terreurs qu'il ne lui fut plus possible de dissimuler. Il se vit alors
réduit à implorer ce même duc de Bourgogne, que, quelques mois auparavant,
il avoit lui-même outragé[315], lorsqu'il voyoit d'avance la chute
d'Orléans inévitable, et la conquête de la France assurée. Sur ses
instances réitérées, Philippe, respectant encore en lui son beau-frère,
vint à Paris et parut se prêter aux mesures qui furent prises pour en
contenir les habitants, disposés à se soulever en faveur de leur roi. On
tint divers conseils pour former un plan de campagne qui pût arrêter les
progrès rapides de l'ennemi. Les chaires retentirent de nouveau de
déclamations furieuses contre les Armagnacs; des processions publiques
furent ordonnées; enfin, dans une assemblée où il avoit encore convoqué
les principaux habitants de Paris, le régent essaya d'exciter leur
indignation en faisant relire devant eux le traité conclu entre
Jean-sans-Peur et le dauphin, en remettant sous leurs yeux l'assassinat de
Montereau, la foi du serment violé, etc.; mais il fut loin d'en obtenir
l'effet qu'il attendoit; et ce discours, auquel le duc de Bourgogne mêla
ses anciennes protestations, fut accueilli avec des marques visibles
d'improbation. On n'en exigea pas moins de nouveaux serments d'attachement
au roi d'Angleterre, serments qui n'étoient pas plus sincères que les
vaines démonstrations du duc de Bourgogne. En effet ce prince ne tarda pas
à reprendre la route de ses états; et tandis qu'on attendoit à Paris des
troupes qu'il avoit promises, et qu'il n'envoya pas, il s'arrêtoit à Arras
pour y écouter des députés de Charles, qui conçut enfin des espérances
fondées de l'amener à cette réconciliation tant désirée.
[Note 315: Les généraux qui commandoient dans cette place, ayant
perdu l'espoir de la défendre encore long-temps, avoient offert
de la mettre en séquestre entre les mains du duc de Bourgogne,
et ce prince avoit agréé leur proposition; mais le duc de
Bedfort la rejeta avec une hauteur et des réflexions offensantes
qui blessèrent Philippe jusqu'au fond du coeur.]
De nouveaux succès étoient le moyen le plus sûr d'y parvenir; et déjà le
monarque vainqueur s'étoit avancé jusqu'à Dammartin[316], menaçant sa
capitale. Deux fois le duc de Bedfort en sortit, et vint s'établir dans un
camp retranché, en face de l'armée françoise, espérant l'engager dans
d'imprudentes attaques; mais l'expérience des fautes passées n'avoit point
été perdue; les François surent contenir leur impétuosité, et le régent
rentra dans Paris sans avoir pu les faire donner dans le piége. La
réduction de Compiègne et de Beauvais suivit de près cet événement; et le
prince anglais, qui voyoit en frémissant tomber ainsi toutes les places
qui protégeoient la capitale, se vit cependant forcé d'en sortir
précipitamment pour aller s'opposer au connétable, qui venoit de se jeter
dans la Normandie, avoit surpris Évreux, et parcouroit sans obstacle toute
la province. Les précautions qu'il prit avant son départ prouvèrent qu'il
ne comptoit plus sur l'affection d'un peuple détrompé. La garnison fut
augmentée d'un renfort considérable; une police active et sévère, répandue
dans tous les quartiers, jeta la méfiance et l'alarme dans ces coeurs
ulcérés et accablés sous le poids de leurs regrets et de leurs maux: car
Paris subissoit alors dans toute sa rigueur le sort ordinaire des villes
rebelles à leurs souverains légitimes. La misère et la tyrannie avoient
détruit ou fait fuir le plus grand nombre de ses habitants, et ceux qui
restoient étoient dépouillés chaque jour de leurs biens pour fournir à
leurs tyrans de nouveaux moyens de les opprimer. Les gens d'église
eux-mêmes n'étoient point épargnés; on s'étoit saisi de tous les dépôts
judiciaires; le commerce et l'industrie avoient disparu; enfin Paris
n'étoit plus que l'ombre de cette ville autrefois si peuplée et si
florissante.
[Note 316: À neuf lieues de Paris.]
