(1418.) Pendant ce temps les hostilités continuoient aux portes mêmes de

Paris. On se prenoit mutuellement des villes; on se harceloit par de

petits combats; dans les murs, les conspirateurs ne cessoient point de

s'agiter, et leurs conspirations sans cesse avortées produisoient de

nouvelles rigueurs, qui augmentoient encore le nombre des mécontents.

Cependant les Anglois s'avançoient rapidement dans l'intérieur de la

France, et la réunion de tous les membres de la famille royale, si elle

eût été possible, pouvoit seule sauver le royaume. Quelques évêques

s'entremirent pour tâcher d'arriver à ce but si désirable. La prétendue

régente et le duc de Bourgogne nommèrent des députés; le dauphin en nomma

de son côté. Ces députés tinrent plusieurs assemblées au village de la

Tombe, entre Montereau et Bray-sur-Seine, dans lesquelles on finit par

convenir que la décision des principaux articles seroit remise à deux

légats du Saint-Siége qui étoient venus offrir leur médiation. Ces légats

assistèrent donc aux conférences, et dressèrent ensuite un traité qui

portoit que le dauphin et le duc de Bourgogne gouverneroient conjointement

le royaume. Le connétable et le chancelier de Marle détournèrent hautement

le roi et le dauphin de ratifier une semblable transaction[98]; et tout

espoir de rapprochement fut rompu de nouveau et sans retour.

[Note 98: Villaret accuse encore ici l'ambition du connétable

d'Armagnac, que cette paix auroit, dit-il, dépouillé de toute sa

puissance. La même erreur produit jusqu'à la fin les mêmes

inconséquences dans le récit de cet historien.]

La vigilance et la vigueur d'esprit du connétable étoient telles, qu'on

peut présumer que le duc de Bourgogne n'eût point recueilli de ses crimes

tout le fruit qu'il en attendoit, si une trahison tramée par un petit

nombre de citoyens obscurs, et par cela même aussi inattendue

qu'impénétrable, n'eût renversé en un instant toutes les mesures prises

par son redoutable adversaire. Il arriva que, dans un moment où presque

toutes les troupes royales étoient sorties de la ville pour essayer de

reprendre Marcoussy, Montlhéry et quelques autres villes enlevées par le

parti bourguignon, un certain _Perrinet Leclerc_, fils d'un marchand de

fer sur le Petit-Pont, fut maltraité par les gens d'un des seigneurs du

parti d'Armagnac, et n'en put obtenir justice du prévôt de Paris. Outré de

ce refus, il résolut de se venger, s'associa quelques complices, et fit

savoir à Lisle-Adam, qui commandoit dans Pontoise pour le duc de

Bourgogne, que, s'il vouloit s'approcher secrètement de la ville, il

espéroit pouvoir l'y introduire par la porte de Bucy. Dans la nuit du 28

au 29 mai, ce seigneur s'y présenta, accompagné de huit cents hommes

d'armes. Perrinet Leclerc, qui en avoit dérobé les clefs sous le chevet du

lit de son père, l'un des quarteniers de la ville, et gardien de cette

porte, la lui ouvrit à un signal convenu. Lisle-Adam entre avec sa troupe;

ils marchent en silence jusqu'au Châtelet, où cinq cents bourgeois,

avertis par les émissaires de la faction bourguignonne, venoient de se

rassembler, et se joignent à eux. Tous s'écrient à l'instant: _La paix! la

paix! vive le roi et Bourgogne!_ et, se partageant en plusieurs corps, se

répandent dans les quartiers, où ces cris sont répétés. La populace se

précipite aussi des maisons dans les rues en faisant retentir l'air des

mêmes acclamations, et, s'armant aussitôt de tout ce qu'elle peut trouver,

se joint aux conjurés. Ils vont à l'hôtel Saint-Paul, éveillent le roi,

l'obligent de s'habiller, de marcher à cheval à leur tête, et le promènent

ainsi dans les rues, pour faire croire qu'il approuve l'entreprise.

Tanneguy-du-Châtel, prévôt de Paris, tremblant aux premiers cris pour les

jours du dauphin, avoit volé à son hôtel. Ce jeune prince dormoit

tranquillement: il l'enveloppe dans un de ses draps, l'enlève de son lit,

et est assez heureux pour arriver à la Bastille, chargé de ce précieux

fardeau. Le lendemain il le conduisit à Melun. Cependant les chefs des

conjurés dirigent leurs hordes sur les hôtels du chancelier, des ministres

et des principaux partisans de la faction contraire. Le chancelier de

Marle, l'archevêque de Reims, plusieurs évêques, une foule de seigneurs et

de membres des cours souveraines sont arrachés de leurs lits, chargés de

fers et traînés en prison. Le comte d'Armagnac qu'on avoit vainement

cherché dans sa demeure, ne tarda pas à être découvert et arrêté[99].

