit bâtis auprès: c'est ainsi que Clovis, sainte Clotilde sa
fille, et les enfants de Clodomir eurent leur tombeau dans la basilique de
Saint-Pierre, depuis consacrée à Sainte-Geneviève; Childebert, dans celle
de Saint-Vincent; et Saint-Germain, évêque de Paris, dans l'oratoire de
Saint-Symphorien.
[Note 366: Les autres cimetières avoient été placés
primitivement sur la montagne de Sainte-Geneviève, hors de
l'enceinte, du côté du midi. Il y avoit aussi un cimetière aux
environs de Saint-Gervais.]
Le lieu dont nous parlons servit d'abord de cimetière aux paroissiens de
Saint-Germain, et devint bientôt commun, d'abord aux paroisses qui en
furent démembrées, ensuite à quelques autres, ainsi qu'aux hôpitaux qui se
trouvoient dans le voisinage. C'étoit, dans le principe, un grand terrain
ouvert de toutes parts, au milieu d'un espace entièrement désert; mais
lorsque les Champeaux eurent été renfermés dans la ville, et qu'on eut
établi les halles à peu de distance de ce lieu consacré, il arriva que le
silence religieux qui devoit y régner fut bientôt troublé par le bruit et
le passage continuel d'une population entière qui se portoit en foule aux
divers marchés; les cendres des morts furent profanées, foulées aux pieds
par les hommes et par les animaux les plus vils; les anciens historiens
prétendent même, ce qui semble presque incroyable, que, dès que le jour
avoit cessé, il devenoit, pour les dernières classes du peuple, un lieu de
débauche et de prostitution. Instruit de ces désordres, Philippe-Auguste
se hâta d'y remédier, en faisant entourer ce cimetière de murs où l'on
pratiqua des portes qui ne s'ouvroient que pour les cérémonies funéraires.
Cette clôture fut faite en 1186[367], quoique plusieurs auteurs mal
informés la placent deux ans plus tard.
[Note 367: Dubreul, p. 783 et 830.]
L'augmentation progressive des habitants de Paris se faisant sentir
très-rapidement, surtout dans ce quartier, il devint bientôt urgent de
donner plus d'étendue au cimetière: ce fut aux libéralités de Pierre de
Nemours, évêque de Paris, que l'on dut cet accroissement. Ce prélat fit
don, en 1218, d'une place qui lui appartenoit du côté des halles,
laquelle, d'après son intention, fut jointe à l'ancien emplacement[368].
Depuis, cet enclos n'a point été augmenté.
[Note 368: Arch. de l'archevêché.]
LES CHARNIERS.
Autour du cimetière des Innocents s'élevoit une immense galerie voûtée,
connue sous le nom de _Charniers_[369]. Ses arcades avoient été
construites à diverses époques, et notamment vers la fin du quatorzième
siècle, par plusieurs notables bourgeois de Paris, dont elles portoient le
chiffre ou les armes[370]. Quelques-unes offroient des inscriptions,
principalement celle qui avoit été élevée par Nicolas Flamel, du vivant de
sa femme; elle étoit située du côté de la rue de la Lingerie: on y voyoit
le chiffre de cet écrivain, _N. F._, et plusieurs figures symboliques,
entre autres _un homme tout noir_ peint sur la muraille. Lorsqu'en 1786 on
détruisit cette enceinte, il y avoit long-temps que toutes ces figures
avoient disparu, mais on y déchiffroit encore ce reste d'inscription.
Hélas mourir convient,
Sans remède homme et femme,
........ Nous en souvienne.
Hélas mourir convient,
Le corps..........
Demain peut-être dampnés,
A faute........
Mourir convient,
Sans remède homme et femme.
[Note 369: _Voyez_ pl. 86.]
[Note 370: La cinquième du côté de la rue de la Lingerie avoit
été bâtie par Nicolas Boulard, bourgeois de Paris, qui y avoit
fait graver son écusson. On a conservé aussi une inscription
placée sur une de ces voûtes, et conçue en ces termes: _L'an de
grâce 1397 fut fondé ce charnier, et le fit faire Pierre Potier,
pelletier et bourgeois de Paris, en l'honneur de Dieu et de la
vierge Marie, et tous les benoîts saints et saintes du paradis,
pour mettre les ossements des trépassés. Priez Dieu pour lui et
pour les trépassés._ On devoit aussi plusieurs de ces arcades au
maréchal de Boucicault, mort au commencement du quinzième
siècle.]
