pas établi avec assez de discernement les caractères si différents de ces
deux factions. Incertains dans leurs jugements, vagues dans leurs récits,
ils les confondent sans cesse dans le même mépris, dans la même
indignation, ce qui est injuste dans toutes les époques de leurs longs
débats, ce qui l'est surtout dans la catastrophe à jamais exécrable dont
il nous reste à parler.
Le dauphin manquoit de jugement et de caractère; il étoit livré à ses
plaisirs, foible et emporté tout à la fois; enfin, sous tous les rapports,
incapable de gouverner dans des temps aussi difficiles. Cependant il étoit
avide du pouvoir; et c'étoit pour en avoir été écarté par le duc de
Bourgogne, qu'il avoit appelé le parti orléanois à son secours. Les chefs
de ce parti, parmi lesquels se trouvoit un homme supérieur, le comte
d'Armagnac, sentant l'incapacité de ce jeune prince, l'éloignèrent
également des affaires. Cette conduite lui sembla tyrannique et
insupportable. Un acte de rigueur exercé par sa mère contre quelques
seigneurs[87], compagnons de ses plaisirs, acheva de pousser sa patience à
bout; et, changeant aussitôt de parti, au gré de ses passions insensées et
impétueuses, il ne cessa d'écrire lettres sur lettres au duc de Bourgogne,
pour l'inviter à venir le délivrer de cette servitude. Celui-ci étoit
alors dans ses états de Flandre, où il songeoit déjà à réparer l'échec
qu'il avoit essuyé, en levant des impôts et des soldats. Il saisit avec
avidité ce prétexte de recommencer la guerre, et s'avança de nouveau vers
Paris à la tête d'une nombreuse armée, annonçant hautement le projet
d'arracher le dauphin à ses tyrans. Ici commence une nouvelle suite de
malheurs que nos historiens n'ont pas manqué de rejeter sur cette
prétendue tyrannie des Armagnacs: cependant que pouvoient-ils faire?
Placés entre un roi imbécile, une reine ambitieuse et avare, un ennemi
aussi atroce que perfide, un jeune prince sans prudence et sans énergie;
entourés d'une multitude aveugle et dévouée au parti contraire,
devoient-ils abandonner et le salut de la France et le soin de leur
propre sûreté à des mains incapables d'en répondre? N'étoient-ils pas
réellement les seuls protecteurs des citoyens honnêtes et paisibles? Les
vit-on jamais commettre des assassinats pour maintenir leur autorité? Ne
falloit-il pas que l'État fût gouverné; et ne valoit-il pas mieux qu'avec
les mêmes droits et de meilleures intentions que le duc de Bourgogne, les
princes de la maison d'Orléans s'emparassent de ce gouvernement?
[Note 87: C'étoient les seigneurs de Moï, de Brimeu, de
Montauban et de Croy. Ils furent arrêtés dans sa chambre, parce
qu'on les soupçonnoit d'être attachés au duc de Bourgogne. Le
dauphin fut si irrité de cet affront, qu'il voulut sortir pour
appeler le peuple à son secours; les princes le retinrent.]
Mais si l'on pouvoit prouver en outre que, dès cette époque, l'infâme
Bourguignon avoit conclu avec le roi d'Angleterre[88] un traité par lequel
il reconnoissoit ses droits au trône de France, et s'engageoit à lui
livrer son roi et son pays, est-il possible alors de balancer un seul
instant? ne faut-il pas voir désormais dans les _Armagnacs_ les défenseurs
de la patrie, le vrai parti de l'État, et un insensé dans le jeune prince
qui appelle à son secours l'ennemi le plus dangereux de sa famille, un
traître digne du dernier supplice? Ce traité existe[89]; excepté le père
Daniel et Villaret, aucun de nos historiens ne semble l'avoir connu; et,
pour en avoir ignoré la véritable date, ni l'un ni l'autre n'en tire les
conséquences qu'il est nécessaire d'en tirer. Cependant la face des choses
est entièrement changée par l'existence et surtout par la date de cette
pièce. Elle explique et les mesures prises contre l'aveuglement du dauphin
et la violence des poursuites exercées contre le duc de Bourgogne, et la
mort subite du second dauphin; elle fait comprendre l'entreprise, folle en
apparence, de Henri V, abordant les côtes de France avec une armée peu
nombreuse, non plus pour rentrer dans la possession de quelques villes,
mais avec la résolution manifeste de s'emparer du royaume.
[Note 88: Henri V, qui venoit de succéder à son père, mort en
1412.]
