l'exception de 200 volumes imprimés, il n'y avoit encore que des
manuscrits dans la bibliothéque royale. Henri II contribua plus
efficacement à son augmentation par son ordonnance de 1556[124], laquelle
enjoignoit aux libraires qui faisoient imprimer, de fournir un exemplaire
en vélin, et relié, de chaque livre dont on leur accordoit le privilége.
Cette utile et sage précaution avoit été imaginée par un avocat nommé
Raoul Spifame. Catherine de Médicis joignit à tant de livres déjà
rassemblés la bibliothéque que le maréchal de Strozzi avoit achetée après
la mort du cardinal Ridolfi, neveu du pape Léon X[125]. Pierre Duchâtel
fut conservé par Henri II. Pierre de Montdoré lui succéda.
[Note 124: Cette ordonnance fut renouvelée par Louis XIII en
1617.]
[Note 125: Elle s'empara de cette bibliothéque, sous le prétexte
plus spécieux que réel qu'elle étoit un démembrement de la
bibliothéque des Médicis.]
Cette bibliothéque resta languissante sous Henri III, et ne fut augmentée
que des livres imprimés avec privilége. Après Montdoré le célèbre Jacques
Amiot, nommé maître de la librairie, se fit un plaisir d'en procurer
l'entrée aux savants. Il eut pour successeur un homme non moins célèbre,
l'historien Jacques-Auguste de Thou.
Henri IV, dont le règne fut malheureusement si court et si agité, étendit
néanmoins ses soins sur cet établissement. Par ses lettres du 14 juin
1594, il donna des ordres pour faire transporter à Paris la bibliothéque
que François Ier avoit établie à Fontainebleau[126]; il y ajouta celle de
Catherine de Médicis, malgré l'opposition et les vives réclamations des
créanciers de cette reine; et la collection entière fut placée dans les
salles du collége de Clermont, alors vacant, sous la garde du président de
Thou, qui avoit succédé à son père. En 1604, cette bibliothéque fut
transportée dans une grande salle du cloître des Cordeliers. Isaac
Casaubon étoit alors maître de la librairie et conserva cette place
jusqu'à la mort de Henri IV.
[Note 126: Cet ordre ne fut exécuté qu'au mois de mai 1599.]
Sous Louis XIII, elle fut enrichie de manuscrits syriaques, turcs, arabes,
persans, sans compter les livres imprimés avec privilége. Elle fut alors
transférée du cloître des Cordeliers, dans une grande maison située rue de
la Harpe, au-dessus de Saint-Côme. On y distribua les livres dans le
rez-de-chaussée et dans le premier étage, ce qui la fit appeler la haute
et la basse librairie[127]. Cependant, malgré les efforts réunis de tant
de souverains, la bibliothéque royale ne contenoit pas encore 7,000
volumes à la mort de ce prince[128].
[Note 127: Les principaux gardes de la bibliothéque, depuis
cette époque jusqu'à nos jours, furent MM. Dupuy, Jérôme Bignon,
Bignon fils, l'abbé Le Tellier, l'abbé Bignon; Bignon, prévôt
des marchands, son neveu; Bignon, fils du précédent, etc.]
[Note 128: C'est ce qu'on peut juger par l'état où elle se
trouvoit en 1661. Suivant le _Mémoire historique_ ci-dessus
cité, Louis XIV y avoit joint plus de 9,000 volumes imprimés et
200 manuscrits légués par MM. Dupuy, 1923 volumes manuscrits du
comte de Béthune, etc. Cependant la bibliothéque ne contenoit
alors que 6088 manuscrits et 10,658 volumes imprimés. On y
ajouta dans la suite et après la mort du cardinal Mazarin les
manuscrits de Brienne.]
Louis XIV, dont le nom rappelle tant de genres de gloire, imprima à cet
établissement le caractère de grandeur qui a signalé toutes les
entreprises de son règne. Les acquisitions que fit ce prince, soit en
manuscrits, soit en livres imprimés, furent si considérables et se
succédèrent si rapidement, qu'en 1674 on y comptoit déjà plus de 30,000
volumes; et qu'à sa mort, arrivée en 1715, il en renfermoit environ
70,000[129].
