_Rue du Jour._ Elle donne d'un côté dans la rue Coquillière, et de l'autre

dans la rue Montmartre. Cette rue a porté d'abord, en 1256 et 1258[287],

le nom de _Raoul Roissolle_ ou _Rissolle_, ensuite celui de _Jehan le

Mire_, qui, dans le quatorzième siècle, possédoit des maisons dans cette

rue. Vers l'an 1434 elle prit le nom de rue du _Séjour_, d'un manége et de

plusieurs autres bâtiments que Charles V y fit construire. Cet hôtel,

appelé le _Séjour du roi_ lorsque la rue se nommoit encore _Jehan le

Mire_, consistoit en trois cours, six corps de logis, une chapelle, une

grange et un jardin. Ce dernier nom fut ensuite abrégé, et l'on

s'accoutuma à dire seulement la _rue du Jour_. On la trouve indiquée ainsi

dès 1526.

[Note 287: Past. A, fol. 675 et 681.]

_Rue de la Jussienne._ Elle aboutit d'un côté dans la rue Coq-Héron, et

de l'autre dans la rue Montmartre. Son vrai nom est rue _de

Sainte-Marie-l'Égyptienne_, qu'elle devoit à la chapelle dédiée sous

l'invocation de cette sainte, qui y étoit située. On la trouve sous

cette dénomination et sous celles de _l'Égyptienne_, de

_l'Égyptienne-de-Blois_, _Gipecienne_[288], et enfin, par une altération

plus grande, de la _Jussienne_. Elle faisoit autrefois partie de la rue

Coq-Héron.

[Note 288: Cens. de l'évêché, 1489.]

_Rue Mercier._ Cette rue va d'un bout à la rue de Grenelle, de l'autre à

la Halle au blé. Elle doit son nom à M. Mercier, l'un des échevins de la

ville lors de la construction de cette halle, et fut percée à la même

époque.

_Rue Montmartre._ La partie de cette rue qui se trouve dans ce quartier

commence à la pointe Saint-Eustache, et finit au coin des rues

Neuve-Saint-Eustache et des Fossés-Montmartre. On l'appeloit, au

quatorzième siècle, _rue de la Porte-Montmartre_, parce que la porte

désignée sous ce nom y étoit située.

Il y a, dans cette partie de la rue Montmartre, un cul-de-sac nommé

_cul-de-sac de Saint-Claude_. Les censiers de l'évêché du siècle passé

l'indiquent sous le nom de _cul-de-sac de la rue du Bout-du-Monde_.

Boisseau, sur son plan, le nomme _rue du Rempart_, et sur un plan

manuscrit il est nommé _rue du Puits_; de Chuyes et Valleyre l'appellent

_rue Saint-Claude_, quoiqu'il y ait plus de deux siècles que ce soit un

cul-de-sac. Ce dernier nom lui vient d'une enseigne.

_Rue Oblin._ Elle va de la place qui est devant Saint-Eustache à la Halle

au Blé, et doit son nom à l'un des entrepreneurs de ce dernier édifice.

_Rue d'Orléans._ Elle va de la rue Saint-Honoré à celle des Deux-Écus.

Son premier nom étoit _rue de Nesle_, et alors elle se prolongeoit

jusqu'à la rue Coquillière. Lorsque le roi de Bohème, Jean de

Luxembourg, y demeura, elle prit le nom de _Bohème_; et en 1388 on

l'appela rue _d'Orléans_, après que Louis de France, duc d'Orléans, fut

devenu propriétaire de l'hôtel de Bohème. On la trouve aussi quelquefois

sous la dénomination de _rue d'Orléans_, dite _des Filles-Pénitentes_ et

_des Filles-Repenties_[289].

[Note 289: Arch. de l'archev.]

