grecques et romaines.
Dans la quatrième sont les médailles, monnoies, généalogie, chronologie et
blason.
La cinquième contient les fêtes publiques, cavalcades, tournois, etc.
La sixième est destinée à la géométrie, aux machines, aux mathématiques, à
tout ce qui concerne la tactique, les arts et métiers.
On trouve dans la septième les estampes relatives aux romans, facéties,
bouffonneries, etc.
La botanique, l'histoire naturelle dans tous ses règnes, composent la
huitième.
La neuvième est consacrée à la géographie.
Dans la dixième sont les collections des plans, l'élévation des édifices
anciens et modernes, sacrés et profanes, palais, châteaux, etc.
La onzième contient les portraits, au nombre de plus de cinquante mille.
La douzième et dernière est un recueil complet de modes, habillements,
coiffures et costumes de tous les pays du monde; on trouve dans ce recueil
les modes françoises depuis Clovis jusqu'à nos jours.
Ce cabinet possède en outre une collection de planches gravées au nombre
de près de deux mille[143].
[Note 143: Il faut ajouter à tant de richesses les acquisitions
nombreuses faites depuis la révolution, pendant laquelle les
productions de la gravure se sont multipliées plus que jamais.]
DÉPÔT DES TITRES ET GÉNÉALOGIES.
Ce département, placé au second étage sur la droite de la cour, étoit
composé de neuf pièces, dont trois contenoient les titres originaux des
maisons et familles nobles de la France et de l'Europe.
Deux autres renfermoient les généalogies; dans la sixième étoient les
mémoires des maisons et familles qui faisoient leurs preuves pour être
présentées à la cour, reçues dans les chapitres nobles, etc.
On avoit commencé en 1785 un supplément qui devoit occuper les trois
dernières pièces[144].
[Note 144: Ce dépôt pouvoit passer pour le plus riche et le plus
précieux de l'Europe, par l'ancienneté et l'originalité des
titres dont il étoit composé. Les cabinets de MM. de Gaignières
et d'Hozier en formèrent le premier fonds, lequel fut augmenté
en 1720 par M. l'abbé Bignon de tout ce qu'il put trouver de
purement généalogique dans les dépôts des manuscrits et des
livres imprimés. On y joignit depuis les cabinets du chevalier
Blondeau, de M. Jault; les généalogies d'André Duchesne, de
Kerc-Daniel, de Scohier, etc., etc., etc.]
PLACE DES VICTOIRES.
Il est peu de personnes qui ignorent que cette place fut construite dans
le dix-septième siècle, par les ordres de François, vicomte d'Aubusson,
duc de La Feuillade, pair et maréchal de France, colonel des
gardes-françoises. Ce seigneur, comblé de bienfaits par son souverain, et
poussant jusqu'à l'enthousiasme les sentiments d'admiration et d'amour
qu'il ressentoit pour lui, voulut éterniser sa reconnoissance par un
monument public élevé à la gloire de son auguste bienfaiteur. Sa première
pensée fut de faire exécuter en marbre une statue de Louis XIV, et de la
placer ensuite dans l'endroit de la ville le plus apparent et le plus
convenable. Mais, la statue faite, il se dégoûta de ce premier dessein;
et, ne trouvant pas qu'il répondît à la grandeur du monarque qu'il vouloit
honorer, il conçut un plan plus vaste et plus magnifique: ce fut de
chercher un emplacement sur lequel on pût construire une place publique,
et d'y élever un monument plus imposant qu'une simple statue. L'hôtel de
la Ferté-Senecterre, édifice vaste et isolé, situé entre les rues
Neuve-des-Petits-Champs (aujourd'hui la Vrillière), du Petit-Reposoir et
des Fossés-Montmartre, lui ayant paru propre à l'exécution de son projet,
il l'acheta en 1684, et sur-le-champ en fit commencer la démolition. Mais
comme cet emplacement ne suffisoit pas, le corps-de-ville, voulant
partager avec le duc de La Feuillade la gloire de cette entreprise, acheta
l'hôtel d'Émery et quelques maisons et jardins contigus, qui s'étendoient
le long de la rue du Petit-Reposoir et de celle des Vieux-Augustins. On
commença aussitôt la place: Jules Hardouin Mansard en donna le dessin; la
ville traita, en 1685, avec le sieur Predot, architecte, pour la
construction des bâtiments qui l'environnent, et le duc de La Feuillade se
chargea seul des dépenses relatives à l'érection du monument.
