C'étoit l'évêque de Paris qui nommoit les boursiers de ce collége; et,

quoiqu'il ne fût pas situé dans le quartier de l'Université, il n'en étoit

pas moins soumis à ses lois comme toutes les autres institutions du même

genre. Les choses restèrent en cet état jusqu'en 1432, que, sur la demande

du chapitre de Saint-Honoré qui se disoit fort pauvre, cet établissement,

alors composé seulement d'un chanoine-maître, d'un chapelain et de quatre

pauvres écoliers, fut réuni avec sa chapelle à cette collégiale, par

Jacques du Chastelier, évêque de Paris[244]; mais ce changement ne fut pas

de longue durée. L'Université se hâta de représenter qu'il existait une

prébende spécialement fondée pour le service de ce collége, et cette

représentation détermina l'évêque à casser l'union qu'il avoit prononcée,

et à rétablir le collége sur le même pied qu'auparavant. Ceci dura

jusqu'en 1602, époque à laquelle les Chanoines de Saint-Honoré, par des

raisons que les historiens n'indiquent pas, obtinrent une nouvelle réunion

de ce collége à leur chapitre, réunion qui fut confirmée par une bulle de

Clément VIII du mois d'octobre de la même année, vérifiée au parlement le

30 juillet 1605.

[Note 244: Manusc. de Saint-Germ.-des-Prés, c. 453, fol. 252.]

Il paroît vraisemblable que le chapitre avoit promis de se charger

directement d'y faire continuer l'enseignement, car dans l'année 1611 on y

voit encore deux professeurs. Mais cette nouvelle administration ne fut

point continuée; les études y cessèrent bientôt entièrement, et le collége

resta incorporé et annexé au chapitre, ainsi que la chapelle qui en

dépendoit. Dédiée d'abord sous l'invocation de la Sainte-Vierge, elle prit

ensuite le nom de Saint-Clair, à l'occasion d'une confrérie en l'honneur

de ce saint qui y avoit été établie en 1486, et qui l'en a fait regarder

depuis comme le principal titulaire[245].

[Note 245: Dans cette chapelle avoit été inhumé Geoffroi Coeur

ou Cueur, maître-d'hôtel du roi Louis XI, et fils de Jacques

Coeur, trésorier du roi Charles VII. Cette circonstance a fait

croire à quelques-uns qu'il étoit l'un des fondateurs de cette

chapelle et du collége, ce qui ne pouvoit être, puisqu'il mourut

en 1478, ainsi que le portoit son épitaphe. On ne peut le

regarder que comme un bienfaiteur qui aura contribué à leur

rétablissement.]

HALLE AU BLÉ.

La Halle au blé, placée autrefois dans le quartier où étoient les

principales Halles de Paris, consistoit en une place irrégulière, mais

d'une très-vaste étendue, et entourée de maisons. On peut s'en faire une

idée assez juste en se figurant un grand espace vide au milieu des maisons

qui donnent sur les rues de la Lingerie, de la Cordonnerie, des

Grands-Piliers, de la Tonnellerie et de la Friperie.

Il y avoit une autre Halle ou Marché au blé, qui, de temps immémorial, se

tenoit dans la Cité, vis-à-vis l'église de la Magdeleine. Ce marché

appartenoit aux rois de France; et l'on trouve qu'en 1216

Philippe-Auguste, qui venoit de faire construire les Halles dans

_Champeaux_, en fit présent à son échanson, dont il vouloit récompenser

les services. Un siècle après il appartenoit à un chanoine de Notre-Dame

de Paris, et en 1436 le chapitre de cette église en étoit le propriétaire.

Ce n'est que vers le milieu du dix-septième siècle que l'on jugea à

propos de réunir ensemble les deux marchés au blé dans le quartier commun

à tous les marchés de Paris.

