d'après l'indication laissée par cet ancien historien, on y découvrit les
restes d'un bâtiment dont le plan offroit un parallélogramme divisé en
cellules, dont quelques-unes contenoient des fourneaux. On y reconnut les
vestiges de deux chambres cimentées intérieurement et extérieurement; du
côté du midi, un canal qui descendoit de la fontaine du Buc, apportoit
l'eau dans cet édifice; et cette eau y pénétroit par une ouverture voisine
des fourneaux. L'abbé Lebeuf, qui avoit suivi les travaux de ces fouilles,
a cru y voir une maison de bains particuliers. M. de Caylus, qui
recueillit depuis avec le plus grand soin toutes les notions relatives à
ces recherches, pensa que ce pouvoit être un bâtiment destiné à des
fonderies. Tous les deux s'accordent à n'y point reconnoître un temple
payen. Dans les ruines de ce même édifice, furent trouvés un vase de terre
d'un travail grossier, et une tête de bronze grande comme nature[207].
[Note 207: Antiquités, etc., t. III.]
Au bas de cette même montagne, et dans la partie opposée, on découvrit
encore, en creusant un puits, deux fragments de bas-reliefs en marbre
blanc, offrant des enfants ailés qui montent sur un char; un bras de
bronze qui a dû appartenir à une statue d'environ huit pieds de
proportion, un petit buste et quelques fragments de poterie romaine.
MONUMENTS NOUVEAUX
ET RÉPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.
_Place des Victoires._ La statue colossale du général Desaix, tué à la
bataille de Marengo, y a occupé quelques années la place où s'élevoit
auparavant le monument de Louis XIV; et c'étoit là une de ces idées
heureuses qui ne pouvoient entrer que dans une tête comme celle de
Buonaparte. Cette statue étoit en bronze, et représentoit ce général
entièrement nu, (ce qui étoit encore dans les convenances de ce temps-là),
tenant une épée de la main droite, et affublé d'un petit manteau jeté sur
l'épaule gauche. Même avant la fin du règne de l'usurpateur, on fut obligé
de détruire ce monument monstrueux et ridicule tout à la fois; et rien
jusqu'à la restauration ne l'avoit remplacé.
La statue de Louis XIV va reprendre la place qui lui appartient. Le grand
monarque y sera représenté à cheval, et M. Bosio est chargé de l'exécution
de ce monument.
_Église des Petits-Pères._ Cette église, qui a été rendue au culte,
possède deux nouveaux tableaux dont la ville de Paris lui a fait présent,
et que l'on a placés dans le choeur. L'un représente la _Conversion de
saint Augustin_, l'autre, la _Vision de sainte Monique_. Tous les deux
ont été exécutés par M. Gailliot, et forment le complément de l'Histoire
de Saint-Augustin, dont les principaux événements ont été retracés dans
les six tableaux de Carle Vanloo, déjà mentionnés.
À l'entrée de l'église, à gauche et au-dessus du bénitier, on a gravé sur
une table de marbre, avec sa traduction latine, ce vers grec _rétrograde_
qui est très-connu,
[Grec: Nipson anomêmata mê monan opsin.]
Ablue peccata non solam faciem.
On fait dans la chapelle qui contenoit le tombeau de Lully les réparations
nécessaires pour y replacer ce monument; et cette même chapelle est déjà
ornée du portrait en médaillon de ce musicien célèbre. Au-dessous est
gravée en lettres d'or une inscription en six vers latins, composée par
Santeuil.
Il a été placé un pavillon télégraphique au-dessus du clocher de cette
église.
_Théâtre Feydeau._ Cette salle fut élevée en 1791, sur une portion du
terrain appartenant aux Filles-Saint-Thomas, et sur les dessins de MM.
Legrand et Molinos. Elle avoit été construite pour une troupe de bouffons
italiens, qui en prit possession dans cette même année; et cet édifice
porta d'abord le nom de théâtre de _Monsieur_.
Après avoir été successivement occupée par plusieurs autres troupes, et un
moment par les comédiens françois, cette salle appartient, depuis quinze
ans environ, à la troupe de l'Opéra-Comique françois.