Dès 1666, la maison de la rue de la Harpe ne suffisoit plus pour contenir
la bibliothéque du roi, qui s'accroissoit de jour en jour. Louis XIV lui
destinoit une place au Louvre, dont il avoit déjà fait reprendre les
travaux. En attendant qu'on pût y placer ce précieux dépôt, M. de Colbert
le fit transporter rue Vivienne, dans deux maisons qui lui appartenoient
et qui touchoient son hôtel. Ce fut alors qu'on y joignit les autres
curiosités qu'elle contient maintenant, et dont nous ne tarderons pas à
parler. M. de Louvois, qui succéda à ce ministre, songeoit à la
transporter dans les bâtiments de la place Vendôme, qu'on élevoit en 1687,
lorsque sa mort fit évanouir ce projet.
[Note 129: Louis XV l'augmenta depuis plus qu'aucun de ses
prédécesseurs; à la fin de son règne le nombre des livres
imprimés s'élevoit déjà à plus de 100,000 volumes.]
La bibliothéque, augmentée encore par les soins du régent, resta donc dans
les deux maisons de la rue Vivienne jusqu'en 1721, époque à laquelle il
devint impossible de l'y laisser plus long-temps, à cause de la quantité
toujours croissante des livres qu'elle contenoit. Alors, sur la
proposition de M. l'abbé Bignon, qui, à cette époque, en étoit le gardien,
le duc d'Orléans la fit placer dans les vastes bâtiments qu'elle occupe
encore aujourd'hui[130].
[Note 130: Ces bâtiments étoient un démembrement du palais du
cardinal Mazarin, qui avoit été divisé en deux parties par ses
héritiers.]
Ces bâtiments s'étendent dans la rue de Richelieu depuis la rue
Neuve-des-Petits-Champs jusqu'à celle de Colbert, et, dans cette immense
façade, n'offrent qu'un mur presque entièrement nu et une porte cochère
dépouillée de tout ornement. Cette porte donne entrée dans une cour assez
vaste, mais dont la proportion est vicieuse, et les constructions
correspondantes sans symétrie. On peut reconnoître au premier coup d'oeil,
et par ce manque de régularité, et par la mauvaise disposition de ces
constructions, que non-seulement cet édifice n'a pas été bâti pour
contenir une bibliothéque, mais encore que les corps-de-logis qui le
composent ont été élevés à plusieurs reprises et pour divers usages: il
ne faut donc point s'étonner de n'y pas trouver l'heureuse distribution et
les communications commodes que l'on auroit le droit d'exiger dans un
monument construit exprès pour une semblable collection.
Toutes les salles du rez-de-chaussée, qui entourent la cour dans une
étendue de 115 toises, sont destinées à servir aux bureaux, magasins et
ateliers dépendans de la bibliothéque, laquelle est divisée en cinq
départements ou dépôts.
DÉPÔT DES LIVRES IMPRIMÉS.
Il est situé au premier étage, et l'on y arrive par un grand escalier,
précédé d'un vestibule, lequel est à droite de l'entrée principale. Cet
escalier[131], remarquable par la hardiesse de sa construction et la
beauté de sa rampe de fer, conduit dans une première galerie de neuf
croisées de face, de là dans un salon de quatre, et enfin dans une autre
immense galerie, formant deux retours d'équerre, laquelle est éclairée par
trente-trois croisées. Toutes ces ouvertures donnent sur la cour; et sur
les murs opposés sont distribués des corps d'armoires dans toute la
hauteur du plancher. Cette hauteur est divisée par un balcon en saillie,
qui continue horizontalement dans toute la longueur de ces galeries. On y
monte par plusieurs petits escaliers pratiqués dans la boiserie, de
manière que tous les livres, rangés par étage depuis le parquet jusqu'au
plafond, peuvent être atteints et communiqués au public avec la plus
grande facilité.
[Note 131: Il y avoit sur la voûte une peinture à fresque
exécutée du temps du cardinal Mazarin par un Italien nommé
_Pellegrini_. Elle étoit tellement dégradée par le temps et
l'humidité, qu'on a jugé à propos de l'effacer entièrement, lors
de la restauration qu'on a faite de cet escalier.]
Ce dépôt étoit composé, en 1789, d'environ 150,000 volumes[132], sans
compter une quantité prodigieuse de pièces rares sur toutes les matières
possibles, conservées avec soin dans des porte-feuilles. Les livres y sont
divisés en cinq classes: _théologie_, _jurisprudence_, _histoire_,
_philosophie_ et _belles-lettres_.
