Après cette vaine formalité, qui, loin d'affermir le pouvoir de

l'usurpateur, prouvoit au contraire l'embarras de sa situation présente,

et ses inquiétudes pour l'avenir, le duc de Bedfort sortit de Paris au

milieu de l'hiver, car la rigueur de la saison n'avoit point suspendu les

hostilités, et s'avança vers Meulan, dont ses troupes avoient déjà ouvert

le siége. Ce fut vainement qu'un corps de royalistes, commandé par les

comtes de Narbonne et d'Aumale, entreprit de le faire lever: la

mésintelligence des chefs et le défaut de paye des soldats arrêta cette

troupe à six lieues de la ville; elle se débanda, et Meulan se rendit.

Pendant ce temps, le maréchal de l'Île-Adam, l'un des généraux du duc de

Bourgogne, recouvroit la Ferté-Milon, dont les François s'étoient emparés;

et Luxembourg achevoit de les chasser de Picardie. Une conspiration tramée

en faveur du roi fut découverte en même temps à Paris, et n'eut d'autre

résultat que le supplice de la plupart des conjurés. Michel Lallier, qui

en étoit le chef, et que nous verrons reparoître par la suite, eut le

bonheur de se sauver.

(1423.) À ces mauvais succès du parti de Charles se joignit bientôt la

défection du duc de Bretagne, entraîné dans celui des Anglois par le duc

de Bourgogne, plus animé que jamais à poursuivre la vengeance du meurtre

de son père. Une entrevue qui eut lieu à Amiens entre le régent et ces

deux princes s'y termina par une triple alliance et un double mariage. Le

duc de Bedfort épousa Anne de Bourgogne, soeur de Philippe; et la dauphine

Marguerite fut accordée au comte de Richemont, frère du duc de Bretagne, à

ce Richemont, depuis le sauveur de la France, alors son ennemi. Les trois

princes jurèrent de s'aimer comme des frères, de s'entr'aider comme

n'ayant qu'un même intérêt; et dès le commencement les affaires de Charles

parurent perdues sans ressource.

Un nouveau revers l'attendoit encore. Les hostilités continuoient avec le

même acharnement; une foule de petites places étoient tour à tour prises,

reprises par l'un et l'autre parti. Les Anglois s'étoient emparés de

Pont-sur-Seine, de Vertus, de Mortagne, etc.; de leur côté, les royalistes

avoient emporté Mâcon, et ensuite Crevant, que les ennemis ne tardèrent

pas à leur arracher. Il arriva qu'au moment où cette dernière place

capituloit, Stuart, connétable d'Écosse, nouvellement arrivé avec quelques

renforts que ce pays fournissoit au roi, accourut, suivi de quelques chefs

royalistes, pour l'empêcher de se rendre. Trouvant la ville entre les

mains des ennemis, et se voyant, par leur réunion, à la tête d'environ dix

mille hommes, les généraux françois résolurent de la reprendre de vive

force. Le général Salisbury, occupé alors au siége de Montaguillon, le

quitte à cette nouvelle avec la plus grande partie de ses troupes, vole à

la rencontre des François, et traverse l'Yonne à la vue de ses impétueux

ennemis, qui sur-le-champ abandonnent une position formidable, d'où rien

n'auroit pu les forcer, pour s'élancer dans la plaine et y provoquer un

combat inégal. Le courage étoit le même des deux côtés: la discipline et

la science militaire assuroient la supériorité des Anglois. Jamais

victoire ne fut plus complète: cette petite armée, presque la seule

ressource de l'infortuné Charles, fut anéantie. La défection d'une foule

de places qui tenoient encore pour lui dans diverses provinces suivit de

près ce fatal événement. L'Anjou et le Maine furent ravagés, et la

victoire que le comte d'Aumale remporta quelque temps après à la

Gravelle[306] sur une portion de l'armée angloise, assez importante pour

donner au parti royaliste le temps de respirer, mais non pour offrir aucun

résultat décisif, laissa toujours une supériorité marquée au parti de

l'usurpateur.

[Note 306: Petite ville située sur le ruisseau de l'Oudon, entre

les rivières du Maine et de la Villaine.]