La façade de ce monument, entourée, dans la rue Feydeau de maisons qui
permettent à peine de la voir, s'y présente obliquement sur un plan
circulaire, et se compose de parties trop grandes pour l'emplacement
resserré dans lequel elle a été construite. Trois arcs percés dans le
soubassement permettent de descendre de voiture sous le vestibule: c'est
une heureuse idée, et qui produiroit beaucoup d'effet, si elle avoit été
exécutée et développée sur une ligne plus étendue. Des caryatides d'un bon
style forment l'accompagnement de sept arcades qui décorent le premier
étage. C'est un monument élevé avec célérité au milieu des difficultés
insurmontables que présentoit le terrain, et qui par conséquent ne doit
point être jugé avec sévérité.
_La Bourse._ Cet édifice, dont la première pierre fut posée en 1808, et
qui n'est point encore entièrement achevé, s'élève sur l'emplacement du
couvent des Filles-Saint-Thomas. Son plan offre un parallélogramme de 212
pieds dans sa longueur, et de 126 pieds dans sa largeur. Il est entouré
d'un péristyle composé de 66 colonnes corinthiennes, formant, tout autour
de l'édifice, une galerie couverte à laquelle on arrive par un perron de
seize marches qui occupe toute la face occidentale du monument. Des
bas-reliefs ornent cette galerie, et représentent des sujets symboliques,
qui tous se rapportent au commerce et à l'industrie.
Un grand vestibule sert de communication pour se rendre à droite aux
salles particulières des agens et des courtiers de change, à gauche au
tribunal de commerce.
La salle de la Bourse, située au rez-de-chaussée et au centre de
l'édifice, a 116 pieds de longueur sur 76 de largeur. Elle est éclairée
par le comble, et peut contenir 2000 personnes.
Ce monument, que l'on doit mettre, pour la pureté du style, au nombre des
plus beaux de Paris, a été élevé sur les dessins de M. Brogniart. Cet
architecte étant mort en 1813, la suite des travaux a été confiée à M.
Labarre, qui, dit-on, a scrupuleusement suivi le plan primitif.
On assure que la rue Vivienne sera prolongée jusqu'au boulevart; et que,
du côté de la rue Notre-Dame-des-Victoires, il sera percée une rue
nouvelle de soixante pieds de large, laquelle devra se prolonger jusqu'à
la rue Montmartre. Il est difficile, en effet, qu'un édifice de cette
importance n'amène pas quelques changements dans la disposition des
maisons et des rues dont il est environné.
_Théâtre de l'Opéra._ L'Opéra ne quitta le théâtre provisoire qui lui
avoit été élevé sur le boulevart Saint-Martin[208] pour s'établir rue de
Richelieu, que dans les premières années de la révolution. Ce vaste
édifice, qui s'élève vis-à-vis la bibliothéque du roi, n'avoit point été
construit pour recevoir un tel spectacle; et sous le rapport de
l'architecture, il ne présente rien d'intéressant. Toutefois, par suite de
cette translation, il subit, tant dans sa forme que dans sa décoration
intérieure, plusieurs changements remarquables.
[Note 208: _Voyez_ l'article _Opéra_, dans la description du
quartier Saint-Martin, 2e partie de ce volume.]
C'est un bâtiment isolé au milieu des quatre rues qui l'environnent, et la
face principale, qui donne sur la rue de Richelieu, offre un grand
portique composé de onze arcades, au-dessus duquel est le foyer.
Le vestibule intérieur est décoré de colonnes doriques, qui soutiennent le
plafond. La salle qui porte en partie sur ce vestibule a 60 pieds de
diamètre, et l'avant-scène présente 45 pieds d'ouverture.
Le foyer public est vaste et commode; il forme une galerie divisée sur sa
longueur en trois parties par huit colonnes ioniques.
Personne n'ignore, et l'assassinat du duc de Berri, le 13 février 1820, au
moment où il sortoit de ce théâtre, et toutes les circonstances si
terribles et si touchantes qui accompagnèrent ses derniers moments;
circonstances parmi lesquelles le lieu où la Providence avoit voulu placer
le lit dans lequel ce malheureux prince mourut en héros et en chrétien,
n'étoit pas la moins singulière et la moins frappante. La salle de l'Opéra
dut être fermée dès ce jour même, et pour toujours; mais on trouva bientôt
plusieurs millions pour en construire une nouvelle, plus vaste, plus
magnifique, qui s'est élevée en peu de mois, comme par enchantement,
tandis que plusieurs de nos églises restent dépouillées, sont à peine et
lentement réparées, et que, faute d'une somme qui seroit à peine en
capital l'intérêt annuel de celles qu'a coûté ce nouvel Opéra, les
bâtiments neufs du séminaire de Saint-Sulpice sont interrompus, et
tomberont peut-être en ruines avant d'avoir été achevés! Nous parlerons
tout à l'heure de cette salle, qui est ouverte depuis près d'une année.