[Note 132: On aura peine à croire que, pendant les vingt années
de la révolution, cette bibliothèque se soit accrue de près de
200,000 volumes. Il n'y a cependant aucune exagération dans ce
calcul, et nous pouvons affirmer, d'après les autorités les plus
sûres et les renseignements les plus exacts, qu'elle contient
aujourd'hui au moins 300,000 volumes. La manie de faire des
livres, est une maladie épidémique qui a gagné l'Europe entière;
et certes ce dépôt, tout immense qu'il est, ne contient pas la
moitié des sottises, des erreurs, des folies niaises ou
perverses qui s'impriment depuis la Tamise jusqu'à la Néva.]
CURIOSITÉS DU DÉPÔT DES LIVRES IMPRIMÉS.
Dans la partie de la grande galerie qui traverse d'une aile à
l'autre sont:
1º. Les bustes en marbre de Jérôme Bignon et de l'abbé Bignon,
tous les deux bibliothécaires;
2º. Le monument en bronze élevé à la gloire de Louis-le-Grand, de
la France et des arts, par _Titon du Tillet_. Tous les grands
écrivains dont la France s'honore, principalement ceux du
dix-septième siècle, y sont représentés rangés sur le
Mont-Parnasse: des médaillons sont consacrés aux auteurs d'un
moindre mérite. Ce monument, dont les figures n'ont pas plus d'un
pied de proportion, est mesquin et de mauvais goût;
3º. Dans une cinquième salle qui communique à la dernière aile de
cette galerie, on voit la partie supérieure des deux fameux
globes composés à Venise par _Vincent Coronelli_, frère mineur,
et présentés à Louis XIV en 1683 par le cardinal d'Estrées, qui
les avoit fait faire exprès pour ce monarque. Ils ont
trente-quatre pieds six pouces et quelques lignes de
circonférence, et sont entourés de deux grands cercles de bronze
de treize pieds de diamètre, qui en forment les horizons et les
méridiens[133]. La partie inférieure de ces deux sphères
colossales est placée dans une pièce à rez-de-chaussée, dont le
plafond, ouvert circulairement, laisse passer dans la salle du
premier étage une portion de leurs hémisphères[134];
[Note 133: Ces cercles ont été exécutés par Butterfieldt, fameux
ingénieur du roi, mort à Paris en 1724, âgé de 89 ans.]
[Note 134: Ces deux globes furent placés en 1704 dans les deux
pavillons du jardin de Marly; de là on les transporta dans une
salle du Louvre, d'où Louis XV les fit tirer, en 1722, pour en
orner la bibliothèque. Ce n'est qu'en 1731 que fut construit le
salon dans lequel ils sont placés. Il est inutile sans doute de
dire que, d'après les nouvelles découvertes faites en
géographie, ces belles machines ne sont plus que des objets de
pure curiosité.]
4º. Aux deux angles des retours en équerre de la même galerie
sont placés deux petits globes gravés et réduits d'après les
grands;
5º. On y conserve aussi plusieurs planches de l'imprimerie en
bois, appelée imprimerie à planches fixes, laquelle a précédé la
découverte de l'imprimerie à caractères mobiles.
DÉPÔT DES MANUSCRITS.
Sur le même palier à droite est la porte d'entrée qui conduit à ce
précieux dépôt. Il est renfermé dans cinq petites pièces en retour, qui
forment le premier étage du petit côté de la cour, au-dessus du vestibule
et dans une grande galerie dite _galerie Mazarine_, dont le
rez-de-chaussée dépend des bâtiments de la trésorerie.
Cette belle galerie est éclairée par huit croisées en voussures, ornées de
coquilles dorées. En face sont des niches décorées de paysages[135], par
_Grimaldi Bolognèse_, qui en a également couvert les embrasures des
croisées; mais ce qui est surtout remarquable, c'est le plafond peint à
fresque en 1651, par _Romanelli_. Ce peintre célèbre y a représenté
plusieurs sujets de la fable; et il n'est aucun de ses ouvrages qui offre
une plus belle couleur, un meilleur goût de dessin[136], une disposition
plus gracieuse. Ces divers tableaux sont distribués dans des
compartiments bien entendus, mêlés de médaillons en camaïeux, soutenus par
des figures et ornements imitant le stuc. Toute cette décoration, faite
dans le style du temps, n'a pas sans doute l'élégante simplicité qu'on
exigeroit aujourd'hui, mais n'est point cependant dépourvue de noblesse et
d'élégance.
