à la foire Saint-Laurent, on y vit reparoître les acteurs de
l'_Opéra-Comique_ qui en avoient été long-temps exclus, et qui étoient
alors, pour les premiers, des rivaux extrêmement redoutables. Ce
spectacle, dont la destinée a été si brillante vers la fin du siècle
dernier, avoit eu l'origine la plus obscure, ne jouissoit encore que d'une
existence précaire, et éprouva de grandes vicissitudes avant d'obtenir
quelque consistance. En 1678 une misérable troupe ambulante étoit venue
s'établir aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent; elle y représenta
quelques intermèdes qui n'étoient qu'un composé bizarre de plaisanteries
grossières, de danses, de machines et de sauts périlleux: tels furent les
commencements de l'_Opéra comique_.
Toutefois ces comédiens forains ne prirent ce dernier titre que
trente-sept ans après, au moyen d'un traité qu'ils firent avec les syndics
et directeurs de l'Opéra. Les pièces qui composèrent leur premier
répertoire n'étoient que de petites comédies en prose mêlées de
vaudevilles, et accompagnées de danses et de ballets, auxquelles ils
joignirent des parodies de toutes les pièces représentées à l'Opéra et à
la Comédie Françoise. Plusieurs écrivains d'un véritable talent, entre
autres le célèbre _Le Sage_, ne dédaignèrent point alors de travailler
pour ce théâtre. On y vit bientôt paroître une foule de petits ouvrages
pétillant d'esprit et de gaieté, qui y attirèrent un tel concours de
spectateurs, que les grands théâtres furent entièrement abandonnés. Les
comédiens françois, voyant leur salle déserte, se plaignirent de nouveau,
et, faisant valoir leurs priviléges, obtinrent une ordonnance qui
défendoit aux comédiens forains de jouer autre chose que des pantomimes.
Réduits au rôle des personnages muets, ceux-ci imaginèrent plusieurs
expédients qui piquèrent la curiosité et ajoutèrent encore à leurs succès.
Le premier fut d'écrire sur des cartons, et en caractères assez gros pour
qu'on pût les lire dans toute la salle, la prose ou les vers qu'il étoit
interdit à l'acteur de débiter[172]. Le second, qui parut plus piquant,
fut de faire jouer par leur orchestre des airs connus sur lesquels des
gens payés par eux et répandus dans le parterre chantoient des couplets,
tandis que l'acteur faisoit des gestes sur le théâtre. Il arrivoit souvent
que les spectateurs s'unissoient à eux par un _chorus_ général, ce qui
répandoit une sorte d'ivresse dans la salle, et faisoit tourner toutes les
têtes. Enfin l'engouement pour les acteurs de l'Opéra-Comique devint tel,
que les comédiens françois ne virent d'autres moyens pour éviter leur
ruine complète, que d'obtenir que ce théâtre seroit tout-à-fait fermé. Ce
fut à la foire Saint-Laurent de 1718 que la défense de revenir aux foires
suivantes leur fut signifiée.
[Note 172: Ces cartons étoient roulés; chaque acteur en avoit
dans une de ses poches le nombre qui lui étoit nécessaire pour
son rôle. Il tiroit le carton dont il avoit besoin, le dérouloit
et le mettoit ensuite dans la poche opposée. Ce moyen bizarre
n'amusa pas long-temps.]
Cette défense dura trois ans. En 1721 on les vit reparoître, comme nous
venons de le dire, d'abord à la foire Saint-Germain, où ils ne jouèrent
que des vaudevilles, et ensuite à celle de Saint-Laurent, où ils obtinrent
la permission de représenter des opéras comiques. Depuis cette époque
jusqu'en 1752, pendant un espace de trente ans, tour à tour supprimés ou
rétablis, ils passèrent successivement sous l'administration de plusieurs
directeurs toujours incertains de conserver leur entreprise, et faisant
d'ailleurs d'assez mauvaises affaires à cause des obstacles de tout genre
que leur suscitoient les grands théâtres. Enfin, en 1752, le privilége de
l'Opéra-Comique ayant été accordé pour la seconde fois au sieur Monnet, il
imagina de faire bâtir une salle élégante à la foire Saint-Laurent,
rassembla un orchestre excellent, fit un choix de pièces agréables, ce qui
ramena le public à ce spectacle, et lui fournit le moyen de faire une
petite fortune après quatre ans d'administration. À sa retraite, la
direction de ce théâtre passa entre les mains d'une compagnie à la tête de
laquelle étoit le sieur Favart. Il en fit l'ouverture à la foire
Saint-Germain, et l'enrichit d'un grand nombre de petits ouvrages dont
l'agrément sembloit devoir assurer la prospérité de son entreprise. Mais
la nouvelle société étoit à peine établie, que l'Académie royale de
musique, toujours maîtresse souveraine des destinées de tous ces théâtres
subalternes, jugea à propos de lui retirer son privilége et de l'affermer
aux Italiens, qui ne l'avoient sollicité que dans l'espérance de se
relever un peu, par cette réunion, du discrédit dans lequel ils étoient
tombés. Les deux théâtres quittèrent alors pour toujours les foires
Saint-Laurent et Saint-Germain, et se fixèrent à l'hôtel de Bourgogne.