Toutefois, pendant la première nuit et les deux jours qui la suivirent, il

y eut peu de sang de répandu. On attendoit le retour d'un courrier expédié

au duc de Bourgogne, alors à Dijon, lorsque Tanneguy-du-Châtel, le

maréchal de Rieux et les autres seigneurs qui s'étoient emparés de la

Bastille, rentrèrent dans cette forteresse, avec seize cents hommes

d'armes, et de là se jetèrent dans la ville, espérant surprendre les

Bourguignons, et délivrer le connétable, mais ils rencontrèrent ceux-ci

préparés à les recevoir, et il se livra, au milieu de la rue

Saint-Antoine, un combat opiniâtre dans lequel, accablés par la

supériorité du nombre, ils furent forcés de se retirer, après avoir laissé

quatre cents des leurs sur la place. La Bastille se rendit alors à

composition. Sur ces entrefaites, l'horrible milice des bouchers,

proscrite et bannie de la ville par les Armagnacs, y rentra, ne respirant

que la vengeance et le crime; et le 10 juin arrivèrent enfin les nouvelles

que l'on attendoit du duc de Bourgogne. Aussitôt les bruits les plus

sinistres et les plus alarmants sur les projets des partisans du dauphin

sont répandus parmi le peuple, dont on allume à dessein la fureur; ces

bruits s'accroissent en volant de bouche en bouche, et cette multitude est

bientôt persuadée que son salut dépend de l'entière extermination des

Armagnacs. Enfin le 12 juin, jour à jamais exécrable, parvenue au dernier

degré de la rage, elle court d'abord à la Conciergerie, en enfonce les

portes, en fait sortir tous les prisonniers, et, quels qu'ils soient,

Armagnacs, Bourguignons, criminels, débiteurs, les égorge tous, sans

épargner ni le sexe, ni l'âge; dans un moment la cour du palais est

inondée de sang et couverte de cadavres; le chancelier, six évêques, un

grand nombre de membres du parlement expirent percés de mille coups; le

connétable est au nombre de ces illustres victimes. Les mêmes atrocités se

renouvellent dans toutes les prisons. Au Grand-Châtelet, les prisonniers,

au désespoir, veulent résister, et du haut de ses tours essaient de

repousser leurs assassins: on y met le feu, et on les force à se

précipiter eux-mêmes sur la pointe des piques et des épées placées en bas

pour les recevoir. Ces scènes abominables se terminèrent par le spectacle

peut-être plus horrible encore des outrages que ces barbares exercèrent

sur les restes mutilés de leurs victimes. Les cadavres du connétable et du

chancelier, après avoir été traînés pendant trois jours dans les rues,

furent jetés à la voirie.

[Note 99: Il s'étoit caché chez un maçon, qui n'eut pas le

courage de braver un ordre par lequel il étoit défendu, sous

peine de mort, de donner asile aux Armagnacs. Dès que cet ordre

eut été publié, il alla lui-même dénoncer le connétable.]

Le 14 juillet, la reine et le duc de Bourgogne arrivèrent à Paris. «Ils y

firent, disent les historiens, une entrée triomphante; le peuple jetoit

des fleurs sur leur passage; on n'entendoit de tous côtés qu'un cri

général d'acclamation et d'allégresse; la joie brilloit sur tous les

visages.» Entourés de ces bandes d'assassins, cortége bien digne d'eux,

ils allèrent descendre à l'hôtel Saint-Paul, où l'infortuné Charles,

entièrement privé de sa raison, reçut Isabelle comme l'épouse la plus

tendre et la plus vertueuse, et le duc de Bourgogne comme le sujet le

plus affectionné et le plus fidèle.

«Le ciel, dit Saint-Foix, purgea Paris de ses infâmes habitants[100];

avant la fin de l'année il en mourut plus de cent mille, _presque tous de

la populace et meurtriers_[101].»

[Note 100: Il y eut encore, quelques jours après, de nouveaux

assassinats. Les troupes qui environnoient Paris empêchant les

vivres d'arriver, on persuada au peuple que c'étoient les

Armagnacs qui étoient cause de la famine; sur ce bruit ses

fureurs se rallumèrent; il courut aux prisons, où il massacra

encore toutes les personnes arrêtées depuis la première

boucherie. Capeluche, bourreau de la ville, étoit à la tête des

assassins, et le duc de Bourgogne, moteur secret de ces

nouvelles horreurs, eut une conférence avec lui au palais.

