[Note 155: Saint-Foix, qui a fait de ses Essais sur Paris un

recueil d'épigrammes, dit à ce sujet: Assurément _ces pères

n'aimoient pas la musique, car ils s'obstinèrent à ne vouloir

que psalmodier_. On voit combien cette froide plaisanterie porte

à faux. Mais ce qui est réellement plaisant, c'est de voir avec

quelle complaisance tous les auteurs de _Manuels_, de _Voyages_,

de _Promenades_, de _Miroirs_, et autres ouvrages de ce genre

sur Paris, ont servilement répété ce quolibet de Saint-Foix, et

mille autres qui, pour la plupart, n'ont pas de fondement plus

solide que celui que nous relevons ici.]

Les historiens ne sont pas d'accord sur l'époque du retour de ces

religieux dans la capitale: cependant on peut conjecturer avec quelque

fondement qu'ils y revinrent vers l'année 1619[156], puisque la

permission de M. de Gondi, archevêque de Paris, pour l'établissement d'un

couvent de cette réforme, est du 19 juin 1620. Ils se logèrent alors dans

une maison qu'ils avoient louée, hors de la porte Montmartre, près de

l'endroit où fut bâtie depuis l'église de Saint-Joseph.

[Note 156: L'abbé Lebeuf place ce retour en 1623, les historiens

de Paris en 1629; mais ces dates ne conviennent ni à leur

premier établissement à Paris en 1608, ni à ceux qu'ils ont eus

depuis, soit à Paris, soit aux environs. Sauval s'est encore

trompé en disant qu'ils avoient été établis avant cette époque

dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye, puisque le roi ne leur

donna la chapelle _des Loges_, située dans cette forêt, qu'en

1626; que la reine Anne d'Autriche ne fit bâtir leur église

qu'en 1644; et qu'enfin elle ne s'en déclara la fondatrice que

par ses lettres-patentes du mois de février 1648. C'est

également sans fondement que l'abbé Lebeuf place au même endroit

des ermites de Saint-Augustin, dans le seizième siècle.]

Leur communauté s'étant fort augmentée, et le local qu'ils occupoient

devenant trop resserré, les Augustins déchaussés achetèrent, en 1628, un

terrain contenant environ huit arpents, lequel étoit situé près du Mail,

entre le faubourg Saint-Honoré et le faubourg Montmartre, et prièrent le

roi Louis XIII, alors régnant, de vouloir bien se déclarer le fondateur du

nouveau couvent qu'ils avoient le projet de bâtir sur cet emplacement. Ce

monarque, ayant consenti à leur accorder cette faveur, descendit, le 9

décembre 1629, dans les fondements, posa la première pierre de l'église;

et en reconnoissance des victoires qu'il avoit remportées par

l'intercession de la Sainte-Vierge, et spécialement de celle qui lui avoit

soumis la Rochelle l'année précédente, il ordonna que l'église qu'on

alloit bâtir fût dédiée sous l'invocation de _Notre-Dame-des-Victoires_.

Cette église étant devenue trop petite relativement au quartier, dont la

population s'augmentoit tous les jours, on commença à en bâtir une

nouvelle en 1656. Elle fut bénie le 20 décembre de l'année suivante; mais,

faute de moyens pécuniaires, la construction en fut interrompue à

différentes reprises, et ce n'est qu'en 1730 qu'elle fut totalement

achevée. M. Leblanc, évêque de Joppé, qui avoit été religieux augustin, la

consacra le 13 novembre de la même année.

Les religieux qui vivoient sous la règle de Saint-Augustin étoient fort

multipliés au seizième siècle; mais les différentes congrégations de cet

ordre n'étoient point uniformes dans leur habillement ni dans leur chant.

Benoît XIII, par son bref du 27 janvier 1726, enregistré en parlement le

27 juillet de la même année, ordonna qu'ils se conformeroient au chant

grégorien, qu'ils porteroient un capuce rond, et se feroient raser la

barbe; un autre bref de Benoît XIV, du 1er février 1746, approuvé par

lettres-patentes du roi, données le 7 avril suivant, permit aux Augustins

déchaussés de porter la chaussure comme les autres religieux augustins.

Ils furent soumis, à cette époque, et par ce même bref, à un

vicaire-général élu par le chapitre de la congrégation.