Ceci arriva en 1761.
Ce fut là l'époque brillante de l'Opéra-Comique. Alors parurent les jolies
bagatelles qui formèrent le fond de son répertoire, et les compositeurs
célèbres dont la musique expressive et gracieuse fait encore aujourd'hui
le charme des amateurs. Cette troupe possédoit en même temps des acteurs
excellents; son orchestre étoit un des meilleurs de Paris; enfin tout
sembloit réuni pour faire de l'Opéra-Comique un spectacle nouveau, bien
frivole sans doute, mais par cela même bien fait pour enchanter la société
oisive et plus frivole encore à laquelle il étoit destiné. Il en résulta
que les canevas italiens, déjà discrédités, parurent encore plus insipides
après la réunion. Plusieurs acteurs qui se retirèrent ne furent point
remplacés; et après la retraite de Carlin, qui seul soutint ce genre
jusqu'en 1780, il n'y eut plus d'Italiens à ce théâtre. L'Opéra-Comique y
tint alors la première place, et joua alternativement avec les comédiens
françois de la troupe italienne, qui peu à peu ont aussi disparu, parce
qu'ils étoient médiocrement goûtés.
En 1783, ces deux dernières troupes, encore réunies, quittèrent la rue
Mauconseil pour s'établir dans la nouvelle salle qu'on venoit de
construire pour eux, entre les rues de Grammont et de Richelieu, sur
l'emplacement d'un hôtel appartenant à M. le duc de Choiseul. Cet édifice,
qu'ils ont quitté encore depuis la révolution, est celui dont nous
donnerons ici la description.
Il fut élevé en 1782 sur les dessins de Heurtier. Un péristyle de huit
colonnes de l'ordre ionique antique en décore la façade. Six de ces
colonnes sont placées sur le devant, et deux en retour sont engagées dans
le massif du bâtiment. Les proportions de cette ordonnance ont un
caractère mâle et peut-être trop sévère pour un édifice de ce genre.
L'architecte s'est même abstenu d'y introduire aucun ornement de
sculpture: un acrotère lisse couronne le dessus de l'entablement et les
joints horizontaux de l'appareil sont la seule richesse qui relève le mur
du fond, percé de baies, carrées au rez-de-chaussée, et cintrées en
arcades au premier étage[173].
[Note 173: _Voyez_ pl. 75.]
La place sur laquelle donne cette façade est régulièrement bâtie, et ce
monument a l'avantage de présenter une masse parfaitement isolée entre
quatre points de communication, la place, le boulevart et les deux rues
latérales; ce qui donne à son ensemble un aspect assez imposant. Toutefois
les connoisseurs éprouvent quelque regret de voir adossée à cet édifice
une maison particulière dont le terrain, réuni à celui du théâtre, eût
fourni à l'architecte les moyens d'étendre sa composition, en pratiquant,
du côté du boulevart, un portique, de vastes foyers, une salle de
répétition; enfin en mettant cette partie dans un rapport symétrique avec
le reste du monument. C'est ainsi que, dans les grandes entreprises
d'architecture faites à Paris, il arrive trop souvent que des vues
d'intérêt personnel viennent en traverser l'exécution, et mécontentent à
la fois et le public et l'architecte.
L'intérieur de la salle offroit dans le principe une forme ovale divisée
en trois rangs de loges, couronnées par un entablement, derrière lequel
s'élevoit une grande voussure en caissons. Peu de temps après on jugea à
propos d'y faire des changements dont la direction fut confiée à M. de
Wailly. Dans la hauteur de cet entablement et de la voussure, il pratiqua
deux rangs de loges de plus sur les côtés, et, dans la partie qui fait
face au théâtre, un _paradis_ en forme d'amphithéâtre.