_Théâtre des Variétés._ Il a été construit par l'architecte Cellérier sur
le boulevart Montmartre, et dans un emplacement long et étroit qui lui
présentoit de très-grandes difficultés, difficultés qu'il a su vaincre
avec autant d'adresse que de bonheur. L'entrée de ce théâtre offre un
grand vestibule orné avec élégance, au fond duquel deux rampes d'escaliers
conduisent aux loges et au foyer. Ce foyer, placé au-dessus du vestibule,
se termine par un balcon qui a vue sur le boulevart.
La façade est à deux étages tétrastyles. Les colonnes du rez-de-chaussée
sont doriques, et celles du premier étage, ioniques. Au-dessus s'élève un
fronton, derrière lequel est un amortissement. Cette décoration a de
l'élégance et de la simplicité.
_Nouvelle salle de l'Opéra._ Cet édifice a été bâti dans la rue le
Pelletier sur un terrain qui dépend de l'hôtel Choiseul; il se compose au
rez-de-chaussée de sept arcades élevées sur six marches, et présente des
deux côtés un avant-corps avec terrasses, pour servir d'entrée aux
piétons. Le premier étage est orné de huit colonnes ioniques, à moitié
engagées dans le mur, avec attiques, portant huit statues qui représentent
_huit_ muses: la _neuvième_ manque! peut-être l'architecte ignoroit-il
qu'elle existât; il n'y a que ce moyen d'expliquer une si étrange
omission. Les intervalles des colonnes sont percés de neuf grandes
arcades, dont les archivoltes sont portées sur des colonnes et des
pilastres d'ordre dorique, et d'une moindre dimension que les colonnes
ioniques déjà citées. Les tympans sont ornés de figures et d'attributs
symboliques. Tout cet ensemble a une apparence très-mesquine, et il est
difficile de rien imaginer d'un plus mauvais goût.
_Saint-Vincent de Paule._ Cette église nouvelle a été construite dans la
rue Monthalon. Elle n'a point de portail; la dimension en est très-petite;
et l'intérieur jusqu'à présent ne présente rien qui mérite d'être
remarqué.
_Le Timbre royal._ Cet édifice, situé dans la rue de la Paix, se compose
en grande partie d'anciens bâtiments qui appartenoient au couvent des
Capucines, et d'une façade nouvelle qui donne sur la rue. Cette façade,
qui ressemble assez à celle d'une prison, se compose d'un grand mur tout
nu, portant de chaque côté deux médaillons dans lesquels sont deux figures
de génies sculptées en bas-relief.
_Église des capucins de la Chaussée-d'Antin._ On a élevé dans cette
église un tombeau à M. le comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur du roi
de France à Constantinople avant la révolution, et auteur d'un voyage en
Grèce. Il se compose d'un tronçon de colonne noire, qui s'élève sur une
base en marbre blanc, et que surmonte une urne en marbre blanc. Une
inscription apprend que ce tombeau lui a été élevé par son épouse.
_Fontaines des capucins de la Chaussée-d'Antin._ Ces deux fontaines
extrêmement simples, mais de bon goût dans leur simplicité, se composent
de deux cuves de forme antique qui reçoivent l'eau de deux mascarons
placés au-dessus.
_Abatoir de Rochechouart._ Il est situé vers la barrière qui porte ce nom,
et adossé au mur d'enceinte. (Voyez à la fin du troisième volume, 2e
partie, l'article _Abatoirs_.)
QUARTIER SAINT-EUSTACHE.
Ce quartier étoit borné à l'orient par les rues de la
Tonnellerie, Comtesse-d'Artois et Montorgueil exclusivement,
jusqu'au coin de la rue Neuve-Saint-Eustache; au septentrion, par
les rues Neuve-Saint-Eustache et des Fossés-Montmartre, et par la
place des Victoires aussi exclusivement; à l'occident, par la rue
des Bons-Enfants inclusivement; et au midi, par la rue
Saint-Honoré exclusivement.