(1424.) La bataille de Crevant avoit mis Charles à deux doigts de sa

perte; celle de Verneuil parut achever entièrement sa ruine. Elle se donna

sur les frontières du Perche et de la Normandie; le duc de Bedfort,

Salisbury, Warwick commandoient les troupes angloises. Les François,

conduits encore par le connétable d'Écosse, venoient de reprendre la

petite ville d'Ivry: les généraux anglois qui accouroient pour en faire

lever le siége leur offrirent la bataille qu'ils acceptèrent avec la même

imprudence, et qu'ils perdirent par le même défaut d'ordre et de

discipline. Cinq mille hommes restèrent sur le champ de bataille, parmi

lesquels étoit le général écossois et la fleur de la noblesse françoise:

elle fut écrasée à cette bataille comme à celle d'Azincourt.

Cette victoire fut célébrée à Paris par des réjouissances publiques; et

l'on voudroit en vain dissimuler que la multitude de ses habitants, alors

dévouée au duc de Bedfort, la reçut avec la plus vive allégresse. Pour

changer en si peu de temps ces esprits foibles et passionnés, il avoit

suffi de supprimer quelques impôts, appât grossier, mais immanquable,

qu'ont toujours su mettre en usage ceux qui connoissent les bassesses du

vulgaire, et qui ont besoin de sa faveur. Cependant, dans le temps même où

ce peuple insensé faisoit éclater sa joie, des citoyens fidèles

conspiroient encore pour le roi; et le duc, à son retour, eut de nouveaux

conjurés à punir.

Charles n'avoit plus de troupes; ses finances étoient épuisées, ses

partisans découragés[307]. Après la déroute des François à Verneuil,

l'ennemi s'étoit jeté dans le Maine, dont il avoit enlevé les principales

places; et ses partis parcouroient sans résistance l'Anjou et toutes les

provinces voisines jusqu'aux bords de la Loire. Les Bourguignons étoient

sur le point de se joindre aux Anglois pour achever d'anéantir le petit

nombre de royalistes qui luttoient encore contre la fortune. C'en étoit

fait de la monarchie: des divisions particulières qui s'élevèrent tout à

coup entre le duc de Glocestre et Philippe-le-Bon furent la première cause

de son salut.

[Note 307: Ce fut alors que les Anglois, enorgueillis de tant de

succès, lui donnèrent le nom de _roi de Bourges_.

Les Anglois, avec leurs croix rouges,

Voyant lors sa confusion,

L'appelèrent le roi de Bourges

Par forme de dérision.

(_Vigiles de Charles VII._)]

Jacqueline de Hainaut, veuve du dauphin Jean[308], et depuis mariée au duc

de Brabant, n'avoit point voulu reconnoître ce second époux, et venoit de

contracter un troisième mariage avec le duc de Glocestre, à qui elle

apportoit en dot un des plus riches héritages de l'Europe. Le duc de

Brabant étoit neveu du duc de Bourgogne: celui-ci, irrité de l'affront

qu'on faisoit à un prince de sa maison, s'en plaignit au duc de Bedfort,

qui, prévoyant les suites fâcheuses d'un semblable événement, voulut dès

le principe en arrêter les effets. Mais l'imprudent Glocestre, loin

d'écouter les sages conseils de son frère, levoit des troupes en

Angleterre pour soutenir les prétentions de son épouse; et ces troupes,

avec lesquelles il arriva à Calais six semaines après la bataille de

Verneuil, furent employées, non à achever d'écraser l'ennemi commun,

incapable alors d'opposer la moindre résistance, mais à marcher contre

l'allié le plus considérable de son parti, qu'il attaqua sur-le-champ en

s'emparant du Hainaut. Le duc de Bourgogne, surpris, mais non déconcerté,

eut bientôt rassemblé une armée suffisante pour arrêter les progrès de son

adversaire; et les Pays-Bas, auparavant si tranquilles, devinrent le

théâtre d'une guerre acharnée. Toutefois elle ne fut pas de longue durée:

Glocestre étoit alors hors d'état de résister long-temps à un aussi

puissant souverain; et bientôt, accablé par des forces supérieures, il se

vit forcé de retourner honteusement en Angleterre; mais l'effet de cette

entreprise extravagante fut tel, que le roi de France put s'apercevoir,

dans une négociation qu'il osa tenter auprès du duc de Bourgogne, que ce

prince, blessé jusqu'au fond du coeur de la conduite de l'Anglois,

pourroit revenir un jour au seul parti que son honneur et son véritable

intérêt lui ordonnoient de suivre.

