Mais une mort plus remarquable fut celle du duc de Bedfort. Il succomba,

comme Isabelle, au chagrin que lui causoit une paix qui achevoit

d'arracher la France de ses mains. Sa perte porta le dernier coup au parti

anglois, qu'il soutenoit seul depuis long-temps par la vigueur et

l'activité de son esprit, après l'avoir ébranlé par son orgueil et sa

fausse politique. La nouvelle de sa mort[325] vint encore augmenter les

alarmes des troupes qu'il avoit laissées à la garde de la capitale. Les

chefs qui les commandoient imaginèrent, dans cette extrémité, de tenter

une expédition sur Saint-Denis, qu'ils enlevèrent, et dont ils rasèrent

les fortifications. Ils espéroient, par cette opération, ôter du moins une

ressource à l'ennemi, qui les pressoit chaque jour davantage; mais les

royalistes, maîtres de toutes les places qui environnoient Paris,

chassèrent les soldats qui s'étoient logés dans la place démantelée,

occupèrent le pont de Charenton, et bloquèrent ainsi cette grande ville de

tous les côtés. Bientôt les horreurs de la famine vinrent accroître les

maux qu'y causoit la tyrannie.

[Note 325: Il mourut à Rouen.]

(1436.) À mesure que la situation de l'étranger devenoit plus périlleuse,

cette tyrannie devenoit plus cruelle. La ville étoit remplie de délateurs;

la terreur avoit frappé tous les esprits; les fers, les tortures, les

supplices punissoient à l'instant non-seulement les murmures, mais le

moindre signe d'impatience et de mécontentement; et ce qui peint mieux que

tout ce qu'on pourroit dire le désordre affreux de ces temps déplorables,

c'est que trois évêques[326] étoient les principaux auteurs de tant de

maux. Par l'ordre de cet odieux triumvirat, plusieurs citoyens, soupçonnés

seulement d'être attachés au parti du roi, furent précipités secrètement

dans la Seine; et l'activité de leurs recherches sembloit rendre toute

conspiration impossible.

[Note 326: Les évêques de Thérouanne, de Beauvais et de Paris.]

Il se trouva cependant des hommes d'un courage assez héroïque pour ne pas

s'effrayer du danger presque inévitable qui les menaçoit, et pour tenter

de nouveau la noble entreprise de remettre Paris sous l'autorité

légitime. À leur tête étoit ce Michel Lallier[327] que nous avons déjà vu

échouer une fois dans ce grand projet, et qui avoit trouvé, on ne sait

comment, le moyen de rentrer dans la ville. Uniquement occupés de

l'intérêt commun, ces magnanimes citoyens firent avertir le roi de leur

dessein, ne lui demandant, pour prix d'un service aussi signalé, qu'un

pardon général pour leurs compatriotes. Assurés de sa parole royale et des

promesses du duc de Bourgogne, ils ne pensèrent plus alors qu'aux moyens

d'accomplir leur projet; et tandis qu'ils formoient, dans les murs de

Paris, un parti composé de tous les habitants dont la fidélité leur étoit

connue, le connétable, d'accord avec eux, rassembloit les garnisons des

places voisines, et se tenoit prêt à tout événement.

[Note 327: Les autres se nommoient Jean de La Fontaine, Michel

de Lancrais, Thomas Pigache, Nicolas de Louvier et Jacques de

Bergières.]

Les mesures furent si bien concertées, et le choix des nouveaux conjurés

fait avec tant de bonheur et de prudence, que les ennemis ne purent monter

à la source de la conspiration, quoiqu'il en transpirât des indices

suffisants pour les jeter dans les plus vives alarmes. Leur trouble se

manifesta bientôt dans l'incertitude de leurs résolutions, et dans les

mesures insensées qui les suivirent. D'un côté ils écrivoient au conseil

de régence établi à Rouen pour demander des secours; de l'autre ils

députoient au duc de Bourgogne pour obtenir qu'il ménageât une suspension

d'armes. Ils ordonnoient des processions publiques; ils faisoient défendre

aux habitants, sous peine de mort, d'approcher des remparts; enfin, comme

s'ils eussent voulu se rendre aussi ridicules qu'ils étoient odieux, ils

imaginèrent, pour dernière ressource, de faire prêter encore le serment du

traité de Troyes. Cependant la garnison angloise, composée seulement de

deux mille hommes, manquoit de munitions de guerre, et n'avoit plus de

vivres que pour trois jours.