La première arcade du côté de la rue Saint-Denis étoit encore due aux
libéralités de Flamel; et c'est là qu'étoit placé le monument que cet
homme, si singulièrement célèbre, avoit fait élever uniquement pour sa
femme: car l'opinion qui veut qu'il ait aussi été enterré sous les
charniers des Innocents est fausse; il eut sa sépulture à
Saint-Jacques-de-la-Boucherie[371]. Ce tombeau de Pernelle a vivement
exercé l'imagination d'une foule de visionnaires entêtés des chimères de
l'alchimie, lesquels ont prétendu trouver, dans les figures qui y étoient
représentées, ainsi que dans celles du portail de Notre-Dame, un sens
mystérieux et profond qui n'a jamais existé que dans leurs cerveaux
malades[372].
[Note 371: _Voyez_ t. Ier, p. 552, 2e partie.]
[Note 372: Cette sculpture représentoit le Père éternel soutenu
par deux anges jouant des instruments; trois autres anges
environnoient sa tête, et portoient des rouleaux sur lesquels
étoient gravés des passages de l'Écriture et des sentences
dévotes. À droite et à gauche on voyoit Flamel et Pernelle
présentés à Dieu par saint Pierre et saint Paul; au-dessus, dans
de petits cartels, étoient sculptés des animaux symboliques,
etc. Il n'y a rien dans tout cela d'extraordinaire, ni qui sorte
du goût de dévotion en usage dans ce temps-là.
Au-dessus du cintre qui contenoit ce bas-relief, on lisoit en
gros caractères gothiques:
_Nicolas Flamel et Pernelle sa femme._
À l'entour étoient plusieurs tables en pierre, qui contenoient
les vers suivants:
Les pauvres âmes trépassées,
Qui de leurs oirs sont oubliées,
Requièrent des passants par cy,
Qu'ils prient à Dieu que mercy
Veuille avoir d'elles, et leur fasse
Pardon, et à vous doint sa grace.
L'église et les lieux de céans
Sont à Paris bien moult séans,
Car toute pauvre créature
Y est reçue à sépulture,
Et qui bien y fera, soit mis
En paradis et ses amis.
Qui céans vient dévotement
Tous les lundis ou autrement,
Et de son pouvoir y fait dons,
A indulgence et pardons,
Écrits céans en plusieurs tables,
Moult nécessaires et profitables.
Nul ne sait que tels pardons vaillent
Qui durent quand d'autres bons faillent.
De mon paradis,
Pour mes bons amis,
Descendu jadis,
Pour être en croix mis[372-A].]
[Note 372-A: Pour exécuter un projet de construction, les
marguilliers de la paroisse des Saints-Innocents voulurent faire
abattre ce monument; mais ceux de Saint-Jacques-de-la-Boucherie
s'y opposèrent, en qualité d'exécuteurs testamentaires de
Nicolas Flamel, et leur opposition força les autres de renoncer
à leur projet.]
AUTRES MONUMENTS ET CURIOSITÉS DU CIMETIÈRE DES SAINTS-INNOCENTS.
_La Tour de Notre-Dame-des-Bois._ Ce monument, qui a subsisté
jusqu'à la suppression du cimetière, est au nombre de ceux dont
l'origine et l'usage sont entièrement inconnus. Il étoit d'une
forme octogone, d'une construction demi-gothique, haut d'environ
quarante pieds, et placé en avant et à droite du portail de
l'église. Sauval et Piganiol, qui lui ont supposé une antiquité
antérieure même au christianisme, antiquité que démentoit le seul
aspect de sa construction, ont débité à ce sujet une foule de
conjectures dépourvues de preuves et de critiques. Nous croyons
que, dans l'ignorance complète où nous sommes à ce sujet, le
silence est préférable à de vaines et inutiles suppositions. Une
niche contenant l'image de la Vierge, et pratiquée dans sa partie
orientale, lui avoit fait donner le nom qu'il a porté jusqu'à sa
destruction[373].
[Note 373: _Voyez_ pl. 85.]