Le plafond, peint par Renou, représentoit Apollon et les Muses. Il a été
détruit dans les dernières restaurations faites à cette salle[174].
[Note 174: Dans ces restaurations faites en 1797, l'architecte,
M. Bienaimé, a jugé à propos de changer les dispositions
intérieures de la salle, à laquelle il a donné une forme
sphéroïdale; il a aussi donné une nouvelle distribution aux
loges, et un aspect nouveau à la décoration générale. Tous ces
changements ont paru de bon goût.]
LES CAPUCINS DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN.
Dans les vingt dernières années qui précédèrent la révolution, le
quartier de la Chaussée-d'Antin avoit totalement changé de face; on y
avoit percé de nouvelles rues et bâti un grand nombre de belles maisons
qui se remplissoient d'habitants. Il en résulta bientôt que cette partie
de la ville, devenant de jour en jour plus considérable, se trouva trop
éloignée de la paroisse Saint-Eustache, dont elle dépendoit, pour en
obtenir régulièrement les secours nécessaires à une si nombreuse
population. Cette circonstance fit naître l'idée d'y établir un couvent de
religieux; et le gouvernement ayant jeté les yeux sur les Capucins, qu'il
jugea propres à remplir le but qu'il se proposoit, leur fit construire, au
bout de la rue Thiroux, la maison dont nous parlons. Dès qu'elle fut
achevée, les religieux de cet ordre qui habitoient le monastère de la rue
Saint-Jacques y furent transférés solennellement, ce qui se fit le 15
septembre 1783. La bénédiction de l'église avoit été faite par
l'archevêque le 20 novembre 1782.
Ce monument, qui existe encore[175], offre, du côté de la rue Thiroux, une
surface de vingt-sept toises de largeur sur sept de hauteur, y compris le
portail de l'église. La façade, d'une belle proportion, présente, dans
son étendue, un corps de logis et deux pavillons en avant-corps[176]. Les
pavillons sont composés d'un grand fronton et d'un petit attique, et sur
la ligne entière de la façade sont pratiquées huit niches destinées à
recevoir des figures; au-dessus étoient placés deux bas-reliefs de
_Clodion_, qui ont été arrachés.
[Note 175: On y a établi un collége de l'université.]
[Note 176: _Voy._ pl. 77.]
On entre dans cet édifice par trois portes percées dans le corps de logis
et dans les deux pavillons. Celle du milieu conduit à une grande cour
couverte en terrasse; elle est élevée de deux marches, et décorée d'un
ordre toscan, qui présente en petit une imitation des monuments de
_Pestum_[177]. Cette galerie servoit de point de communication entre les
diverses parties de l'édifice: elle conduisoit à l'église, située dans le
pavillon à gauche, et aux logements des religieux, qui occupoient celui de
la droite. La façade contenoit un vestibule, les parloirs, les escaliers;
et par les portes latérales extérieures on entroit dans l'église et dans
les cellules.
[Note 177: _Voy._ pl. 76.]
Ce joli monument fait le plus grand honneur à son architecte, M.
Brongniart. Les formes en sont gracieuses, les profils purs, l'ordonnance
générale d'une noble simplicité. L'intérieur de l'église est également
digne d'attention: il est décoré d'une ordonnance dorique; des joints
d'appareil sont tracés sur toute la surface des murs et des voûtes; et
cette décoration, élégante et simple, est exécutée avec autant
d'intelligence que de goût.
Le porche d'entrée de l'église forme tribune; l'ancien autel en forme de
sarcophage, étoit en bois; et au fond du choeur des religieux, pratiqué
derrière cet hôtel, on voyoit pour toute peinture une grisaille imitant le
bas-relief, laquelle représentoit la prédication de saint François.
Plusieurs personnes se sont étonnées et s'étonnent encore de ce que, dans
une église si nouvellement bâtie, on ne voit de chapelles que d'un côté:
c'étoit un usage anciennement établi dans les maisons de l'ordre de
Saint-François, et l'architecte a été forcé de s'y conformer.