[Note 308: _Voyez_ p. 144.]

On négocioit en même temps auprès du duc de Bretagne; et Charles,

profitant avec habileté du mécontentement du comte de Richemont, que le

duc de Bedfort venoit d'offenser[309], lui faisoit offrir l'épée de

connétable. Cette démarche, mal reçue d'abord, eut bientôt un plein

succès. Le projet d'alliance fut approuvé par le duc de Bretagne et par

les états assemblés; et Richemont, qui étoit allé en Flandre pour obtenir

l'agrément de Philippe sur la nouvelle dignité qui lui étoit proposée,

trouva ce prince disposé non-seulement à le lui accorder, mais même à

sacrifier ses ressentiments, si Charles eût voulu également lui sacrifier

les meurtriers de son père, devenus ses favoris. Le refus qu'il en fit

éloigna seul cette réconciliation, et prolongea les malheurs de la France.

[Note 309: Il lui avoit refusé le commandement des troupes.]

Avant de rien accepter, Richemont avoit demandé que du moins ces

favoris[310] fussent éloignés; et, dans l'extrémité où il se trouvoit,

Charles n'avoit rien osé refuser. À peine ces demandes du nouveau

connétable furent-elles connues, que la petite cour du monarque fut

remplie de cabales et d'intrigues. La division se mit entre les

courtisans; et l'on vit, ce qu'on ne pourra croire, ce jeune prince,

incapable de résister à leurs séductions et même à leurs violences[311],

fuir de ville en ville à l'approche de son connétable, qui revenoit auprès

de lui à la tête d'une armée qu'il avoit rassemblée pour le défendre.

Enfin il fallut céder au cri général qui s'éleva contre son aveugle

obstination. Tanneguy du Châtel eut la générosité de s'exiler lui-même;