Cette place est d'un diamètre peu considérable en comparaison de plusieurs
autres places régulières de Paris, car elle n'a que quarante toises de
diamètre. Mais la manière dont elle est située lui donne sur toutes un
grand avantage: environnée de six rues qui viennent y aboutir et dont
trois[145] ont une longueur considérable, elle offre, sous différents
points de vue et à une très-grande distance, la perspective de ses riches
constructions, plus remarquables encore lorsque s'élevoit au milieu
d'elles le beau monument que nous allons bientôt décrire.
[Note 145: La rue de la Feuillade, au bout de laquelle se
prolonge la rue Neuve-des-Petits-Champs; celle des
Fossés-Montmartre, et la rue Croix-des-Petits-Champs.]
Une ligne droite de bâtiments symétriques termine d'un côté la place des
Victoires; circulaire dans le reste de son étendue, elle y présente une
ordonnance uniforme qui n'est pas dépourvue de beauté. Un grand ordre de
pilastres ioniques qui embrasse deux rangs de croisées s'élève sur un
soubassement décoré d'arcades à refends; chaque croisée du premier étage
est séparée par un pilastre, et celles du second sont placées sous
l'architrave, dont la saillie est soutenue par de petites consoles d'un
très-mauvais goût. Mais le plus grand défaut qu'on reproche à tout cet
ensemble, c'est le comble à la _Mansarde_ qui le termine: cette ridicule
invention de croisées isolées au milieu des toits défigure le plus grand
nombre des somptueux édifices élevés dans le dix-septième siècle; et en
effet, l'oeil le moins exercé peut sentir la différence prodigieuse que
produiroit, pour l'élégance et la majesté de la place que nous décrivons,
une ligne continue de balustrades remplaçant ces niches mesquines et
gothiques auxquelles Mansard a eu le malheur de donner son nom.
Du milieu de cette place s'élevoit, sur un piédestal en marbre blanc
veiné, la statue pédestre de Louis XIV. Ce prince, revêtu des habits de
son sacre, fouloit aux pieds un Cerbère dont les trois têtes désignoient
la triple alliance; une figure ailée, représentant la Victoire, un pied
posé sur un globe, et l'autre en l'air, d'une main lui mettoit sur la tête
une couronne de laurier, et de l'autre tenoit un faisceau de palmes et de
branches d'olivier; ce groupe fondu d'un seul jet étoit de plomb doré,
ainsi que les ornements[146] qui l'accompagnoient. Au bas de la statue on
lisoit cette inscription en lettres d'or: _Viro immortali_[147]. Aux
quatre angles du piédestal étoient autant de figures en bronze de
proportion, représentant des esclaves chargés de chaînes; on croyoit assez
communément que ces figures désignoient les nations que Louis XIV avoit
subjuguées; mais il est plus naturel de penser qu'on avoit voulu seulement
exprimer, par une allégorie générale, la puissance de ce prince, et le
bonheur de ses armes.
[Note 146: Ces ornements étoient un globe, une massue d'Hercule,
une peau de lion, un casque et un bouclier.]
[Note 147: Plusieurs autres inscriptions, auxquelles on a
reproché avec raison d'être trop fastueuses, couvroient les
diverses faces du piédestal. Nous ne rapporterons que celle qui
sert de dédicace, et qui explique le sujet de tout l'ouvrage.