La ville ayant fait l'acquisition, en 1755, du terrain qu'avoit occupé

l'hôtel de Soissons, démoli quelques années auparavant, la résolution fut

prise de bâtir sur cet emplacement une nouvelle halle au blé, et

d'abandonner l'ancienne, dont l'incommodité se faisoit sentir de jour en

jour davantage. Cet édifice, commencé en 1763, fut achevé dans l'espace de

trois ans, par les soins de M. de Viarmes, prévôt des marchands[246],

d'après les dessins de M. Le Camus de Mézières, architecte.

[Note 246: Le projet de démolir l'hôtel de Soissons avoit été

conçu dès le règne de Louis XIV, et M. de Colbert avoit résolu

de faire de ce grand espace une des plus belles places

monumentales de Paris. On eût vu au sommet d'un rocher

très-élevé et dont la base eût été assise au milieu d'un immense

bassin, la statue en bronze de Louis XIV foulant aux pieds la

Discorde et l'Hérésie. Quatre fleuves, également en bronze, et

d'une proportion colossale, auroient versé de larges nappes

d'eau dans le bassin entouré d'une balustrade de marbre; là se

seroient rendues les eaux de l'aquéduc d'Arcueil, pour être

ensuite distribuées par des canaux dans différents quartiers de

la ville. Tout étoit disposé pour l'exécution de ce grand

dessein, lorsque la mort du ministre le fit avorter. Le modèle

du monument, déjà exécuté en petit par _Girardon_, a long-temps

orné le cabinet de ce sculpteur.]

Ce monument, formé d'un vaste portique circulaire qui règne autour d'une

cour de vingt pieds de diamètre, est le seul de ce genre qui existe à

Paris, et qui puisse nous donner une idée des théâtres et amphithéâtres

des anciens, composés, il est vrai, les uns d'un simple demi-cercle, les

autres dans une forme elliptique, mais dont la masse devoit offrir à

l'oeil un effet à peu près semblable à celui que présente ce monument.

La cour immense que renferme cet édifice fut laissée à découvert lors de

sa construction; mais on s'aperçut bientôt que les portiques voûtés qui

l'environnent n'étoient pas suffisants pour abriter tous les grains auquel

il sert d'entrepôt, et le projet de couvrir cette cour fut arrêté. MM.

Legrand et Molinos, architectes, chargés, en 1782, de ce grand travail,

l'exécutèrent avec une rare perfection, d'après le système ingénieux et

économique de Philibert Delorme, c'est-à-dire en charpente, composée de

planches de sapin appareillées deux à deux[247]. Cette coupole, presque

égale en diamètre à celle du Panthéon de Rome, percée de vingt-cinq rayons

garnis de vitraux, produisoit le plus grand effet, et paroissoit d'une

grandeur et d'une légèreté surprenantes. L'oeil parcouroit avec étonnement

cette voûte immense de cent quatre-vingt-dix-huit pieds de développement

dans sa montée, trois cent soixante-dix-sept pieds de circonférence, et

cent pieds de hauteur du pavé à son sommet; on ne concevoit pas comment

elle pouvoit se soutenir ainsi découpée, et sur moins d'un pied

d'épaisseur apparente[248].

[Note 247: Ces planches n'avoient qu'un pied de largeur, un

pouce d'épaisseur et quatre pieds de longueur.]

[Note 248: _Voyez_ pl. 81. Cette coupole ayant été incendiée en

1802, par la négligence d'un plombier, a été reconstruite depuis

dans la même forme, mais en matières incombustibles; et, l'on y

a fait une heureuse application de l'appareil en fer fondu que

l'on avoit employé dans la construction des ponts de l'Arsenal

et des Arts.]

Ce monument, si imposant par sa masse, mérite encore d'être remarqué pour

sa construction soignée, la légèreté de ses voûtes en briques, la forme

recherchée et l'appareil de ses deux escaliers; enfin il est peu

d'édifices à Paris qui présentent, sous tous les rapports d'ensemble et de

détails, un aspect plus satisfaisant[249].