[Note 135: Ces peintures sont masquées aujourd'hui par les
tablettes où sont placés les manuscrits.]
[Note 136: Nous ne prétendons pas dire par là que ce dessin soit
excellent. _Romanelli_ avoit les défauts communs à presque tous
les peintres de son temps. Ses figures sont maniérées, et le
style est loin d'en être sévère. Il n'en est pas moins vrai que
cette grande machine, peinte avec franchise et vigueur, est une
production très-estimable. Elle a conservé encore toute sa
fraîcheur.]
Les cinq pièces qui précèdent cette galerie sont aussi décorées de
peintures à fresque que le temps a dégradées.
Les manuscrits contenus dans ce dépôt sont divisés par fonds; et chaque
fonds porte le nom de celui qui en a fait la collection, qui l'a légué ou
vendu à la bibliothéque.
Cette collection, la plus riche et la plus intéressante qui existe en ce
genre, s'élevoit, en 1789, à près de 50,000 volumes. Elle se composoit
d'abord de manuscrits en langues anciennes et orientales, rangés dans
l'ordre suivant: les manuscrits hébreux, les syriaques, les samaritains,
les cophtes, les éthiopiens, les arméniens, les arabes, les persans, les
turcs, les indiens, les siamois, les livres et manuscrits chinois, les
grecs, les latins, etc.; ce qui formoit à peu près 25,000 volumes.
Les manuscrits italiens, allemands, anglois, espagnols, françois, etc.,
formoient une seconde division non moins nombreuse; parmi ces derniers, on
distingue une suite très-précieuse de mémoires, titres et autres
matériaux relatifs à l'histoire de France, et qui peuvent y répandre un
grand jour, surtout depuis Louis XI[137].
[Note 137: Cette collection a été, de même que celle des livres
imprimés, considérablement augmentée pendant la révolution, et
s'étoit élevée alors jusqu'à 70,000 volumes. Les accroissements
qu'elle avoit reçus se composoient de 500 manuscrits de la
bibliothéque du Vatican; de ceux de la bibliothéque de
Saint-Marc à Venise; de plusieurs autres tirés de Bologne, de
Milan, de Munich et autres villes d'Allemagne et d'Italie; mais
surtout des riches collections de la Sorbonne, de Saint-Victor,
de Saint-Germain-des-Prés[137-A], etc., etc. Nous saisissons
avec plaisir cette occasion de rappeler que c'est en grande
partie aux soins de M. _Van-Prat_, savant distingué et l'un des
conservateurs actuels de la bibliothéque, qu'on doit la
conservation de cette dernière collection, qui fut sur le point
d'être consumée dans l'incendie des bâtiments de l'abbaye,
arrivé pendant la révolution.]
[Note 137-A: On a rendu, depuis la restauration, les manuscrits
enlevés aux diverses bibliothéques de l'Europe.]
Les principaux fonds qui composent cette immense collection sont d'abord
l'ancien fonds du roi; ensuite ceux de Dupuy, de Béthune, de Brienne, de
Gainières, de Dufourni, de Louvois, de La Mare, de Baluse, de de Mesme, de
Colbert, de Cangé, de Lancelot, de du Cange, de Serilly, d'Huet, de
Fontanieu, de Sautereau, etc.
CURIOSITÉS DU DÉPÔT DES MANUSCRITS.
Elles se composent principalement de missels, d'heures et
d'évangiles du moyen âge, dont les couvertures sont chargées
d'ornements et de sculptures en or, en argent, en ivoire, etc.
Parmi ces manuscrits, qui sont en très-grande quantité, on
distingue principalement:
1º Le manuscrit fameux des épîtres de saint Paul, en grec et en
latin, écrit à deux colonnes, en belles lettres majuscules. C'est
un des plus anciens que l'on connoisse; il paroît être du sixième
ou du septième siècle;
2º. La bible et les heures de Charles-le-Chauve. La couverture
des heures est enrichie de pierres précieuses et de deux
bas-reliefs d'ivoire d'un travail très-curieux.
DÉPÔT OU CABINET DES MÉDAILLES.
Le salon qui contient ce précieux dépôt est situé à l'extrémité de la
première partie de la grande galerie des livres imprimés.