_La Croix Gastine._ Cette croix avoit d'abord été élevée sur
l'emplacement d'une maison appartenante à Philippe de Gastine,
pendu en 1571, par arrêt du parlement, pour avoir tenu chez lui
des assemblées de calvinistes. Nous avons déjà dit que, par suite
de l'édit de pacification accordé à ces sectaires, cette croix
avoit été transportée dans le cimetière des Innocents: elle étoit
placée vis-à-vis la première arcade des charniers du côté de la
rue Saint-Denis, et près de la face latérale de l'église. Ce
monument, d'une forme pyramidale et d'une architecture élégante,
étoit surtout remarquable par un bas-relief de la main de Jean
Goujon, représentant le triomphe du Saint-Sacrement[374].
[Note 374: _Voyez_ pl 85. Nous croyons que ce monument est
actuellement dans une maison de campagne aux environs de Paris.]
_Le Prêchoir._ C'étoit un petit bâtiment carré, orné de quatre
pilastres qui supportoient un toit pyramidal extrêmement élevé.
Il étoit situé vis-à-vis le portail de l'église, et à peu de
distance de la partie des Charniers qui s'étendoit le long de la
rue aux Fers. Nous ignorons quelle étoit la destination de cette
construction singulière; mais son nom semble indiquer qu'elle
servoit à faire des sermons ou des conférences à certains jours
de l'année[375].
[Note 375: _Voyez_ pl. 85.]
_Le Calvaire._ Ce monument gothique, et de plein relief, étoit
placé du même côté sous une arcade des charniers, et entouré
d'une grille dans toute sa hauteur. Il représentoit, suivant
toutes les apparences, le Christ apparoissant aux saintes Femmes.
Il a été entièrement détruit.
_La chapelle de Villeroy._ Ce petit monument, d'un style gothique
assez élégant, étoit adossé aux Charniers qui régnoient le long
de la rue de la Lingerie. On ignore à quelle époque il a été
construit, et quel nom il portoit avant que la famille de
Villeroy en eût fait l'acquisition pour en faire un lieu de
sépulture qui lui appartenoit exclusivement[376].
[Note 376: _Voyez_ pl. 88.]
_La chapelle Pomereux._ Elle étoit située du même côté, en se
rapprochant de la rue de la Féronnerie. C'étoit un simple massif
carré, en pierres de taille, surmonté d'une calotte et d'une
croix. Elle servoit également de sépulture à la famille dont elle
portoit le nom.
_Le Squelette de Germain Pilon._ Cette petite figure en ivoire
étoit précieusement conservée dans une armoire pratiquée dans
une des faces de la tour de Notre-Dame-des-Bois, et qui ne
s'ouvroit pour le public qu'une fois par an, le jour de la
Toussaint. Cet ouvrage, digne, par son exécution, du sculpteur
célèbre qu'on en croit l'auteur, avoit été déposé, depuis la
révolution, au Musée des monuments françois.
Le cimetière des Innocents contenoit encore un grand nombre
d'autres monuments sépulcraux, croix, tombes, inscriptions, etc.,
dont nous ne tarderons pas à parler.
SÉPULTURES.
Parmi la multitude innombrable de personnes qui avoient été
inhumées dans ce cimetière, on n'en cite qu'un très-petit nombre
qui méritent d'être remarquées; savoir:
Jean Le Boulanger, premier président du parlement, mort en 1482.
Cosme Guymier, président aux enquêtes, écrivain du quinzième
siècle.
Jean l'Huillier, conseiller au parlement, mort en 1535.
André Sanguin, conseiller, mort en 1539.
Nicolas Lefebvre, qui fut précepteur de Henri de Bourbon, prince
de Condé, puis de Louis XIII, mort en 1612.
Le célèbre historien François-Eudes de Mézerai, mort en 1683.
Suivant Gilles Corozet, on lisoit, de son temps, dans ce
cimetière, l'épitaphe suivante, gravée sur une plaque de cuivre:
_Cy gist Iollande Bailly, qui trépassa l'an 1514, la
quatre-vingt-huitième année de son âge, la quarante-deuxième de
son veuvage, laquelle a vu ou pu voir, devant son trépas, deux
cent quatre-vingt-treize enfants issus d'elle[377]._
[Note 377: On rapporte qu'en 1365, sous Charles V, Raymond du
Temple, architecte de ce prince, faisant, par son ordre, des
réparations dans le Louvre, et manquant de pierres pour ce
travail, fut obligé d'en prendre dans le cimetière des
Innocents. Il acheta, le 27 septembre de cette même année 1365,
dix tombes, qu'il paya 14 sols parisis la pièce, à _Thibaud de
La Nasse_, marguillier de la paroisse des Saints Innocents.