portail de Servandoni, à Saint-Sulpice, n'a d'autre mérite que d'avoir été
exécutée sur une assez grande échelle. La largeur beaucoup trop
considérable de ses entre-colonnements, surtout au second ordre,
entraînera sa destruction; et déjà le poids énorme de la plate-bande qui
supporte le fronton y a causé de fâcheuses dégradations, et semble écraser
les maigres colonnes qui la soutiennent. Le genre de cette architecture
massive, et qui n'est ni antique ni moderne, n'a d'ailleurs aucune espèce
de rapport avec le reste de l'édifice[224]; on en peut dire autant du
bâtiment de la sacristie, pratiqué au rond-point de l'église, sur le
carrefour dit la Pointe-Saint-Eustache, bâtiment parasite, qui renouvelle
le funeste exemple, tant de fois donné, d'adosser des maisons
particulières aux temples, dont le caractère principal est d'être isolé de
toute habitation profane.
[Note 224: _Voy._ pl. 79. Au côté méridional de cette église est
un autre portail construit en même temps que le corps du
bâtiment; et bien qu'il offre un mélange de plusieurs genres
d'architecture, il est cependant fort supérieur à celui-ci et
pour l'élégance des formes et pour le mérite de l'exécution.
(_Voy._ pl. 83.)]
L'intérieur de cette église, la plus spacieuse de Paris après celle de
Notre-Dame, n'est remarquable que par la hauteur extraordinaire de ses
voûtes: car, nous le répétons, il n'est rien de plus choquant que ce
mélange d'architecture gothique et moderne dont elle est composée. Au
milieu de la voûte de la croisée et au centre de celle qui termine le fond
du choeur sont deux clefs pendantes, dont la saillie est très-grande, et
où viennent aboutir les arêtes de ces voûtes. Du reste, les piliers sont
tellement multipliés dans la longueur de la nef, qu'il faut absolument
être au milieu pour bien juger de l'étendue de tout le vaisseau.
À la construction du nouveau portail étoit lié le plan d'une place
symétrique qui l'auroit entouré, et le roi avoit déjà même accordé 100,000
écus pour les premiers frais de cette opération; mais plusieurs
circonstances obligèrent de changer la destination de cette somme[225]; et
ce projet, qui eût été à la fois utile et agréable aux habitants de ce
quartier, resta sans exécution.
[Note 225: Elle fut employée à bâtir une maison, rue Traînée,
pour le logement du curé et des prêtres attachés au service de
cette paroisse.]
Le maître-autel de cette église étoit décoré d'un corps d'architecture
soutenu par quatre colonnes de marbre d'ordre corinthien. Six statues de
la même matière ornoient cet autel; elles étoient de la main du célèbre
Sarrasin, et représentoient saint Louis[226], la Vierge, saint Eustache,
sainte Agnès et deux anges en adoration.
[Note 226: Cet artiste avoit imaginé de donner à la figure de
saint Louis la ressemblance de Louis XIII; celle de la Vierge
étoit le portrait d'Anne d'Autriche, et le petit Jésus qu'elle
tenoit entre ses bras ressembloit à Louis XIV encore enfant.]
L'oeuvre, dessinée par Cartaud, et la chaire à prêcher, exécutée sur les
dessins de Lebrun par Le Pautre, avoient de la réputation comme ouvrages
de sculpture et de menuiserie. On remarquoit en outre dans cette église un
très-grand nombre de peintures et de monuments, dont nous allons donner,
suivant notre coutume, une notice exacte et détaillée.
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-EUSTACHE.
TABLEAUX.
Derrière le maître-autel, une Cène attribuée à _Porbus_.
Dans la chapelle de la Vierge, deux tableaux de _Lafosse_, placés
des deux côtés de l'autel, et représentant l'un et l'autre la
Salutation angélique.
Dans la septième chapelle à droite, saint Jean dans le désert,
par _Le Moine_.
Dans la chapelle suivante, la prédication du même saint, par
_Vincent_.
Lors de la construction du nouveau portail, on détruisit deux
chapelles. Dans la troisième étoient trois tableaux à fresque de
_Pierre Mignard_.
1º. Au plafond, les cieux ouverts et le Père éternel au milieu
d'une gloire d'anges;
2º. Sur la partie droite du mur, la Circoncision;
3º. Sur la partie gauche, saint Jean baptisant Jésus-Christ dans
le Jourdain.
