Paris. On se prenoit mutuellement des villes; on se harceloit par de
petits combats; dans les murs, les conspirateurs ne cessoient point de
s'agiter, et leurs conspirations sans cesse avortées produisoient de
nouvelles rigueurs, qui augmentoient encore le nombre des mécontents.
Cependant les Anglois s'avançoient rapidement dans l'intérieur de la
France, et la réunion de tous les membres de la famille royale, si elle
eût été possible, pouvoit seule sauver le royaume. Quelques évêques
s'entremirent pour tâcher d'arriver à ce but si désirable. La prétendue
régente et le duc de Bourgogne nommèrent des députés; le dauphin en nomma
de son côté. Ces députés tinrent plusieurs assemblées au village de la
Tombe, entre Montereau et Bray-sur-Seine, dans lesquelles on finit par
convenir que la décision des principaux articles seroit remise à deux
légats du Saint-Siége qui étoient venus offrir leur médiation. Ces légats
assistèrent donc aux conférences, et dressèrent ensuite un traité qui
portoit que le dauphin et le duc de Bourgogne gouverneroient conjointement
le royaume. Le connétable et le chancelier de Marle détournèrent hautement
le roi et le dauphin de ratifier une semblable transaction[98]; et tout
espoir de rapprochement fut rompu de nouveau et sans retour.
[Note 98: Villaret accuse encore ici l'ambition du connétable
d'Armagnac, que cette paix auroit, dit-il, dépouillé de toute sa
puissance. La même erreur produit jusqu'à la fin les mêmes
inconséquences dans le récit de cet historien.]
La vigilance et la vigueur d'esprit du connétable étoient telles, qu'on
peut présumer que le duc de Bourgogne n'eût point recueilli de ses crimes
tout le fruit qu'il en attendoit, si une trahison tramée par un petit
nombre de citoyens obscurs, et par cela même aussi inattendue
qu'impénétrable, n'eût renversé en un instant toutes les mesures prises
par son redoutable adversaire. Il arriva que, dans un moment où presque
toutes les troupes royales étoient sorties de la ville pour essayer de
reprendre Marcoussy, Montlhéry et quelques autres villes enlevées par le
parti bourguignon, un certain _Perrinet Leclerc_, fils d'un marchand de
fer sur le Petit-Pont, fut maltraité par les gens d'un des seigneurs du
parti d'Armagnac, et n'en put obtenir justice du prévôt de Paris. Outré de
ce refus, il résolut de se venger, s'associa quelques complices, et fit
savoir à Lisle-Adam, qui commandoit dans Pontoise pour le duc de
Bourgogne, que, s'il vouloit s'approcher secrètement de la ville, il
espéroit pouvoir l'y introduire par la porte de Bucy. Dans la nuit du 28
au 29 mai, ce seigneur s'y présenta, accompagné de huit cents hommes
d'armes. Perrinet Leclerc, qui en avoit dérobé les clefs sous le chevet du
lit de son père, l'un des quarteniers de la ville, et gardien de cette
porte, la lui ouvrit à un signal convenu. Lisle-Adam entre avec sa troupe;
ils marchent en silence jusqu'au Châtelet, où cinq cents bourgeois,
avertis par les émissaires de la faction bourguignonne, venoient de se
rassembler, et se joignent à eux. Tous s'écrient à l'instant: _La paix! la
paix! vive le roi et Bourgogne!_ et, se partageant en plusieurs corps, se
répandent dans les quartiers, où ces cris sont répétés. La populace se
précipite aussi des maisons dans les rues en faisant retentir l'air des
mêmes acclamations, et, s'armant aussitôt de tout ce qu'elle peut trouver,
se joint aux conjurés. Ils vont à l'hôtel Saint-Paul, éveillent le roi,
l'obligent de s'habiller, de marcher à cheval à leur tête, et le promènent
ainsi dans les rues, pour faire croire qu'il approuve l'entreprise.
Tanneguy-du-Châtel, prévôt de Paris, tremblant aux premiers cris pour les
jours du dauphin, avoit volé à son hôtel. Ce jeune prince dormoit
tranquillement: il l'enveloppe dans un de ses draps, l'enlève de son lit,
et est assez heureux pour arriver à la Bastille, chargé de ce précieux
fardeau. Le lendemain il le conduisit à Melun. Cependant les chefs des
conjurés dirigent leurs hordes sur les hôtels du chancelier, des ministres
et des principaux partisans de la faction contraire. Le chancelier de
Marle, l'archevêque de Reims, plusieurs évêques, une foule de seigneurs et
de membres des cours souveraines sont arrachés de leurs lits, chargés de
fers et traînés en prison. Le comte d'Armagnac qu'on avoit vainement
cherché dans sa demeure, ne tarda pas à être découvert et arrêté[99].
