gouvernement qu'ils ne l'avoient été depuis bien des siècles, ils durent
surtout cet état nouveau de calme et de bonheur à une entreprise d'une
politique et d'une vigueur qui annoncent dans ce prince un esprit aussi
éclairé que courageux. Nous avons montré à quel point, au commencement de
la troisième race, le gouvernement féodal avoit dégénéré de sa première
institution, et l'anarchie désastreuse qui avoit été l'inévitable
conséquence d'une si profonde corruption. Au milieu de ces longs
désordres, les peuples étoient devenus libres; ils avoient été armés; et
les malheureux règnes que nous venons de parcourir nous prouvent que cette
révolution qui avoit créé un troisième ordre dans l'État y avoit introduit
en même temps un ferment nouveau de révolte et de destruction, plus
redoutable peut-être que tous les maux qui jusqu'alors l'avoient désolé.
Dans cette lutte continuelle des vassaux contre le souverain, on avoit vu
cette puissance nouvelle flotter au milieu des partis, au gré de ses
passions aveugles et féroces, se fortifier des divisions funestes qui
agitoient l'État, et prendre un tel ascendant qu'il eût fallu une toute
autre puissance que celle des rois d'alors pour la détruire; et qu'essayer
de la diriger étoit tout ce qu'il étoit possible de faire: c'est ce que
fit Charles VII. Les armées n'étoient plus comme autrefois uniquement
composées de gentilshommes: à l'exception de quelques corps d'élite, ce
n'étoit plus, sous la conduite de quelques seigneurs indociles, qu'un
ramas de vagabonds indisciplinés, plus redoutables peut-être pendant la
paix que pendant la guerre, qui, portant partout le pillage et la
désolation, achevoient de détruire ce que l'ennemi avoit oublié de piller
et de ravager. De tous les maux dont la France étoit accablée, c'étoit le
plus intolérable; c'étoit l'obstacle le plus grand à l'entière expulsion
de l'ennemi qui l'avoit envahie: car, après l'avoir vaincu, il devenoit
impossible avec de pareilles troupes de profiter de la victoire. Charles
sut donc se servir avec la plus grande habileté de cette puissance
nouvelle que les malheurs publics lui avoient donnée: sous prétexte
d'avoir toujours sur pied des troupes suffisantes pour résister aux
invasions des Anglois, ce prince, en licenciant ses autres troupes,
conserva un corps de neuf mille hommes d'infanterie et de seize mille
cavaliers; des fonds furent assignés pour l'entretien de cette petite
armée, qui fut soumise à une discipline militaire constante et régulière,
commandée par des officiers dévoués au monarque, et distribuée dans les
places de son royaume qu'il jugea les plus favorables à la surveillance
générale qu'il vouloit établir. La plus illustre noblesse ne tarda pas à
briguer l'honneur d'entrer dans ce corps, et s'accoutuma dès lors
non-seulement à n'attendre que du souverain les honneurs et les
récompenses, mais encore à dépendre absolument de son autorité. Il résulta
de cette heureuse innovation que la milice féodale, composée de vassaux
rassemblés à la hâte sous les bannières de leurs seigneurs, tomba peu à
peu dans le mépris, parce qu'elle ne pouvoit soutenir la comparaison avec
cette troupe vraiment militaire; elle cessa par là même d'être redoutable
au prince, et dès ce moment l'action du pouvoir monarchique devint plus
imposante et plus régulière.
C'étoit avoir fait un grand pas; et la véritable monarchie eût été dès
lors établie en France, si, par une inconséquence que maintenant on peut à
peine expliquer, et qui fut, ainsi que nous l'avons déjà dit, commune à
tous les rois de la troisième race, et comme le fond de leur politique,
Charles VII n'eût point, à l'imitation de ses prédécesseurs, attaqué et
affoibli autant qu'il étoit en lui de le faire la puissance spirituelle
dont tous ces rois auroient dû faire leur principal refuge, et dans
laquelle ils eussent indubitablement trouvé leur plus solide appui. C'est
sous ce règne que l'on vit pour la première fois dans l'Occident un
concile élever sa puissance au-dessus de celle du pape qui l'avoit
convoqué, poser des bornes à sa juridiction, pousser même l'audace jusqu'à
élire un autre pontife, lorsqu'il n'avoit d'existence que par la volonté
de ce même pape qu'il prétendoit déposer; et par une contradiction non
moins inexplicable que tout le reste, on vit le roi de France, en même
temps qu'il recevoit les décrets du concile de Bâle dans tout ce qui
attaquoit la juridiction papale, repousser les décrets de ce même concile
en demeurant dans l'obédience d'Eugène, et en rejetant le pape
schismatique que ce concile avoit créé. Telle fut l'origine de la fameuse
_pragmatique-sanction_, l'une des plus grandes plaies qui aient été faites
à l'Église et aux sociétés chrétiennes, plaie que les siècles suivants
n'ont fait qu'accroître et envenimer. Nous réservons pour le commencement
du règne de Louis XI le tableau de tant d'outrages faits au chef de la
chrétienté dès le règne de Philippe-le-Bel et peut-être même auparavant;
et nous essaierons ensuite, et dans tout le cours de cette histoire, de
faire comprendre, même aux plus aveugles et aux plus prévenus, quels en
furent pour le pouvoir temporel les funestes résultats.