Enfin tout étant préparé pour le succès de la conspiration, les chefs de

l'entreprise firent avertir le connétable de s'avancer. Ce prince, suivi

seulement d'un corps de troupes suffisant pour seconder la bonne volonté

des Parisiens, accompagné du maréchal de l'Île-Adam, du bâtard d'Orléans

et de plusieurs autres seigneurs et chevaliers d'un courage éprouvé,

marcha toute la nuit, et vint, à la pointe du jour, se poster derrière les

Chartreux: c'étoit le vendredi 15 avril 1436. Des soldats qu'il envoya

aussitôt à la porte Saint-Michel lui rapportèrent qu'on leur avoit crié,

du haut des murs, «Que cette porte ne pouvoit s'ouvrir, qu'ils allassent à

celle de Saint-Jacques, et qu'_on besognoit pour eux aux Halles_.»

Richemont, sans perdre de temps, se rend à la porte où il étoit attendu;

il y renouvelle à haute voix l'assurance de l'amnistie déjà promise, et à

l'instant même on lui ouvre une poterne, par laquelle les gens de pied

commencent à défiler. Les premiers entrés brisent la serrure qui retenoit

le pont-levis, et donnent passage à la cavalerie. Cependant l'Île-Adam,

impatient de se signaler, s'étoit saisi d'une échelle qu'on lui avoit

tendue du haut des murailles, et déjà parvenu sur les remparts, il y avoit

arboré la bannière royale, en s'écriant _ville gagnée_! À ces cris, à

l'aspect du connétable et de ses braves guerriers qui se précipitoient

dans la ville, le peuple s'assemble, les rues retentissent d'acclamations;

les cris de _vivent le roi et le duc de Bourgogne_ se mêlent à ceux des

vainqueurs. Les Anglois, surpris et effrayés, courent aux armes; Wilbi,

gouverneur de la ville, l'évêque de Thérouanne, Morhier, prévôt de Paris,

le boucher Sainctyon se mettent à leur tête, et leur troupe se dirige vers

les quartiers des Halles, Saint-Denis et Saint-Martin, où ils espéroient

pouvoir se retrancher. Mais le signal avoit été donné en même temps

partout; partout ils rencontrent les habitants en armes, et portant déjà

la croix blanche sur leurs habits. On les presse de toutes parts, on les

repousse de rue en rue, on les écrase du faîte des maisons; et, à mesure

qu'ils reculent, on tend les chaînes. Animé par ce premier succès, le

peuple court au rempart Saint-Denis, et pointe sur eux quelques pièces

d'artillerie, qui augmentent encore leur désordre, et les forcent à fuir

précipitamment vers la porte Saint-Antoine, où Wilby, accompagné de

l'élite de sa troupe, essayoit encore de tenir ferme. Mais tout l'effort

de la multitude s'étant alors porté de ce côté, les Anglois, accablés sous

le nombre, déjà réduits aux deux tiers des leurs, ne virent plus d'autre

moyen de salut que de se renfermer dans la Bastille, où ils eurent à peine

le temps d'arriver. Cependant le connétable recevoit, sur le pont de

Notre-Dame, Lallier, qui, suivi des autres chefs de la conjuration, venoit

lui présenter un étendard aux armes de France. Il embrassa ce généreux

citoyen, et, s'adressant aux bourgeois qui l'environnoient: «Mes bons

amis, leur dit-il, le bon roi Charles vous remercie cent mille fois, et

moi de par lui, de ce que si doucement lui avez rendu la maîtresse cité de

son royaume; et si quelqu'un a mépris par devers monsieur le roi, soit

absent ou présent, il lui est tout pardonné.» Les soldats reçurent en même

temps la défense, sous peine de mort, d'exercer la moindre violence contre

les habitants; et le jour même de cette révolution, qui n'avoit pas coûté

une seule goutte de sang françois, on vit la tranquillité rétablie dans la

ville; des marchés publics, fermés depuis plus de trente années, furent

rouverts, et l'abondance et la joie prirent la place de la famine et du

désespoir. Deux jours après, les Anglois, pressés par la disette, se

trouvèrent heureux d'obtenir une capitulation qui leur permettoit de se

retirer en Normandie. Telle étoit la haine qu'ils avoient inspirée, qu'on

fut forcé de les conduire par les dehors de la ville pour les soustraire

aux insultes de la populace.