François Ier, Henri II et Charles IX paroissent avoir été les premiers de
nos rois qui aient songé à faire des collections d'antiques et de
médailles[138]. Mais les troubles qui agitèrent la France sur la fin du
règne de ce dernier prince, et sous celui de son successeur, dispersèrent
ce que ses prédécesseurs et lui avoient eu tant de peine à recueillir.
Henri IV eut aussi le projet de former une collection semblable; sa mort
précipitée l'empêcha de le réaliser.
[Note 138: François Ier plaça dans le garde-meuble environ vingt
médailles d'or et une centaine d'argent. Henri II en recueillit
un assez grand nombre, qu'il réunit dans sa bibliothéque avec
celles de François Ier; il y joignit ensuite la collection
précieuse que Catherine de Médicis avoit apportée en France.
Enfin Charles IX essaya de consolider cet établissement, en
assignant au Louvre une salle pour y rassembler les médailles
antiques, et en créant un garde particulier pour ces objets.]
Il étoit réservé à Louis XIV d'exécuter un semblable dessein, à peine
commencé jusqu'à lui. «Gaston d'Orléans, dit M. l'abbé Barthélemy, avoit
donné au roi une suite de médailles en or; et comme M. de Colbert
s'aperçut que Sa Majesté se plaisoit à consulter ces restes de l'antiquité
savante, il n'oublia rien pour satisfaire un goût si honorable aux
lettres. Par ses ordres et sous ses auspices, M. Vaillant[139] parcourut
plusieurs fois l'Italie et la Grèce, et en rapporta une infinité de
médailles singulières. On réunit plusieurs cabinets à celui du roi: et des
particuliers, par un sacrifice dont les curieux seuls peuvent apprécier
l'étendue, consacrèrent volontairement dans ce dépôt ce qu'ils avoient de
plus précieux en ce genre. Ces recherches ont été continuées dans la suite
avec le même succès. Le cabinet du roi a reçu des accroissements
successifs, et l'on pourroit dire qu'il est à présent au-dessus de tous
ceux qu'on connoît en Europe, s'il ne jouissoit depuis long-temps d'une
réputation si bien méritée.
[Note 139: D'autres savants parcoururent aussi, par ordre du
roi, la Sicile, la Grèce, l'Égypte, la Perse, l'Asie-Mineure, et
concoururent, par leurs recherches, à la splendeur de ce
cabinet, entre autres MM. Demonceaux, Vaufleb, Petit de La
Croix, Galland, de Nointel, ambassadeur à Constantinople, Paul
Lucas, etc.]
»Cette immense collection est divisée en deux classes principales,
l'antique et la moderne. La première comprend plusieurs suites
particulières: celle des rois, celle des villes grecques, celle des
familles romaines, celle des empereurs, et quelques-unes de ces suites se
subdivisent en d'autres, relativement à la grandeur des médailles et au
métal. C'est ainsi que des médailles des empereurs on a formé deux suites
de médaillons et de médailles en or; deux autres de médaillons et de
médailles en argent; une cinquième de médaillons en bronze; une sixième de
médailles de grand bronze; une septième de celles de moyen bronze; une
huitième enfin de médailles de petit bronze. La moderne est distribuée en
trois classes: l'une contient les médailles frappées dans les différents
États de l'Europe; l'autre, les monnoies qui ont cours dans presque tous
les pays du monde; et la troisième, les jetons. Chacune de ces suites,
soit dans le moderne, soit dans l'antique, est, par le nombre, la
conservation et la rareté des pièces qu'elle contient, digne de la
magnificence du roi et de la curiosité des amateurs[140].»
[Note 140: Ceci a été écrit en 1754. Depuis, cette collection a
reçu, comme toutes les autres, de grands accroissements, et
principalement jusqu'au moment de la révolution, par les soins
et les recherches de M. l'abbé Barthélemi lui-même. Depuis cette
époque elle avoit été presque doublée par toutes les collections
enlevées à Rome et dans l'Italie. Une partie de ces richesses a
été rendue à ses propriétaires.]
Ces médailles furent d'abord réunies au Louvre, ainsi que les antiquités
éparses dans les maisons royales. M. de Louvois eut ordre ensuite de faire
transférer ce cabinet à Versailles, où il fut placé auprès de
l'appartement du roi, et confié à la garde de Rainsart, savant antiquaire.
Ce n'est que vers la fin du siècle dernier qu'il fut rapporté à la
bibliothéque et déposé dans la salle où on le voit aujourd'hui.