_Rue Pagevin._ Elle fait la continuation de la rue Verderet, depuis la rue

Coq-Héron jusqu'à celle des Vieux-Augustins, et doit son nom à un

particulier qui y demeuroit. Cette rue existoit dès 1293, et n'étoit

connue alors que sous la dénomination de _ruelle_; depuis elle fut appelée

_rue Breneuse_, vieux mot qui désignoit une rue étroite et malpropre;

peut-être n'étoit-ce qu'une altération du nom de _Jacques Berneult_, sous

lequel elle est indiquée dans le rôle de taxe de l'année 1313. On la

trouve encore nommée _rue Berneuse_ sur le plan de Dheullan et dans

Corrozet; cependant elle étoit connue sous celui de Pagevin dès 1575[290].

[Note 290: Cens. de l'évêché.]

_Rue du Pélican._ C'est une petite rue qui traverse de la rue de Grenelle

dans celle de la rue Croix-des-Petits-Champs. Le nom obscène qu'elle

portoit anciennement a été heureusement changé depuis plus de deux cents

ans en celui de _Pélican_. Cette rue est ainsi nommée dans un titre de

1565[291].

[Note 291: Arch. de l'archev.]

_Rue Plâtrière._ Elle fait la continuation de la rue de Grenelle depuis la

rue Coquillière jusqu'à la rue Montmartre. Sauval dit que, dans une charte

de 1283, il a trouvé «_Domus Guillelmi Plasterii in vico Henri de

Guernelles_; or, ajoute-t-il, comme la rue de Grenelle est contiguë à la

rue Plâtrière, de là on peut inférer que la rue Plâtrière s'appeloit

anciennement _rue Guernelle_, et qu'avec le temps elle a pris son nom de

ce Guillaume Plâtrier.»

Cette conjecture, adoptée par plusieurs auteurs, est rejetée par Jaillot,

qui pense que le nom de cette rue ne vient point de celui d'un

particulier, mais d'une plâtrière qui se trouvoit dans cet endroit. On ne

la trouve point en effet sous la dénomination de _Guillaume Plâtrier_,

comme cela devroit être si ce particulier lui eût donné son nom; mais tous

les actes de ce temps et la taxe de 1313 l'indiquent sous celui de _la

Plâtrière_, _vicus Plastrariæ_ et _Plastreriæ_[292]. Cet ancien nom et la

preuve de sa véritable étymologie sont également consignés dans le contrat

de vente que fit, en 1293, _Simon Matifas de Buci_, évêque de Paris, en

faveur du comte de Flandre, du terrain qu'avoient occupé les Augustins, et

des terres labourables qui en étoient voisines[293]. Ce terrain étoit

séparé de celui de l'hôtel de Flandre par une ruelle représentée

aujourd'hui par la rue Pagevin; l'évêque cède cette ruelle autant qu'il

est en lui, et s'exprime ainsi: _Ruellam pourprisio antedicto, quæ ruella

in directum protenditur, usque ad murum mansionis, vel manerii

potentissimi viri comitis antedicti, et tendit usque ad vicum qui dicitur

vicus_ MAVERSÆ _in quo vico est_ PLASTRERIA _quædam_.

[Note 292: Arch. de l'archev.]

[Note 293: _Ibid._]

C'est donc cette plâtrière qui a fait donner à la rue dont il s'agit le

nom qu'elle porte, et qu'elle a toujours conservé depuis. Pendant la

révolution on l'appeloit rue J.-J. Rousseau, parce que cet écrivain y

avoit demeuré.

_Rue des Prouvaires._ Elle fait la continuation de la rue du Roule, et

aboutit à la rue Traînée, en face du portail méridional de

Saint-Eustache. Le véritable nom de cette rue est celui des _Prévoires_ ou

_Provoires_[294], mot qui, dans l'ancien langage, vouloit dire _prêtres_;

et ce nom lui avoit été donné parce que, dès le treizième siècle, les

prêtres de Saint-Eustache y demeuroient. La preuve que le mot _provoire_

ou _prévoire_ signifioit autrefois _prêtre_ se trouve dans une chronique

françoise du quatorzième siècle, où on lit que _li prevoires chantèrent

leurs litanies par la ville, et gittèrent eau bénite par les

hosteux_[295].