Il n'y eut sous ce règne d'autre fondation que celle de l'hôpital des
veuves, dans le quartier Saint-Eustache[338].
[Note 338: _Voyez_ p. 328.]
LES HALLES.
Le premier marché qu'il y ait eu à Paris étoit situé dans la Cité, entre
le monastère de Saint-Éloi et la rue ou chemin qui conduisoit d'un pont à
l'autre, et qui subsiste encore sous le nom de la rue du Marché-Palu.
L'accroissement de la ville du côté du nord obligea d'en établir un autre
à la place de Grève, et ce nouveau marché subsista jusqu'au règne de
Louis VI, dit le Gros[339]. D'après les conjectures les plus probables, ce
fut ce prince qui le fit transporter sur l'emplacement qu'il occupe encore
aujourd'hui, lequel n'étoit originairement qu'une grande pièce de terre
nommée _Campelli_, _Champeaux_ ou _Petits-Champs_, et située entre
l'ancienne ville de Paris et quelques-uns des bourgs qui y furent
renfermés sous Philippe-Auguste.
[Note 339: L'existence de ce marché à la place de Grève est
prouvée par une charte de Louis VII de l'an 1141; et ce fut sans
doute parce que Louis-le-Gros en avoit établi un aux Champeaux,
que Louis VII consentit, moyennant soixante-dix livres, que la
place de Grève restât à perpétuité libre et sans édifice.]
Ce territoire étoit dans la censive de plusieurs seigneurs: le roi,
l'évêque de Paris, le chapitre de Sainte-Opportune, le prieuré de
Saint-Martin-des-Champs, celui de Saint-Denis-de-la-Chartre, l'évêque de
Thérouanne, en avoient chacun une partie[340]. Ces droits divers, défendus
avec toute la licence qu'autorisoit alors le régime féodal, donnèrent de
l'embarras à nos rois, qui ne parvinrent à lever de tels obstacles qu'en
faisant des transactions, et en accordant des indemnités, dont il est
resté des traces jusque dans le dix-septième siècle. Dans une charte de
l'an 1137, Louis VII reconnoît devoir cinq sous de cens au chapitre de
Saint-Denis-de-la-Chartre, pour le rachat de ses droits sur un fonds de
terre dans Champeaux. Il est probable que tous les autres propriétaires
reçurent de semblables dédommagements; mais ce fut surtout l'évêque de
Paris qu'il fut difficile de satisfaire. Possesseur de la plus grande
partie de ce vaste emplacement, il fallut que le roi consentît à partager
avec lui et la souveraineté et les droits qui se percevoient dans le
marché. C'est alors que fut faite cette fameuse transaction dont nous
avons déjà parlé[341], par laquelle il fut convenu que l'évêque jouiroit
de la troisième partie de tous ces droits[342].
[Note 340: Le chapitre de Notre-Dame y possédoit aussi quelque
chose. On voit dans ses registres que Louis-le-Gros lui donna
_locum in suburbio Paris., qui dicitur Campellus, et ejusdem
loci fossatum_. Ces lettres sont datées de l'an 29 de son règne,
et 4 de Louis son fils.]
[Note 341: _Voyez_ t. Ier, p. 349, 1re partie.]
[Note 342: Telle est l'origine de la _tierce-semaine_ de
l'évêque dont il est parlé dans une foule d'actes, et des
juridictions opposées du For-le-Roi, et du For-l'Évêque. Ce
droit de l'évêque subsistoit encore dans le dix-septième siècle;
mais comme il survenoit fréquemment des contestations entre les
préposés des deux parties pour la perception, le roi jugea à
propos, en 1664, de le racheter; et par différents arrêts on
liquida à 25,882 liv. ce qui pouvoit revenir à ce prélat, tant
pour son droit de tierce-semaine que pour l'indemnité de ses
justices supprimées et réunies au Châtelet en 1674.]