Toutefois, pendant la première nuit et les deux jours qui la suivirent, il
y eut peu de sang de répandu. On attendoit le retour d'un courrier expédié
au duc de Bourgogne, alors à Dijon, lorsque Tanneguy-du-Châtel, le
maréchal de Rieux et les autres seigneurs qui s'étoient emparés de la
Bastille, rentrèrent dans cette forteresse, avec seize cents hommes
d'armes, et de là se jetèrent dans la ville, espérant surprendre les
Bourguignons, et délivrer le connétable, mais ils rencontrèrent ceux-ci
préparés à les recevoir, et il se livra, au milieu de la rue
Saint-Antoine, un combat opiniâtre dans lequel, accablés par la
supériorité du nombre, ils furent forcés de se retirer, après avoir laissé
quatre cents des leurs sur la place. La Bastille se rendit alors à
composition. Sur ces entrefaites, l'horrible milice des bouchers,
proscrite et bannie de la ville par les Armagnacs, y rentra, ne respirant
que la vengeance et le crime; et le 10 juin arrivèrent enfin les nouvelles
que l'on attendoit du duc de Bourgogne. Aussitôt les bruits les plus
sinistres et les plus alarmants sur les projets des partisans du dauphin
sont répandus parmi le peuple, dont on allume à dessein la fureur; ces
bruits s'accroissent en volant de bouche en bouche, et cette multitude est
bientôt persuadée que son salut dépend de l'entière extermination des
Armagnacs. Enfin le 12 juin, jour à jamais exécrable, parvenue au dernier
degré de la rage, elle court d'abord à la Conciergerie, en enfonce les
portes, en fait sortir tous les prisonniers, et, quels qu'ils soient,
Armagnacs, Bourguignons, criminels, débiteurs, les égorge tous, sans
épargner ni le sexe, ni l'âge; dans un moment la cour du palais est
inondée de sang et couverte de cadavres; le chancelier, six évêques, un
grand nombre de membres du parlement expirent percés de mille coups; le
connétable est au nombre de ces illustres victimes. Les mêmes atrocités se
renouvellent dans toutes les prisons. Au Grand-Châtelet, les prisonniers,
au désespoir, veulent résister, et du haut de ses tours essaient de
repousser leurs assassins: on y met le feu, et on les force à se
précipiter eux-mêmes sur la pointe des piques et des épées placées en bas
pour les recevoir. Ces scènes abominables se terminèrent par le spectacle
peut-être plus horrible encore des outrages que ces barbares exercèrent
sur les restes mutilés de leurs victimes. Les cadavres du connétable et du
chancelier, après avoir été traînés pendant trois jours dans les rues,
furent jetés à la voirie.
[Note 99: Il s'étoit caché chez un maçon, qui n'eut pas le
courage de braver un ordre par lequel il étoit défendu, sous
peine de mort, de donner asile aux Armagnacs. Dès que cet ordre
eut été publié, il alla lui-même dénoncer le connétable.]
Le 14 juillet, la reine et le duc de Bourgogne arrivèrent à Paris. «Ils y
firent, disent les historiens, une entrée triomphante; le peuple jetoit
des fleurs sur leur passage; on n'entendoit de tous côtés qu'un cri
général d'acclamation et d'allégresse; la joie brilloit sur tous les
visages.» Entourés de ces bandes d'assassins, cortége bien digne d'eux,
ils allèrent descendre à l'hôtel Saint-Paul, où l'infortuné Charles,
entièrement privé de sa raison, reçut Isabelle comme l'épouse la plus
tendre et la plus vertueuse, et le duc de Bourgogne comme le sujet le
plus affectionné et le plus fidèle.
«Le ciel, dit Saint-Foix, purgea Paris de ses infâmes habitants[100];
avant la fin de l'année il en mourut plus de cent mille, _presque tous de
la populace et meurtriers_[101].»
[Note 100: Il y eut encore, quelques jours après, de nouveaux
assassinats. Les troupes qui environnoient Paris empêchant les
vivres d'arriver, on persuada au peuple que c'étoient les
Armagnacs qui étoient cause de la famine; sur ce bruit ses
fureurs se rallumèrent; il courut aux prisons, où il massacra
encore toutes les personnes arrêtées depuis la première
boucherie. Capeluche, bourreau de la ville, étoit à la tête des
assassins, et le duc de Bourgogne, moteur secret de ces
nouvelles horreurs, eut une conférence avec lui au palais.