Le parlement, auquel il étoit possible d'adresser de justes reproches,

mais qui pouvoit aussi s'excuser sur les violences dont on avoit usé à son

égard, vint faire ses soumissions. Il étoit alors réduit à vingt

membres[328], parmi lesquels on comptoit un très-petit nombre de partisans

des Anglois. Avant de lui laisser reprendre le cours de ses séances, le

connétable eût désiré avoir l'ordre du roi; mais les inconvénients qui

pouvoient résulter de l'interruption de la justice, ne lui permirent pas

de l'attendre, et les juridictions inférieures rentrèrent également dans

l'exercice de leurs fonctions; enfin le rappel des bannis, sous la

condition de prêter un nouveau serment, acheva de combler les voeux de la

ville de Paris, qui vit bientôt rentrer dans son sein toutes les familles

que les troubles en avoient exilées.

[Note 328: Le roi le recomposa, cette année même, avec les

magistrats qui l'avoient suivi à Poitiers; mais ceux qui étoient

restés à Paris furent conservés, ce qui prouve qu'on trouva,

dans le malheur du temps, des raisons suffisantes pour excuser

leur apparente infidélité. Toutefois il convient de remarquer

ici, et nous aurons occasion d'en parler par la suite avec de

plus grands développements, que c'est à cette époque de

discordes civiles et de malheurs publics que le parlement

commença à donner quelques signes d'indépendance, et à se

mettre, sinon ouvertement, du moins par une marche systématique

et savamment combinée selon les temps et les circonstances, à la

tête du parti populaire, et en opposition avec le monarque et

les autres ordres de l'État.]

L'université eut sa part de ce pardon général, et elle en avoit besoin. On

ne peut dissimuler que, pendant une époque si honteuse pour la France,

elle n'eût démenti cette fidélité dont sous les règnes précédents elle ne

s'étoit jamais départie. On peut dire plus: c'est qu'elle prodigua aux

ennemis de l'État les marques de dévouement le plus vil et le plus lâche,

lorsque le parlement, les cours supérieures, le corps de ville, soumis à

la même tyrannie, gardoient du moins le silence en lui obéissant.

Cependant, malgré ce pardon, cette compagnie perdit, dès ce moment,

beaucoup de l'autorité et de la considération[329] dont elle avoit joui

jusqu'alors.

[Note 329: Jusque là elle n'avoit connu, en matière de

discipline, que l'autorité du souverain pontife; sous ce règne

elle se vit forcée de recevoir de la puissance séculière des

règles de moeurs et de conduite.]