Quoique tout porte à croire que le règne de Louis-le-Gros fut l'époque de
la translation du marché de la Grève aux Champeaux, cependant les
historiens ni aucuns titres ne nous donnent de renseignements certains sur
l'époque précise de ce nouvel établissement; on ne connoît pas non plus
d'une manière positive quelle étoit l'étendue de ce terrain, dont Sauval
établit les bornes du côté de la ville à l'endroit de la rue Saint-Denis
où étoit le couvent des religieuses de Saint-Magloire[343]. Les juifs
établis dans Champeaux, comme il est prouvé par une bulle de Calixte II de
l'an 1119[344], occupoient alors, suivant toutes les apparences, l'espace
qui est entre les rues de la Lingerie, de la Tonnellerie et de la
Cordonnerie. Un diplôme de Louis VII de 1137[345], appelé _la grande
charte de Saint-Martin_, nous apprend qu'il y avoit aussi en cet endroit
des merciers et des changeurs.
[Note 343: Cet écrivain tombe ici dans une erreur assez grave,
car il ajoute que, dans les dixième et douzième siècles, le
prieuré de Saint-Martin-des-Champs devoit en faire partie; c'est
la conséquence qu'il tire de la dénomination de _S. Martinus de
Campellis_, qui se trouve, dit-il, dans les bulles de Benoit VI
et d'Alexandre III, et dans les lettres de Louis VII. Une simple
réflexion pouvoit lui suffire pour éviter ces anachronismes et
ces méprises; il auroit vu 1º qu'il ne pouvoit être question du
prieuré de Saint-Martin-des-Champs, qui n'existoit plus au
dixième siècle, et qui n'a été rebâti que vers 1060, par
conséquent plus de quatre-vingts ans après le pontificat de
Benoit VI, mort en 974; 2º ce n'est pas Benoit VI, mais son
successeur immédiat Benoit VII, qui a donné une bulle dans
laquelle il est fait mention de Saint-Martin _in Campellis_: or,
cette bulle sans date, qu'on peut fixer, avec les auteurs du
_Gallia Christiana_, vers 980, confirme à Élysiard, évêque de
Paris, la possession de cette église comme une dépendance ou
appartenance de son évêché. Ce pape est mort en 984, et Élysiard
en 988, par conséquent plus de douze ans avant que
Saint-Martin-des-Champs fût rebâti. La bulle d'Innocent II, dont
Alexandre III a adopté tous les termes, indique seulement
_Ecclesiam in Campellis_; mais ce n'est qu'une confirmation en
faveur de l'église de Paris de toutes les dépendances qui lui
appartenoient alors; or Sauval n'ignoroit pas que jamais
l'évêque de Paris n'a eu de droit sur l'abbaye du prieuré de
Saint-Martin-des-Champs, et que dans les actes qu'il cite il
n'en est pas question, mais de la petite abbaye ou église de
_Saint-Martin-de-Champeaux_ en Brie, qui véritablement dépendoit
de l'église de Paris.
À l'égard des lettres de Louis VII de l'an 1137, que cite
Sauval, il ne les avoit pas sans doute lues, car dans deux
endroits cette église est nommée _S. Martinus de Campanis_,
ainsi que dans les diplômes de Henri Ier et de Philippe Ier, et
dans les bulles des papes. Depuis 1060, on lit toujours _S.
Martinus ad Campos_ ou _de Campis_. (JAILLOT.)]
[Note 344: _Hist. S. Mart._, p. 157.]
[Note 345: _Ibid._, p. 28.]
À peine Philippe-Auguste fut-il monté sur le trône, qu'il s'occupa du soin
d'embellir et d'agrandir la ville de Paris. Le marché de Champeaux lui
ayant paru mériter une attention particulière, il le fit environner de
murs, et y transféra la foire de Saint-Ladre ou Saint-Lazare, qu'il acheta
à cet effet des religieux de ce prieuré, et des lépreux, qui, demeurant
hors la ville, avoient apparemment quelques droits sur cette foire. Cette
acquisition fut faite en 1181; et si quelques auteurs ne placent
l'établissement des Halles que deux ans plus tard, c'est que la
construction n'en fut entièrement achevée qu'en 1183. Elle se composoit de
magasins ou appentis bien clos pour conserver les marchandises et les
préserver des injures de l'air, et d'étaux pour les exposer en vente.