Quelques jours après, voyant que ces excès alloient plus loin
qu'il ne l'avoit voulu d'abord, il fit saisir et exécuter ce
scélérat, ainsi que plusieurs autres chefs, et tout rentra dans
l'ordre.]
[Note 101: _Juvénal des Ursins._ Il est l'auteur d'une histoire
de Charles VI depuis 1380 jusqu'à 1422, et étoit fils du célèbre
prévôt des marchands du même nom, qui exerça cette charge sous
ce malheureux prince, et fut un de ses plus fidèles et de ses
plus courageux serviteurs.]
Les événements qui terminèrent ce malheureux règne n'appartiennent plus
qu'indirectement à l'histoire de la ville de Paris, désormais soumise aux
tyrans qu'elle s'étoit choisis, et n'osant plus secouer un joug dont elle
commença aussitôt à sentir toute la pesanteur. Le roi d'Angleterre
s'avançoit en conquérant dans la Normandie, où cependant la résistance
héroïque de la ville de Rouen le retint assez long-temps, et lui fit
perdre assez de monde pour qu'on pût juger qu'il n'eût retiré de son
expédition que des revers et de la honte, si la France n'eût pas été
d'avance trahie et livrée entre ses mains. Tandis que l'armée angloise
étoit occupée à ce siége, le dauphin, qui résistoit à peine au duc de
Bourgogne, voyant un nouvel ennemi prêt à fondre sur lui, essaya de
traiter avec Henri, qui accepta la négociation, la fit durer tout le temps
qu'il jugea nécessaire à ses intérêts, et la rompit en faisant des
propositions absurdes qu'il fallut rejeter. (1419.) Déjà les Anglois
étoient répandus dans l'Île-de-France, et faisoient des incursions jusque
dans les faubourgs de Paris. Le dauphin, au désespoir, ne voit plus de
ressources que dans une réconciliation avec le duc de Bourgogne: il fait
faire auprès de lui des démarches qui sont accueillies; il en résulte une
entrevue à Poissy-le-Fort, où les deux princes se donnent des témoignages
très-vifs de confiance et d'amitié qui pouvoient être sincères de la part
du dauphin, mais qui, suivant toutes les probabilités, n'étoient qu'une
nouvelle perfidie de l'infâme Bourguignon. Ils signèrent un traité dans
cette conférence, et il y fut convenu qu'ils se reverroient le 18 août
suivant à Montereau-Faut-Yonne. Dans cette seconde entrevue,
Jean-sans-Peur est poignardé par les gens de la suite du dauphin. Les
historiens ont tellement varié sur les circonstances de ce meurtre, qu'on
ignorera probablement toujours s'il étoit prémédité, et si le jeune
prince fut réellement ce complice d'un assassinat que rien ne peut
justifier, quoiqu'il eût été commis sur un des hommes les plus exécrables
qui aient jamais existé. Son caractère, naturellement doux et humain qui
ne se démentit pas un seul instant dans tout le cours de sa vie, porte à
croire qu'il n'avoit aucune connoissance du complot, et qu'il l'eût
empêché, s'il l'avoit connu. D'ailleurs, pourquoi supposer un complot?
N'est-il pas plus naturel de penser que le duc de Bourgogne, accoutumé à
tous les crimes, ayant voulu commettre ici le plus détestable de tous en
s'emparant de ce dernier rejeton de la famille royale, dont il avoit
d'ailleurs promis la ruine à l'usurpateur, fut tué dans le cas d'une
légitime défense[102]?
[Note 102: C'est ainsi que plusieurs historiens ont présenté cet
événement.]
Quoi qu'il en soit, ce meurtre, loin d'avancer les affaires du dauphin,
les rendit encore plus mauvaises. L'odieuse Isabelle se lia contre son
propre fils avec Philippe-le-Bon, fils et successeur de Jean-sans-Peur; et
ce jeune prince, aveuglé par la vengeance, n'eut pas honte de seconder les
projets formés par le roi d'Angleterre pour la destruction de sa propre
maison. Le résultat de leur triple alliance fut cette convention inouïe
signée à Troyes le 21 mai, par laquelle Henri V, devenu l'époux de la
princesse Catherine, est déclaré régent et héritier du royaume après la
mort de Charles VI.