Quelques jours après, voyant que ces excès alloient plus loin

qu'il ne l'avoit voulu d'abord, il fit saisir et exécuter ce

scélérat, ainsi que plusieurs autres chefs, et tout rentra dans

l'ordre.]

[Note 101: _Juvénal des Ursins._ Il est l'auteur d'une histoire

de Charles VI depuis 1380 jusqu'à 1422, et étoit fils du célèbre

prévôt des marchands du même nom, qui exerça cette charge sous

ce malheureux prince, et fut un de ses plus fidèles et de ses

plus courageux serviteurs.]

Les événements qui terminèrent ce malheureux règne n'appartiennent plus

qu'indirectement à l'histoire de la ville de Paris, désormais soumise aux

tyrans qu'elle s'étoit choisis, et n'osant plus secouer un joug dont elle

commença aussitôt à sentir toute la pesanteur. Le roi d'Angleterre

s'avançoit en conquérant dans la Normandie, où cependant la résistance

héroïque de la ville de Rouen le retint assez long-temps, et lui fit

perdre assez de monde pour qu'on pût juger qu'il n'eût retiré de son

expédition que des revers et de la honte, si la France n'eût pas été

d'avance trahie et livrée entre ses mains. Tandis que l'armée angloise

étoit occupée à ce siége, le dauphin, qui résistoit à peine au duc de

Bourgogne, voyant un nouvel ennemi prêt à fondre sur lui, essaya de

traiter avec Henri, qui accepta la négociation, la fit durer tout le temps

qu'il jugea nécessaire à ses intérêts, et la rompit en faisant des

propositions absurdes qu'il fallut rejeter. (1419.) Déjà les Anglois

étoient répandus dans l'Île-de-France, et faisoient des incursions jusque

dans les faubourgs de Paris. Le dauphin, au désespoir, ne voit plus de

ressources que dans une réconciliation avec le duc de Bourgogne: il fait

faire auprès de lui des démarches qui sont accueillies; il en résulte une

entrevue à Poissy-le-Fort, où les deux princes se donnent des témoignages

très-vifs de confiance et d'amitié qui pouvoient être sincères de la part

du dauphin, mais qui, suivant toutes les probabilités, n'étoient qu'une

nouvelle perfidie de l'infâme Bourguignon. Ils signèrent un traité dans

cette conférence, et il y fut convenu qu'ils se reverroient le 18 août

suivant à Montereau-Faut-Yonne. Dans cette seconde entrevue,

Jean-sans-Peur est poignardé par les gens de la suite du dauphin. Les

historiens ont tellement varié sur les circonstances de ce meurtre, qu'on

ignorera probablement toujours s'il étoit prémédité, et si le jeune

prince fut réellement ce complice d'un assassinat que rien ne peut

justifier, quoiqu'il eût été commis sur un des hommes les plus exécrables

qui aient jamais existé. Son caractère, naturellement doux et humain qui

ne se démentit pas un seul instant dans tout le cours de sa vie, porte à

croire qu'il n'avoit aucune connoissance du complot, et qu'il l'eût

empêché, s'il l'avoit connu. D'ailleurs, pourquoi supposer un complot?

N'est-il pas plus naturel de penser que le duc de Bourgogne, accoutumé à

tous les crimes, ayant voulu commettre ici le plus détestable de tous en

s'emparant de ce dernier rejeton de la famille royale, dont il avoit

d'ailleurs promis la ruine à l'usurpateur, fut tué dans le cas d'une

légitime défense[102]?

[Note 102: C'est ainsi que plusieurs historiens ont présenté cet

événement.]

Quoi qu'il en soit, ce meurtre, loin d'avancer les affaires du dauphin,

les rendit encore plus mauvaises. L'odieuse Isabelle se lia contre son

propre fils avec Philippe-le-Bon, fils et successeur de Jean-sans-Peur; et

ce jeune prince, aveuglé par la vengeance, n'eut pas honte de seconder les

projets formés par le roi d'Angleterre pour la destruction de sa propre

maison. Le résultat de leur triple alliance fut cette convention inouïe

signée à Troyes le 21 mai, par laquelle Henri V, devenu l'époux de la

princesse Catherine, est déclaré régent et héritier du royaume après la

mort de Charles VI.