Cet ordre n'est pas le seul où cet usage singulier, et dont nous n'avons
pu découvrir l'origine, soit constamment pratiqué. Plusieurs autres
maisons d'ordre mendiants l'observent dans la construction de leurs
églises; et nous citerons entre autres les Augustins, qui n'ont également
qu'un rang de chapelles latérales.
Au-delà du cloître est un jardin d'une assez grande étendue, et une cour
de service ayant entrée sur la rue.
La bibliothèque de ces religieux étoit composée de cinq à six mille
volumes, parmi lesquels on distinguoit la première bible imprimée au
Louvre. On y voyoit aussi cinq tableaux de _Vignon_, représentant
différents traits de la vie de saint François.
LA CHAPELLE NOTRE-DAME-DE-LORETTE, OU DES PORCHERONS.
Cette chapelle étoit située[178] au bout du faubourg Montmartre, à
l'extrémité de la rue Coquenart. On ignore et l'époque précise de son
érection et le nom de son fondateur. Le premier acte authentique où il en
soit fait mention est un titre du 13 juillet 1646, par lequel M. de Gondi,
archevêque de Paris, permet aux habitants des Porcherons, des paroisses de
Saint-Eustache et de Montmartre, d'y établir une confrérie sous le titre
de Notre-Dame-de-Lorette, dont la fête devoit être célébrée le jour de la
Nativité de la Sainte-Vierge. On y voit, par les lettres que ce prélat fit
expédier à cette occasion, que c'étoient ces mêmes habitants qui avoient
demandé et obtenu la permission de faire construire cette chapelle pour y
recevoir, _en cas de nécessité_, les sacrements et autres consolations
spirituelles. Comme elle fut bâtie sur le territoire de la paroisse de
Montmartre, elle ne fut reconnue alors que pour une _aide_ de cette
paroisse, et non pour une succursale, comme le dit Jaillot, qui confond
mal à propos ces deux dénominations. En effet, les lettres de l'archevêque
de Paris dont nous venons de parler portent que les confrères n'y pourront
faire chanter la messe à haute voix, excepté les jours de fêtes consacrés
spécialement à la Vierge; qu'on n'y fera point d'eau bénite, et qu'il n'y
sera offert de pain à bénir que pendant ces mêmes solennités. Ce n'est que
vers la fin du dernier siècle que le service divin s'est fait dans cette
chapelle d'une manière régulière, comme dans une église succursale. Nous
n'avons pu découvrir si cet usage s'introduisit par le consentement formel
du curé de Montmartre, ou simplement avec son approbation tacite.
[Note 178: Elle a été détruite. Il n'en reste plus que la façade
à demi ruinée; et son intérieur forme maintenant un cul-de-sac
où l'on a construit des baraques.]
Le jour de la fête de la présentation, dite de _la Chandeleur_, tous les
garçons des Porcherons et des environs avoient le privilége d'y rendre le
pain bénit, et alloient à l'offrande un cierge à la main.
LA CHAPELLE SAINT-JEAN-PORTE-LATINE.
Cette chapelle, bâtie peu de temps avant la révolution, sur la droite de
la grande rue du faubourg Montmartre, au-dessus de la rue de Buffaut,
étoit desservie par deux prêtres, et servoit d'aide à la paroisse
Saint-Eustache.
On y a depuis quelque temps transporté la dévotion de
Notre-Dame-de-Lorette; et elle est devenue paroisse sous ce dernier nom.
HÔTELS.
ANCIENS HÔTELS DÉTRUITS.
_Hôtel de Beautru._
Il étoit situé rue Neuve-des-Petits-Champs. On en fit depuis les écuries
d'Orléans.
_Hôtel de Choiseul._
Il étoit situé rue de Richelieu, à l'endroit où est maintenant la rue
Neuve-Saint-Marc. C'est sur l'emplacement de ses jardins qu'ont été bâtis
le théâtre italien et les édifices qui l'environnent[179].
[Note 179: _Voyez_ p. 241.]
_Hôtel de Cléry._
Cet hôtel existoit en 1540 dans la rue qui porte son nom, et aboutissoit
alors aux fossés de la ville.
_Hôtel de la Ferté-Senecterre._
Ce vaste édifice, isolé entre les rues Neuve-des-Petits-Champs et des
Fossés-Montmartre, fut abattu lors de la construction de la place des
Victoires[180].
[Note 180: _Voyez_ p. 206.]