Quant au nom de _Petits-Pères_ qu'on donnoit vulgairement à ces religieux,

nous n'avons rien trouvé de bien authentique sur son origine. Les uns

croient qu'ils durent cette dénomination à la petitesse et à la pauvreté

de leur premier établissement; d'autres racontent que Henri IV ayant

aperçu dans son antichambre les pères Mathieu de Sainte-Françoise et

François Amet, qui étoient fort petits, demanda qui étoient ces _petits

pères-là_, et que dès-lors on commença à les appeler _Petits-Pères_.

L'église de cette congrégation, qui existe encore, mais qui a changé de

destination[157], n'est ni d'une étendue considérable, ni d'une bonne

distribution. Elle se compose d'une nef de trente-quatre pieds de largeur

dans oeuvre, sur vingt-deux toises, cinq pieds de longueur, y compris le

sanctuaire, et de quarante-neuf pieds de hauteur sous clef. Cette nef,

décorée d'une ordonnance ionique de vingt-six pieds d'élévation, est

flanquée dans toute sa longueur de chapelles de quinze pieds de

profondeur, dont les murs de refend étoient fermés de portes et de grilles

de fer. Ces portes étoient dans l'alignement des petites portes

collatérales du portail, de manière que les chapelles de cette église lui

tenoient lieu alors de bas-côtés.

[Note 157: Elle a servi, pendant les premières années de la

révolution, de salle d'assemblée pour la municipalité, les

élections, etc. Elle fut depuis la _Bourse_ provisoire de la

ville de Paris; et les bâtiments du couvent formoient une des

douze maisons municipales de cette ville. Depuis cette église a

été rendue au culte.]

Au-dessus de l'ordre ionique s'élève la voûte, laquelle est sphérique, en

plein cintre, et se prolonge sur toute la capacité du vaisseau. On y a

pratiqué des croisées formant lunettes, et séparées par des archivoltes

qui tombent à l'aplomb de chaque pilastre, le tout couvert de cassettes,

tables chantournées, etc. Le maître-autel, qui séparoit le choeur de la

nef, étoit isolé à la romaine, construit en marbre et enrichi de bronzes,

dorures, etc. On estimoit la menuiserie du jeu d'orgues et celle du

choeur; du reste cette église, décorée de tribunes en pierres, percée de

cette quantité d'arcades formant chapelles, surchargée d'ornements

bizarres et mesquins, est encore un de ces monuments du mauvais goût qui a

régné si long-temps dans l'architecture françoise. Les fondations en

furent commencées par Pierre-le-Muet; Libéral Bruant éleva l'église

jusqu'à sept pieds au-dessus de terre; et elle fut enfin achevée par un

troisième architecte, Gabriel Leduc. Toutefois l'ouvrage resta imparfait

jusqu'en 1739, qu'on construisit le portail sur les dessins de Cartaud,

architecte du roi.

Ce portail est encore une imitation de ces formes pyramidales imaginées

par Mansard, et employées dans presque toutes les églises bâties à cette

époque. Il est composé de deux ordres de pilastres, l'un ionique et

l'autre corinthien. Les critiques d'alors blâmèrent ces pilastres, et

auroient préféré des colonnes; mais, quelque parti qu'on eût pris, avec de

semblables lignes et un ensemble aussi bizarre, il étoit bien impossible

de produire un beau monument. La façade entière a soixante-trois pieds

d'élévation non compris le fronton, et soixante-quinze pieds et demi de

largeur[158].

[Note 158: _Voyez_ pl. 77.]

Les bâtiments du couvent étoient situés à la gauche du choeur, et

n'avoient rien de remarquable[159].

[Note 159: Il y avoit dans l'église des Augustins une confrérie

de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs; si l'on en croit Baillet, la

dévotion à la Vierge, sous cette dénomination, est la plus

ancienne de toutes; elle commença en orient, et passa en

occident du temps des croisades. Elle consiste à honorer Marie

affligée au pied de la croix. Ce fut la reine Anne d'Autriche

qui établit cette confrérie dans l'église de ces religieux; elle

fut approuvée par Alexandre VII, qui donna un bref d'indulgences

le 26 mai 1656; des lettres-patentes du 20 décembre de la même

année l'autorisèrent; la reine s'en déclara la protectrice; et,

le 24 mars de l'année suivante, elle vint dans cette église, où

elle fut reçue en cette qualité. Les princesses et autres dames

qui l'accompagnoient se firent inscrire en même temps dans cette

sainte association.]

CURIOSITÉS DU MONASTÈRE ET DE L'ÉGLISE DES AUGUSTINS DÉCHAUSSÉS.

TABLEAUX.