[Note 294: Role de Taxe de 1313.--Cens. de l'évêché, 1372.]

[Note 295: En 1476, Alphonse V, roi de Portugal, vint à Paris

pour y solliciter des secours contre Ferdinand, fils du roi

d'Aragon, qui lui avoit enlevé la Castille. Louis XI, disent les

historiens, lui fit rendre de grands honneurs, et tâcha de lui

procurer tous les agréments possibles. On le logea rue des

Prouvaires, chez un épicier nommé _Laurent Herbelot_. On le mena

au Palais, où il eut le plaisir d'entendre plaider une belle

cause. Le lendemain il alla à l'évêché, où l'on procéda en sa

présence à la réception d'un docteur en théologie; et, le

dimanche suivant, premier décembre, on ordonna une procession de

l'université qui passa sous ses fenêtres. Tels étoient les

amusements d'alors.]

_Rue du Reposoir_, ou _du Petit-Reposoir_. On ignore l'étymologie du nom

de cette rue, qui, faisant la continuation de la rue Pagevin, vient

aboutir à la place des Victoires; elle se prolongeoit autrefois jusqu'à la

rue du Mail, et la rue Vide-Gousset en faisoit partie avant la

construction de la place. On ne la connoissoit dans le principe que sous

le nom de rue Breneuse, qui lui étoit commun avec la rue Pagevin et la rue

Verderet, dont nous allons parler tout à l'heure.

_Rue de Sartine._ Cette rue, qui commence au carrefour des rues

Coquillière, Plâtrière et de Grenelle, et va aboutir à la Halle au blé,

fut ainsi nommée parce que M. de Sartine étoit lieutenant-général de

police lorsqu'elle fut ouverte.

_Rue Soly._ Cette rue qui traverse de la rue de la Jussienne dans celle

des Vieux-Augustins, a pris son nom d'un particulier appelé _Bertrand

Soly_, lequel étoit propriétaire de plusieurs maisons dans la rue des

Vieux-Augustins[296].

[Note 296: Cens. de l'évêché.]

_Rue Tiquetonne._ Elle va de la rue Montmartre dans celle de Montorgueil.

On la nommoit en 1372 rue de _Denys le Coffrier_, du nom d'un de ses

habitants. Celui de Tiquetonne lui vient, par altération, de Rogier de

_Quiquetonne_, boulanger, lequel y demeuroit en 1339, et obtint, après

Denys le Coffrier, l'honneur de lui donner le nom qu'elle a conservé

jusqu'à ce jour[297].

[Note 297: _Ibid._]

_Rue Traînée._ Elle règne le long de l'église de Saint-Eustache, depuis la

rue du Four jusqu'à la rue Montmartre. Sauval dit qu'en 1313 on lit la

_ruelle_ au curé de _Saint-Huystace_. Cette rue s'appeloit aussi

anciennement _rue de la Barillerie_; elle est ainsi énoncée dans les

titres de l'archevêché, et dans les criées d'une maison qui y étoit située

en 1476. Les censiers de 1489 et de 1530 lui donnent le même nom, et

l'indiquent comme située devant _le petit huis Saint-Eustache_. C'est dans

un titre _nouvel_ du 2 mars 1574, qu'on la trouve pour la première fois

nommée rue _Traînée_. Du reste, on ignore l'étymologie de ce dernier nom.

_Rues de Vannes_, _de Varennes_ et _de Viarmes_. Ce sont des

communications pratiquées pour faciliter l'entrée de la Halle au Blé.

La rue de Viarmes est l'espace circulaire qui règne autour de la Halle;

elle doit son nom à M. _de Viarmes_, prévôt des marchands. Celle de Vannes

doit le sien à M. _Jolivet de Vannes_, avocat et procureur du roi et de la

ville; et celle de Varennes à M. _de Varennes_, échevin.