_Hôtel de Menars._
Cet hôtel, élevé dans la rue qui en a pris le nom, avoit succédé à celui
de Grancey et au jardin Thevenin, dont Sauval fait une longue et pompeuse
description.
_Hôtel de Grammont._
Il étoit situé rue Neuve-Saint-Augustin. Cet hôtel fut démoli en 1766, et
c'est sur son emplacement que fut ouverte la rue désignée sous le même
nom, et qui aboutit au boulevart. C'étoit un édifice immense
qu'accompagnoit un jardin magnifique. Les ducs de Grammont l'ont possédé
pendant trois ou quatre générations.
_Hôtel de Louvois._
Cet hôtel s'élevoit dans la rue de Richelieu, où il occupoit un terrain
considérable en face de la rue de Colbert. Il avoit été mis en vente peu
de temps avant la révolution, et étoit dès ce temps-là destiné à être
abattu, pour ouvrir une communication avec la rue Sainte-Anne. Ce projet a
été exécuté depuis, et un grand nombre de constructions nouvelles ont été
élevées sur son vaste emplacement[181].
[Note 181: Trois rues ont été percées, et deux théâtres ont été
bâtis, depuis la révolution, sur le terrain de cet hôtel.
(_Voyez_ les articles _Rues nouvelles_ et _Monuments
nouveaux_.)]
HÔTELS EXISTANTS EN 1789.
_Hôtel de la duchesse de Bourbon_ (rue Neuve-des-Petits-Champs).
Tout l'intérieur en avoit été décoré par Rousset, architecte du roi. Il
étoit enrichi de peintures des plus grands maîtres.
_Hôtel de la compagnie des Indes._
Cet hôtel, dont la principale entrée est sur la rue
Neuve-des-Petits-Champs, faisoit anciennement partie du palais Mazarin, le
plus grand qu'il y eût alors à Paris, après les maisons royales. Il
s'étendoit depuis la rue Vivienne jusqu'à celle de Richelieu, et se
composoit, dans ce vaste espace, d'un très-grand nombre d'appartements
magnifiquement décorés, où ce ministre, plus puissant et plus riche que
bien des souverains, avoit rassemblé une quantité immense d'objets d'arts
les plus précieux. On comptoit dans ce palais plus de quatre cents
morceaux des plus belles sculptures antiques en marbre, en bronze, en
porphyre, etc. Il étoit décoré de plus de quatre cents tableaux des plus
grands peintres, parmi lesquels il s'en trouvoit sept de _Raphaël_, trois
du _Corrège_, huit du _Titien_, deux d'_André del Sarte_, douze de _Louis
Carrache_, cinq de _Paul Véronèse_, vingt-un du _Guide_, vingt-huit de
_Vandick_, etc., etc.
La bibliothèque, placée dans une galerie qui règne le long de la rue de
Richelieu, étoit composée des livres les plus rares; et si l'on en croit
_Gabriel Naudé_, un des plus savants bibliothécaires de ces temps-là, on y
comptoit plus de quarante mille volumes[182]. Tous ces livres furent
dispersés pendant ces troubles de la fronde qui forcèrent le cardinal
Mazarin à sortir du royaume.
[Note 182: Pour bien apprécier un luxe aussi prodigieux, il faut
se rappeler qu'à cette époque la bibliothèque du roi en
contenoit à peine sept mille.]
Après la mort de ce ministre, son palais fut partagé en deux parties par
ses héritiers. La plus considérable demeura au duc de Mazarin, et continua
de porter le nom de palais Mazarin, jusqu'en 1719, que le roi en fit
l'acquisition pour y placer les bureaux de la compagnie des Indes. C'est
aussi dans l'enceinte de cet hôtel qu'en 1724 on établit la _Bourse_ du
commerce de Paris.
L'autre partie, qui étoit échue en partage au marquis de Mancini, duc de
Nevers, prit le nom d'hôtel de Nevers qu'il porta jusqu'à l'époque où le
régent en fit l'acquisition pour y établir la banque royale, dont le trop
fameux _Law_ fut le directeur. Nous avons déjà dit qu'après la suppression
de cette banque, on y plaça la bibliothèque.
_Ier hôtel de Choiseul_ (rue Grange-Batelière).
Il fut bâti par Carpentier, architecte du roi, pour feu M. Bouret. Il a
appartenu successivement à M. de La Borde, à M. de La Reynière, et en
dernier lieu à M. le duc de Choiseul dont il a pris le nom.