Au-dessus de la corniche du pourtour de la croisée, les quatre

Évangélistes, par _Robin_.

Dans la quatrième chapelle à gauche, un saint Jean dans le

désert, par _Bon Boullogne_.

Dans la première chapelle à droite, un autre saint Jean dans le

désert, par _La Grenée jeune_.

Dans la quatrième chapelle du même côté, saint Nicolas de

Tolentin, par _Galloche_.

Le choeur étoit décoré de sept tableaux peints par _Carle

Vanloo_.

1º. Le baptême de saint Augustin, et celui d'Alipe son ami.

2º. Saint Augustin prêchant devant Valère.

3º. Son sacre.

4º. Sa dispute contre les Donatistes.

5º. La mort de ce saint évêque.

6º. La translation de ses reliques.

7º. Louis XIII, accompagné du cardinal de Richelieu, promettant

à la Vierge de lui bâtir une église.

Sur la porte de la sacristie, saint Grégoire délivrant les âmes

du purgatoire, par _Bon Boullogne_.

Au fond de cette même sacristie, la translation que fit faire

_Luitprand_, roi des Lombards, des reliques de saint Augustin,

par _Galloche_.

Il y avoit un grand nombre de tableaux de différents maîtres dans

le cloître, le réfectoire et la bibliothèque, et principalement

dans un cabinet contenant des médailles, des antiquités et des

objets d'histoire naturelle.--La collection qu'on y voyoit étoit

composée, dit-on, de morceaux très-précieux des trois écoles.

SCULPTURES ET TOMBEAUX.

Dans la chapelle de la Vierge, sa statue, sous le nom de

Notre-Dame de Savone. Cette chapelle avoit été revêtue de marbre

en 1674, par ordre de Louis XIV, qui en avoit fait la promesse à

la reine sa mère. La statue de la Vierge y fut alors placée.

C'étoit une figure de marbre blanc de Carrare, de six pieds de

proportion, revêtue d'un manteau, et ayant sur la tête une

couronne dorée, telle que l'aperçut, dans une vision, _Antoine

Botta_, paysan des environs de Savone, qui institua cette

dévotion. Sa figure, en petit et à genoux, se voyoit sur une

console près de l'autel.

Dans la chapelle en face, la statue en marbre de Saint-Augustin,

par _Pigalle_.

La sixième chapelle à droite contenoit le tombeau du marquis de

l'Hôpital, mort en 1702, par _Jean-Baptiste Poultier_. Ce tombeau

étoit de marbre noir. Au-dessus on voyoit une pleureuse assise,

tenant d'une main un mouchoir, et de l'autre un médaillon, sur

lequel étoient deux têtes, représentant le marquis et la marquise

de l'Hôpital.

Dans la quatrième chapelle à gauche étoit le tombeau du musicien

_Lulli_, mort en 1687. Ce monument, qui fut transporté au musée

des Petits-Augustins, est composé d'un cénotaphe noir, auquel

sont adossées deux femmes dans l'attitude de la plus profonde

douleur. Deux génies, qu'on suppose représenter les deux genres

de la musique, sont assis sur la pierre du tombeau: au-dessus est

placé le buste en bronze de ce musicien célèbre. Toute cette

composition, qui n'est pas dépourvue de mérite, quoiqu'un peu

maniérée, surtout dans le jet des draperies, a été exécutée par

un sculpteur nommé _Cotton_, élève du célèbre Anguier.

Dans le même tombeau avoit été aussi inhumé Michel Lambert,

beau-père de Lulli, mort en 1696.

Dans une autre chapelle étoit la sépulture de Gédéon Dumetz,

comte de Rosnay, président honoraire de la chambre des comptes,

mort en 1709.

La bibliothèque de ces pères, l'une des plus belles des monastères de

Paris, avoit cent trente-un pieds de long sur dix-neuf de large; elle

contenoit près de 40,000 volumes, rangés dans un très-bel ordre. On y

voyoit deux globes de Coronelly, et beaucoup de portraits de grands hommes

et de savants, parmi lesquels on remarquoit celui d'un de leurs religieux,

peint par _Rigaud_. Au milieu du plafond étoit une fresque remarquable en

ce qu'elle avoit été exécutée en dix-huit heures par _Mathey_; elle

représentoit la Religion s'unissant à la Vérité pour chasser l'Erreur.

L'ÉGLISE SAINT-JOSEPH.