Lorsque ce marché eut été achevé, on eut soin d'y adapter des portes qui
étoient exactement fermées la nuit, pour la sûreté des marchands et celle
de leurs denrées. L'expulsion des juifs et la confiscation de leurs biens
facilitèrent l'exécution de cet utile établissement.
Les Halles s'augmentèrent sous saint Louis. Ce prince y fit construire
deux bâtiments pour les marchands de draps, et un troisième pour les
merciers et corroyeurs. Ces derniers lui payèrent d'abord 75 livres de
loyer, vu qu'il en étoit propriétaire; mais en 1263 ils obtinrent de ce
prince l'entière propriété de leur marché, à charge de 13 deniers parisis
de cens et d'investiture. Saint Louis permit aussi aux lingères et aux
vendeurs de menues friperies d'étaler le long d'un des murs du cimetière
des Saints-Innocents.
Philippe-le-Hardi y ajouta une halle pour les cordonniers et les
peaussiers. Enfin, dans les siècles suivants, les Halles se multiplièrent
tellement, qu'il n'y avoit guère de sorte de marchands qui n'eût la
sienne. C'est de là que viennent les noms de la plupart des rues
environnantes, telles que celles de la Toilerie, la Lingerie, la
Cordonnerie, la Friperie, la Poterie, etc.; on y vendoit aussi, à certains
jours, des oeufs, du beurre, des graisses, du poisson, des grains et du
vin; enfin plusieurs marchands forains y avoient des halles particulières
qui portoient le nom de leurs villes, telles que la halle de Douai,
d'Amiens, celles de Pontoise, de Beauvais, etc.[346].
[Note 346: La boucherie de Beauvais, qui existoit encore pendant
les premières années de la révolution, devoit son nom à cette
halle qu'on prit en partie, en 1416, pour y établir vingt-huit
étaux de bouchers. Les habitants de Beauvais y renoncèrent
entièrement en 1474; et l'on perça en 1553 le passage par lequel
on alloit de la rue de la Féronnerie à cette boucherie. (Mémor.
O, fol. 153.)]
Les halles subsistèrent en cet état jusqu'à François Ier; alors on nomma
des commissaires pour retirer au profit du roi les loges et étaux du
domaine qui avoient été aliénés. On racheta les halles, on les détruisit
pour en former de nouvelles, telles à peu près qu'on les voyoit avant la
révolution; ce qui ne fut entièrement exécuté que sous Henri II.
Les Champeaux ou les halles étoient un des anciens lieux patibulaires de
Paris. Dès l'an 1209 plusieurs criminels y avoient été suppliciés; et
Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, y fut décapité sur un échafaud qui
étoit dressé à demeure sur cette place[347]. Le pilori, situé près de
l'endroit où se tient encore aujourd'hui, à certains jours, le marché au
beurre et au fromage[348], n'a été démoli qu'en 1786. C'étoit une tour
octogone[349], percée à l'étage supérieur de grandes fenêtres sur toutes
les faces; au milieu de cet espace vide on avoit pratiqué une machine de
bois tournante, également percée de trous, dans lesquels on faisoit passer
la tête et les bras de certains criminels, tels que les banqueroutiers
frauduleux, les concussionnaires et autres, dont les délits n'étoient pas
assez graves pour que la loi les condamnât à la perte de la vie. On les y
exposoit pendant trois jours de marché consécutifs, deux heures chaque
jour; et de demi-heure en demi-heure on leur faisoit faire le tour du
pilori pour qu'ils fussent vus de tous les côtés et exposés aux insultes
de la populace.
[Note 347: On lit dans Sauval des détails de cette exécution,
qui sont curieux et propres à faire connoître les usages de ces
temps.
«On sait que Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, eut la tête
tranchée en 1477, sous le règne de Louis XI. Cet infortuné
seigneur fut conduit de la Bastille aux halles, monté sur un
cheval caparaçonné de noir. Étant arrivé, il fut mené aux
chambres de la halle aux poissons lesquelles on avoit exprès
tendues en noir; on les avoit aussi arrosées de vinaigre, et
parfumées avec deux sommes de cheval de bourrée de genièvre,
qu'on y avoit fait brûler pour ôter le goût de la marée que
lesdites chambres et greniers sentoient. Ce fut là que le duc de
Nemours se confessa; et pendant cet acte de religion, on servit
une collation composée de _douze pintes de vin, du pain blanc et
des poires_, pour messieurs du parlement et officiers du roi
étant lesdits greniers. Pour cette collation on donna douze sous
parisis à celui qui l'avoit fournie. Le duc de Nemours, s'étant
confessé, fut conduit à l'échafaud par une galerie de charpente
qu'on avoit pratiquée depuis lesdites chambres et greniers
jusqu'à l'échafaud du pilori, où il fut exécuté.»]