On y comptoit, en 1789, trente-six rues, un cul-de-sac, une
église paroissiale, deux chapelles, une communauté de filles, une
halle au blé, etc.
Avant Philippe-Auguste, le quartier que nous allons décrire formoit un de
ces bourgs dont Paris étoit alors environné, et que ce prince renferma
dans la nouvelle enceinte qu'il fit élever. Ce bourg, bâti sur un
territoire dépendant de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, déjà entourée
elle-même d'un gros bourg qui portoit son nom, étoit connu sous la
dénomination de nouveau bourg Saint-Germain-l'Auxerrois[209].
[Note 209: _Voyez_ le plan de Paris sous Louis-le-Jeune.]
La muraille que ce prince éleva autour de sa capitale ne renferma
cependant qu'une partie de l'espace qui forme aujourd'hui le quartier
Saint-Eustache. Cette muraille passoit entre les rues d'Orléans et de
Grenelle, traversoit le terrain occupé depuis par l'hôtel de Soissons
(aujourd'hui par la Halle au blé), et de là se prolongeoit le long des
rues Plâtrière, du Jour, la pointe Saint-Eustache, la rue Montorgueil,
etc. Il y avoit dans cet espace deux portes: celle qui étoit placée
vis-à-vis Saint-Eustache, entre les rues Plâtrière et du Jour, et une
_fausse_ porte percée dans la rue Montorgueil pour la commodité des comtes
d'Artois, qui possédoient un hôtel dans les environs.
Les murailles élevées sous Charles V et Charles VI achevèrent de renfermer
dans la ville ce qui restoit encore de ce quartier hors de la vieille
enceinte. Ces nouveaux murs passèrent sur l'emplacement où est situé
l'hôtel de Toulouse, traversèrent ensuite le terrain de la place des
Victoires, et se prolongèrent sur la ligne de la rue des
Fossés-Montmartre, des rues Montmartre, de Bourbon, etc. Cet état de chose
fut maintenu jusqu'au règne de Louis XIII.
L'ÉGLISE SAINT-EUSTACHE.
Cette grande paroisse n'étoit d'abord qu'une simple chapelle, sous
l'invocation de sainte Agnès. Les conjectures les plus probables portent à
croire qu'elle fut bâtie et érigée vers le commencement du treizième
siècle, mais ce sont de simples conjectures: car il ne nous reste aucun
renseignement certain ni sur l'époque précise de sa fondation, ni sur le
nom de son fondateur. Une tradition vulgaire veut que _Jean Alais_ ait
fait construire cette chapelle de Sainte-Agnès _en satisfaction d'avoir
été le premier auteur d'un impôt d'un denier sur chaque panier de poisson
qui arrivoit aux Halles_[210]. Il porta même plus loin, dit-on, le
témoignage de son repentir et de ses regrets; car, selon quelques
écrivains[211], il voulut que son corps fût jeté, après sa mort, dans un
cloaque où se perdoient les eaux et les immondices de ce marché. Cet
égout, qui existoit encore au milieu du dernier siècle, au bas de la rue
Montmartre et de la rue Traînée, étoit effectivement couvert d'une pierre
élevée qu'on nommoit le _Pont Alais_.
[Note 210: Hist. de Par., t. I, p. 348.]
[Note 211: _Ibid._]
Quoi qu'il en soit de la vérité de cette tradition, qui n'est appuyée sur
aucun titre, il est certain que, dès l'an 1213, il y avoit en cet endroit
une chapelle de Sainte-Agnès, qui dépendoit du chapitre de
Saint-Germain-l'Auxerrois. On lit en effet, dans un cartulaire de cette
église[212], un jugement rendu au mois de février 1213, sur une
contestation survenue entre le doyen et les chanoines, au sujet des
offrandes qui se faisoient aux quatre principales fêtes de l'année dans la
chapelle de Sainte-Agnès, nouvellement bâtie, _super oblationibus novæ
capellæ sanctæ Agnetis_; et ce jugement est le premier acte où il soit
fait mention de l'origine de cette église. L'abbé Lebeuf semble n'avoir
pas eu connoissance de cette pièce, car, en citant une sentence arbitrale
rendue en 1216, par laquelle il est décidé que le doyen de
Saint-Germain-l'Auxerrois a les mêmes droits dans la chapelle de
Sainte-Agnès que dans l'église Saint-Germain, il ajoute ensuite que _c'est
le premier acte qui regarde l'origine de la paroisse de
Saint-Eustache_[213].