_Ludovico Magno; Patri exercituum, et ductori semper
felici.--Domitis hostibus. Protectis sociis. Adjectis imperio
fortissimis populis. Extructis ad tutelam finium firmissimis
arcibus. Oceano et Mediterraneo inter se junctis. Prædari
vetitis toto mari piratis. Emendatis legibus. Deletâ calvinianâ
impietate. Compulsis ad reverentiam nominis gentibus
remotissimis, cunctisque summâ providentia et virtute domi
forisque compositis.--Franciscus vice comes d'Aubusson, dux de
La Feuillade, ex Franciæ paribus, et tribunis equitum unus, in
Allobrogibus prorex, et Prætorianorum præfectus.--Ad memoriam
posteritatis sempiternam. P. D. C. 1686._
Cette même inscription étoit répétée en françois:
À Louis-le-Grand, le père et le conducteur des armées, toujours
heureux.--Après avoir vaincu ses ennemis, protégé ses alliés,
ajouté de très-puissants peuples à son empire, assuré les
frontières par des places imprenables, joint l'Océan à la
Méditerranée, chassé les pirates de toutes les mers, réformé les
lois, détruit l'hérésie, porté, par le bruit de son nom, les
nations les plus barbares à le venir révérer des extrémités de
la terre, et réglé parfaitement toutes choses au dedans et au
dehors par la grandeur de son courage et de son
génie.--François, vicomte d'Aubusson, duc de La Feuillade, pair
et maréchal de France, gouverneur du Dauphiné et colonel des
gardes-françoises.--Pour perpétuelle mémoire à la postérité.]
Les bas-reliefs qui couvroient les quatre faces du piédestal
représentoient, le premier, la préséance de la France sur l'Espagne en
1662; le second, la conquête de la Franche-Comté en 1668; le troisième, le
passage du Rhin en 1672; et le quatrième, la paix de Nimègue en 1678. Le
monument entier, depuis la base jusqu'au sommet de la statue, avoit
trente-cinq pieds d'élévation; le pourtour, jusqu'à neuf pieds de
distance, étoit pavé de marbre et entouré d'une grille de fer de la
hauteur de six pieds.
Enfin quatre grands fanaux ornés de sculpture éclairoient cette place
pendant la nuit; ils étoient élevés chacun sur trois colonnes doriques, de
marbre veiné, disposées en triangle, et dont les piédestaux étoient
chargés de plusieurs inscriptions relatives aux actions les plus
mémorables du roi. La dédicace de la statue se fit le 28 mars 1686[148]
avec toute la pompe et toutes les cérémonies usitées en pareille
circonstances[149]. Martin _Vanden Bogaer_, plus connu sous le nom de
_Desjardins_, avoit conduit avec autant de talent que de succès tous ces
ouvrages, dont il avoit fourni les dessins. C'étoit pour la première fois
que la ville de Paris étoit ornée d'un monument en relief d'un volume
aussi considérable, et l'on mettoit justement alors au nombre des
chefs-d'oeuvre de l'art une production à laquelle on ne pouvoit rien
comparer dans les travaux de ce genre qui l'avoient précédée. Nous dirons
plus: depuis on n'a rien fait, dans la sculpture monumentale, qui l'ait
égalée, surtout sous le rapport de la composition. L'attitude du monarque
étoit pleine de noblesse et de majesté, et le groupe entier pyramidoit
avec une rare élégance. Quoique les esclaves placés au pied de la statue
fussent d'une proportion colossale, cependant l'oeil n'en étoit point
blessé, parce qu'elles se trouvoient dans un rapport exact avec toutes les
autres parties du monument: du reste, le faire savant et gracieux de ces
figures ne le cédoit point à celui de la statue du héros; et elles étoient
surtout estimées pour la beauté des expressions.
[Note 148: La place n'étoit pas encore entièrement finie en
1691.]
[Note 149: Le duc de La Feuillade y parut à cheval, et fit trois
fois le tour du monument, suivi du régiment des gardes, dont il
étoit colonel; à quoi il ajouta toutes les prosternations que
les Romains faisoient autrefois devant les statues de leurs
empereurs. Le prévôt des marchands et les échevins assistèrent à
cette cérémonie. Il y eut le soir un grand feu d'artifice devant
l'Hôtel-de-Ville, et des feux de joie dans toutes les rues de
Paris.]