(1420.) Cette même année les deux rois firent leur entrée à Paris le
premier dimanche de l'Avent. Charles VI fut conduit à l'hôtel Saint-Paul,
où la coupable Isabelle, désormais sans honneurs et sans crédit, fut
obligée de le suivre. Le roi d'Angleterre se logea au Louvre. Bientôt les
taxes multipliées, les outrages et les violences de toute espèce apprirent
aux Parisiens la différence qu'il y a entre le règne du souverain légitime
et celui de l'étranger. Insolents et mutins sous l'autorité paternelle de
leurs rois, ils se montrèrent dociles et même rampants sous celle de leurs
oppresseurs. Telles sont les bassesses du coeur humain, lorsqu'il est
livré à sa corruption.
Le 23 décembre, le roi tient un lit de justice où dominent les juges
vendus à Henri V. Les auteurs de l'assassinat du duc de Bourgogne y sont
déclarés criminels de lèse-majesté, et par conséquent indignes de toute
succession. Le roi, dans cette déclaration, ne parle du roi d'Angleterre
qu'en le qualifiant de son _très amé fils, héritier et régent du royaume_,
tandis que, parlant de son propre fils, il le nomme sans cesse Charles,
_soit-disant dauphin_[103].
[Note 103: Il faut remarquer, dans cette déclaration, qu'aucun
des complices du meurtre de Jean-sans-Peur n'y est nommé, et
que, malgré la terreur que pouvoit inspirer la présence du roi
d'Angleterre, qui désiroit sans doute que le dauphin fût déclaré
coupable, on n'y parle de lui, à l'occasion du meurtre, qu'en
termes équivoques; ce qu'il est d'autant plus nécessaire
d'observer, que tous nos historiens qui ont parlé de cet arrêt
en ont parlé sans l'avoir vu, et se sont contentés de copier
Monstrelet, qui, en historien téméraire, a cru que le dauphin
fut cité à la table de marbre, etc., et que, n'ayant pas
comparu, il fut jugé par contumace avec tous ses complices,
banni à perpétuité, et déclaré incapable de succéder à la
couronne, ce qui est absolument contraire à la vérité. (_Rapin
Thoyras, acte de Rymer._) Les pères Bénédictins s'expliquent de
même. (_Art de vérifier les dates._) «Ce fait, quoique attesté
par Monstrelet et par tous les historiens, ne paroît pas
néanmoins bien constant.» (HÉNAULT.)]
Cependant ce jeune prince ne se laissoit point abattre à des coups aussi
rudes, et songeoit à reconquérir par la force un bien qui lui appartenoit
si légitimement. Il faisoit fortifier les villes d'au-delà de la Loire,
transportoit à Poitiers le parlement et l'université de Paris, et prenoit
hautement le titre de régent du royaume. «Ainsi, disent nos historiens, on
vit en même temps en France deux rois, deux reines, deux parlements, deux
universités de Paris.»
(1421.) La bataille de Beaugé, gagnée par le maréchal de La Fayette sur le
duc de Clarence, lieutenant-général de Normandie, qui y fut tué, en
l'absence de Henri V son frère, repassé en Angleterre, rassure le dauphin.
Le comte de Douglas, qui lui avoit amené sept mille Écossais, eut grande
part à cette victoire, et fut fait connétable.
(1422.) Henri V repasse la mer et accourt pour se venger de la défaite de
Beaugé; il livre plusieurs combats, et meurt à Vincennes le 31 août, âgé
de trente-six ans. Il laisse la régence de France à son frère le duc de
Bedfort, et celle d'Angleterre à son cadet le duc de Glocester.
Charles VI le suivit de près. Sa mort sauva la France, comme celle de
Jean-sans-Terre avoit sauvé l'Angleterre.
* * * * *
Les événements politiques sont tellement enchaînés les uns aux autres
pendant le cours du malheureux règne dont nous venons de tracer le
tableau, qu'il n'a pas été possible d'y placer les événements moins
importants qui se passèrent, à la même époque, dans Paris. Il n'y fut
construit qu'un seul monument public, le pont Notre-Dame; et l'on n'y voit
d'autre fondation que celle de trois colléges[104].
[Note 104: Les colléges de Fortet, de Reims et de Cocquerel.]