[Note 249: Sur le mur de face intérieure on voyoit trois

médaillons en bas-relief, exécutés par M. Roland, représentant

les portraits de Louis XV, de M. Le Noir, lieutenant de police,

et de Philibert Delorme. Les deux premiers ont été détruits.]

La colonne astronomique que l'on voit accolée à sa surface extérieure est

celle que Catherine de Médicis fit élever, en 1572, dans la cour de

l'hôtel de Soissons, et le seul débris qui reste de cette demeure royale.

Cette colonne, d'ordonnance dorique, a quatre-vingt-quinze pieds

d'élévation. Bullant, qui en fut l'architecte, creusa dans son intérieur

un escalier[250] qui existe encore, et qui conduisoit autrefois à une

espèce d'observatoire établi sur le tailloir, dans lequel on prétend que

Catherine de Médicis se retiroit souvent avec ses astronomes.

[Note 250: Cet escalier est orné de bas-reliefs qui représentent

des trophées, des couronnes, des _C_ et des _H_ entrelacés, des

miroirs cassés, et des lacs d'amour déchirés, emblèmes du

veuvage et de la douleur de cette princesse.]

À l'époque de la construction de la Halle au blé, cette colonne, qui avoit

été conservée par les soins généreux d'un simple particulier[251], fut

engagée dans le mur du nouveau monument, ce qui lui a fait perdre une

partie de son effet. On pratiqua en même temps dans le soubassement une

fontaine publique; et sur le fût on traça un méridien, très-ingénieux,

composé par le père Pingré, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, et de

l'Académie des Sciences.

[Note 251: M. Louis Petit de Bachaumont, le même qui nous a

laissé trente volumes d'anecdotes et de nouvelles. On alloit la

démolir avec le reste de l'hôtel lorsqu'il en fit l'acquisition

moyennant 800 liv., et la céda ensuite à la ville, sous la

condition qu'elle seroit conservée.]

HOSPICE DE LA RUE DE GRENELLE.

Cet hôpital ou hospice, qui existoit encore en 1760, avoit été fondé en

1497[252] dans cette rue, pour huit pauvres filles ou veuves de quarante à

cinquante ans. Il étoit situé près de la rue des Deux-Écus, et devoit son

établissement à Catherine Du Homme, veuve de Guillaume Barthélemi, qui

légua à cet effet un jardin dont elle étoit propriétaire dans la rue de

Grenelle, chargeant les enfants de sa soeur de l'exécution de ses volontés

à cet égard.

[Note 252: Sauval, t. I, p. 509.--Hist. de Par., préf.]

HÔTELS.

ANCIENS HÔTELS DÉTRUITS.

_Hôtel d'Aligre._

Cet hôtel, situé rue d'Orléans, s'étendoit anciennement jusqu'aux rues

Saint-Honoré et de Grenelle[253]. Il appartenoit, sous le règne de Henri

II, à M. de Roquencourt, contrôleur-général des finances[254], qui en fit

don à Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois. De cette famille il

passa à Pierre Brûlart, marquis de Sillery; puis à Achille de Harlay,

maître des requêtes. Son fils ayant été nommé premier président en 1669,

le vendit à M. de Verthamont. Du reste, cet édifice n'avoit rien de

remarquable ni dans son architecture ni dans son intérieur.

[Note 253: Il en existe encore une partie assez considérable

dans la rue d'Orléans.]

[Note 254: Sauval, t. II, p. 121.]

_Hôtel de Chamillart._

Cet hôtel étoit situé rue Coq-Héron. Il a porté le nom d'hôtel de Gesvres,

puis celui de Chamillart, contrôleur-général des finances, qui en avoit

fait l'acquisition. Il prit ensuite celui de Coigny, du maréchal de ce nom

qui l'habita long-temps, ainsi que sa famille. Il n'avoit rien de

remarquable.