On voyoit dans l'autre trois sujets exécutés dans la même manière
par _Lafosse_; au plafond, le Père éternel accompagné des quatre
évangélistes donnoit la bénédiction aux mariages d'Adam et d'Ève
et de Marie avec Joseph, qui étoient peints sur les murs latéraux
de cette chapelle.
STATUES ET TOMBEAUX.
Au-dessus de la chaire du prédicateur étoit représenté saint
Eustache implorant le secours du ciel pour ses deux enfants
emportés par un lion et une louve. Ce morceau de sculpture avoit
été exécuté sur les dessins de _Le Brun_.
Sur la grille de fer qui séparoit la nef du choeur s'élevoit un
crucifix de bronze, l'un des plus grands morceaux de ce genre
qu'il y eût en France. Il étoit d'un sculpteur nommé _Étienne
Laporte_. Ce Christ, qui pesoit, avec la croix, 1054 livres, fut
transporté ensuite dans la chapelle des fonts.
Sous un grand arc, à côté de la chapelle de la Vierge, étoit le
tombeau de J.-B. Colbert, ministre sous Louis XIV, mort en
1683[227].
[Note 227: Au bas de ce tombeau, du côté de la chapelle qui lui
étoit adossée, on lisoit l'épitaphe suivante:
D. O. M.
_Præclarâ ac pernobili stipite equitum Colbertorum, qui
anno Domini 1285 ex Scotiâ in Galliam transmigrarunt, ortus
est vir magnus, Joannes Baptista Colbertus, marchio de
Seignelai, etc., regi administer, oerarii rationes in
certum et facilem statum redegit. Rem navalem instauravit.
Promovit commercium. Bonarum artium studia fovit. Summa
regni negotia pari sapentiâ et æquitate gessit. Fidus,
integer, providus, Ludovico Magno placuit. Obiit Parisiis,
anno Domini 1683, ætatis 64._
_Nota._ L'auteur qui rapporte cette épitaphe ajoute qu'elle
étoit très-peu apparente et presque cachée, ce qu'il attribue à
la crainte que le public ne remarquât avec malignité que l'on
faisoit descendre Colbert d'une famille noble d'Écosse, tandis
que réellement il étoit d'une origine françoise fort commune.]
Colbert, représenté à genoux sur un sarcophage de marbre noir,
avoit les yeux fixés sur un livre qu'un ange tenoit ouvert devant
lui; la Religion et l'Abondance, grandes comme nature, étoient
assises des deux côtés du monument. La figure du ministre et
celle de l'Abondance étoient de _Coyzevox_; celles de l'ange et
de la Religion, de _Tuby_[228].
[Note 228: Ce monument, vanté comme un chef-d'oeuvre de noblesse
et de correction par tous les historiens, avoit été déposé au
Musée des monuments françois. On ne peut nier qu'il n'y ait de
la vérité dans la figure de Colbert; mais les deux statues
allégoriques de l'Abondance et de la Religion manquent de
caractère et d'expression, et présentent, dans le jet de leurs
draperies, l'affectation et le mauvais goût qui entraînoient
déjà l'École vers cette dégradation totale où elle est tombée
sous le règne de Louis XV. La figure de l'ange a été détruite
pendant la révolution.]
Des médaillons de bronze représentoient Joseph occupé à faire
distribuer du blé au peuple d'Égypte, et Daniel donnant les
ordres du roi Darius aux satrapes et aux gouverneurs de Perse;
sur les jambages de l'arcade, sous laquelle étoit posé le
tombeau, on lisait plusieurs passages de l'Écriture.
J.-B. Colbert, marquis de Seignelay, fils aîné du ministre, mort
en 1690, fut inhumé dans le même tombeau.
Vis-à-vis de ce monument, et sur un des piliers de la nef, un
bas-relief de marbre blanc représentait l'Immortalité soutenant
le buste de Martin Cureau de La Chambre, médecin ordinaire de
Louis XIV, et membre de l'Académie françoise, mort en 1669, à
l'âge de soixante-quinze ans. Ce morceau, que l'on a vu aussi au
Musée des monuments françois, avoit été exécuté par _Tuby_,
d'après les dessins du _Cavalier Bernin_.
Plusieurs autres personnages illustres, soit par leur naissance,
soit par leurs talents, avoient encore leur sépulture dans cette
église. Les plus remarquables étoient:
René Benoît, docteur de Sorbonne, d'abord curé de Saint-Eustache,
puis nommé à l'évêché de Troie[229], mort en 1608. Il fut un de
ceux qui, en 1593, furent appelés pour instruire Henri IV dans la
religion catholique.