(1437.) La guerre continuoit avec les Anglois; mais le duc de Bourgogne,

embarrassé par les séditions sans cesse renaissantes de ses sujets, ne

pouvoit être d'une grande utilité au roi, qui, après tout, n'en avoit pas

un extrême besoin. La campagne de cette année s'ouvrit par la prise de

plusieurs places; elle fut surtout mémorable par le siége de

Montereau-faut-Yonne, dans lequel Charles, déployant cette valeur

héroïque[330] qui semble avoir été héréditaire dans la maison de France,

s'exposa plus sans doute qu'il ne convient à un roi, mais accrut encore

l'amour de ses sujets, et arracha l'admiration de ses ennemis. Ce fut au

milieu de l'éclat que répandoit sur lui cet exploit guerrier que ce prince

rentra dans sa capitale, vingt ans après en être sorti. Jamais entrée ne

fut plus touchante et plus solennelle: la joie des Parisiens alloit

jusqu'à l'ivresse; le souverain et les sujets, également attendris,

confondoient ensemble leurs larmes et leurs transports. Les façades des

maisons décorées de riches tapis, des spectacles disposés, de distance en

distance sur des échafauds, des représentations de mystères, des fontaines

d'où couloient des flots de vin et de liqueurs, offroient à chaque pas des

témoignages de l'allégresse et de l'enthousiasme des habitants. Les clefs

furent présentées au roi, dès le village de la Chapelle, par le corps de

ville; les échevins portèrent d'abord le dais, et furent ensuite relevés

par le corps des marchands. Le goût bizarre du siècle se mêloit à la

magnificence de ce grand appareil: une mascarade composée des _sept péchés

mortels_ à cheval, et des _sept vertus_, conduisoit la marche des

seigneurs, du parlement et des juridictions inférieures; trois anges

_chantant moult mélodieusement_, reçurent le roi à la porte Saint-Denis,

tandis que d'autres anges, élevés sur une terrasse, _entouroient un saint

Jean-Baptiste montrant l'Agnus Dei_. Le roi et le dauphin s'avançoient au

milieu de ce cortége, armés de toutes pièces et la tête découverte. Le

grand écuyer[331] portoit le casque, le roi d'armes une cuirasse, et un

autre écuyer l'épée royale; à la droite du roi marchoit le connétable,

tenant à la main le bâton blanc, marque de sa dignité. Huit cents archers

composoient la _bataille du roi_. Les princes du sang, une foule de

seigneurs et de chevaliers se pressoient sur ses pas, étalant sur leurs

habits et sur tout leur attirail un luxe éblouissant. Ils étoient

couverts, ou plutôt chargés, eux et leurs chevaux, de draps d'or,

d'argent, et de plaques d'orfévrerie armoriées. Charles mit pied à terre

au portail de la cathédrale, où il écouta la harangue de l'université, et

prêta _le serment de l'évêque_[332]. De l'église il se rendit au palais,

où il coucha. Le lendemain le monarque montra lui-même au peuple assemblé

les reliques conservées dans la Sainte-Chapelle, et le même jour il quitta

la Cité pour aller habiter l'hôtel situé vis-à-vis le palais des

Tournelles[333].

[Note 330: Il se précipita le premier dans le fossé, le traversa

ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, planta lui-même une échelle,

et, l'épée à la main, parvint au haut des murs à travers une

grêle de traits.]

[Note 331: Pothon de Xaintrailles.]

[Note 332: Voici quelle étoit la forme de cet ancien usage

introduit par la piété de nos monarques: «Le jour de sa première

entrée dans la capitale, le roi, accompagné des princes de son

sang, des seigneurs et de toute sa cour, se rend dans le parvis

de la cathédrale, dont les portes sont fermées; l'évêque, revêtu

de ses habits pontificaux et escorté de son clergé, les fait

ouvrir, et vient au devant du souverain avec la croix,

l'encensoir et le livre des Évangiles. Il lui adresse ces

paroles: Seigneur, avant que vous entriez dans cette église,

vous devez et êtes tenu de prêter le serment, à l'exemple de vos

prédécesseurs rois de France, à leur nouvel et joyeux avénement.

Le prince adore la croix, baise le livre des Évangiles; un

ecclésiastique présente la formule du serment conçu en ces

termes: Suivant les anciennes concessions qui nous ont été

accordées par vos prédécesseurs, nous vous demandons que vous

conserviez à chacun de nous, et aux églises qui nous sont

confiées, le privilége canonique, le bénéfice de la loi, la

justice et la protection, ainsi qu'un roi y est obligé envers

chaque évêque et l'église dont il a l'administration. Le

monarque s'oblige dans les mêmes termes au maintien des

priviléges, et confirme son serment par ces mots: _Ainsi je le

veux et le promets_.» (Extrait et traduit par Villaret des

manuscrits de M. de Brienne, vol. 268, fol. 1).]

[Note 333: Cette entrée offre à peu près les mêmes

particularités que celle de Henri VI; et ces deux récits

suffisent pour donner une idée de celles qui les ont précédées,

lesquelles ne diffèrent de celles-ci que par quelques

circonstances de peu d'importance, principalement en ce qu'on

n'y représenta point de mystères, ce genre de spectacle n'ayant

été introduit à Paris que sous Charles VI.]