_Rue Verderet_ ou _Verdelet_. Elle aboutit d'un côté à la rue Plâtrière,

et de l'autre au coin des rues de la Jussienne et Coq-Héron. Ce nom est

altéré. Nos aïeux, plus naïfs, voulant désigner une rue très-malpropre,

l'avoient appelée rue _Merderet_. Tel étoit son véritable nom en

1295[298]. Au siècle suivant, on la trouve sous celui de _l'Orderue_,

autrement la rue sale, et de rue _Breneuse_[299]; ce dernier nom lui étoit

commun, comme nous l'avons dit, avec les ruelles qui en faisoient la

continuation. Cette rue fut élargie en 1758 de cinq pieds qu'on prit sur

le terrain de l'hôtel des postes.

[Note 298: Cart. de S. Magl.]

[Note 299: Nécrol. de N. D.]

_Rue de la Vrillière._ Elle traverse de la rue Croix-des-Petits-Champs

dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, dont autrefois elle faisoit partie.

Son nom lui vient de M. Phelypeaux _de la Vrillière_, secrétaire d'état,

qui y fit bâtir, en 1620, un magnifique hôtel, lequel passa depuis au

comte de Toulouse[300].

[Note 300: _Voyez_ p. 344.]

_Rue (petite) de la Vrillière._ Elle va de la grande rue de la Vrillière à

la place des Victoires, qui, dans l'origine, n'avoit point d'issue de ce

côté; il y avoit même un corps-de-logis bâti dans la rue de la Vrillière,

sur la partie du terrain qu'avoit occupée la rue des Fossés-Montmartre,

laquelle se prolongeoit anciennement jusqu'à cet endroit. M. Phelypeaux

de Châteauneuf obtint qu'il seroit abattu, et procura par là à son hôtel

un point de vue à peu près semblable à celui dont il jouissoit avant que

la place eût été bâtie. Cette nouvelle issue fut d'abord appelée _rue

Percée_, ensuite petite rue _de la Vrillière_.

ANTIQUITÉS ROMAINES

DÉCOUVERTES DANS LE QUARTIER SAINT-EUSTACHE.

_Tête d'Isis Cybèle._ Nous avons déjà fait mention de ce monument[301] qui

a fort exercé la sagacité de nos antiquaires, et que chacun d'eux a

expliqué suivant les conjectures plus ou moins heureuses qui se sont

présentées à son esprit. Aux savants que nous avons déjà cités il faut

joindre le comte de Caylus qui a fait sur cette tête une dissertation dans

laquelle il cherche à éclaircir difficilement ce qui ne présente pas la

moindre difficulté. Avant que le christianisme eût été introduit dans les

Gaules, elles étoient déjà devenues provinces romaines, et l'on y adoroit

les dieux des Romains: il ne faut donc pas plus s'étonner d'avoir trouvé à

Paris une tête de Cybèle ou d'Isis, que d'y avoir découvert un autel

consacré à Jupiter, à Mercure, à Vénus, etc. Tous ces dieux du paganisme y

avoient des temples et sans doute des statues; et s'il faut s'étonner de

quelque chose, c'est de n'en avoir pas trouvé de plus nombreux

débris.[302]

[Note 301: _Voyez_ p. 332.]

[Note 302: Antiquités, etc., t. II, p. 379.]

MONUMENTS NOUVEAUX

ET RÉPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_Église Saint-Eustache._ Le portail de cette église est maintenant dégagé

des échoppes qui l'obstruoient, et fermé d'une grille de fer.--La ville de

Paris lui a donné quatre tableaux exécutés par des peintres modernes, et

représentant la conversion de saint Augustin; le baptême de Jésus-Christ;

sa prédication; un martyr.