[Note 229: Il ne put obtenir de bulles, et fut obligé de
renoncer à cet évêché.]
François d'Aubusson de La Feuillade, pair et maréchal de France,
mort en 1691. Nous avons déjà parlé de ce personnage en donnant
la description de la place des Victoires.
Anne-Hilarion de Constantin, comte de Tourville, vice-amiral,
maréchal de France, et l'un des plus grands hommes de mer qu'elle
ait possédés, mort en 1701.
Gabriel-Claude, marquis d'O, lieutenant-général des armées
navales du roi, mort en 1728.
Gabriel-Simon, marquis d'O, brigadier des armées du roi, mort en
1734, âgé de trente-sept ans. En lui finit la maison d'O, l'une
des plus anciennes de la Normandie.
François de Chevert, lieutenant-général des armées du roi, mort
en 1769. On voyoit au Musée des monuments françois son buste et
son tombeau, avec une épitaphe composée par d'Alembert pour ce
grand capitaine[230].
[Note 230: Cette épitaphe, écrite en françois, mérite d'être
rapportée:
«François de Chevert, gouverneur de Givet et de Charlemont,
lieutenant-général des armées du roi: sans aïeux, sans fortune,
sans appui, orphelin dès l'enfance, il entra au service à l'âge
de XI ans; il s'éleva, malgré l'envie, à force de mérite, et
chaque grade fut le prix d'une action d'éclat. Le titre seul de
maréchal de France a manqué, non pas à sa gloire, mais à
l'exemple de ceux qui le prendront pour modèle. Il étoit né à
Verdun-sur-Meuse, le 2 février 1693; il mourut à Paris le 24
janvier 1769.»]
Bernard de Girard, seigneur du Haillan, né à Bordeaux en 1535. Il
fut historiographe de France, secrétaire des finances, et le
premier qui exerça la charge de généalogiste du
Saint-Esprit[231]: mort en 1610.
[Note 231: Son Histoire de France depuis Pharamond jusqu'à la
mort de Charles VIII est le premier recueil de ce genre qu'on
ait composé en françois; mais les erreurs innombrables dont elle
est remplie, et la barbarie du style, l'ont fait reléguer dans
la poussière des bibliothéques.]
Marie Jars de Gournay, fille adoptive de Montaigne, et à laquelle
on est redevable de la compilation des oeuvres de cet homme
célèbre: morte en 1645[232].
[Note 232: On lisoit sur sa tombe l'épitaphe suivante:
«_Maria Gornacensis, quam Montanus ille filiam, Justus Lipsius
adeòque omnes docti sororem agnoverunt, vixit annos 80, devixit
13 Jul. an. 1685. Umbra æternùm victura_».]
Vincent Voiture, écrivain qui passa pour le plus bel esprit de la
France, quelque temps avant qu'elle eût produit des hommes de
génie, mort en 1648.
Claude Favre, sieur de Vaugelas, habile grammairien, mort en
1650.
François de La Mothe Le Vayer, savant illustre, et précepteur de
Philippe de France, duc d'Orléans, mort en 1672.
Amable de Bourzeis, abbé de Saint-Martin-des-Cores, mort en 1672.
Antoine Furetière, célèbre par un bon dictionnaire françois, et
par ses démêlés avec l'Académie françoise, mort en 1688.
Isaac de Benserade, poète ingénieux et habile courtisan, mort en
1691.
Claude Genest, auteur de plusieurs tragédies, entre autres de
_Pénélope_, qui est restée au théâtre. Il étoit abbé de
Saint-Vilmer, aumônier de la duchesse d'Orléans, et secrétaire
des commandements de M. le duc du Maine, mort en 1719.
_Nota._ Les sept derniers personnages que nous venons de nommer
étoient tous membres de l'Académie françoise.
Charles Lafosse, l'un des meilleurs peintres de son temps, mort
en 1716.
Guillaume Homberg, chimiste, physicien, naturaliste, renommé par
ses vastes connoissances et par les nombreux écrits dont il a
enrichi les Mémoires de l'Académie des sciences, mort en 1715.
À côté du choeur, à droite, étoit la chapelle de sainte
Marguerite, dans laquelle on voyoit deux petits monuments en marbre
et en bronze doré. Ils avoient été élevés à la mémoire d'Hilaire
de Rouillé du Coudray et du marquis de Vins.