Telle fut cette pompe solennelle, qu'on peut vraiment appeler une fête

nationale, puisqu'elle sembloit le gage d'un avenir aussi heureux que le

passé avoit été misérable. Cependant ces jours de bonheur et de repos

étoient encore éloignés. Malgré la misère excessive des peuples, les

besoins extrêmes de l'État forcèrent le roi à maintenir les impôts, et

même à les exiger avec une sorte de rigueur. Pour comble de maux, une

épidémie affreuse, qui se répandit sur toute la France, exerça

principalement ses ravages sur Paris, où elle enleva en peu de temps plus

de cinquante mille habitants. Le roi se hâta de quitter cette malheureuse

ville; les princes, les seigneurs, les gens de guerre la désertèrent en

foule; et elle se trouva tellement abandonnée, qu'on eut quelque crainte

de la voir retomber au pouvoir de l'ennemi. Mais plusieurs citoyens

courageux[334] se dévouèrent dans un péril si imminent, et, bravant les

dangers de la contagion, restèrent dans la ville, en prirent le

commandement, et y maintinrent un tel ordre, que les Anglois n'osèrent pas

faire la moindre tentative. La famine vint joindre ses horreurs à celles

de la peste, comme si le ciel n'eût pas encore épuisé toute sa vengeance

sur ce peuple coupable, à qui son roi avoit pardonné.

[Note 334: Ambroise de Lore, prévôt de Paris, Adam de Cambrai,

premier président, et Simon Charles, président de la chambre

des comptes.]

Les dernières années de ce règne, si fécond encore en grands événements,

n'ont plus qu'une foible liaison avec l'histoire de Paris, désormais

soumis et paisible sous l'autorité de son roi légitime. Charles VII y fit

peu de séjour: lorsque la guerre lui donnoit quelque relâche, c'étoit à

Chinon, à Tours, à Angers, qu'il faisoit habituellement sa demeure. Une

grande partie de la France restoit encore à conquérir: elle ne le fut

entièrement qu'au bout de treize années, avec des alternatives

continuelles de bons et de mauvais succès. Enfin la bataille de Fourmigni

acheva cette grande révolution; et les Anglois, chassés de la Normandie,

leur dernier refuge, se virent, en 1450, réduits à la seule ville de

Calais, qu'ils possédèrent encore pendant plus d'un siècle. On sait

d'ailleurs que Charles eut d'autres ennemis non moins dangereux à

combattre. À peine les grands et les princes se furent-ils aperçus que

l'autorité royale commençoit à se raffermir, qu'ils renouèrent leurs

intrigues et recommencèrent leurs cabales; et, chose singulière, le

dauphin[335], depuis si jaloux de son autorité et des prérogatives du

trône, lorsqu'il fut devenu roi, se trouvoit sans cesse mêlé à toutes ces

révoltes, prêtoit aux factieux l'appui de son nom et les encourageoit par

son exemple. Personne n'ignore à quel point les égarements de ce fils

ingrat et rebelle, les trahisons de ceux-là même qui avoient reçu les

marques les plus éclatantes de sa faveur, et ces conspirations sans cesse

renaissantes dont il étoit entouré, répandirent d'amertume sur les

derniers jours de Charles VII. Il fut le seul qui ne jouit pas de ce repos

que donnoient à la France ses victoires et ses travaux. Quelque temps

avant sa mort il soupçonna même la fidélité des Parisiens, et cessa de

revenir au milieu d'eux. Toutefois ses soupçons n'étoient pas fondés[336];

et si l'on excepte les disputes éternelles de l'université avec les

bourgeois et les autres autorités, il ne se passa rien dans cette ville

qui en troublât la tranquillité, ni qui mérite d'être remarqué.

[Note 335: Louis XI.]

[Note 336: Ils furent occasionnés par un voyage mystérieux que

fit à Paris Antoine, bâtard du duc de Bourgogne; le roi

s'imagina qu'il se tramoit encore quelque nouvelle ligue entre

le duc de Bourgogne et les Parisiens; et ses inquiétudes le

portèrent même à envoyer des officiers pour y faire une enquête,

dont le résultat le rassura entièrement sur la fidélité de sa

capitale.]