Cependant, ni les forces dont ils s'entouroient, ni la sévérité de leur
police, ni l'appareil des supplices ne suffisoient pour rassurer les
oppresseurs; et par cette inconséquence, qui est une suite presque
inévitable de l'inquiétude continuelle des tyrans, ils imaginèrent de
lier par des serments nouveaux un peuple que leurs violences pouvoient à
peine contenir. Ce fut l'évêque de Thérouanne, Jean de Luxembourg,
gouverneur de la ville en l'absence du duc de Bedfort, qui conçut cette
idée absurde de convoquer encore une assemblée générale des cours
souveraines, de l'université, des chefs du clergé, des principaux
bourgeois, assemblée dans laquelle furent renouvelés et la garantie du
traité de Troyes, et ce serment de fidélité déjà prêté tant de fois; mais
le comble de la démence fut de nommer des commissaires, qui reçurent
l'ordre de parcourir les divers quartiers, et d'y recevoir le même serment
de tous les corps et de tous les habitants de la ville.
Le roi étoit alors à Compiègne, incertain s'il marcheroit sur Paris, ou
s'il se dirigeroit vers la Picardie, dont les principales villes étoient
disposées à le reconnoître. Il paroît que la crainte de causer quelque
ombrage au duc de Bourgogne, avec lequel il continuoit toujours à
négocier, le détermina à prendre le premier parti. Il entra donc à
Saint-Denis, que les ennemis avoient abandonné, et en même temps ses
soldats occupèrent les postes de la Chapelle, d'Aubervilliers et de
Montmartre. Le duc de Bedfort étoit absent: cette circonstance fit espérer
qu'il pourroit s'exciter dans le peuple quelque mouvement favorable[317],
et l'on résolut de tenter un assaut. On a accusé Jeanne d'Arc d'avoir
conçu cette entreprise vraiment téméraire; mais il existe de fortes
preuves qu'elle n'y eut d'autre part que d'y avoir vaillamment combattu.
Depuis le grand événement de Reims, regardant sa mission comme finie, elle
avoit plusieurs fois sollicité sa retraite, que Charles lui avoit toujours
refusée. On la vit dès lors s'éloigner des conseils, et, moins sûre de la
victoire, ne plus paroître dans les batailles que pour y prodiguer sa vie,
et donner aux soldats l'exemple du courage le plus héroïque.
[Note 317: Quelques jours auparavant, le duc d'Alençon et les
autres généraux avoient trouvé le moyen de faire semer dans
Paris plusieurs écrits, par lesquels ils exhortoient les
citoyens à reconnoître leur souverain légitime, et à seconder
les efforts qu'il alloit faire pour les délivrer de l'oppression
sous laquelle ils gémissoient. Pour effacer l'impression que ces
lettres auroient pu produire, les Anglois firent courir le bruit
que le roi, plus irrité que jamais contre les Parisiens, avoit
juré leur entière destruction; que son projet étoit d'abord de
livrer la ville au pillage et à la brutalité de ses soldats,
ensuite de tout exterminer sans distinction de sexe ni d'âge, de
renverser de fond en comble les édifices, et de faire passer la
charrue sur le sol qu'ils occupoient. Ces fables grossières
firent alors peu d'impression[317-A], et ont été employées
depuis avec plus de succès dans des siècles où l'on a prétendu
avoir plus de raison et de lumières.]
[Note 317-A: Les registres du parlement disent positivement que
ce projet _ne paroissoit pas vraisemblable_.]
L'assaut décidé, le dimanche 8 septembre, l'armée, commandée par le duc
d'Alençon, le comte de Clermont et le sire de Montmorency, s'approcha de
la porte Saint-Denis, et fit de ce côté une fausse attaque, tandis qu'un
corps de troupes se portoit sur un retranchement élevé devant le rempart
du _Marché aux pourceaux_, situé à l'endroit où est aujourd'hui la butte
Saint-Roch. Le rempart fut emporté; mais le soulèvement sur lequel on
avoit compté ne se fit point, parce que les Anglois eurent l'adresse de
répandre sur-le-champ dans la ville des bruits sinistres qui jetèrent
l'alarme et continrent les esprits. Tandis qu'ils couroient à la défense
de la partie attaquée, des voix s'élevèrent dans tous les quartiers,
s'écriant _que tout étoit perdu; que les royalistes, maîtres de la ville,
n'épargnoient personne, et que chacun songeât à sa propre sûreté_. Cette
ruse eut tout l'effet qu'on en pouvoit attendre; les habitants effrayés se
hâtèrent de se réfugier dans leurs maisons, et les royalistes, ne voyant
paroître sur les murailles que des ennemis, prirent le parti de se
retirer. Jeanne fut blessée dans cette action d'un trait d'arbalète qui
lui traversa la cuisse[318]. Quatre jours après l'armée décampa, et prit
la route de Lagny-sur-Marne, qui venoit de se soumettre au roi.