À peu de distance et du même côté, on trouvoit une autre chapelle
dite de saint Jean-Baptiste, dans laquelle avoient été inhumés
deux ministres d'état, père et fils: Joseph-Jean-Baptiste
Fleuriau d'Armenonville, garde des sceaux de France en 1722, mort
en 1728; Charles-Jean-Baptiste Fleuriau, comte de Morville,
secrétaire d'état sur la démission de son père en 1722, et reçu
la même année à l'Académie françoise, mort en 1732. Leur tombeau,
exécuté par _Bouchardon_, consistoit en une urne accompagnée de
quelques ornements fort simples.
La paroisse de Saint-Eustache étoit un démembrement de celle de
Saint-Germain-l'Auxerrois; et la nomination de la cure appartenoit au
chapitre de Notre-Dame, comme ayant succédé, après la réunion, aux droits
du chapitre de Saint-Germain. La circonscription de cette paroisse étoit
d'une très-grande étendue; elle comprenoit:
La rue de la Lingerie des deux côtés, le côté gauche de la rue aux Fers;
de là elle prenoit le côté gauche de la rue Saint-Denis jusqu'à l'espace
compris entre la rue Mauconseil et celle du Petit-Lion. Ensuite,
traversant la rue Françoise, elle s'étendoit jusqu'au cul-de-sac de la
Bouteille, d'où elle reprenoit la rue Montorgueil, la rue des
Petits-Carreaux, et suivoit tout le côté gauche de la rue Poissonnière.
Cette paroisse avoit encore le côté gauche de la rue d'Enfer, des rues
Coquenart et de Saint-Lazare. En revenant elle avoit les rues nouvellement
bâties dans la Chaussée-d'Antin; puis la rue Neuve-Saint-Augustin, une
partie de la rue de Richelieu jusqu'à la rue Saint-Honoré; et depuis le
coin de la rue Saint-Honoré, tout le côté gauche, jusqu'à celle de la
Lingerie, point de départ.
Parmi les reliques qu'on gardoit dans cette église, on en remarquoit une
de saint Eustache, son patron, renfermée dans une châsse d'argent. Cette
relique lui avoit été envoyée, sous le pontificat de Grégoire XV, par le
cardinal d'Est et par le chapitre de Saint-Eustache de Rome[233].
[Note 233: L'église de Saint-Eustache, rendue au culte, est
aujourd'hui l'une des paroisses de Paris.]
COMMUNAUTÉ DE SAINTE-AGNÈS.
Cette communauté, située dans la rue Plâtrière, avoit été instituée dans
l'intention charitable de procurer aux jeunes filles pauvres du quartier
un moyen honnête d'existence, en les élevant gratuitement dans les
différents genres d'industrie propres à leur sexe, tels que la couture, la
broderie, la tapisserie, etc.[234] _Léonard de Lamet_, curé de
Saint-Eustache, avoit conçu l'idée de cet établissement, à la formation
duquel plusieurs personnes pieuses s'empressèrent de concourir. Ces
premières libéralités suffirent aux besoins les plus pressants de cette
maison, qui ne fut d'abord composée que de trois soeurs; mais en 1681,
trois ans après sa fondation, on y comptoit déjà quinze soeurs-maîtresses,
qui donnoient des leçons à plus de deux cents jeunes filles. Le roi,
convaincu des avantages que la classe indigente pouvoit retirer d'un
pareil établissement, le confirma par lettres-patentes du mois de mars
1682, enregistrées le 28 août 1683. Par ces lettres il est dit que cette
communauté jouira de toutes les franchises et priviléges des maisons de
fondation royale, à condition néanmoins qu'elle ne pourra être changée en
maison de profession religieuse, et qu'elle continuera, comme elle a
commencé, à remplir l'objet de son institution. La même année M. de
Colbert lui fit don de 500 livres de rentes.
[Note 234: Sauval, t. I, p. 650.]
Rien n'étoit comparable au zèle et à la charité des saintes filles qui
dirigeoient cette utile fondation. Dans l'extrême pauvreté où elles
vivoient, elles se privoient souvent du nécessaire pour fournir aux
besoins des enfants qui leur étoient confiés. On les vit, dans l'hiver
rigoureux de 1709, et dans la disette qui le suivit, pousser cette ardente
charité jusqu'à sacrifier leur contrat de 500 livres, seul bien qu'elles
possédassent, pour acheter la farine nécessaire à la subsistance de leurs
pauvres petites élèves. Tels sont les prodiges du christianisme; et une
vertu si touchante mérite d'autant plus d'être louée, que, trouvant en
elle-même la seule récompense qu'elle désire, elle évite la louange, et
fait ses délices de l'obscurité.