(1461.) Charles mourut à Mehun-sur-Yèvre, le 22 juillet de cette année. Si

l'on en croit les historiens du temps, un homme de la cour, qu'il aimoit

et qui lui avoit donné des preuves de fidélité et d'attachement dont il

lui étoit impossible de douter, étant venu l'avertir qu'on cherchoit à

l'empoisonner, et lui ayant même fait entendre que le dauphin n'étoit

point étranger à cet horrible complot, l'impression qu'il reçut de cette

révélation fut si terrible, qu'elle le jeta dans une espèce de frénésie

pendant laquelle il refusa obstinément de prendre aucune nourriture,

quelle que fût la main qui la lui présentât. Lorsqu'il fut revenu à lui,

il n'étoit plus temps; et cette longue abstinence[337] avoit attaqué en

lui le principe de la vie. Il mourut quelques jours après, dans de grands

sentiments de piété, demandant pardon à Dieu de son incontinence, qui

étoit presque l'unique vice que l'on pût reprocher à cet excellent roi.

[Note 337: Il avoit passé sept à huit jours sans manger.]

On ne sauroit comprendre le jugement étrange que porte de ce prince le

président Hénault: «Charles VII, dit-il, ne fut que le témoin des

merveilles de son règne; on eût dit que la fortune, en dépit de

l'indifférence du monarque, et pour faire quelque chose de singulier,

s'étoit plu à lui donner à la fois des ennemis puissants et de vaillants

défenseurs, sans qu'il semblât avoir part aux événements..... Sa vie étoit

employée en galanteries, en jeux, en fêtes, etc.» Il est vrai que la

première moitié de cette vie si orageuse semble oisive: retiré au-delà de

la Loire, on ne voit point le monarque détrôné paroître à la tête de ses

soldats; il se laisse maîtriser par ses favoris; il se livre à son goût

pour les voluptés; il n'est occupé que d'amusements frivoles. Mais au

milieu même de ces foiblesses et de ces désordres que nous ne pensons

point à justifier, il savoit confier la conduite de ses armées et le soin

de défendre ce qu'il n'avoit point encore perdu de son royaume, aux La

Hire, aux Xaintrailles, à tout ce que la France possédoit alors de plus

vaillants hommes, qui devinrent depuis d'habiles généraux; et c'est déjà

beaucoup pour un prince aussi jeune et d'aussi peu d'expérience que de

savoir choisir ses serviteurs. Peut-être même, comme l'observe

très-judicieusement le P. Daniel, étoient-ce ces braves capitaines

eux-mêmes qui, voyant que le salut de l'État étoit tout entier dans la

conservation de ce prince, l'éloignoient par prudence des dangers qu'il

auroit courus dans un temps où son parti pouvoit à peine se soutenir

contre les Anglois, maîtres alors de la plus grande et la plus belle

partie de son royaume. Mais, dès qu'une suite de victoires qu'on peut

appeler miraculeuses l'eût placé dans une position plus digne d'un roi de

France, il ne faut que lire le simple récit des faits d'un si glorieux

règne, pour reconnoître dans Charles VII toutes les qualités qui font les

grands princes, une bravoure qui va jusqu'à l'héroïsme, une activité

infatigable qui nous le montre à la tête de ses armées, partout où la

guerre semble présenter quelque chose de grand et de décisif: car, et

c'est encore une remarque de l'historien que nous venons de citer, ce fut

cette résolution qu'il prit de faire la guerre en personne autant qu'il le

pourroit, qui fut le salut du royaume, et qui sembla fixer désormais la

victoire sous ses drapeaux. Dans sa conduite envers un fils ingrat et des

sujets révoltés, il n'est pas moins admirable par un mélange de fermeté,

de prudence et de bonté, qui lui ramenoit les uns, et réduisoit bientôt

les autres à n'avoir plus d'autre recours que la clémence du prince qu'ils

avoient offensé. Ajoutons encore que son administration fut ferme et

bienfaisante; qu'il fit une foule de réglements utiles, principalement

dans l'administration de la justice, raffermissant ainsi par sa sagesse le

trône dont l'épée de ses capitaines lui avoit d'abord rouvert le chemin,

et dont la sienne avoit achevé la conquête.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8) · 第 24 / 34 段