[Note 318: Elle reçut cette blessure pour s'être obstinée à
rester sur le bord du fossé, criant qu'on lui apportât des
fascines pour le combler, lorsque l'armée avoit déjà commencé sa
retraite. Forcée, par la douleur et par le sang qu'elle perdoit,
de se coucher derrière le revers d'une petite éminence, elle y
resta jusqu'au soir, que le duc d'Alençon vint enfin la
chercher, et la fit transporter à Saint-Denis. L'indifférence
avec laquelle elle avoit été traitée dans cette circonstance lui
fit renouveler avec plus d'instances que jamais ses
sollicitations auprès du roi pour obtenir enfin la liberté de
quitter la cour; mais Charles persista toujours à lui refuser
son congé.]
Tandis que Charles s'éloignoit, Bedfort rentroit dans Paris, et employoit
toutes les ressources de son courage et de son esprit pour réparer ses
fautes passées, et ramener la fortune qui l'abandonnoit. Il venoit
d'écrire en Angleterre afin de presser l'envoi de nouveaux secours; frappé
de l'effet qu'avoit produit sur les peuples la cérémonie du sacre de
Charles, il demandoit qu'on fît partir au plus tôt le jeune Henri, et
publioit avec éclat que ce prince venoit pour être couronné dans sa ville
capitale; il cherchoit enfin à regagner l'amitié du duc de Bourgogne,
qu'il combloit de caresses, de marques de déférence, qu'il ne cessoit
d'inviter à revenir à Paris, en lui manifestant sa résolution de ne plus
rien faire que de concert avec lui.
(1430.) Il y vint en effet, mais ce retour, loin d'avancer les affaires du
régent, sembla en précipiter la ruine. Philippe fit son entrée dans cette
ville à la tête d'une nombreuse noblesse et de huit cents hommes d'armes,
qui lui donnèrent à l'instant sur son allié, humilié et jaloux, une
prépondérance qu'augmentoit encore l'affection que lui portoient les
Parisiens. Cette supériorité fut telle que peu de jours après il ne
craignit point de publier, dans la grand'salle du Palais, une trève que
ses députés venoient de conclure, à Saint-Denis, avec les ambassadeurs du
roi, principalement pour les provinces de Picardie, d'Artois, de Champagne
et de Bourgogne. Il alla plus loin: dans la même journée, sur la demande
des habitants et de l'université, il se fit nommer, jusqu'à Pâques de
l'année suivante, lieutenant-général du royaume et gouverneur de Paris; et
le régent, réduit alors au seul gouvernement de la Normandie, se vit forcé
de remettre la plus grande partie de la France entre les mains d'un prince
à qui, six mois auparavant, il avoit refusé le séquestre d'Orléans. Outré
de dépit, il partit aussitôt pour cette province; et Philippe retourna en
Flandre, laissant le maréchal de l'Île-Adam pour commander dans la ville.
L'hiver n'interrompit point les hostilités: elles continuèrent sans aucun
succès décisif; mais ces combats partiels, dans lesquels on exerçoit
contre les malheureux habitants des provinces toutes les violences que
légitimoit alors l'insubordination de l'état militaire, satisfaisoient
l'avidité des chefs et des soldats, qui, presque indépendants de leurs
souverains, formoient alors plutôt des bandes de partisans que de
véritables armées. Aussi la misère des peuples et la barbarie de cette
guerre ne se peuvent-elles concevoir: il n'y avoit plus d'asile dans les
campagnes pour le laboureur, à qui l'on ôtoit tout, jusqu'au moyen de les
cultiver; dans une foule de siéges, où les villes étoient tour à tour
prises, reprises par les deux partis, l'usage étoit de ne faire aucun
quartier aux habitants, qu'on massacroit tous sans exception, si
quelques-uns d'entre eux avoient pris part à la défense; quant à la
garnison, on l'envoyoit ordinairement au supplice. Enfin, telle étoit la
licence inconcevable de ces temps malheureux, qu'au milieu de cette guerre
nationale on vit des seigneurs attachés au bon parti se faire des guerres
particulières[319], aussi funestes au roi qu'à eux-mêmes; d'autres, au
milieu des suspensions d'armes, ravager les provinces déjà soumises, afin
de maintenir sous leurs ordres les aventuriers qu'ils soudoyoient. Il
falloit que le prince tolérât toutes ces horreurs, et ce n'étoit qu'en
désolant la France qu'il étoit possible de la sauver.