_Halle au blé._ La voûte en bois de ce monument ayant été brûlée vers

l'année 1802, on conçut, comme nous l'avons déjà dit, l'heureuse idée de

la reconstruire en cercles de fer, dont les diverses parties sont liées

entre elles par des écrous; ces cercles, posés les uns au-dessus des

autres, vont diminuant de diamètre jusqu'au sommet de la voûte, formant

dix-huit assises à partir de son extrémité inférieure. Ils sont recouverts

en lames de cuivre que l'on a étamées afin de les préserver de

l'oxidation. Ainsi cette voûte unit maintenant la plus grande solidité à

sa légèreté première, et se trouve à l'abri de presque tous les accidents

possibles.

_Banque de France._ Elle a été placée dans l'hôtel de Toulouse, auquel on

a fait, à cette occasion, des réparations immenses, et où l'on a pratiqué

toutes les dispositions nécessaires à un aussi vaste établissement. La

porte d'entrée a reçu aussi une décoration nouvelle: dans son tympan ont

été sculptées deux figures en bas-relief, dont l'une tient un aviron et

l'autre porte une corne d'abondance, symboles de l'agriculture et du

commerce. L'attique est surmonté de deux autres figures de ronde bosse et

également symboliques; sur la clef sont deux mains serrées, et dans une

niche au fond de la cour on a placé une statue de Mercure.

_Marché des Prouvaires._ Il a été établi entre les rues des Prouvaires, du

Four, des Deux-Écus, et se prolonge jusqu'à la rue Traînée. Tout cet

espace a été divisé en compartiments par des poteaux qui soutiennent des

charpentes couvertes. Certains jours de la semaine on y étale de la

viande, et dans d'autres jours il est destiné à la vente du fromage.

PASSAGES.

_Passage des Prouvaires._ Ce passage a été percé en face du nouveau

marché, et conduit à l'ancienne Halle à la viande.

QUARTIER DES HALLES.

Ce quartier est borné à l'orient par la rue Saint-Denis

exclusivement, depuis le coin de la rue de la Ferronnerie

jusqu'au coin de la rue Mauconseil; au septentrion, par la rue

Mauconseil aussi exclusivement; à l'occident, par les rues

Comtesse-d'Artois et de la Tonnellerie inclusivement; et au midi,

par la rue de la Ferronnerie et partie de celle de Saint-Honoré

exclusivement.

On y comptoit, en 1789, vingt-quatre rues, une place, plusieurs

halles, etc., et plus anciennement, une église paroissiale et un

cimetière public.

Sous le règne de Charles VII, lorsque, par une suite des malheurs du règne

précédent, un prince anglois s'arrogeoit le titre de roi de France, et que

Paris, sous sa domination tyrannique, recevoit un juste châtiment de sa

rébellion, le quartier que nous allons décrire fut le théâtre de plusieurs

scènes aussi tragiques que touchantes. C'étoit aux halles que l'on

exécutoit ordinairement les coupables de conspiration contre l'État, ou de

trahison contre les intérêts du prince; et comme on appeloit alors

traîtres et conspirateurs tous ceux qui, restés fidèles à leur légitime

souverain, cherchoient à le servir autrement que par des voeux stériles,

plusieurs citoyens généreux qui conspirèrent ainsi, à différentes époques,

pour l'honneur et pour la justice, criminels uniquement par le mauvais

succès de leur entreprise, vinrent sur cette place recevoir la mort de la

main d'un bourreau.

Dans cette épouvantable confusion où la démence de Charles VI et les

attentats de Jean-sans-Peur avoient plongé la France, dans cette suite

d'événements prodigieux qui la relevèrent contre toute probabilité, qui

arrachèrent enfin sa capitale au joug de l'étranger, il se trouve un tel

enchaînement de causes et d'effets, que l'histoire de Paris devient plus

que jamais celle de la monarchie entière, et qu'on ne peut en rendre la

suite intelligible sans présenter en même temps quelque esquisse de ce

vaste tableau.