Cette chapelle, qui dépendoit de la paroisse de Saint-Eustache, n'étoit

pas précisément une succursale, comme quelques auteurs l'ont cru: car

l'abbé Lebeuf observe qu'elle n'avoit ni saint ciboire ni fonts

baptismaux. Voici ce que les historiens de Paris, qui ont parlé

très-succinctement de cette petite église, nous apprennent de son origine:

Le cimetière de la paroisse de Saint-Eustache étoit placé, en 1625, dans

la rue du Bouloi, derrière l'hôtel du chancelier Séguier. Ce terrain, qui

contenoit environ trois cents toises, se trouvant à la convenance de ce

magistrat, il fit un traité avec les marguilliers de Saint-Eustache, par

lequel ils lui cédèrent l'emplacement de leur cimetière, à la charge de

leur en fournir un autre dans le faubourg Montmartre, et d'y faire

construire une chapelle sous l'invocation de saint Joseph. Cette

convention fut ratifiée, la même année, par l'archevêque de Paris[160].

Cependant il paroît qu'elle ne fut pas exécutée sur-le-champ; car des

lettres du même archevêque, du 14 juillet 1640, nous apprennent que, ce

même jour, la première pierre d'une chapelle qui devoit être dédiée sous

le titre et l'invocation de saint Joseph, fut bénite par le curé de

Saint-Eustache, et posée par M. le chancelier Séguier, qui s'étoit obligé

de la faire construire à ses frais. Le cimetière de la rue du Bouloi fut

en même temps transféré à côté de cette chapelle. Il existoit à Paris peu

d'édifices de ce genre dont l'architecture fût plus simple et plus

médiocre; mais ce lieu n'en est pas moins à jamais célèbre: c'étoit là que

deux des plus beaux génies du grand siècle littéraire de la France,

_Molière_ et _La Fontaine_, avoient leur sépulture[161].

[Note 160: On avoit déjà accordé une semblable permission en

1560.]

[Note 161: On a fait de l'église un marché, qui conserve le nom

de Saint-Joseph. L'emplacement du cimetière ayant été couvert de

maisons, les cendres de ces deux grands écrivains en furent

retirées, renfermées dans des sarcophages, et déposées dans le

jardin du Musée des monuments françois.]

LES FILLES DE SAINT-THOMAS-D'AQUIN.

Les filles Saint-Thomas étoient des religieuses de l'ordre de

Saint-Dominique, dont le couvent étoit situé rue Neuve-Saint-Augustin, en

face de la rue Vivienne[162]. Ces filles devoient leur établissement à

Paris à Anne de Caumont, femme de François d'Orléans de Longueville, comte

de Longueville, comte de Saint-Pol et duc de Fronsac. Cette dame ayant

obtenu du cardinal Barberin, légat du pape Urbain VIII[163], la permission

de fonder à Paris un monastère de religieuses de l'ordre des frères

prêcheurs réformés, sous l'invocation de sainte Catherine de Sienne, fit

venir de Toulouse, avec le consentement de l'archevêque de cette ville, la

mère Marguerite de Jésus et six autres religieuses du même ordre. Arrivées

à Paris le 27 novembre 1626, elles furent installées, le 2 mars de l'année

suivante, avec l'approbation de l'archevêque de Paris, dans une maison

appelée l'hôtel du Bon Air, située au faubourg Saint-Marcel, rue

Neuve-Sainte-Geneviève. Ces religieuses y demeurèrent jusqu'en 1632,

qu'elles allèrent se loger vieille rue du Temple, au Marais; mais la

maison qu'elles y occupoient n'étant pas encore d'une distribution assez

commode pour une communauté, on construisit pour elles, dans la rue

Neuve-Saint-Augustin, un couvent où elles vinrent s'établir le 7 mars

1642[164], et dans lequel elles sont demeurées jusqu'à leur suppression.

[Note 162: Cette partie de la rue Neuve-Saint-Augustin prit,

quelque temps après, le nom de rue des Filles-Saint-Thomas.]

[Note 163: Par une bulle datée du 5 octobre 1625.]

[Note 164: Plusieurs historiens, entre autres Sauval, l'abbé

Lebeuf, La Caille, Labarre et Piganiol ne placent cette

translation qu'en 1652. Nous avons suivi Jaillot, qui,

ordinairement très-exact dans ses recherches, assure avoir vu

des plans publiés en 1641 et en 1647, lesquels indiquent ce

couvent comme existant déjà dans la rue Neuve-Saint-Augustin.]