[Note 348: Les plus fameux étymologistes du dix-septième siècle,
tels que _Borel_, _Spelman_, _Ducange_, _Ménage_, ont cherché
l'étymologie du mot _pilori_, et aucun d'eux n'a pu en trouver
une satisfaisante. Sauval dit que ce nom a été donné à ce gibet
par altération, parce qu'il y avoit en cet endroit un puits
qu'un contrat de l'année 1295 appelle _Puteus dictus Lori_, et
que le puits _Lori_, ou de _Lori_, a fait donner le nom au gibet
qui a été bâti aux environs, trois cents ans après. Cette
étymologie est assez ingénieuse et paroît d'abord assez
vraisemblable; mais Jaillot la combat par des raisons si
solides, qu'il est impossible de l'admettre. Il établit, 1º que
_pilori_ est un mot générique qui signifie un poteau ou pilier
du seigneur, au haut duquel sont ses armes, et qui porte au
milieu des chaînes ou carcans, marques de sa haute justice; que
ces poteaux étoient connus à Paris et dans les provinces sous le
nom de _pilori_, quoiqu'il n'y eût ni puits ni voisins qui
s'appelassent _Lori_; 2º que Sauval, qui dit que ce pilori n'a
été élevé qu'en 1542, en fait mention en plusieurs autres
endroits avant l'époque qu'il lui donne ici, et qu'il ne pouvoit
ignorer qu'il en existoit de semblables dans le quatorzième
siècle aux carrefours des rues de Bussy, du Four et des
Boucheries; 3º enfin un tableau conservé à
Saint-Germain-des-Prés, que _dom Bouillart_ a fait graver, et a
inséré dans l'histoire de cette abbaye, représente le pilori
qu'elle avoit en 1368, à peu près semblable à celui des halles.]
[Note 349: _Voyez_ pl. 88.]
Dans cette même place, auprès de la tour dont nous venons de parler,
s'élevoit une croix, ainsi qu'il y en avoit aux autres gibets de Paris.
C'étoit au pied de cette croix que les cessionnaires devoient venir
déclarer l'abandon qu'ils faisoient de leurs biens, et qu'ils recevoient
le bonnet vert de la main du bourreau. Sans cette cérémonie infamante, les
effets de la cession n'avoient pas lieu.
La disposition des Halles a reçu de grandes améliorations lors de la
suppression du cimetière des Innocents et de la démolition de l'église et
des charniers qui environnoient cette enceinte, démolition qui étoit à
peine entièrement effectuée au moment de la révolution. Voici la situation
des différentes halles ou marchés dans les dernières années de la
monarchie.
_Halle à la Marée._
Cette halle étoit située auprès de la rue de la Cossonnerie. À l'époque où
saint Louis destina ce lieu à la vente du poisson de mer, il dépendoit
d'un fief appartenant à une famille de Paris, du nom d'_Hellebick_, qu'il
fallut indemniser, et à laquelle on accorda pour cet effet de certains
droits à prendre sur la vente du poisson. Après l'extinction de la famille
_Hellebick_, ce droit se trouva partagé: une partie fut acquise par les
élus et procureurs de la marchandise de poisson de mer; l'autre fut cédée,
en 1530, à l'Hôtel-Dieu de Paris[350]. Le manoir de ce fief et les droits
qu'il donnoit sur la vente du poisson ont subsisté jusqu'à la suppression
des droits féodaux.
[Note 350: On lit dans un état des biens de cette maison,
imprimé en 1651, que le revenu casuel de la moitié de ce fief
consistoit alors dans le droit de deux deniers sur chaque
charrette de marée venant aux halles, et qu'il produisoit deux
cents livres, année commune.
Le marché de la marée s'étend maintenant le long de la rue du
Marché-aux-Poirées (ci-devant de la Fromagerie), jusqu'à la
seconde entrée de la halle à la viande.]
_Halle au Poisson d'eau douce._
Elle se tenoit, avant la révolution, dans une maison située rue _de la
Cossonnerie_. C'étoit là que se faisoit, à trois heures du matin, la
distribution du poisson aux petits marchés de Paris[351].