Sous ce règne l'Université se mêla moins des affaires de l'État
qu'auparavant, parce que ceux qui gouvernoient parurent moins disposés à
le souffrir; mais on la voit, soutenant toujours ses priviléges avec la
même ardeur, fermer ses classes sur le moindre déni de justice, jeter
ainsi l'alarme dans tous les esprits, et obtenir, par ce moyen
immanquable, une prompte satisfaction de ses ennemis. Elle força Charles
de Savoisi, dont les gens avoient insulté et maltraité ses suppôts, à une
réparation flétrissante pour ce seigneur, qui étoit chambellan du roi, et
jouissoit à la cour de la plus haute considération. Elle osa braver le
conseil du roi même, qui portoit atteinte à ses droits, et le conseil fut
obligé de céder. N'eût-il pas mieux valu ne pas l'offenser, puisqu'elle
étoit si redoutable, que de compromettre ainsi l'autorité? ou plutôt ne
doit-on pas s'étonner qu'une compagnie de gens de lettres ait eu alors une
telle influence? Ceci prouve du moins que nos aïeux, que l'on nous
présente sans cesse comme si ignorants et si grossiers, faisoient une
grande estime, peut-être même une estime exagérée, de la science et des
savants, qu'à tort ou à raison ils considéroient comme très-utiles au
perfectionnement de la société; et que tous les efforts de ceux qui la
gouvernoient tendoient à ce perfectionnement.
Au milieu de la confusion horrible des temps dont nous venons de présenter
le tableau, et lorsque l'État sembloit prêt à se dissoudre, une
institution remise à propos en vigueur contribua puissamment à le sauver.
Ce fut le rétablissement, fait par Charles V, des lois et de l'ancienne
discipline de la chevalerie, négligées depuis plusieurs siècles, et même
tombées en désuétude. Il dut à ces nobles institutions les succès
éclatants qui illustrèrent son règne et qui sauvèrent alors la France. Une
sage politique l'avoit porté à les faire refleurir; elles se soutinrent
sous son fils Charles VI, par la passion que ce prince eut toute sa vie
pour les armes et pour les exercices militaires[105]. Pendant les troubles
qui agitèrent son déplorable règne, la chevalerie dégénéra, parce que les
chefs de parti, qui avoient besoin d'instruments de leurs fureurs,
multiplièrent sans mesure le nombre des chevaliers, et firent entrer dans
cet ordre une foule de gens indignes d'y prendre place, tant par la
bassesse de leur origine que par leur inexpérience dans la guerre. Elle se
releva de nouveau sous Charles VII, conquérant et pacificateur de la
France.
[Note 105: Son ardeur pour les tournois étoit telle, qu'elle lui
attira souvent des reproches dans ces temps où les tournois
étoient le plus en honneur. Contre l'usage ordinaire des
princes, et surtout des rois, il s'y mesuroit avec les plus
braves et les plus adroits jouteurs, sans aucun examen de la
disproportion du rang; et en même temps qu'il compromettoit sa
dignité, il exposoit témérairement ses jours dans ces luttes
imprudentes. Cette passion ne l'abandonna pas même dans les
dernières années de sa vie, où sa maladie avoit presque
entièrement épuisé ses forces, et, en 1414, on le voit encore
paroître dans les tournois.]
Dès Philippe-le-Bel, le duel judiciaire avoit été défendu en matière
civile, mais il fut encore autorisé long-temps dans les poursuites
criminelles; et, sous le règne de Charles VI, on fit à Paris une triste
épreuve de cette coutume barbare. La dame de Carrouge avoit accusé auprès
de son mari un gentilhomme nommé Legris d'avoir attenté à son honneur:
Legris nia le fait, et, sur la plainte de Carrouge, le parlement déclara
qu'il _échéoit gage_, et ordonna le duel. Legris y fut tué, et, dans la
suite, son innocence fut reconnue par le témoignage même de l'auteur du
crime, qui le déclara en mourant.
Les fleurs de lis _sans nombre_ dans l'écu de France, avant le règne de
Charles V, furent réduites à trois par ce prince, en l'honneur de la
Sainte-Trinité, comme cela est prouvé par un passage où Raoul de Presle
parlant à Charles lui dit: _Si portez les armes de trois fleurs de lis, en
signe de la benoîte Trinité_, etc.
ORIGINE DU QUARTIER MONTMARTRE.