Tout paroissoit désespéré: l'autorité légitime avoit non-seulement perdu

la force qui lui étoit nécessaire pour se maintenir et se faire respecter,

mais encore presque tout son ascendant moral qui seul pouvoit la lui faire

recouvrer. Charles, déshérité par son père, soupçonné d'un meurtre qui

sembloit justifier ce traitement barbare, sembloit ne posséder d'ailleurs

aucune de ces qualités brillantes qui, dans les situations difficiles,

éblouissent et ramènent le vulgaire, maîtrisent les événements, et

finissent par enchaîner la fortune. Pour reconquérir un grand royaume, il

falloit joindre à une activité infatigable une constance à toute épreuve,

une politique profonde, toute la science d'un habile général. Le dauphin,

à peine âgé de vingt ans, n'avoit que le courage d'un soldat: du reste, il

montroit un caractère foible, doux, facile à dominer, un penchant très-vif

pour les plaisirs et la volupté, une indolence presque invincible; telles

étoient les dispositions apparentes d'un prince qui, resserré entre les

pays asservis sous la domination angloise et les vastes états du duc de

Bourgogne[303], entouré d'une noblesse valeureuse sans doute, mais où l'on

ne comptoit pas alors un seul chef expérimenté[304], d'une poignée de

soldats découragés et sans discipline, avoit à lutter contre un

ennemi[305] maître de sa capitale et de la plus grande partie de ses

provinces, contre des armées puissantes que commandoient les premiers

capitaines de l'Europe. D'ailleurs, telle étoit alors la corruption où un

demi-siècle de discordes intestines avoit plongé les esprits, qu'aux yeux

d'un très-grand nombre de François un roi d'Angleterre, petit-fils de leur

propre souverain, apportant en outre à la couronne de France de prétendus

droits, toujours contestés, mais réclamés sans cesse, n'avoit nullement

les apparences d'un usurpateur. Un prince du sang royal, puissant et

considéré, s'étoit déclaré en sa faveur; et le nouveau duc de Bourgogne,

succédant à la haine de son père contre Charles, sembloit faire un acte de

piété filiale qui augmentoit encore cette affection aveugle que le peuple

portoit à sa maison. Enfin, tel étoit l'état des choses et le vertige qui

entraînoit la nation, que, s'il eût été possible que les conquérants,

oubliant qu'ils avoient une autre patrie, se fussent faits François pour

gouverner la France, il est presque indubitable que la révolution eût été

complète et sans retour.

[Note 303: Voici quelle étoit la position respective des deux

partis: Les Anglois, maîtres de Paris, possédoient la Normandie,

l'Île-de-France, la Brie, la Champagne, la Picardie, le

Ponthieu, le Boulonois, le Calaisis jusqu'aux frontières de

Flandre; la partie la plus considérable de l'Aquitaine jusqu'aux

Pyrénées et à l'Océan; ils disposoient, par leur alliance avec

le duc de Bourgogne, du duché de ce nom et des provinces de

Flandre et d'Artois.

Charles étoit réduit à la province de Languedoc, arrachée avec

peine au comte de Foix, à celles du Dauphiné, de l'Auvergne, du

Bourbonnais, du Berry, du Poitou, de la Saintonge, de la

Touraine et de l'Orléanois. Il pouvoit aussi compter sur

quelques parties de l'Anjou et du Maine, qui jusque là n'avoient

point été entamées. La Bretagne, incertaine encore entre les

deux partis, sembloit attendre les événements.]

[Note 304: Ils se formèrent depuis dans les combats innombrables

qu'il leur fallut livrer pour rétablir leur maître sur son

trône; et en effet l'expérience n'a que trop prouvé que, dans la

guerre surtout, la théorie n'est rien sans une pratique

continuelle. Mais, à cette époque, Xaintrailles, La Hire, La

Fayette, Narbonne, le duc d'Alençon, etc., etc., n'étoient

encore que de braves guerriers, tandis que Salisbury, Warwick,

Arundel, Sommerset, Suffolk, Talbot, étaient des généraux aussi

habiles que courageux.]