Afin de rendre ce monument aussi durable que les ouvrages des hommes
peuvent l'être, le duc de La Feuillade céda et substitua perpétuellement
de mâles en mâles, à ceux de sa maison, et après l'extinction de sa race,
à la ville de Paris, le duché de La Feuillade, valant alors 22,000 livres
de rente, à la charge par les possesseurs de pourvoir à toutes les
réparations nécessaires, de faire redorer, tous les vingt-cinq ans, le
groupe et les ornements qui l'accompagnoient, enfin d'entretenir dans les
quatre fanaux des lumières suffisantes pour éclairer la place pendant la
nuit dans toutes les saisons de l'année. Malgré tant de précautions
prises pour assurer la durée de cette fondation, à peine le duc de La
Feuillade fut-il mort qu'on y donna atteinte. Ce seigneur mourut au mois
de septembre 1691, et dès le 20 avril 1699 le conseil d'état rendit un
arrêt qui ordonnoit que dorénavant il ne seroit plus mis de lumière dans
les quatre fanaux de la place des Victoires[150]; cet arrêt donna lieu à
un autre, qui fut rendu deux ans après la mort de Louis-le-Grand, par
lequel il fut permis au maréchal Louis de La Feuillade son fils de faire
démolir ces fanaux, qui, n'étant plus allumés, étoient devenus entièrement
inutiles[151].
[Note 150: Cet arrêt étoit motivé sur des raisons de police si
frivoles, qu'elles en sont presque ridicules: «Les habitants des
maisons de cette place étoient, disoit-on, incommodés par
l'attroupement des fainéants et des vagabonds qu'attiroit la
lumière de ces fanaux.» On n'a pu découvrir la véritable cause
d'une semblable détermination, que quelques personnes ont
attribuée à ce distique assez plaisant qu'un Gascon afficha,
dit-on, sur le piédestal de la statue.
La Feuillade, sandis, je crois que tu me bernes,
De placer le soleil entre quatre lanternes.]
[Note 151: Les dégradations de ce monument ont commencé quelques
jours avant la fédération du 14 juillet 1790. Alors les quatre
figures d'esclaves furent enlevées et déposées dans la cour du
Musée; on les a depuis transportées aux Invalides, où elles sont
encore. Les quatre bas-reliefs avoient été déposés au Musée des
monuments françois, et adaptés au soubassement d'une colonne
triomphale qui ornoit le jardin de cette maison. Quant à la
statue, elle fut abattue le 10 août.
La représentation que nous donnons du monument entier est
d'autant plus précieuse, qu'il n'en existe, même à la
bibliothèque, que des gravures grossières qui n'en peuvent
donner aucune idée satisfaisante. Celle-ci a été faite sur un
dessin très-exact, exécuté, d'après le monument même, par un
artiste distingué.]
»L'abbé de Choisy, dit Saint-Foix, raconte que le maréchal de La Feuillade
avoit dessein d'acheter une cave dans l'église des Petits-Pères, et qu'il
prétendoit la pousser sous terre, jusqu'au milieu de cette place, afin de
se faire enterrer précisément sous la statue de Louis XIV. Je sais que le
maréchal de La Feuillade n'avoit pas mérité, par des actions et des
victoires signalées, d'avoir un tombeau à Saint-Denis, comme Duguesclin et
Turenne; mais il n'étoit pas aussi de ces courtisans inutiles[152] à
l'État, qu'on devoit enterrer au pied de la statue de leur maître, dans la
place publique consacrée à l'idole qu'ils ont encensée et peu servie. La
plaisanterie de l'abbé de Choisy est de ces traits qui tombent à faux, et
qui ne font tort qu'à l'écrivain dont ils décèlent la malignité.»
[Note 152: Il s'étoit fait avantageusement connoître à la
bataille de Rethel, en 1650; aux siéges de Mouson, de
Valenciennes, d'Arras, etc. Il ne se fit pas moins remarquer au
combat de Saint-Gothard contre les Turcs, en 1664, ainsi que
dans la campagne du roi en Franche-Comté, où il emporta le fort
Saint-Étienne l'épée à la main.]
Le témoignage de Saint-Foix est ici d'autant moins suspect, qu'il saisit
assez volontiers l'occasion de lancer un sarcasme et de placer une
épigramme, lorsqu'il s'agit des cours et de courtisans. Cependant on ne
peut s'empêcher de reconnoître que le duc de La Feuillade, dans son amour
pour Louis XIV, passa peut-être les bornes des affections qu'il est permis
d'avoir pour un simple mortel; et, en rejetant l'histoire du caveau qui
n'est point appuyée d'autorités suffisantes, du moins faut-il convenir
qu'il avoit résolu de fonder des lampes qui auroient brûlé nuit et jour
devant la statue; projet insensé dont l'exécution ne manqua que parce
qu'on ne voulut pas lui permettre de l'exécuter.