Le curé de Saint-Eustache étoit chargé de la surveillance de la communauté
de Sainte-Agnès, dont la maison avoit, dans la rue du Jour, une porte par
laquelle les soeurs se rendoient à l'office divin de la paroisse. On y
prenoit aussi en pension de jeunes demoiselles qui recevoient une
éducation honorable et chrétienne dans une partie de l'édifice séparée de
l'école des pauvres filles[235].
[Note 235: Cette institution n'existe plus. Ses bâtiments sont
maintenant occupés par des particuliers.]
CHAPELLE DE SAINTE-MARIE-ÉGYPTIENNE, OU DE LA JUSSIENNE.
On ignore également et le nom du fondateur et dans quel temps fut bâtie
cette chapelle, qui faisoit le coin de la rue Montmartre et de celle de la
Jussienne. Tous les auteurs qui en ont parlé n'ont présenté que des
conjectures qui ne sont appuyées sur aucun acte authentique. Dubreul, dom
Félibien, et Piganiol qui les copie, lui assignent une origine fort
ancienne, et, sur la foi de quelques titres mal interprétés, se sont
imaginé qu'elle avoit été donnée aux Augustins lors de leur premier
établissement à Paris, c'est-à-dire vers l'an 1250[236].
[Note 236: Dubreuil, p. 550.--Hist. de Par., t. I, p. 331.]
L'abbé Lebeuf conjecture que «cette chapelle a pu servir de clôture à une
femme de Blois, qui s'y sera renfermée pour faire pénitence de s'être
mêlée du métier des Égyptiens ou Bohémiens, ou bien à une autre de ces
Égyptiennes qui se disoient condamnées à faire des pélerinages par
pénitence et par mortification, et qui se seroit renfermée dans cette
chapelle pour y finir ses jours, à l'imitation de sainte
Marie-Égyptienne[237].
[Note 237: T. I, p. 105. Cette chapelle est désignée dans
quelques titres sous le nom de
Sainte-Marie-l'Égyptienne-de-Blois.]
Jaillot pense que toutes ces opinions sont destituées de fondement. Il
prétend d'abord que les Augustins n'ont jamais possédé cette chapelle; et
les preuves qu'il en donne sont que ces religieux achetèrent une maison
et un jardin hors la porte de Montmartre; que non-seulement il n'est point
fait mention dans le contrat d'acquisition qu'il y eût alors de chapelle
en ce lieu, mais qu'il est au contraire prouvé qu'il n'y en avoit point,
par l'acte même d'amortissement du mois de décembre 1259, lequel porte
qu'ils y devoient faire construire une maison et une chapelle, _ibidem
domum et oratorium construere_[238]. Celle qu'ils y firent élever portoit
le nom de Saint-Augustin, et c'est ainsi qu'elle est désignée dans la
bulle du pape Alexandre IV, du 6 juin 1260. Lorsque les Augustins
abandonnèrent cette demeure en 1285, il n'est fait mention de la chapelle
ni dans la cession qu'ils firent de leur manoir, en 1290, à Guillaume le
Normand, ni dans la vente que l'évêque de Paris en fit en 1293 à Robert,
fils du comte de Flandre. «On stipula, dit-il, dans cet acte, que _le
cimetière ne seroit point employé à des usages profanes_: le silence qu'on
garde sur la chapelle ne donneroit-il pas lieu de penser que, si elle eût
existé, on auroit également stipulé ou qu'elle seroit conservée, ou que si
l'on venoit à l'abattre, le terrain n'en seroit pas moins respecté que
celui du cimetière? Il y a plus: auroit-on permis aux Augustins de la
vendre à un particulier? Il en faut donc conclure qu'elle ne subsistoit
plus alors, et que celle de Sainte-Marie-Égyptienne fut bâtie depuis sur
l'emplacement de l'ancienne ou sur celui du cimetière qui lui étoit
contigu[239].»
[Note 238: Pet. Cart. de l'évêché, fol. 128, chart. 158.]
[Note 239: Rech. sur Par., quart. S. Eust., p. 33.]