(1420.) Cette même année les deux rois firent leur entrée à Paris le

premier dimanche de l'Avent. Charles VI fut conduit à l'hôtel Saint-Paul,

où la coupable Isabelle, désormais sans honneurs et sans crédit, fut

obligée de le suivre. Le roi d'Angleterre se logea au Louvre. Bientôt les

taxes multipliées, les outrages et les violences de toute espèce apprirent

aux Parisiens la différence qu'il y a entre le règne du souverain légitime

et celui de l'étranger. Insolents et mutins sous l'autorité paternelle de

leurs rois, ils se montrèrent dociles et même rampants sous celle de leurs

oppresseurs. Telles sont les bassesses du coeur humain, lorsqu'il est

livré à sa corruption.

Le 23 décembre, le roi tient un lit de justice où dominent les juges

vendus à Henri V. Les auteurs de l'assassinat du duc de Bourgogne y sont

déclarés criminels de lèse-majesté, et par conséquent indignes de toute

succession. Le roi, dans cette déclaration, ne parle du roi d'Angleterre

qu'en le qualifiant de son _très amé fils, héritier et régent du royaume_,

tandis que, parlant de son propre fils, il le nomme sans cesse Charles,

_soit-disant dauphin_[103].

[Note 103: Il faut remarquer, dans cette déclaration, qu'aucun

des complices du meurtre de Jean-sans-Peur n'y est nommé, et

que, malgré la terreur que pouvoit inspirer la présence du roi

d'Angleterre, qui désiroit sans doute que le dauphin fût déclaré

coupable, on n'y parle de lui, à l'occasion du meurtre, qu'en

termes équivoques; ce qu'il est d'autant plus nécessaire

d'observer, que tous nos historiens qui ont parlé de cet arrêt

en ont parlé sans l'avoir vu, et se sont contentés de copier

Monstrelet, qui, en historien téméraire, a cru que le dauphin

fut cité à la table de marbre, etc., et que, n'ayant pas

comparu, il fut jugé par contumace avec tous ses complices,

banni à perpétuité, et déclaré incapable de succéder à la

couronne, ce qui est absolument contraire à la vérité. (_Rapin

Thoyras, acte de Rymer._) Les pères Bénédictins s'expliquent de

même. (_Art de vérifier les dates._) «Ce fait, quoique attesté

par Monstrelet et par tous les historiens, ne paroît pas

néanmoins bien constant.» (HÉNAULT.)]

Cependant ce jeune prince ne se laissoit point abattre à des coups aussi

rudes, et songeoit à reconquérir par la force un bien qui lui appartenoit

si légitimement. Il faisoit fortifier les villes d'au-delà de la Loire,

transportoit à Poitiers le parlement et l'université de Paris, et prenoit

hautement le titre de régent du royaume. «Ainsi, disent nos historiens, on

vit en même temps en France deux rois, deux reines, deux parlements, deux

universités de Paris.»

(1421.) La bataille de Beaugé, gagnée par le maréchal de La Fayette sur le

duc de Clarence, lieutenant-général de Normandie, qui y fut tué, en

l'absence de Henri V son frère, repassé en Angleterre, rassure le dauphin.

Le comte de Douglas, qui lui avoit amené sept mille Écossais, eut grande

part à cette victoire, et fut fait connétable.

(1422.) Henri V repasse la mer et accourt pour se venger de la défaite de

Beaugé; il livre plusieurs combats, et meurt à Vincennes le 31 août, âgé

de trente-six ans. Il laisse la régence de France à son frère le duc de

Bedfort, et celle d'Angleterre à son cadet le duc de Glocester.

Charles VI le suivit de près. Sa mort sauva la France, comme celle de

Jean-sans-Terre avoit sauvé l'Angleterre.

* * * * *

Les événements politiques sont tellement enchaînés les uns aux autres

pendant le cours du malheureux règne dont nous venons de tracer le

tableau, qu'il n'a pas été possible d'y placer les événements moins

importants qui se passèrent, à la même époque, dans Paris. Il n'y fut

construit qu'un seul monument public, le pont Notre-Dame; et l'on n'y voit

d'autre fondation que celle de trois colléges[104].

[Note 104: Les colléges de Fortet, de Reims et de Cocquerel.]