[Note 212: _Cart. S. Germ. Autiss._]
[Note 213: Hist. de Par., t. I, p. 92.--T. III, p. 97.]
Il y a lieu de penser que, peu de temps après la dernière de ces deux
époques, cette chapelle fut érigée en paroisse, pour la commodité du grand
nombre d'habitants qui demeuraient aux environs; car, dès l'an 1223, on la
trouve qualifiée du titre d'_Ecclesia sancti Eustachii_. On voit en outre
dans l'histoire de Paris que des contestations élevées entre Guillaume de
Varzi, doyen de Saint-Germain, et le prêtre ou curé de cette église,
furent terminées au mois de juillet de la même année 1223[214]; et l'on
présume qu'ayant déjà été rebâtie et agrandie, elle avoit été dédiée sous
le nom de saint Eustache, parce qu'elle possédoit sans doute quelques
reliques de ce saint, qui souffrit le martyre à Rome, mais dont le corps
étoit déposé, depuis environ un siècle, dans l'abbaye de Saint-Denis.
Forcés de choisir entre des conjectures, celle-ci nous paroît beaucoup
plus vraisemblable que ce qui a été avancé sans aucune preuve par l'auteur
anonyme d'une vie de saint _Eustase_, abbé de Luxeu. Cet auteur prétend
que «l'Église de Saint-Eustache doit son titre à une chapelle consacrée
sous l'invocation de saint _Eustase_, qui existoit depuis plusieurs
siècles près de celle de Sainte-Agnès, et que le peuple, altérant la
prononciation d'_Eustase_, en avoit fait _Eustache_, lequel se trouve
écrit dans les anciennes chroniques saint _Wistasse_, saint _Vitase_, et
saint _Huitace_[215].» Cette opinion a été rejetée par tous les historiens
de Paris.
[Note 214: _Cart. S. Germ. Autiss._--_Gall. Christ._, t. VII,
col. 257. _Car. Livriac._]
[Note 215: Vie de S. Eustase, 1569.]
Aussitôt que cette chapelle eut été érigée en paroisse, plusieurs pieux
citoyens s'empressèrent d'y fonder des chapellenies[216], qui, avec les
oblations ordinaires des fidèles, assurèrent la subsistance de son clergé.
On trouve dans les titres de ces fondations qu'un riche particulier nommé
_Guillaume Poin-Lasne_, fonda, au mois de mars de l'année 1223, dans
l'église de Saint-Eustache, deux chapellenies avec une dotation de 300
liv. de rente[217]. Une autre fut fondée en 1342, avec une rente de 12
liv., en exécution d'une clause du testament de dame _Marie la Pointe
pâtissière_. Cette fondation étoit établie sous la condition de trois
messes par semaine; et les exécuteurs testamentaires demandèrent qu'elle
fût exécutée à l'autel de Saint-Jacques et de Sainte-Anne[218]. Enfin on
lit parmi les noms des fondateurs de ces chapellenies ceux de Louis
d'Orléans, frère du roi Charles VI, de MM. Nicolaï, seigneurs de
Gausainville, et de quelques autres personnages distingués.
[Note 216: Les chapellenies, dont nous avons déjà parlé plus
d'une fois, étoient des espèces de bénéfices auxquels étoient
attachés certains revenus provenant d'un capital ou d'un
immeuble cédé par le fondateur, à la charge par celui qui en
jouissoit de dire des messes ou autres prières dans une chapelle
érigée ou désignée à cet effet parmi celles qui existoient dans
l'église. Comme les immeubles légués avoient quelquefois une
certaine étendue, ils acquirent, dans la suite des temps, de
l'importance, à raison de l'accroissement du quartier où ils se
trouvoient situés. Ainsi nous voyons que les chapelains de
Saint-Eustache avoient, au commencement du quatorzième siècle,
droit de basse-justice, et des amendes jusqu'à soixante sous en
trois rues, hors des murs de la ville et dans le quartier
Saint-Eustache. En conséquence ils préposoient des officiers
pour rendre la justice dans les lieux soumis à leur juridiction.
Ces droits, qui furent confirmés à différentes époques par des
arrêts du parlement, avoient fait de ces chapellenies de
très-bons bénéfices. Aussi les trouve-t-on qualifiées, dans les
anciennes chartes, d'_optimæ capelleniæ_.]