_Hôtel de Colbert_ (rue Vivienne, en face de la rue de Colbert).
Cet hôtel fut appelé de Croisi, parce qu'il avoit appartenu à M. de
Colbert, marquis de Croisi.
_Hôtel du contrôleur-général_ (rue Neuve-des-Petits-Champs).
Louis Levau en fut l'architecte; et il l'avoit bâti pour Hugues de Lionne,
secrétaire d'état. Louis Phelippeaux de Pont-Chartrain, chancelier de
France, l'acheta en 1703. Cet hôtel fut ensuite destiné par le roi,
d'abord au logement des ambassadeurs extraordinaires, ensuite à celui du
ministre des finances. Lorsque M. de Calonne parvint à ce ministère, il y
fit faire de grands embellissements, et l'orna d'un grand nombre d'objets
d'arts extrêmement précieux, entre autres d'une collection de tableaux
des trois écoles qui a joui d'une grande réputation[183].
[Note 183: Cet hôtel n'a point changé de destination, et depuis
la révolution, n'a point cessé d'être habité par le ministre des
finances.]
_Hôtel de Gesvres_ (rue Neuve-Saint-Augustin).
Il fut élevé par l'architecte Le Pautre, pour M. de Boisfranc, chancelier
du duc d'Orléans. Par le mariage de la fille de ce personnage avec le duc
de Tresme, cet hôtel passa dans cette maison; il fut connu depuis sous le
nom d'hôtel de Tresme.
_Hôtel des Menus-Plaisirs_ (rue Bergère).
Cet hôtel, qui a sa principale entrée sur cette rue, occupe une vaste
étendue de terrain. Il servoit d'entrepôt aux machines employées dans les
divertissements destinés à la cour, et l'on y avoit bâti une jolie salle
de spectacle, dans laquelle on faisoit les répétitions des opéras et des
ballets qui devoient se donner à Versailles[184].
[Note 184: Cet hôtel sert encore de magasin pour toutes les
décorations et machines de l'Opéra.]
L'école royale de chant et de déclamation étoit placée dans un bâtiment
construit exprès au coin des rues Poissonnière et Bergère, et qui fait
partie de l'hôtel des Menus-Plaisirs. L'ouverture de cette école, établie
sous la monarchie par les soins de M. le baron de Breteuil, se fit le 1er
avril de l'année 1784[185].
[Note 185: Cet hôtel, qui conserve toujours la même destination,
est connu maintenant sous le nom de _Conservatoire de Musique_.]
_Grand hôtel de Montmorency_ (rue Saint-Marc).
Ce grand et magnifique hôtel, bâti en 1704 sur les dessins de Lassurance,
de l'académie royale d'architecture, dans une situation avantageuse, avec
un superbe jardin[186], appartenoit, au moment de la révolution, à M. le
duc de Montmorency, qui y avoit fait faire des embellissements
considérables. La façade sur la cour est décorée d'un ordre d'architecture
ionique, élevé sur les dessins de Perin.
[Note 186: Sur les divers changements qu'a éprouvés cet hôtel,
_Voy._ l'article _Monuments nouveaux_.]
_Petit hôtel de Montmorency_ (rue Basse-du-Rempart).
Il a vue sur le boulevard; ses deux faces équilatérales sont décorées de
colonnes, à l'aplomb desquelles on a placé des figures. Ce joli édifice a
été élevé sur les dessins de Le Doux, architecte du roi.
_Hôtel de Richelieu._
Cet hôtel, situé rue Neuve-Saint-Augustin, avoit été bâti en 1707 avec
plus de dépense que de goût et de régularité, sur les dessins d'un
architecte nommé Pierre Levé. Son premier propriétaire fut un riche
financier; il passa ensuite au comte de Toulouse, puis au duc d'Antin,
directeur-général des bâtiments; enfin le maréchal de Richelieu, qui
l'acheta en 1757, en fit sa demeure habituelle, et l'embellit de tout ce
que les arts purent lui fournir alors de plus riche et de plus élégant.
Ces décorations, qui passeroient aujourd'hui pour être de mauvais goût,
ont été entièrement changées; mais ce qui étoit digne, dans cette maison,
de fixer en tout temps l'attention des connoisseurs, c'étoient trois
statues placées dans ses jardins, dont une étoit antique, et les deux
autres passoient pour être de la main de Michel-Ange[187].