LES AUGUSTINS RÉFORMÉS, DITS LES PETITS-PÈRES.
Nous avons déjà eu occasion de remarquer que, dans le quatorzième siècle,
soit par le malheur des temps, soit par une suite naturelle de la
foiblesse de l'homme qui tend sans cesse au relâchement, plusieurs ordres
monastiques avoient beaucoup perdu de leur première ferveur. Quelques
saints personnages, animés d'un zèle apostolique, entreprirent à
différentes époques de faire revivre les observances établies par les
fondateurs, et d'introduire la réforme dans les monastères qui s'étoient
plus ou moins écartés de l'esprit de leur institution. Tel fut le père
Thomas de Jésus, augustin portugais, d'une famille illustre par ses
dignités et ses services, lequel conçut, en 1565, le projet de ramener les
religieux de son ordre à une vie plus régulière. Quoiqu'il soit regardé
par la plupart des historiens comme le principal auteur de la réforme des
Augustins, cependant il est certain qu'il n'eut pas la satisfaction
d'exécuter un si beau dessein: car on voit dans un abrégé de la vie de ce
saint religieux, placé à la tête du livre des _Souffrances de
Jésus-Christ_, dont il est l'auteur, «que son zèle pour la rigueur de
l'observance lui fit entreprendre une réforme, mais qu'il trouva de si
grands obstacles dans l'exécution, qu'il fut obligé d'_abandonner son
projet_.» Il paroît en effet que tous ses efforts ne purent les surmonter,
et qu'une longue captivité qu'il endura ensuite en Afrique le força à
renoncer entièrement à une si louable et si grande entreprise.
Ce ne fut que cinq ou six ans après sa mort, arrivée en 1582, que le
projet de la réforme fut renouvelé et accepté par le chapitre général,
tenu à Tolède le 30 novembre 1588. Le père Louis de Léon, premier
définiteur, en rédigea les constitutions, qui n'étoient que les anciennes
observances, et elles furent approuvées par le pape Sixte-Quint. Cette
réforme, reçue sous le nom d'Augustins _déchaussés_, fit des progrès
rapides en Espagne et en Italie, où elle fut d'abord soumise à la
juridiction du provincial de Castille. Mais comme les Augustins non
réformés crurent pouvoir lui disputer cette autorité, le pape Clément
VIII, par sa bulle du 11 février 1682, érigea les couvents réformés en
province, avec faculté d'élire un provincial et des prieurs. Cette réforme
étoit alors composée de dix congrégations, toutes hors de France, et
gouvernées chacune par un vicaire général, sous la juridiction, visite et
correction du général de l'ordre.
En 1594, Guillaume d'Avançon, archevêque d'Embrun et alors ambassadeur du
roi auprès du souverain pontife, proposa d'établir dans le royaume des
religieux de cette réforme, et offrit de les recevoir dans son prieuré de
Villars-Benoît[153], ce qui fut agréé par un bref de Clément VIII, du 23
novembre 1595. Toutes les formalités nécessaires pour l'exécution de ce
projet étant remplies, les pères François Amet et Mathieu de
Sainte-Françoise, augustins françois, qui, quelque temps auparavant,
s'étoient rendus à Rome pour y vivre au milieu des Augustins réformés,
revinrent en France à la sollicitation de l'archevêque d'Embrun, et
s'établirent à Villars-Benoît vers la fin de juillet 1596.
[Note 153: Il étoit prieur commendataire de ce bénéfice, situé
dans le diocèse de Grenoble, non loin de Mont-Meillan.]