les autres reçurent ordre de se retirer de la cour; mais, en s'éloignant,

l'un d'eux (le président Louvet) eut l'adresse de se faire remplacer

auprès de Charles par le seigneur de Giac, sa créature. (1425.) L'indolent

monarque s'abandonna également sans réserve à ce nouveau ministre, qui,

plus dangereux et plus avide encore que les autres, laissa sans solde,

sans vivres, sans secours, la petite armée de Richemont, qui venoit

d'entrer en campagne. (1426.) Le connétable éprouve des revers, revient à

la cour frémissant d'indignation; et, par une hardiesse que les

circonstances terribles où étoient réduites les affaires peuvent à peine

justifier, il fait enlever Giac, le livre, pour la forme, à un tribunal

devant lequel ses crimes et ses déprédations sont dévoilés, et fait tomber

sa tête sur un échafaud. Un nouveau favori le remplace, et, loin d'être

effrayé de la catastrophe de son prédécesseur, abuse encore plus

insolemment de sa faveur: le connétable le fait assassiner; et lorsque

Charles, indigné, lui demande compte de ces violences injurieuses, il ne

se justifie qu'en lui déclarant que ce qu'il a fait est pour le bien du

royaume. Cependant cet homme, si redoutable aux flatteurs de son roi,

commit bientôt après une faute irréparable, en mettant lui-même dans la

confiance de ce jeune prince un homme qu'il croyoit entièrement dévoué à

ses intérêts, et qui devint bientôt le plus fatal de tous ses ennemis, et

le plus grand obstacle au rétablissement de la monarchie. La Trémoille,

plus adroit, plus ambitieux, d'une naissance plus illustre que tous ceux

qui l'avoient précédé, prit bientôt, sur un maître qui ne demandoit qu'à

être dominé un ascendant que, pendant long-temps, rien ne put détruire; et

le premier usage qu'il fit de sa faveur fut de se mettre en état de

n'avoir rien à craindre des entreprises de celui qui la lui avoit

procurée. Par ses intrigues, Charles, déjà offensé de la hauteur de son

connétable, lui donne tous les dégoûts qui peuvent le détacher de ses

intérêts; et, dans une situation à peu près désespérée, se prive lui-même

du seul sujet qui pouvoit empêcher sa ruine entière. Tout étoit perdu, si

la conduite des Anglais n'eût été aussi impolitique, ou, pour mieux dire,

aussi insensée que celle du monarque françois. Ils traitoient déjà la

France en pays de conquête, eux qui ne s'y maintenoient que par l'espèce

de délire dont la nation étoit en quelque sorte enivrée. Le duc le Bedfort

en partageoit les provinces avec son frère le duc de Glocestre; ils

accabloient d'impôts les peuples dont le soulèvement pouvoit en un moment

détruire leurs foibles armées[312] et leur puissance factice. Ils avoient

déjà commencé à mécontenter un prince dont les dispositions favorables ou

contraires auroient seules suffi pour décider de leur sort; et l'affaire

de Jacqueline de Hainaut, que le duc de Glocestre s'obstina à soutenir,

même après avoir été chassé de la Flandre, et qu'il n'abandonna que

lorsque cette princesse eut été entièrement dépouillée de ses états par le

duc de Bourgogne, fut, comme nous l'avons dit, la source d'un

refroidissement que nous allons voir s'accroître de jour en jour, jusqu'au

moment où il se changera en une rupture ouverte qui leur portera les

derniers coups.

[Note 310: Entre autres le président Louvet, Davaugour,

Frottier, et le prévôt Tanneguy du Châtel. Les trois premiers

avoient trempé dans la conjuration des Penthièvre contre le duc

de Bretagne, et le dernier étoit toujours soupçonné d'être le

principal auteur de la mort de Jean-sans-Peur.]

[Note 311: Le comte dauphin d'Auvergne fut tué en plein conseil,

aux yeux mêmes du roi, par Tanneguy du Châtel.]

[Note 312: Quoique beaucoup plus puissants que le parti de

Charles, ils n'avoient pas alors dix mille hommes de troupes

effectives.]

(1427.) Cependant cette rupture étoit loin encore d'éclater, et les

divisions qui régnoient dans le parti du roi favorisoient les entreprises

des Anglois. Ils continuoient à prendre des villes, lorsqu'ils se virent

tout à coup arrêtés par le bâtard d'Orléans, si fameux depuis sous le nom

de Dunois. Ce prince, à peine alors sorti de l'enfance, remporta une

victoire complète sur deux capitaines expérimentés, Suffolk et Warwick, et

leur fit lever le siége de Montargis. Sur cette nouvelle, le duc de

Bedfort, absent depuis huit mois, hâte son retour en France, amenant avec

lui des renforts considérables. À son arrivée, le duc de Bretagne, qu'il

menace, abandonne le parti du roi, sans pouvoir ébranler la fidélité du

comte de Richemont, qui persiste à suivre la mauvaise fortune d'un prince

ingrat, dont il étoit haï et persécuté. Mais en même temps qu'il donnoit

des preuves d'un dévouement si magnanime, on le vit, par un effet de cette

hauteur de caractère qu'il ne pouvoit dompter, essayer, en s'unissant aux

princes aussi fatigués que lui de l'insolence de La Trémoille, de former

un parti qui pût écraser ce perfide. Déjà les conjurés s'étoient emparés

de Bourges, lorsque le roi, quittant avec précipitation la ville de

Chinon, qui étoit sa résidence ordinaire, vint se présenter à eux. Son

arrivée et les intrigues du favori dissipèrent en un instant ces premiers

germes de guerre civile; toutefois le connétable, exclu de la paix que

firent les princes, se vit forcé de se réserver pour des temps meilleurs.