Charles, en quittant l'Île-de-France, en avoit laissé le gouvernement au
comte de Clermont, qui s'empara de quelques villes, prenant toujours la
précaution de se tenir à une très-petite distance de Paris. Le terme de
Pâques approchoit, époque à laquelle le duc de Bourgogne devoit en rendre
le commandement aux Anglois: la crainte de rentrer sous leur domination,
et la proximité de l'armée royale firent concevoir encore à quelques
sujets fidèles le projet de s'emparer de la ville pour la remettre aux
généraux de Charles. Les conjurés, au nombre desquels on comptoit
plusieurs membres du parlement et du Châtelet, et quelques-uns des
principaux bourgeois, trouvèrent le moyen de correspondre avec les
royalistes, par l'entremise d'un religieux qui se chargea de la commission
périlleuse de porter leurs messages. Toutes les mesures sembloient
heureusement concertées; à un signal donné, on devoit livrer une des
portes aux troupes du roi; des marques avoient été distribuées pour servir
de signe de ralliement à tous les membres de la conspiration; elle alloit
éclater, lorsque le religieux fut arrêté. Appliqué à la torture, les
tourments lui arrachèrent les noms de ses complices, dont on s'empara, au
nombre de plus de cent cinquante; six furent décapités aux Halles,
plusieurs exécutés secrètement ou précipités dans la Seine. Quelques-uns
rachetèrent leur vie par la perte de leur fortune.
Jusqu'à l'époque qui devoit faire rentrer Paris sous cette autorité
royale, après laquelle il soupiroit, il devoit se passer encore de bien
nombreux événements. Dans la situation embarrassante où il se trouvoit, le
duc de Bedfort n'épargnoit aucun moyen pour s'attacher le duc de
Bourgogne: négociations, caresses, dons, promesses, tout fut employé de
nouveau pour regagner sa confiance et son amitié. Cette obstination ne fut
pas sans quelque succès; toutefois le concert de ces deux princes, plutôt
apparent que réel, n'eut d'autre effet que de prolonger les malheurs de la
France.
Philippe continua donc à faire la guerre au roi, et commença la campagne
par le siége de Compiègne, dont il ne put s'emparer[319]. Mais la plus
belle victoire n'eût pas semblé aux Anglois plus avantageuse pour eux que
cette vaine entreprise, puisqu'elle les rendit maîtres de celle qu'ils
regardoient comme l'unique cause de tous leurs désastres. Jeanne, qui
s'étoit jetée dans la place, fut faite prisonnière dans une sortie.
Personne n'ignore quelle fut la suite de ce malheureux événement:
indignement livrée à ses implacables ennemis, traînée long-temps de
cachots en cachots, amenée à Rouen devant un tribunal composé pour sa
perte, condamnée par ces barbares au plus affreux supplice, elle fit
éclater, dans ce long cours d'iniquités, une patience, une grandeur d'âme
qui augmentent encore l'admiration qu'inspirent son courage et ses
vertus. L'opprobre dont on voulut la couvrir dans cette infâme procédure,
retomba tout entier sur ses juges abominables; et Charles, qui, vingt-cinq
ans après, réhabilita sa mémoire et confirma les titres de noblesse qu'il
avoit accordés à cette héroïne et à sa famille, ne peut être absous du
reproche d'avoir abandonné, dans de telles extrémités, celle à laquelle il
devoit son honneur et le salut de la France.
[Note 319: Charles attachoit une si grande importance à
l'alliance de Philippe, que, dès qu'il sut qu'il vouloit
attaquer Compiègne, il donna des ordres qu'on remît cette ville
entre ses mains, et que le gouverneur fût puni pour l'avoir
défendue et conservée malgré lui.]