_Hôtel de Flandre._

Sauval, le seul des historiens de Paris qui ait parlé de cet hôtel avec

quelque détail, est tellement obscur et embrouillé dans ce qu'il en dit,

son récit offre même tant de contradictions évidentes, qu'il n'est pas

facile d'y démêler la vérité. Cependant, en le comparant avec les foibles

renseignements que l'on rencontre ailleurs, on trouve que Gui de

Dampierre, comte de Flandre, acheta, vers l'an 1292, d'un bourgeois nommé

Coquillier, une grande maison située dans la rue appelée de son nom rue

_Coquillière_, et que ce seigneur ne la trouvant point assez vaste, il

acquit encore de Simon Matiphas de Buci, évêque de Paris, trois arpents et

demi de terres voisines, sur lesquels il fit construire son hôtel et les

jardins qui en dépendoient. Cet hôtel étoit situé près des murailles qui

formoient l'enceinte de la ville sous le règne de Charles V, et avoit sa

principale entrée sur la rue Coquillière.

Il paroît qu'il occupoit tout l'espace renfermé entre les rues des

Vieux-Augustins, Pagevin, Plâtrière et Coquillière[255]. Robert, fils aîné

du comte de Flandre, fit, en 1293, une nouvelle acquisition de l'évêque de

Paris. Les censiers de l'archevêché nous apprennent qu'il en acheta[256]

le _pourpris_ ou _manoir_, qui avoit servi aux Augustins lors de leur

premier établissement dans cette ville, et toutes les terres qui

l'environnoient[257].

[Note 255: Arch. de l'archev.]

[Note 256: _Voyez_ l'article de la chapelle

Sainte-Marie-Égyptienne, page 317.]

[Note 257: Cet espace comprenoit tout ce que nous voyons

aujourd'hui entre les rues de la Jussienne, Montmartre, des

Vieux-Augustins et Pagevin.]

Cet hôtel appartint à ses descendants jusqu'au mariage de Marguerite de

Flandre avec Philippe de France, fils du roi Jean, et premier duc de

Bourgogne de la seconde race. Il passa ensuite à Antoine de Bourgogne, duc

de Brabant, leur second fils. Après sa mort et celle de ses fils, qui ne

laissèrent point d'enfants, cet hôtel fut réuni aux domaines des ducs de

Bourgogne, comtes de Flandre.

En 1493, il appartenoit encore à Marie de Bourgogne, fille unique du

dernier duc de ce nom, laquelle épousa Maximilien, archiduc d'Autriche;

leurs enfants en héritèrent, et l'hôtel subsista jusqu'en 1543. Au mois de

septembre de cette année, François Ier ordonna, par lettres-patentes,

qu'il seroit démoli, et l'emplacement divisé en plusieurs places, que l'on

vendroit à des particuliers. On ne conserva de cet édifice que deux gros

pavillons carrés, bâtis, l'un dans l'alignement de la rue Coquillière, et

l'autre le long de la rue Coq-Héron, lesquels ne furent démolis qu'en

1618.

L'enceinte de cet hôtel étoit si étendue que sur le terrain qu'il occupoit

on bâtit depuis les hôtels d'Armenonville (actuellement des Postes), de

Chamillart, de Bullion, et un grand nombre d'autres maisons moins

considérables.

_Hôtel de Laval._

Cette maison, dont François Mansard fut l'architecte, avoit été bâtie au

bout de la rue Coquillière, près de l'emplacement des anciennes

fortifications de la ville. Elle appartenoit, en 1684, à M. Berrier, qui,

faisant faire des fouilles dans son jardin, y trouva, à deux toises de

profondeur, les fondements d'un ancien édifice, et dans les ruines d'une

vieille tour, une tête de femme[258] en bronze antique. Elle étoit un peu

plus grande que nature, surmontée d'une tour qui lui servoit de coiffure;

et les yeux en avoient été arrachés, apparemment parce qu'ils étoient

d'argent. La découverte de cette figure exerça beaucoup la sagacité des

antiquaires, et fit naître une foule de conjectures. La tour crénelée et à

six faces dont elle étoit couronnée parut à quelques-uns une preuve

convaincante que c'étoit une tête de la déesse Cybèle, autrefois en grande

vénération dans les Gaules. Le père Molinet pensa que ce pouvoit être

celle d'une statue d'Isis spécialement honorée à Paris. Enfin les auteurs

du Journal de Trévoux crurent y voir une représentation de la ville

elle-même, déifiée sous le nom de la _déesse Lutèce_.