(1438.) Assuré du duc de Bretagne, croyant n'avoir plus rien à redouter

des suites de la querelle de Glocestre avec le duc de Bourgogne, Bedfort

jugea le moment favorable pour achever d'abattre un prince livré à ses

flatteurs, entouré de mécontents, sans troupes, sans argent, réduit enfin

aux dernières extrémités. Afin de rendre ce dernier coup décisif, il

convoqua à Paris une nouvelle assemblée, dans laquelle il eut l'imprudence

de demander tous les biens, rentes et héritages donnés aux églises depuis

quarante ans. Il étoit inouï qu'on eût jamais fait une demande aussi

audacieuse, aussi contraire aux idées qui régnoient alors non-seulement à

Paris, mais dans toute la France: aussi le duc éprouva-t-il une

résistance telle qu'il se vit forcé de suspendre d'abord, et ensuite

d'abandonner entièrement son projet. Il en résulta néanmoins ce mauvais

effet, que le peuple, dont une légère suppression d'impôts lui avoit gagné

les esprits, commença à murmurer contre son gouvernement, et à sentir

toute la pesanteur du joug étranger.

Ces difficultés n'empêchèrent pas le duc d'ouvrir la campagne avec des

forces tellement supérieures, que Charles n'osa pas même tenter de mettre

quelque obstacle à leurs mouvements. Salisbury étoit à leur tête, et

parcourut en conquérant cette vaste partie de la France qui est renfermée

entre la Seine et la Loire. Toutes les places qui environnoient Orléans

ouvrirent leurs portes ou furent emportées d'assaut, et le siége de cette

ville importante fut résolu par le général anglois. C'étoit une entreprise

décisive, mais difficile: la garnison, peu nombreuse à la vérité, étoit

commandée par des chefs intrépides; La Hire, Xaintrailles, Chabannes,

Villars, le bâtard d'Orléans, suivis de la fleur de la noblesse françoise,

s'étoient jetés dans la place, résolus de défendre jusqu'à la dernière

extrémité ce dernier boulevart de la monarchie, et ils avoient inspiré aux

moindres soldats ainsi qu'aux habitants toute l'ardeur dont ils étoient

animés. La sape, la mine, des assauts continuels, tout fut employé du côté

des assiégeants, dont l'armée grossissoit à chaque instant; les assiégés,

qui recevoient aussi de temps en temps des renforts, disputoient le

terrain pied à pied, ne cédoient un fort que lorsqu'ils se voyoient prêts

à être ensevelis sous ses ruines, et offroient, dans un rempart nouveau,

construit à l'instant même, de nouveaux obstacles à l'ennemi. La mort de

Salisbury, emporté par un boulet de canon, n'interrompit pas les

opérations du siége; et les capitaines qui lui succédèrent, Talbot,

Suffolk, le lord Poll, n'en exécutèrent pas moins le projet qu'avoit conçu

cet habile général, d'entourer la place d'une circonvallation qui rendoit

l'arrivée des convois de jour en jour plus difficile et plus meurtrière.

La ville, bloquée de toutes parts, commença bientôt à ressentir la disette

des vivres, et devoit succomber dans peu si elle n'étoit promptement

secourue. À une armée de vingt-quatre mille hommes qui l'assiégeoit,

Charles ne pouvoit opposer que trois mille soldats mal disciplinés, et

dont ni lui ni ses généraux ne savoient même tirer parti. Cependant cette

foible ressource lui fut encore enlevée dans cette bataille, si fameuse

sous le nom de la _Journée aux Harengs_[313], où cette petite troupe,

commandée par le comte de Clermont, fut presque entièrement exterminée. À

cette fatale nouvelle, le roi, voyant tout perdu, vouloit se retirer dans

le Dauphiné: il en fut détourné par la reine son épouse, princesse d'un

courage et d'une vertu supérieure; on dit que la fameuse Agnès Sorel ne

lui donna pas des conseils moins généreux. Mais il étoit réservé à une

femme plus célèbre et plus digne de l'être que la maîtresse d'un roi, de

sauver la France, et de rendre à Charles l'honneur et sa couronne. (1429.)

C'est au milieu de cette indécision honteuse à laquelle ce malheureux

prince étoit livré, qu'on voit paroître cette fille étonnante, singulière,

que l'on crut alors envoyée par le ciel même, dont encore aujourd'hui le

courage et l'enthousiasme religieux forcent au respect les esprits même

les plus corrompus, et feront à jamais l'admiration de la postérité.