Reprenons la suite des événements: les royalistes triomphoient partout;
après la délivrance de Compiègne, une foule de places tombèrent entre
leurs mains; Xaintrailles battit les Anglais à Germigni; Barbazan remporta
sur les Bourguignons une victoire éclatante à la Croisette[320];
l'empressement des villes et des provinces à rentrer sous l'autorité du
roi sembloit s'accroître de jour en jour; (1431) le découragement, la
terreur étoient alors passés dans le parti des Anglois, qui n'opposoient
plus que des efforts languissants au mouvement de cette révolution qu'un
enthousiasme si extraordinaire avoit commencée. Le retour du duc de
Bourgogne manquoit seul à la fortune de Charles, qui, du reste, toujours
indolent, toujours livré aux caprices et aux intérêts de son favori, ne
triomphoit encore que par l'expérience et la valeur de ses généraux. On le
vit même, tant étoit grand son aveuglement pour ce La Trémoille qui le
dominoit, prendre parti pour lui dans la guerre particulière qu'il avoit
en Poitou contre le connétable, et employer, pour assiéger les places du
premier officier de sa couronne, des troupes nécessaires au salut de la
France et au rétablissement de ses affaires. Tel étoit alors ce prince,
qui depuis, par une conduite entièrement opposée, fit voir qu'il étoit
loin d'être dépourvu des qualités d'un roi.
[Note 320: Aux environs de Châlons en Champagne.]
Vers ce temps-là Henri VI, qui depuis dix-huit mois étoit en France,
quitta enfin la ville de Rouen, et vint à Paris pour cette cérémonie du
couronnement, dont on attendoit de si grands effets. Il y fit son entrée,
entouré de seigneurs anglois; et l'on doit dire, pour l'honneur de la
noblesse françoise, qu'il ne s'y trouva aucun membre de ses plus illustres
maisons. La ville déploya, dans cette occasion, toute la magnificence
alors en usage dans les entrées de nos rois. Les rues par lesquelles le
monarque passa étoient tendues en tapisseries; on avoit élevé d'espace en
espace des échafauds sur lesquels des acteurs muets représentoient des
mystères[321]. On voyoit près de la porte de Paris un enfant monté sur une
longue estrade, revêtu d'habits royaux, et la tête ornée de deux
couronnes; autour de lui étoient de jeunes garçons représentant les pairs
de France et d'Angleterre, dont ils portoient sur leurs vêtements les
armes relevées en broderies. Lorsque Henri VI parut, cette troupe s'avança
vers lui, et lui offrit les deux écus des deux nations. Le cortége se
rendit d'abord au palais, où le roi s'arrêta quelque temps pour visiter
les reliques et autres curiosités de la Sainte-Chapelle; de là il prit le
chemin du palais des Tournelles[322], qu'on avoit préparé pour le
recevoir. Quelques jours après, ce jeune prince reçut l'onction sacrée,
dans la cathédrale, des mains du cardinal de Wincester, et dîna le même
jour publiquement au palais. On lui fit tenir ensuite un lit de justice,
dans lequel il reçut le serment des corps et l'hommage des seigneurs; du
reste le peuple n'éprouva dans cette circonstance solennelle aucune
marque de cette munificence paternelle à laquelle ses souverains
l'avoient accoutumé; les subsides continuèrent à être levés avec plus de
rigueur que jamais; il ne fut accordé aucune grâce ni publique ni
particulière; et peu de temps après son couronnement Henri VI quitta Paris
et la France pour retourner en Angleterre.
[Note 321: Il n'y avoit pas long-temps qu'on avoit imaginé ces
sortes de pantomimes; jusque là les mystères avoient été des
espèces de drames, où l'acteur parloit et gesticuloit à la fois.
Nous aurons occasion d'en parler plus longuement par la suite.]
[Note 322: Les historiens racontent que ce prince, passant
devant l'hôtel Saint-Paul, qui n'étoit séparé du palais des
Tournelles que par la rue Saint-Antoine, on lui fit remarquer, à
une des fenêtres, la reine son aïeule, qu'il salua _en abaissant
son chaperon_. La malheureuse Isabelle ne put soutenir un
spectacle qui lui rappeloit le souvenir de ses crimes; elle
rendit le salut, laissa échapper quelques larmes, et courut
renfermer au fond de son palais sa honte et ses remords.]
(1432.) Cette année et les trois suivantes n'offrent guère que le
spectacle affligeant et monotone de combats partiels, de forteresses
emportées tour à tour par les deux partis, de ravages, de massacres, de
pillages continuels; mais, au milieu de tant d'horreurs, il est facile de
reconnoître que le parti du roi prenoit chaque jour un nouvel ascendant.