[Note 258: Cette tête se voit maintenant au cabinet des antiques

de la Bibliothéque du roi.]

_Hôtel de Royaumont._

Cet hôtel, bâti en 1613 par Philippe Hurault, évêque de Chartres et abbé

de Royaumont, étoit situé rue du Jour, et fut pendant quelque temps le

rendez-vous général des duellistes de Paris. Il étoit alors occupé par

François de Montmorency, comte de Boutteville; et les braves de la cour et

de la ville s'y assembloient le matin dans une salle basse, où l'on

trouvoit toujours du pain et du vin sur une table dressée exprès, et des

fleurets pour s'escrimer.

_Hôtel de Soissons._

Cet hôtel, bâti sur l'emplacement qu'occupe actuellement la Halle au blé,

s'étendoit d'un côté jusqu'aux rues Coquillière, du Four, de Grenelle, et

de l'autre comprenoit dans son enceinte une partie des rues d'Orléans et

des Vieilles-Étuves; mais il n'eut pas toujours ni le même nom ni la même

étendue: car depuis le treizième siècle, époque à laquelle remontent les

notions que l'on possède sur ce monument, jusqu'à sa destruction, nous

trouvons qu'il changea vingt fois de maître et cinq fois de nom. Il fut

nommé d'abord l'hôtel de _Nesle_, puis l'hôtel de _Bohème_, ensuite le

_couvent des Filles Pénitentes_, l'hôtel de _la Reine_, enfin l'hôtel de

_Soissons_.

Il fut d'abord connu sous le nom d'hôtel de Nesle, parce qu'il

appartenoit, au treizième siècle, aux seigneurs de cette illustre maison.

On voit, par les titres du trésor des chartes, que Jean II de Nesle,

châtelain de Bruges, et Eustache de Saint-Pol sa femme, le donnèrent, en

1232, au roi saint Louis et à la reine Blanche sa mère[259], à laquelle

il appartint presque aussitôt en entier par le don que le roi lui fit de

tous les droits qu'il pouvoit y avoir. Dès que la reine Blanche en fut

devenue l'unique propriétaire, elle en fit sa demeure habituelle; et ce

fut dans cette maison qu'elle mourut.

[Note 259: Il y avoit à Paris deux hôtels de _Nesle_: celui dont

il est fait mention ici, et le fameux hôtel dont nous avons déjà

parlé plusieurs fois, lequel étoit situé de l'autre côté de la

rivière, et près de la porte du même nom. Quelques auteurs ont

avancé que ce fut ce dernier qui fut donné à saint Louis et à sa

mère; mais plusieurs titres authentiques prouvent d'une manière

évidente que l'hôtel en question étoit dans la censive de

l'évêque de Paris. L'hôtel de Nesle, situé sur la rive

méridionale, étoit dans la seigneurie de l'abbé de

Saint-Germain; d'où il s'ensuit nécessairement que ce devoit

être celui dont nous parlons ici.]

Il est très-probable qu'après la mort de la reine Blanche cet hôtel fut

réuni aux domaines de la couronne, puisqu'en 1296 Philippe-le-Bel,

petit-fils de saint Louis, le donna à Charles, comte de Valois, son frère,

et qu'en 1327 Philippe de Valois, depuis roi de France, en fit présent à

son tour à Jean de Luxembourg, roi de Bohème. Jusqu'à cette époque l'hôtel

de Nesle n'avoit pas changé de nom; mais alors on lui donna celui du

nouveau propriétaire, et depuis ce temps on le trouve désigné dans

plusieurs chartes du quatorzième siècle sous les noms de _Behagne_,

_Bahaigne_, _Béhaine_, _Bohaigne_, etc., dont on se servoit alors pour

exprimer celui de _Bohème_. Après la mort du roi de Bohème, Bonne de

Luxembourg sa fille, ayant épousé Jean de France, fils aîné de Philippe

de Valois, et depuis son successeur, cet hôtel revint de nouveau, par ce

mariage, au domaine de la couronne.