[Note 351: La destination de cette maison a été changée; elle
est habitée par des particuliers, et le marché au poisson d'eau
douce se tient maintenant au bout de la rue de la Cossonnerie,
vis-à-vis les piliers des potiers d'étain.]
_Halle à la Viande._
Elle se tenoit dans la boucherie de Beauvais, située vis-à-vis de la rue
au Lard, entre la rue Saint-Honoré et celle de la Poterie[352].
[Note 352: Elle a été transportée depuis sur la place qui
servoit autrefois de halle au blé, et qui porte maintenant le
nom de _halle à la viande_. On vend aussi de la volaille sur
cette même place, mais seulement dans la partie située au nord.]
_Halle aux Fruits._
C'étoit dans l'ancienne halle au blé, où se tient aujourd'hui le marché
de la viande, que se vendoit tout le fruit qui arrivoit à Paris. Cette
vente se faisoit pendant la nuit et au lever du jour[353].
[Note 353: Le marché aux fruits se tient maintenant le matin sur
la place des Innocents, le long de la rue aux Fers. D'un côté de
la fontaine se vendent les fruits rouges, et de l'autre les
fruits à pepin.]
_Halle aux Poirées._
Elle occupoit un emplacement situé entre la rue de la Fromagerie
(maintenant rue _du Marché aux Poirées_), celle de la Lingerie et la rue
aux Fers[354].
[Note 354: Ce marché n'a point changé de place.]
_Halle aux Herbes et aux Choux._
Il se tenoit le long de la rue de la Ferronnerie, et obstruoit le passage
avant que les charniers eussent été abattus[355].
[Note 355: Il se tient maintenant, partie dans cette rue et
partie sur la place des Innocents.]
_Halle au Fromage._
Elle se tenoit le mardi matin, sur l'ancienne place de la halle au blé.
C'étoit là que l'on vendoit aussi le beurre et les oeufs[356].
[Note 356: Ces denrées se vendent encore, le mardi, dans le même
emplacement, et les autres jours, sous les piliers des potiers
d'étain. (_Voyez_ pour les mutations nouvelles qui ont pu être
faites à ces divers marchés, l'article _Monuments nouveaux_).]
_Halle aux Cuirs._
Cette halle étoit originairement située entre la rue au Lard et celle de
la Lingerie. On la transféra, en 1785, rue Mauconseil, dans un autre
emplacement dont nous aurons bientôt occasion de parler.
_Halle aux Draps et aux Toiles._
Cette halle, isolée entre les rues de la Poterie et de la Petite-Friperie,
aboutit par ses deux extrémités opposées aux rues de la Lingerie et de la
Tonnellerie. Elle a été restaurée en 1787, sur les dessins et sous la
conduite de MM. Legrand et Molinos, qui employèrent, pour la couvrir, les
procédés déjà si heureusement appliqués à la coupole de la halle au blé.
Ce monument, composé d'une voûte en berceau, formant un demi-cercle
parfait de cinquante pieds de diamètre sur quatre cents pieds de longueur,
est éclairé par un grand nombre de croisées carrées, que séparent des arcs
doubleaux ornés de sculpture, et présente, dans sa masse et dans ses
détails, une élégante simplicité[357].
[Note 357: Elle fait le fond de la place des Innocents du côté
des piliers des Halles. (_Voyez_ la vue de cette place, pl.
87.)]
L'ÉGLISE DES SAINTS-INNOCENTS.
L'église des Saints-Innocents étoit située vis-à-vis la rue Saint-Denis,
sur une partie de l'emplacement des halles. Cette église doit être mise au
nombre des plus anciennes de Paris; et, quoiqu'on ignore la date précise
de sa fondation, des titres authentiques prouvent qu'elle existoit déjà
dans le douzième siècle. En effet, sans citer l'autorité des auteurs du
_Gallia christiana_, qui disent qu'en 1150 les doyen et chapitre de
Saint-Germain-l'Auxerrois consentirent au décret de l'évêque de Paris, qui
décidoit que la présentation à la cure des Saints-Innocents appartiendroit
au chapitre de Sainte-Opportune, on trouve dans un Cartulaire de
Saint-Magloire[358] l'acte d'une permutation faite en 1156 contre le
chapitre de Saint-Merri et l'abbaye Saint-Magloire, à laquelle ce
chapitre donne une certaine portion de terrain en échange d'une autre qui
est _au chevet de l'église des Saints-Innocents: Pro parte cujusdam terre
que est ad capucium ecclesie Sanctorum Innocentium_.
[Note 358: _Fol. 37, ex Bibl. Reg._, nº 5414.]