La ville de Chartres venoit de lui être livrée; peu s'en fallut qu'un coup
de main ne le rendît maître de Rouen. Bedfort, dont les embarras
augmentoient de jour en jour sur le continent, voyoit croître encore ses
alarmes des brouilleries qui s'élevoient en Angleterre, où le parlement
refusoit de fournir de nouveaux subsides pour une conquête qui achevoit
d'épuiser la nation. Le duc de Bourgogne, occupé dans ses propres états
par ses sujets révoltés, étoit sur le point de lui échapper, et ne tenoit
plus à son parti que par la tendresse qu'il avoit pour la duchesse de
Bedfort sa soeur. La mort prématurée de cette princesse rompit ce dernier
lien. Cependant tel étoit l'aveuglement de l'usurpateur, tel étoit
l'orgueil dont l'avoit enflé l'habitude du succès, que, dans des
conférences qui furent tenues peu de temps après pour tenter d'arriver à
une paix générale, il refusa à Charles le titre de roi, et, pour vouloir
tout avoir, perdit l'occasion de conserver sans danger la plus grande
partie de sa conquête.
Toutefois les événements se pressoient pour sa ruine. Par son nouveau
mariage avec Jacqueline de Luxembourg, Bedfort sembla prendre plaisir
lui-même à changer en mésintelligence déclarée la froideur qui existoit
depuis long-temps entre lui et le duc de Bourgogne; la Normandie entière
se souleva; enfin le roi, plutôt fatigué de son favori qu'éclairé sur les
torts dont il étoit coupable, permit qu'on le lui enlevât par un moyen à
peu près semblable à celui qui l'avoit débarrassé des autres[323], et
Richemont, le soutien et l'espoir de la France, fut enfin rappelé. Alors
Philippe sort de cette incertitude funeste où il étoit demeuré si
long-temps. Décidé à faire sa paix avec le roi, il veut, par un reste
d'égards, tenter un dernier effort pour faire entrer l'Anglois dans le
traité. Celui-ci, plus aveuglé que jamais, refuse la cession que le roi
consent à lui faire de la Guienne et de la Normandie, et se retire sans
même daigner entamer les négociations. (1435.) Sa retraite détermine cette
paix tant désirée entre le roi et son terrible vassal, qui en dicte les
conditions, humiliantes pour son souverain, et par cela même honteuses
pour lui, puisqu'elles prouvèrent que c'étoit son intérêt particulier et
non un mouvement généreux qui le portoit à un acte d'où dépendoit le salut
de la France.
[Note 323: Il fut enlevé à Chinon, à l'insu du roi, chargé de
fers et conduit au château de Montrésor. Charles d'Anjou, comte
du Maine, et la reine de Sicile, étoient, en apparence, à la
tête de ce complot, dont Richemont, quoique absent, étoit
l'âme.]
Isabelle de Bavière mourut dix jours après la signature de ce traité. On
prétend que la terreur dont fut frappée cette mère dénaturée à la nouvelle
d'une paix qui ne lui laissoit plus que la honte d'un crime inutile, hâta
le moment de sa mort. Cependant dès long-temps sa punition avoit commencé,
et l'histoire offre peu d'exemples aussi frappants des vengeances que le
ciel exerce sur les grands coupables. En horreur à tous les bons François
qu'elle avoit trahis, méprisée des Anglois eux-mêmes qui profitoient de sa
trahison, rassasiée d'outrages, réduite souvent aux dernières extrémités
de la misère, depuis la signature du traité de Troyes, elle traînoit, dans
l'hôtel Saint-Paul, une vieillesse obscure et déshonorée, n'obtenant pas
même la pitié que l'on accorde aux derniers des humains. Cette haine et ce
mépris la poursuivirent jusqu'après sa mort: à peine ses funérailles
furent achevées, que tous ceux qu'un reste de respect humain avoit forcés
d'y assister, abandonnèrent son cercueil; on le transporta, la nuit, de
Notre-Dame au port Saint-Landri, escorté seulement de quatre personnes; là
il fut déposé dans un petit bateau, qui le conduisit à Saint-Denis, où on
l'inhuma, sans aucune pompe, auprès du tombeau de Charles VI[324].
[Note 324: On lui érigea depuis un tombeau en marbre, que l'on a
vu déposé au Musée des monuments françois, avec ceux de Charles
VI, du duc d'Orléans son frère, de Valentine de Milan, de
Tanneguy du Châtel, etc. Tous ces personnages y sont
représentés, suivant l'usage du temps, revêtus de leurs habits,
et couchés sur leur tombe.]