On trouve ensuite que Jean et Charles son fils en firent don à Amédée VI,

comte de Savoie, en vertu d'un traité conclu entre eux le 5 janvier 1354.

Cet hôtel passa ensuite à la maison d'Anjou; mais nous n'avons trouvé

aucun titre qui ait pu nous instruire si ce fut par don ou par acquisition

que cette famille en devint propriétaire. Quoi qu'il en soit, il est

certain qu'en 1388 il appartenoit à Marie de Bretagne, veuve de Louis de

France, fils du roi Jean, duc d'Anjou, roi de Jérusalem et de Sicile, et à

Louis IIe du nom leur fils; car, dans cette année 1388, ils le vendirent

12,000 livres au roi Charles VI, qui le donna à son frère Louis de France,

duc de Touraine et de Valois, depuis duc d'Orléans. On continua cependant

toujours à l'appeler l'hôtel de Bohème; et il fut connu sous ce nom

jusqu'en 1492 ou 1493, époque à laquelle le duc d'Orléans (depuis Louis

XII) accorda une partie de cet hôtel aux Filles Pénitentes pour y établir

leur communauté[260]: il prit alors le nom de _Maison des Filles

Pénitentes_.

[Note 260: _Voyez_ t. I, p. 584, 2e partie.]

Comme ce fut à cette occasion que commencèrent les changements qui par

degrés firent disparoître toutes les anciennes constructions de ce

monument, nous croyons à propos de donner ici une idée de ce qu'il étoit à

cette époque.

L'hôtel, ou plutôt le palais de Bohème, presque toujours habité par des

souverains ou par des princes du sang de France, ne le cédoit alors ni au

Louvre ni aux autres maisons royales, soit par l'étendue, soit par la

richesse des décorations intérieures. Le principal corps de logis

contenoit deux grands appartements de parade avec tous leurs accessoires.

Ils étoient éclairés par des croisées longues, étroites et fermées de fil

d'archal; les lambris et plafonds étoient en bois d'Irlande couvert de

sculptures, ce qui étoit alors un très-grand luxe: car ceux qui décoroient

au Louvre les appartements du roi et de la reine n'étoient ni d'un autre

travail ni d'une autre matière. Le jardin placé devant ces appartements

avoit à peu près quarante-cinq toises de longueur, et s'étendoit depuis la

rue d'Orléans jusqu'à la place qui est devant Saint-Eustache; au milieu de

ce jardin étoit un bassin avec un jet d'eau, et auprès une grande

esplanade où le roi et les princes venoient s'exercer à la joute et aux

autres jeux guerriers en usage dans ces temps-là. Tel étoit le magnifique

manoir qui excitoit l'admiration de nos aïeux, et dont les historiens nous

ont transmis la description la plus détaillée, avec les regrets les plus

vifs de ce qu'après la cession faite d'une partie de cette maison aux

Filles Pénitentes, de si beaux lieux eussent été convertis en chapelles,

dortoirs, cloîtres, etc.

Ces filles achetèrent, en 1498, le reste de la maison, et alors cet hôtel

ne fut plus désigné que sous le nom de _Maison des Filles Pénitentes_.