Le même critique oppose aux conjectures de l'abbé Lebeuf que les Égyptiens
ou Bohémiens dont il parle ne furent connus à Paris, suivant les anciens
auteurs, que dans l'année 1427[240], et que cette chapelle existoit bien
auparavant, puisqu'il en est fait mention dans le censier de l'évêché de
1372, où elle est appelée chapelle de _Quoque Héron_, et dans celui de
1399, où elle est indiquée sous le nom de la chapelle de l'_Égyptienne_;
et que le surnom de _Blois_ se trouve pour la première fois dans une
opposition faite par l'évêque, le 19 juin 1438, aux criées d'une maison
rue Coq-Héron, près l'_Égyptienne-de-Blois_.
[Note 240: Paris étoit alors au pouvoir des Anglois. La populace
ignorante et crédule de cette malheureuse ville reçut, comme des
gens inspirés, ces étrangers qui la bercèrent des contes les
plus ridicules. Ils débitèrent que, nés dans la Basse-Égypte,
ils avoient d'abord abjuré leur fausse religion pour embrasser
la religion catholique; mais qu'étant ensuite retombés dans
leurs premières erreurs, ils n'avoient pu en obtenir
l'absolution du pape que sous la condition de courir le monde
pendant sept ans. Ils arrivèrent d'abord au nombre de douze,
dont l'un se disoit duc et l'autre comte; les dix autres
passoient pour des gens de leur suite, et les traitoient avec
une apparence de respect. Le reste de la troupe les suivit de
près; mais comme ils étoient environ cent vingt, hommes, femmes,
vieillards et enfants, ils reçurent l'ordre de s'arrêter au
village de la Chapelle, entre Paris et Saint-Denis. Ce fut là
que les Parisiens, et surtout les femmes, allèrent consulter ces
vagabonds, qui abusèrent bien étrangement de leur simplicité.
Ils disoient aux femmes: _ton mari t'a fait cousse_; aux hommes:
_ta femme t'a fait coux_. Ces oracles impertinents produisirent
un tel désordre dans les ménages, que l'évêque fut obligé, pour
les faire cesser, de se rendre lui-même au village de la
Chapelle; là un religieux prêcha avec force contre les diseurs
de bonne aventure, et excommunia, par son ordre, tous ceux qui
leur avoient montré leurs mains et avoient ajouté foi à leurs
prédictions. Cette cérémonie effraya tellement les esprits, que,
dès le jour même, le village de la Chapelle fut désert, et que
les Bohémiens, n'y trouvant plus de pratiques, allèrent chercher
fortune ailleurs.]
Après avoir détruit l'assertion des auteurs qui l'ont précédé, Jaillot
avoue qu'il n'a rien trouvé d'authentique, ni sur la fondation de cet
édifice, ni sur l'étymologie de son nom; nous imiterons sa réserve,
n'ayant pas plus que lui le moyen d'éclaircir ce point si obscur de
l'histoire des monuments de Paris[241].
Les marchands drapiers avoient choisi cette chapelle pour y placer leur
confrérie, et y faisoient dire une messe tous les dimanches et fêtes,
usage qui s'est pratiqué jusqu'à la révolution.
[Note 241: Cette chapelle a été détruite dans la révolution, et
remplacée par une maison particulière.]
COLLÉGE DES BONS-ENFANTS[242], ET CHAPELLE SAINT-CLAIR.
[Note 242: Cette dénomination des Bons Enfants étoit autrefois
commune à tous les colléges de France; mais ces établissements
s'étant multipliés, on s'accoutuma à les distinguer par le nom
de leurs fondateurs.]
Ce collége, depuis long-temps détruit, étoit situé près de l'église
Saint-Honoré, dans la rue à laquelle il a donné son nom; et la chapelle de
Saint-Clair en dépendoit. Quelques historiens en ont attribué la fondation
à _Renold Chereins_ ou _Cherei_, fondateur de l'église collégiale de
Saint-Honoré; d'autres assurent avec plus d'autorité[243] que la
construction de cette basilique n'étoit pas encore achevée, lorsque
_Étienne Belot_ et _Ada_ sa femme projetèrent, en 1208, de faire
construire auprès d'elle une maison pour treize pauvres écoliers, qui
seroient instruits par un chanoine de Saint-Honoré, dont ils auroient
fondé la prébende. Ce qui a pu tromper ceux qui ont soutenu l'autre
opinion, c'est que Renold Cherei voulut bien contribuer à cette bonne
oeuvre par la cession de l'emplacement sur lequel fut bâtie cette maison,
laquelle fut appelée _l'Hôpital des pauvres écoliers_.
[Note 243: _Hist. univ. Par._, t. III, p. 45.]