Les deux puissances temporelle et spirituelle concoururent à favoriser
cette réforme. Le pape, par un bref du 21 décembre de l'an 1600, permit
aux religieux de la nouvelle observance de s'étendre par toute la France,
de recevoir des novices, des fondations, etc.; et Henri IV leur accorda,
le 26 juin 1607, des lettres-patentes par lesquelles il approuve leur
établissement à Villars-Benoît, et leur permet d'en former d'autres dans
telle partie de son royaume qu'ils voudroient choisir. Mais ce fut à
Marguerite de Valois, première femme de ce monarque, que les Augustins
durent particulièrement leur établissement à Paris. Cette princesse étant
revenue dans cette capitale en 1605, et voulant accomplir le voeu qu'elle
avoit fait d'y fonder un monastère en action de grâces du danger imminent
dont elle avoit été délivrée lorsqu'elle étoit renfermée dans le château
d'Usson en Auvergne, résolut de bâtir un couvent et une église sous
l'invocation de la Sainte-Trinité, avec une chapelle dite _des Louanges_,
où quatorze religieux, se relevant tour à tour, deux par deux et d'heure
en heure, devoient chanter les louanges de Dieu jour et nuit sans
discontinuation. Pour l'exécution de ce dessein, elle jeta les yeux sur
la communauté du père Amet son confesseur et son prédicateur ordinaire,
le chargea de rassembler le nombre de sujets nécessaires pour composer
cette nouvelle communauté, et céda ensuite à ces religieux, sous le nom
d'_Augustins réformés déchaux_, un terrain suffisant pour la construction
de l'église et du couvent[154], avec 6,000 livres de rente, aux charges et
conditions portées par le contrat de fondation. Ce contrat, en date du 26
septembre 1609, fut approuvé par un bref du pape du 1er juillet 1610, et
confirmé par les lettres-patentes du roi, données le 20 mars de la même
année. Ces actes n'étoient que la confirmation solennelle des engagements
que cette princesse avoit pris précédemment avec les Augustins: car, avant
que leur demeure pût les recevoir, elles les avoit logés dans son palais;
et, dès le 21 mars 1608, la première pierre de la chapelle dite des
Louanges, qui a subsisté jusqu'à ces derniers temps, avoit été posée par
ses ordres.
[Note 154: L'emplacement cédé par la reine Marguerite consistoit
en un terrain précédemment occupé par les frères de la Charité,
et une portion du petit pré aux Clercs, contenant six arpents,
qu'elle avoit pris à cens et à rentes de l'université; ce qui
formoit en partie cet espace que nous voyons environné du quai
Malaquais et des rues des Petits-Augustins, Jacob et des
Saints-Pères, emplacement qu'elle avoit d'abord destiné à faire
les jardins de son hôtel, situé rue de Seine.]
Les Augustins réformés prirent possession du monastère et des revenus que
la reine Marguerite leur avoit donnés, et ils en jouissoient depuis trois
ans, lorsque cette princesse, soit par inconstance, soit par quelque
mécontentement particulier à l'égard du père Amet, révoqua la donation
qu'elle avoit faite en faveur de ces religieux, et les obligea, le 29
décembre 1612, à sortir de leur couvent, et à le céder à d'autres
Augustins réformés de la province de Bourges, qu'elle leur substitua par
contrat du 12 avril 1613.
La reine Marguerite chercha à couvrir l'inconséquence et l'injustice de ce
procédé, en alléguant que les Augustins déchaussés ne remplissoient pas et
ne pouvoient pas remplir les clauses du contrat du 26 septembre 1609, dont
une portoit textuellement que lesdits religieux s'obligeoient «de faire
chanter en ladite _Chapelle des Louanges_, en l'intention de ladite dame
royne, perpétuellement les hymnes, cantiques et psaumes d'action de grâce
ci-dessus mentionnés, _et selon les airs qui en seront baillez par ladite
dame royne, etc._» Or, disoit Marguerite, la règle des Augustins
déchaussés ne leur permet pas de chanter, mais seulement de psalmodier; de
plus ils sont constitués ordre mendiant: donc ils ne peuvent posséder des
rentes, etc. Ceux-ci répondoient en peu de mots que toutes ces
difficultés, qui existoient au moment de la donation comme alors, avoient
été levées par leur acquiescement au contrat de fondation, et par la
sanction du pape et du roi. Une telle réponse n'admettoit aucune réplique;
mais la puissance l'emporta sur la justice, et les Augustins déchaussés,
malgré leurs réclamations et leurs protestations plusieurs fois réitérées,
furent contraints d'abandonner leur couvent, et même de quitter Paris et
de retourner à Avignon et à Villars-Benoît[155].