Ce quartier est ainsi appelé, parce qu'une de ses rues principales conduit
à une montagne située au nord de Paris, laquelle porte maintenant le nom
de _Montmartre_, mais dont le nom primitif est incertain. Frédégaire, un
de nos plus anciens chroniqueurs, l'appelle _mons Mercomire_, _mons
Mercori_, _mons Cori_; Abbon, dans son poëme du siége de Paris, la nomme
en différents endroits _mons Martis_, _cacumina Martis_. C'est d'après ces
deux autorités que quelques-uns de nos historiens l'ont désigné
indifféremment sous les noms de _mont de Mercure_ et de _mont de Mars_;
ils ont de même prétendu que les deux églises qu'on y a bâties
remplaçoient deux temples consacrés sur cette montagne à ces fausses
divinités. On ne peut en effet donner une autre interprétation que celle
de _mont de Mars_ aux expressions dont Abbon s'est servi; mais Jaillot
remarque que ce même auteur a employé le mot _Cori_ pour exprimer le vent
de _nord-ouest_, et il en conclut qu'il ne seroit pas impossible que
Frédégaire ne l'eût entendu qu'en ce sens, en désignant la montagne
seulement par sa situation, et que ses copistes, qui ne comprenoient pas
ce mot, ne l'eussent rendu par celui de _mons Mercori_ ou _mons Mercurii_.
Dans ce cas le nom primitif de _mons Martis_ ou _mont de Mars_ seroit le
seul véritable.
Quoi qu'il en soit de cette difficulté si peu importante à éclaircir,
Hilduin, abbé de Saint-Denis, qui écrivoit ses _Aréopagitiques_ vers l'an
834, est le premier qui se soit servi du nom de _mont des Martyrs_, au
lieu de celui de _mont de Mercure_, que ce lieu portoit alors suivant son
témoignage. C'est sur la foi de cet historien que l'on a cru, d'après une
tradition qui s'est conservée jusqu'à nous, que saint Denis et ses
compagnons avoient été martyrisés sur cette montagne. Toutefois cette
tradition a été combattue: on lui a opposé l'auteur de la vie de sainte
Geneviève et celui des actes de saint Denis, qui fixent le lieu du martyre
de ces saints confesseurs à six milles de Paris, _in sexto à Parisiis
milliario vitam finierunt_. L'un d'eux appelle ce lieu _vicus
Catoliacencis_, et l'on a cru y reconnoître la ville de Saint-Denis. Ceux
qui prennent parti pour Hilduin, après avoir prouvé que son témoignage
étoit préférable à celui des deux écrivains anonymes cités contre lui, le
fortifient encore de celui de l'auteur des gestes de Dagobert, qui, sans
désigner le lieu du martyre de saint Denis et de ses compagnons, dit
qu'ils furent exécutés _à la vue même de la ville_, _In prospectu ipsius
civitatis interemptos_. Ils ajoutent à cette circonstance un grand nombre
d'autres raisons qui prouvent leur patience et leur sagacité, et rendent
leur sentiment beaucoup plus probable que l'autre; cependant leurs preuves
ne nous semblent point assez évidentes pour qu'il soit possible de
prononcer définitivement sur une question qui d'ailleurs est d'une si
petite importance, qu'on peut regretter que de savants hommes aient
employé leurs veilles et perdu un temps précieux à faire des recherches
aussi frivoles.
Si nous examinons maintenant le quartier qui doit son nom à cette montagne
fameuse, nous trouvons que, bien que son extrémité méridionale fût
renfermée dans l'enceinte élevée sous Charles V et Charles VI, cependant
il n'a réellement commencé à se former que dans les premières années du
dix-septième siècle, et lorsque cette enceinte eut été abattue. Jusque là
un grand terrain couvert de cultures et de marais remplissoit l'espace qui
séparoit les faubourgs Montmartre et Saint-Honoré, dont les grandes rues
isolées se prolongeoient à travers la campagne.
À l'époque où Louis XIII fit construire la dernière muraille fortifiée
dont Paris ait été entouré, la porte Montmartre, située[106] à peu près
entre la rue Neuve-Saint-Eustache et celle dite des Fossés-Montmartre, fut
reculée, comme nous l'avons déjà dit, à plus de deux cents toises de sa
première position, à l'endroit où est maintenant le boulevart, et où
commence la rue du faubourg qui porte le même nom. Dans ce nouvel espace,
qui, dans sa largeur, s'étendoit jusqu'à la porte Saint-Honoré, on
commença dès lors à percer des rues et à élever de nouveaux édifices.
[Note 106: _Voyez_ pl. 77. Nous donnons une représentation de
cette ancienne porte Montmartre, d'après le plan de Paris
exécuté en tapisserie sous Charles IX. Quant à la nouvelle, elle
ressembloit entièrement à la porte Saint-Honoré, bâtie également
sous Louis XIII.]