[Note 305: Henri VI, nommé pendant près de vingt ans roi de

France et d'Angleterre, et depuis chassé du premier royaume et

dépouillé du second, n'étoit alors qu'un enfant de neuf mois;

mais l'intrépidité et les lumières de Henri V sembloient revivre

dans son frère, le duc de Bedfort, qu'il avoit nommé, en

mourant, régent de France.]

Mais c'est un vice radical attaché à toute conquête où le vainqueur,

conservant les liens naturels qui l'attachent à son pays, apporte au

milieu de la nation conquise son esprit national et ses habitudes

étrangères, que, dès le commencement de sa domination, il s'établit

nécessairement entre ses anciens et ses nouveaux sujets des différences

humiliantes pour ces derniers, et qui excitent en eux de vifs

ressentiments. Leur mécontentement fait bientôt naître des méfiances qui

divisent sans retour les deux peuples; et la tyrannie d'un côté, la

révolte de l'autre, sont des suites inévitables de ce choc des passions et

des intérêts. Dans cet état de choses, si la nation est brave et

généreuse, et qu'il se présente un chef assez imposant pour rallier autour

de lui tous ceux qui sont impatients du joug, ce n'est pas une armée qu'il

rassemble, c'est une population entière, à laquelle il est difficile que

le conquérant, qui n'a que des soldats, puisse long-temps résister. Telle

fut, dans la révolution qui rendit à Charles VII l'héritage de ses pères,

la marche et la cause des événements; et nous pensons, contre l'opinion de

plusieurs historiens, que ce fut moins par amour pour son roi que par

haine contre un vainqueur insolent, que la France entière se souleva pour

replacer sur le trône un prince qu'elle en avoit vu chasser, pour ainsi

dire, avec joie. Du reste, ces discordes intestines, ces désordres qui

sembloient devoir perdre à la fois l'État et son souverain, augmentèrent

en effet la vigueur et la prospérité de l'un et de l'autre: car de telles

révolutions ne se font point sans que l'autorité légitime n'en acquière de

nouvelles forces, par la raison que, revenant à elle à cause du besoin

extrême qu'ils en ont, les sujets sont alors disposés à lui accorder même

plus qu'elle n'eût jamais osé demander. Aussi verrons-nous, par suite de

cet heureux retour, le peuple françois prendre un esprit meilleur, et la

monarchie plus de puissance et de majesté.

(1422.) Charles étoit dans le château d'Espally, situé auprès du Puy en

Velay, lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort de son père. Après les

premiers moments donnés à sa douleur, il pensa à poursuivre le projet

légitime qu'il avoit formé de remonter sur le trône de ses ancêtres. La

bannière de France fut déployée dans la chapelle du château; un petit

nombre de courtisans et d'officiers qui l'accompagnoient l'y proclamèrent

roi, et, peu de jours après, le nouveau monarque prit la route de

Poitiers, où il se fit couronner avec le plus grand appareil. On vit à

cette cérémonie les princes de Clermont, d'Alençon, et les principaux

seigneurs attachés à son parti.

Tandis que ces choses se passoient, le duc de Bedfort, régent du royaume,

rassembloit à Paris, dans la grand'chambre du parlement, tous les membres

de cette cour suprême, les magistrats des autres cours supérieures, ceux

du Châtelet, les députés des divers chapitres, l'université, le prévôt de

la ville, ses échevins et ses principaux bourgeois. Dans cette assemblée,

si imposante en apparence, mais dont les membres étoient, ou dominés par

la terreur, ou aveuglés par la passion, le chancelier fit du traité de

Troyes une lecture et une apologie qui furent suivies d'un serment de

fidélité au roi d'Angleterre Henri VI, que l'on exigea de tous les

assistants, que prêtèrent ensuite tous les bourgeois séparément, et

généralement tous les habitants de la ville, depuis les princes et les

prélats jusqu'aux domestiques et aux simples artisans.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8) · 第 21 / 34 段