Ces religieuses, étant entrées dans leur nouveau domicile le jour que

l'église célèbre la fête de saint Thomas, l'un des personnages les plus

illustres de l'ordre de saint Dominique, jugèrent à propos de signaler une

époque si solennelle pour leur communauté en prenant le nom de ce saint

docteur: telle est l'origine de cette dénomination.

Le portail extérieur de leur monastère faisoit face à la rue Vivienne et

n'avoit rien de remarquable. Le frontispice de l'église, qui ne fut

totalement achevée qu'en 1715, ne l'étoit pas davantage[165]; cette église

étoit décorée intérieurement de pilastres et d'arcades, et n'avoit

d'autre ornement qu'un tableau peint par _d'Ulin_, représentant saint

Jérôme au désert.

[Note 165: Ce monastère a été détruit. Ses jardins, qui

occupoient un vaste emplacement depuis la rue

Notre-Dame-des-Victoires jusqu'à une petite distance de celle de

Richelieu, furent en partie dénaturés dès les premières années

de la révolution. On y construisit dès-lors un passage[165-A],

une rue nouvelle et un théâtre.

Sur ce qui reste de ce terrain on a élevé un vaste et magnifique

monument qui sert de Bourse à la ville de Paris. _Voyez_

l'article _Monuments nouveaux_.]

[Note 165-A: Le passage Feydeau.]

La comtesse de Saint-Pol, fondatrice des Filles Saint-Thomas, avoit été

inhumée dans l'église de leur ancien couvent au Marais. Ses cendres furent

transportées dans celle du nouveau monastère, lorsque ces religieuses y

eurent été établies.

THÉÂTRE ITALIEN.

Ce théâtre, uniquement occupé, depuis son érection, par la troupe de

l'Opéra-Comique, doit le nom qu'il porte encore aux comédiens italiens,

dont les acteurs _chantants_ ne furent pendant long-temps que de simples

associés. L'établissement en France de ces farceurs ultramontains remonte

jusqu'au règne de Henri III, qui en fit demander une troupe à Venise pour

jouer devant lui, pendant les états de Blois. Ils vinrent ensuite à Paris,

où ils débutèrent le 15 juin 1577, à l'hôtel du Petit-Bourbon, sous le

titre singulier de _gli Gelosi_[166]. «Il y avoit un tel concours, dit un

auteur contemporain, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n'en

avoient pas tous ensemble autant quand ils prêchoient.» Le même auteur

ajoute «que le 26 juin suivant, la cour assemblée aux Mercuriales fit

défense aux _Gelosi_ de plus jouer leurs comédies, parce qu'elles

n'enseignoient que paillardises.»

[Note 166: _Les Jaloux._ Ce nom doit s'entendre ici dans le sens

de _jaloux ou ambitieux de plaire_.]

Cette défense ne tarda pas à être levée: par ordre exprès du roi, les

comédiens italiens rouvrirent leur théâtre après trois mois

d'interruption, et continuèrent encore pendant quelque temps de

représenter leurs farces grossières; mais les troubles du royaume les

forcèrent bientôt de l'abandonner et de retourner en Italie.

En 1584 on vit paroître une autre troupe qui ne fit à Paris qu'un

très-court séjour, et fut remplacée, en 1588, par une troisième dont

l'apparition ne fut pas de plus longue durée. Henri IV en amena de Piémont

une quatrième qui quitta encore la France au bout de deux années. Trois

nouvelles troupes se succédèrent sans beaucoup de succès sous Louis XIII

et sous le ministère du cardinal Mazarin. Enfin il en vint une qui, plus

heureuse ou pourvue de meilleurs acteurs, obtint sous Louis XIV la

permission de jouer d'abord à l'hôtel de Bourgogne[167] alternativement

avec les comédiens françois; puis sur le théâtre du petit Bourbon avec la

troupe de Molière; ensuite sur celui du Palais-Royal. Bientôt après, les

deux troupes d'acteurs françois s'étant réunies dans les salles de la rue

Guénégaud, les comédiens italiens se trouvèrent seuls possesseurs de

l'hôtel de Bourgogne, où ils continuèrent leurs représentations.

[Note 167: Rue Mauconseil.]