Dans cette même salle sont réunis la collection des pierres gravées et le
cabinet des antiques. La première contient un grand nombre de
chefs-d'oeuvre des artistes grecs, gravés en creux et en relief, et les
plus belles agates gravées par les modernes. On remarque principalement,
parmi les monuments antiques, le tombeau de Chilpéric Ier, roi de France,
découvert à Tournai en 1653; les deux grands boucliers votifs, en argent,
trouvés dans le Rhône et en Dauphiné en 1656 et 1714; la fameuse agate de
la Sainte-Chapelle; la sardoine onyx, dite _vase de Ptolémée_, etc., etc.
Il contient encore un très-grand nombre de figures, de bustes, de vases,
d'instruments de sacrifices, de marbres chargés d'inscriptions, d'urnes
funéraires, de meubles, de bijoux, etc., recueillis des antiquités
grecques et romaines. Vers le milieu du dix-huitième siècle, M. le comte
de Caylus ajouta à tant de richesses une quantité considérable
d'antiquités égyptiennes, étrusques, etc., que cet illustre amateur avoit
rassemblées, et qu'il a publiées en vingt-six planches, accompagnées de
notes et de dissertations justement estimées.
DÉPÔT OU CABINET DES PLANCHES GRAVÉES ET ESTAMPES.
Ce cabinet occupe l'entresol au-dessous des cinq premières pièces du dépôt
des manuscrits.
On doit encore à Louis XIV la création de cette collection à laquelle il
en est peu en Europe qui soient comparables. Le goût dont ce prince étoit
possédé pour tout ce qui avoit quelque rapport aux beaux-arts, le porta à
faire l'acquisition de l'importante collection amassée à grands frais par
l'abbé de Marolles, et composée des meilleures estampes depuis l'origine
de la gravure jusqu'au moment où il vivoit. Elle est contenue en 264
volumes, format grand atlas, et fut le premier fonds de ce cabinet.
Quelques années auparavant, Gaston d'Orléans avoit légué au roi une suite
d'histoire naturelle, qu'il avoit fait peindre en miniature par Nicolas
Robert, d'après les plantes de son jardin botanique et les animaux de sa
ménagerie de Blois. Cette suite fut jointe à celle de l'abbé de Marolles,
et augmentée des productions de trois artistes, Jean Joubert, Nicolas
Aubriet et mademoiselle Basseport, qui, sous la fin du règne de ce prince
et sous Louis XV, continuèrent de peindre de la même manière des objets
pris dans les trois règnes de la nature. Cette partie seule contenoit 60
volumes in-folio[141].
[Note 141: M. Van-Spandonck, qui vient de mourir, étoit chargé,
dès 1789, de la continuation de ce beau travail.]
La collection léguée au roi, en 1712, par M. de Gaignières, vint encore
augmenter la richesse de ce cabinet de plus de 30,000 portraits rangés par
pays et par états, et pris dans toutes les conditions, depuis le sceptre
jusqu'à la houlette.
Louis XV l'enrichit aussi par les acquisitions qu'il fit des
collections[142] de M. de Beringhem, de M. l'Allemand de Betz, de M. de
Fontette, de M. Begon, et enfin d'une partie du cabinet de M. Mariette.
[Note 142: La collection de M. de Beringhem est composée de 466
volumes et de 50 porte-feuilles de cartes célestes, terrestres
et hydrographiques.--Celle de M. l'Allemand de Betz, de 80
volumes.--Celle de M. de Fontette remplissoit 60
porte-feuilles.--Enfin dans celle de M. Begon est une suite
d'oiseaux peints à la gouache, que l'on attribue à la célèbre
Sibylle de Mérian.]
Enfin ce précieux cabinet, augmenté considérablement depuis par les
acquisitions successives faites dans le siècle dernier, contenoit en 1789
environ 5,000 volumes, lesquels sont divisés en douze classes.
La première comprend les sculpteurs, architectes, ingénieurs et graveurs,
depuis l'origine de la gravure jusqu'à nos jours; cette classe est
distribuée par école, et chaque école par oeuvres de maîtres; les estampes
gravées en bois et en clair-obscur, distinguées sous les noms de
vieux-maîtres et de grands-maîtres, se trouvent aussi dans cette première
classe.
La seconde est composée des livres d'estampes de piété, de morale,
d'emblèmes et de devises sacrées.