[Note 217: Rech. sur Paris, t. II, quart. S. Eust., p.
29.--Cart. de l'évêché. A. 5185, fol. 67.]
[Note 218: Pet. Cart., charte 378.--_Hist. Eccles. Paris_, t.
II, p. 634.]
Plusieurs confréries furent aussi établies dans cette église: une des plus
anciennes étoit celle de Saint-Louis, instituée par les porteurs de blé,
avec la permission de Charles VI. Le premier président du parlement fut
également autorisé, en 1496, à former une confrérie en l'honneur de
Saint-Roch, dans une chapelle de la même église; et en 1622, on y trouve,
sous le nom de Notre-Dame-de-Bon-Secours, une autre confrérie créée pour
le soulagement des pauvres honteux[219].
[Note 219: Hist. du dioc. de Par., t. II, p. 634.]
L'église de Saint-Eustache fut, à différentes époques, réparée et
augmentée; mais en 1532 la résolution ayant été prise de la rebâtir
entièrement, on commença à y travailler le 19 août de la même année[220].
Les dépenses considérables que nécessitoit la construction d'un édifice
aussi important, élevé sur un plan extrêmement vaste, ne permirent pas de
le terminer aussi promptement qu'on l'eût désiré. Il ne put être achevé
qu'en 1642; et ce fut particulièrement aux libéralités du chancelier
Séguier et de M. de Bullion, surintendant des finances, que l'on dut son
entier achèvement. Cependant, dès le mois d'avril 1637, la consécration en
avoit été faite par M. de Gondi, archevêque de Paris.
[Note 220: On prit à cet effet un terrain considérable du côté
de la rue du Jour. Il paroît qu'il y avoit anciennement, entre
l'église et cette rue, une autre rue parallèle. Jaillot pense
que ce pouvoit être la rue de la _Croix-Neuve_, désignée sur
d'anciens plans.]
L'architecture de cette église excita, dans le temps, une admiration
générale, et l'on regardoit comme un chef-d'oeuvre de goût ce dessin
extraordinaire, qui, s'éloignant du gothique pour se rapprocher des formes
antiques, offre cependant un mélange bizarre de l'un et de l'autre[221].
On trouvoit qu'elle réunissoit tout ce qu'on peut désirer dans un monument
de ce genre; grandeur du vaisseau, belle disposition, richesse de
matières, ornements délicats, etc.; le portail surtout enlevoit tous les
suffrages: «Il est environné, dit un des anciens historiens de Paris, d'un
grand circuit formé de balustres, et c'est un des plus beaux de Paris
pour sa largeur et l'excellence de ses ouvrages taillés fort mignonnement
et délicatement sur la pierre[222].»
[Note 221: _Voyez_ pl. 80.]
[Note 222: _Voyez_ pl. 83.]
Cependant le goût ne tarda pas à devenir meilleur. Sous le règne de Louis
XIV, on reconnut que ce portail avoit été bâti sur un plan défectueux;
alors M. de Colbert fit don d'une somme de 20,000 livres[223] pour en
faire construire un autre, somme qui se trouva tellement insuffisante,
qu'il fut impossible à la fabrique de remplir les intentions du donataire.
Sur les représentations qui lui furent faites, ce ministre permit qu'on en
différât l'exécution jusqu'à ce que les intérêts de cette somme réunis au
capital eussent formé un fonds assez considérable pour l'entier achèvement
de cette construction.
[Note 223: Piganiol dit 40,000 liv.; nous avons suivi Jaillot,
qui est toujours plus exact.]
En 1752, le curé et les marguilliers, voyant que les 20,000 livres et les
intérêts s'élevoient à un capital de 111,146 livres, jugèrent qu'il étoit
temps d'en remplir la destination; et la construction du nouveau portail
fut décidée. La première pierre en fut posée avec grand appareil par le
duc de Chartres le 12 mai 1754. À peine ce portail eut-il été élevé
jusqu'au premier ordre, qu'il se trouva que la somme amassée étoit déjà
épuisée, ce qui força d'interrompre les travaux. Ils furent repris en
1772; mais le manque de fonds obligea une seconde fois de les suspendre,
et jusqu'à ce jour cette façade est restée imparfaite. Elle avoit été
érigée sur les dessins de Mansard de Joui, et continuée après lui par
Moreau, architecte du roi et de la ville de Paris.