La composition de leurs pièces, les personnages qu'ils y faisoient

paroître, sembloient offrir quelque image imparfaite de l'ancienne comédie

latine; mais du reste on y retrouvoit toute la licence et toute la

barbarie d'un théâtre encore dans son enfance. Ces personnages dont les

noms et les caractères étoient invariablement fixés, et qui reparoissoient

sans cesse dans toutes leurs intrigues, étoient en Italie au nombre de

douze[168], dont quatre seulement furent conservés en France sur leur

théâtre devenu par degrés plus régulier. Quant aux pièces italiennes,

c'étoient de simples canevas qu'on attachoit derrière les coulisses, et

que chaque acteur consultoit avant d'entrer en scène, où il parloit

ensuite d'inspiration. Il résultoit le plus souvent de cette comédie

improvisée des conversations plates, diffuses et ennuyeuses, mais

quelquefois aussi un dialogue très-naturel et très-plaisant, lorsque

l'acteur avoit de l'esprit, et que le fond de la situation étoit

réellement comique. Les deux _Dominique_, _Thomassin_ y excellèrent; et,

vers la fin du siècle dernier, on a vu le dernier et peut-être le plus

parfait de ces arlequins, _Carlin_, aussi amusant par le naturel de son

jeu que par la finesse naïve de ses saillies, attirer encore la foule et

charmer la meilleure compagnie de Paris dans des scènes entières qu'il

composoit, dit-on, sur-le-champ, et rendoit aussitôt avec une grâce

inimitable.

[Note 168: L'arlequin, le pantalon, le docteur, le scapin, le

beltrame, le capitan, le scaramouche, le giangurgolo, le

mezzetin, le tartaglia, le polichinelle et le pierrot. Les

quatre premiers sont ceux qui furent conservés.]

Cependant ces pièces à canevas, débitées au milieu de la capitale, dans

une langue étrangère, n'eurent jamais un succès général; et les comédiens

italiens, qui sentoient l'impossibilité de se soutenir avec d'aussi

foibles ressources, hasardèrent, dès le commencement de leur établissement

à l'hôtel de Bourgogne, d'y mêler quelques pièces françoises. Les acteurs

françois s'en plaignirent: Louis XIV ayant daigné se faire juge du

différent, une saillie[169] de l'arlequin Dominique, qui portoit la parole

au nom de sa troupe, décida le gain de sa cause; et le monarque, qu'il

avoit fait rire, voulut que les Italiens continuassent à jouer en

françois. Mais ils abusèrent de cette permission: les pièces qu'ils

représentoient, composées par des auteurs médiocres, n'eurent de succès

que par les indécences et les personnalités dont elles étoient remplies.

Ils poussèrent même l'audace jusqu'à travestir sur leur scène les

personnages les plus distingués[170]; et ce scandale devint si

intolérable, que le roi donna ordre que leur théâtre fût fermé, avec

défense expresse aux acteurs de jouer à Paris sur quelque autre théâtre

que ce fût. Cet ordre fut exécuté le 4 mai 1697.

[Note 169: Baron, qui parloit au nom des comédiens françois,

ayant exposé les griefs de sa troupe, le roi ordonna à Dominique

de parler à son tour: _Sire_, dit-il, _comment

parlerai-je_?--_Parle comme tu voudras_, lui répondit le

roi.--_Il ne m'en faut pas davantage_, reprit Dominique, _j'ai

gagné ma cause_; et en effet ce jeu de mots la lui fit gagner.]

[Note 170: On les accusa d'avoir voulu peindre le caractère de

madame de Maintenon dans une comédie intitulée _la Fausse

prude_, qu'ils étoient sur le point de donner. Ce fut cette

accusation vraie ou fausse qui décida leur perte.]

Dix-neuf ans après, le duc d'Orléans, régent, fit venir d'Italie une

nouvelle troupe pour laquelle on rouvrit le théâtre de l'hôtel de

Bourgogne, où elle débuta le 16 mai 1716, par une pièce intitulée

l'_Inganno Fortunato_ (l'Heureuse surprise). À leurs anciens canevas

italiens, ces nouveaux acteurs joignirent aussi des pièces françoises,

mais qui furent faites avec plus d'art et de talent; et c'est alors que

Marivaux et Boissy enrichirent ce théâtre de leurs ouvrages. Cependant son

succès fut si médiocre, qu'en 1721 ses acteurs imaginèrent de quitter

l'hôtel de Bourgogne pour venir s'établir à la Foire. Ils y jouèrent trois

années consécutives, pendant le temps de la foire seulement[171]. Mais la

fortune ne les ayant pas traités plus favorablement dans ce nouvel

établissement, ils se virent forcés de retourner à leur ancien domicile.

[Note 171: À leurs canevas italiens ils joignirent alors des

parodies, des intermèdes, des ballets héroïques ou pantomimes,

et jusqu'à des feux d'artifice.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8) · 第 13 / 34 段