D'après ce que nous venons de dire, on voit qu'il occupoit dès lors une

vaste étendue de terrain; cependant on se tromperoit si l'on croyoit qu'il

comprît à cette époque tout celui qui fut renfermé depuis dans l'hôtel de

Soissons. Qu'on se figure les murs de l'enceinte de Philippe-Auguste qui

traversoient cet endroit à une certaine distance de la rue de Grenelle;

qu'on se représente la rue d'Orléans prolongée jusqu'à la rue Coquillière,

on aura une idée assez juste de l'étendue de l'hôtel de Bohème remplissant

l'espace intermédiaire, ce qui pouvoit former à peu près la moitié du

terrain qu'a occupé depuis l'hôtel de Soissons. Déjà même on avoit percé

et démoli le mur de clôture de la ville pour agrandir cet édifice, lorsque

les Filles Pénitentes s'y établirent. Elles y restèrent jusqu'en 1572,

époque à laquelle Catherine de Médicis, ayant abandonné la construction

des Tuileries, les fit transférer rue Saint-Denis, et choisit cet endroit

pour y faire bâtir un nouveau palais qui fut appelé _hôtel de la Reine_.

Cette princesse acheta pour cet effet plusieurs maisons du côté de la rue

du Four, et fit abattre le monastère et l'église des Filles Pénitentes

avec tout ce qui en dépendoit; par ses ordres on coupa les rues d'Orléans

et des Étuves, qu'elle fit renfermer dans le plan du nouvel édifice; de

sorte qu'il ne resta pas le moindre vestige ni de l'hôtel de Nesle, ni de

celui de Bohème, ni du couvent des Filles Pénitentes. Les bâtiments

qu'elle fit élever formoient cinq appartements immenses, et d'une

magnificence vraiment royale. En effet Sauval dit l'avoir vu occupé en

même temps par plusieurs princes du sang; et il ajoute que cet hôtel étoit

si vaste et si commode, qu'il n'y avoit à Paris que le Palais Cardinal qui

pût lui être comparé[261].

[Note 261: _Voy._ pl. 82.]

On entroit dans cette belle demeure par un superbe portail imité de celui

de Farnèse à Caprarole; au-delà de la grande cour étoit un parterre, au

milieu duquel s'élevoit une Vénus de marbre blanc, ouvrage de Jean Goujon;

elle étoit portée sur quatre consoles, et placée au-dessus d'un bassin en

marbre de la même couleur.

Du côté des rues Coquillière et de Grenelle, on avoit tracé un autre grand

parterre, accompagné de plusieurs allées d'arbres qui servoient de

promenade publique. À l'un des angles de ce jardin s'élevoit une chapelle

qui passoit pour la plus grande et la plus ornée qu'il y eût alors à

Paris.

À sa mort, arrivée en 1589, Catherine de Médicis avoit légué son hôtel à

Christine de Lorraine sa petite-fille; mais ses créanciers empêchèrent

l'effet de cette donation[262], et il fut vendu, en 1601, à Catherine de

Bourbon, soeur de Henri IV. Trois ans après, cette princesse mourut, et

cet édifice changea encore de maître. L'acquisition en fut faite par

Charles de Soissons, fils de Louis de Bourbon, premier prince de Condé,

d'où il passa dans la maison de Savoie, par le mariage d'une de ses filles

avec Thomas François de Savoie, prince de Carignan. Cette princesse lui

porta en dot cet hôtel, qui ne cessa point d'être appelé hôtel de

Soissons.

[Note 262: Dans les mémoires du temps, on voit qu'en 1591 la

duchesse de Nemours et sa fille y demeuroient, ainsi que le duc

de Mayenne son fils. Cet hôtel étoit alors nommé l'hôtel _des

Princesses_.]

Après la mort du prince de Carignan, la propriété en fut transmise à ses

créanciers, qui le firent démolir en entier dans les années 1748 et 1749,

à la réserve de la colonne dont nous avons déjà parlé. Enfin, en 1755, la

ville de Paris, en vertu de lettres-patentes, fit l'acquisition de ce

terrain, pour y faire construire la Halle au blé[263].

[Note 263: On peut remarquer qu'en 1604 Charles de Soissons

acheta cet hôtel en entier 90,300 liv., et que cent cinquante

ans après, en 1755, la ville de Paris acheta l'emplacement seul

2,800,367 liv.]

_Hôtel du duc de Berri._

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8) · 第 19 / 34 段