Sous ce règne l'Université se mêla moins des affaires de l'État

qu'auparavant, parce que ceux qui gouvernoient parurent moins disposés à

le souffrir; mais on la voit, soutenant toujours ses priviléges avec la

même ardeur, fermer ses classes sur le moindre déni de justice, jeter

ainsi l'alarme dans tous les esprits, et obtenir, par ce moyen

immanquable, une prompte satisfaction de ses ennemis. Elle força Charles

de Savoisi, dont les gens avoient insulté et maltraité ses suppôts, à une

réparation flétrissante pour ce seigneur, qui étoit chambellan du roi, et

jouissoit à la cour de la plus haute considération. Elle osa braver le

conseil du roi même, qui portoit atteinte à ses droits, et le conseil fut

obligé de céder. N'eût-il pas mieux valu ne pas l'offenser, puisqu'elle

étoit si redoutable, que de compromettre ainsi l'autorité? ou plutôt ne

doit-on pas s'étonner qu'une compagnie de gens de lettres ait eu alors une

telle influence? Ceci prouve du moins que nos aïeux, que l'on nous

présente sans cesse comme si ignorants et si grossiers, faisoient une

grande estime, peut-être même une estime exagérée, de la science et des

savants, qu'à tort ou à raison ils considéroient comme très-utiles au

perfectionnement de la société; et que tous les efforts de ceux qui la

gouvernoient tendoient à ce perfectionnement.

Au milieu de la confusion horrible des temps dont nous venons de présenter

le tableau, et lorsque l'État sembloit prêt à se dissoudre, une

institution remise à propos en vigueur contribua puissamment à le sauver.

Ce fut le rétablissement, fait par Charles V, des lois et de l'ancienne

discipline de la chevalerie, négligées depuis plusieurs siècles, et même

tombées en désuétude. Il dut à ces nobles institutions les succès

éclatants qui illustrèrent son règne et qui sauvèrent alors la France. Une

sage politique l'avoit porté à les faire refleurir; elles se soutinrent

sous son fils Charles VI, par la passion que ce prince eut toute sa vie

pour les armes et pour les exercices militaires[105]. Pendant les troubles

qui agitèrent son déplorable règne, la chevalerie dégénéra, parce que les

chefs de parti, qui avoient besoin d'instruments de leurs fureurs,

multiplièrent sans mesure le nombre des chevaliers, et firent entrer dans

cet ordre une foule de gens indignes d'y prendre place, tant par la

bassesse de leur origine que par leur inexpérience dans la guerre. Elle se

releva de nouveau sous Charles VII, conquérant et pacificateur de la

France.

[Note 105: Son ardeur pour les tournois étoit telle, qu'elle lui

attira souvent des reproches dans ces temps où les tournois

étoient le plus en honneur. Contre l'usage ordinaire des

princes, et surtout des rois, il s'y mesuroit avec les plus

braves et les plus adroits jouteurs, sans aucun examen de la

disproportion du rang; et en même temps qu'il compromettoit sa

dignité, il exposoit témérairement ses jours dans ces luttes

imprudentes. Cette passion ne l'abandonna pas même dans les

dernières années de sa vie, où sa maladie avoit presque

entièrement épuisé ses forces, et, en 1414, on le voit encore

paroître dans les tournois.]

Dès Philippe-le-Bel, le duel judiciaire avoit été défendu en matière

civile, mais il fut encore autorisé long-temps dans les poursuites

criminelles; et, sous le règne de Charles VI, on fit à Paris une triste

épreuve de cette coutume barbare. La dame de Carrouge avoit accusé auprès

de son mari un gentilhomme nommé Legris d'avoir attenté à son honneur:

Legris nia le fait, et, sur la plainte de Carrouge, le parlement déclara

qu'il _échéoit gage_, et ordonna le duel. Legris y fut tué, et, dans la

suite, son innocence fut reconnue par le témoignage même de l'auteur du

crime, qui le déclara en mourant.

Les fleurs de lis _sans nombre_ dans l'écu de France, avant le règne de

Charles V, furent réduites à trois par ce prince, en l'honneur de la

Sainte-Trinité, comme cela est prouvé par un passage où Raoul de Presle

parlant à Charles lui dit: _Si portez les armes de trois fleurs de lis, en

signe de la benoîte Trinité_, etc.

ORIGINE DU QUARTIER MONTMARTRE.