Quelque idée que l'on puisse se faire des inspirations puissantes,

invincibles, qui poussèrent une jeune vierge, aussi innocente que timide,

née dans l'obscurité, élevée dans l'ignorance, à vaincre tant d'obstacles

pour arriver jusqu'à un grand monarque, pour oser lui promettre des

victoires regardées comme chimériques par ses meilleurs capitaines, en

fixer l'époque, s'en déclarer le principal instrument; inspirations dont

l'effet fut si prodigieux, qu'on vit le roi de France, son intrépide

noblesse, son armée entière, subjugués par le plus inconcevable ascendant,

marcher sous la conduite d'une simple villageoise à des combats qui

sembloient devoir achever leur perte, et obtenir des triomphes qu'on avoit

jusque là jugés impossibles; quelques conjectures que l'on forme, quelque

opinion que l'on adopte sur cet événement unique dans l'histoire, les

contempteurs des miracles, tout superbes et dédaigneux qu'ils ont coutume

d'être, ne pourront s'empêcher du moins d'y reconnoître un des coups les

plus éclatants de cette Providence spéciale à laquelle les païens, même

les plus grossiers, ont rendu hommage, Providence qui veille sur les

empires, décide de leur sort, les perd ou les sauve à son gré, souvent par

les agents les plus obscurs, par les moyens qui sont les plus éloignés de

toute prévoyance humaine. Jeanne d'Arc, dite la Pucelle, avoit promis que

l'ennemi leveroit le siége d'Orléans, que le roi seroit couronné et sacré

à Reims, que Paris rentreroit sous sa domination, que les Anglois seroient

entièrement expulsés du royaume. Pour commencer l'accomplissement de sa

prédiction, elle pénètre dans la ville assiégée à la tête d'un convoi: son

aspect y fait renaître l'espérance; et les assiégeants, déjà frappés de sa

renommée, sont saisis d'une terreur soudaine. Les François, conduits par

cette héroïne, osent attaquer à leur tour, jusque dans ses forts, cet

ennemi qui, la veille encore, insultoit leurs remparts; et le siége

d'Orléans est levé en peu de jours comme par une sorte d'enchantement.

Jargeau, Beaugency, plusieurs autres villes de l'Orléanois sont emportées

par les royalistes, qui reprennent aussitôt l'offensive. Bedfort,

déconcerté, envoie des renforts à ses troupes éperdues: l'armée françoise,

plus foible que celle des Anglois, mais désormais invincible, marche à sa

rencontre, et remporte, à Patay, une victoire éclatante, que suit bientôt

la reddition d'une foule de places. Les routes de la Champagne sont

ouvertes; sur les sollicitations de l'héroïne, Charles, renfermé dans la

petite ville de Loches, où il vivoit dans l'oisiveté et dans les plaisirs,

tandis qu'on faisoit pour lui la conquête de son royaume, se décide alors

à la quitter et à marcher vers Reims: car Jeanne avoit déclaré que l'objet

principal de sa mission étoit de le conduire dans cette ville pour y

recevoir l'onction sacrée. Sur la route elle parvient à ménager une

réconciliation entre le roi et son fidèle connétable; la ville de Troyes,

qui veut résister, est forcée; Châlons ouvre ses portes; les Bourguignons,

renfermés dans Reims, et qui pouvoient le défendre, l'évacuent à l'arrivée

de l'armée royale[314]; enfin, le 27 juillet 1429, Charles fait son entrée

dans cette ville aux acclamations du peuple, et peu de jours après il y

est sacré, et reconnu solennellement roi légitime de la France.

[Note 313: Elle fut ainsi nommée, parce que le général anglois

conduisoit un convoi composé principalement de barils remplis de

cette espèce de poisson. Le but du comte de Clermont étoit

d'enlever ce convoi.]

[Note 314: On présuma qu'ils en avoient reçu secrètement l'ordre

du duc de Bourgogne.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8) · 第 22 / 34 段