Ce quartier est ainsi appelé, parce qu'une de ses rues principales conduit

à une montagne située au nord de Paris, laquelle porte maintenant le nom

de _Montmartre_, mais dont le nom primitif est incertain. Frédégaire, un

de nos plus anciens chroniqueurs, l'appelle _mons Mercomire_, _mons

Mercori_, _mons Cori_; Abbon, dans son poëme du siége de Paris, la nomme

en différents endroits _mons Martis_, _cacumina Martis_. C'est d'après ces

deux autorités que quelques-uns de nos historiens l'ont désigné

indifféremment sous les noms de _mont de Mercure_ et de _mont de Mars_;

ils ont de même prétendu que les deux églises qu'on y a bâties

remplaçoient deux temples consacrés sur cette montagne à ces fausses

divinités. On ne peut en effet donner une autre interprétation que celle

de _mont de Mars_ aux expressions dont Abbon s'est servi; mais Jaillot

remarque que ce même auteur a employé le mot _Cori_ pour exprimer le vent

de _nord-ouest_, et il en conclut qu'il ne seroit pas impossible que

Frédégaire ne l'eût entendu qu'en ce sens, en désignant la montagne

seulement par sa situation, et que ses copistes, qui ne comprenoient pas

ce mot, ne l'eussent rendu par celui de _mons Mercori_ ou _mons Mercurii_.

Dans ce cas le nom primitif de _mons Martis_ ou _mont de Mars_ seroit le

seul véritable.

Quoi qu'il en soit de cette difficulté si peu importante à éclaircir,

Hilduin, abbé de Saint-Denis, qui écrivoit ses _Aréopagitiques_ vers l'an

834, est le premier qui se soit servi du nom de _mont des Martyrs_, au

lieu de celui de _mont de Mercure_, que ce lieu portoit alors suivant son

témoignage. C'est sur la foi de cet historien que l'on a cru, d'après une

tradition qui s'est conservée jusqu'à nous, que saint Denis et ses

compagnons avoient été martyrisés sur cette montagne. Toutefois cette

tradition a été combattue: on lui a opposé l'auteur de la vie de sainte

Geneviève et celui des actes de saint Denis, qui fixent le lieu du martyre

de ces saints confesseurs à six milles de Paris, _in sexto à Parisiis

milliario vitam finierunt_. L'un d'eux appelle ce lieu _vicus

Catoliacencis_, et l'on a cru y reconnoître la ville de Saint-Denis. Ceux

qui prennent parti pour Hilduin, après avoir prouvé que son témoignage

étoit préférable à celui des deux écrivains anonymes cités contre lui, le

fortifient encore de celui de l'auteur des gestes de Dagobert, qui, sans

désigner le lieu du martyre de saint Denis et de ses compagnons, dit

qu'ils furent exécutés _à la vue même de la ville_, _In prospectu ipsius

civitatis interemptos_. Ils ajoutent à cette circonstance un grand nombre

d'autres raisons qui prouvent leur patience et leur sagacité, et rendent

leur sentiment beaucoup plus probable que l'autre; cependant leurs preuves

ne nous semblent point assez évidentes pour qu'il soit possible de

prononcer définitivement sur une question qui d'ailleurs est d'une si

petite importance, qu'on peut regretter que de savants hommes aient

employé leurs veilles et perdu un temps précieux à faire des recherches

aussi frivoles.

Si nous examinons maintenant le quartier qui doit son nom à cette montagne

fameuse, nous trouvons que, bien que son extrémité méridionale fût

renfermée dans l'enceinte élevée sous Charles V et Charles VI, cependant

il n'a réellement commencé à se former que dans les premières années du

dix-septième siècle, et lorsque cette enceinte eut été abattue. Jusque là

un grand terrain couvert de cultures et de marais remplissoit l'espace qui

séparoit les faubourgs Montmartre et Saint-Honoré, dont les grandes rues

isolées se prolongeoient à travers la campagne.

À l'époque où Louis XIII fit construire la dernière muraille fortifiée

dont Paris ait été entouré, la porte Montmartre, située[106] à peu près

entre la rue Neuve-Saint-Eustache et celle dite des Fossés-Montmartre, fut

reculée, comme nous l'avons déjà dit, à plus de deux cents toises de sa

première position, à l'endroit où est maintenant le boulevart, et où

commence la rue du faubourg qui porte le même nom. Dans ce nouvel espace,

qui, dans sa largeur, s'étendoit jusqu'à la porte Saint-Honoré, on

commença dès lors à percer des rues et à élever de nouveaux édifices.

[Note 106: _Voyez_ pl. 77. Nous donnons une représentation de

cette ancienne porte Montmartre, d'après le plan de Paris

exécuté en tapisserie sous Charles IX. Quant à la nouvelle, elle

ressembloit entièrement à la porte Saint-Honoré, bâtie également

sous Louis XIII.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8) · 第 9 / 34 段