[Note 89: Ces deux auteurs n'en parlent qu'à la date de 1416, et
Saint-Foix prouve très-bien qu'il ne fut que renouvelé à cette
époque et qu'il avoit été conclu dès l'année 1414. Dans cette
transaction, le duc de Bourgogne expose que:
«Jusqu'alors, faute de bonnes informations, il avoit méconnu et
ignoré les véritables droits du roi d'Angleterre et de ses
héritiers à la couronne de France; qu'en ayant pris
connoissance, il les reconnoît justes et légitimes; qu'il promet
et s'engage en conséquence de faire une guerre mortelle à
Charles VI et au dauphin, et se soumet à faire hommage-lige
audit roi d'Angleterre, dès qu'il sera en possession d'une
notable partie du royaume de France; reconnoissant que, quoique
cet hommage soit dû dès à présent, il a été différé, pour le
plus grand avantage de l'un et de l'autre;
»Que, par toutes les voies secrètes qu'il saura ou qui lui
seront indiquées, il fera en sorte que ledit roi d'Angleterre
soit mis en possession réelle et paisible dudit royaume;
»Que, pendant que ledit roi d'Angleterre sera occupé à
poursuivre ses droits, lui, duc de Bourgogne, fera la guerre
avec toutes ses forces aux ennemis que ledit roi d'Angleterre a
dans le royaume de France; c'est à savoir, à A. B. C. D. et à
tous leurs pays et partisans désobéissants audit roi
d'Angleterre;
»Que, dans les traités d'alliance, lettres-patentes ou
autrement, s'il paroît toujours tenir pour Charles VI,
soi-disant roi de France et pour le dauphin, ce ne sera que par
dissimulation, pour un plus grand bien et pour faire mieux
réussir le projet formé entre ledit roi d'Angleterre et lui, duc
de Bourgogne.»
C'est ainsi qu'un prince du sang, petit-fils du roi Jean, et
premier pair du royaume, se lioit avec les ennemis naturels de
sa patrie pour arracher le sceptre de sa maison, et le faire
passer dans celle d'un usurpateur, d'un étranger, à qui même la
couronne d'Angleterre n'appartenoit pas. (SAINT-FOIX.)]
Reprenons la suite des faits: le duc de Bourgogne arriva à Saint-Denis
avec une armée trop peu nombreuse pour faire le siége de Paris; mais il
comptoit sur l'affection que lui portoit toujours la multitude, et sur le
parti que pouvoit avoir le dauphin: il en arriva autrement qu'il ne
l'avoit espéré. Il avoit affaire à un homme d'un grand caractère; et le
comte d'Armagnac prit sur-le-champ le parti qu'il falloit prendre. Il
força le dauphin de désavouer son beau-père; un messager que celui-ci osa
adresser au roi fut renvoyé sans être entendu, et menacé de mort s'il
osoit reparoître. En même temps qu'une ordonnance du monarque déclaroit ce
prince ennemi de l'État, des mesures sévères contenoient le peuple,
toujours prêt à se soulever. Les artisans et autres gens de peine eurent
défense d'approcher des remparts, sous peine de mort; tous les habitants
indistinctement furent désarmés; on leur ôta de nouveau les chaînes qui
leur avoient été rendues; des soldats parcouroient les rues, marchant en
bataille, enseignes déployées, prêts à fondre sur les mutins au premier
signal; et c'est alors que l'on put juger combien il étoit facile de
contenir cette multitude, si terrible lorsqu'elle a brisé ses entraves.
Personne n'osa remuer; mais les Parisiens en conçurent contre le comte
d'Armagnac une haine implacable.
(1414.) Des mesures si vigoureuses déconcertèrent le duc de Bourgogne, qui
s'enfuit précipitamment dans ses États, où il fut poursuivi par une armée
nombreuse que commandoit le roi en personne. Battu sur tous les points,
réduit aux dernières extrémités, il se vit contraint à demander lui-même
une paix qu'il falloit lui refuser, que jamais les princes, et surtout le
comte, ne lui eussent accordés, mais que l'impatient dauphin sut faire
accepter à son père, parce qu'il croyoit y trouver une occasion de secouer
ce qu'il appeloit la tyrannie des Armagnacs.
Cette nouvelle paix fut signée à Arras; mais si l'on en considère les
articles, il n'est pas difficile de voir que le dauphin, mécontent du
parti d'Orléans, ne se méfioit pas moins du duc de Bourgogne, dont il
connoissoit sans doute alors les liaisons avec le roi d'Angleterre. Entre
autres conditions extrêmement dures, il fut expressément enjoint à ce
prince de ne point approcher de Paris sans la permission du roi et du
dauphin: il s'y soumit; mais tout étoit déjà préparé pour l'horrible
trahison qu'il méditoit depuis long-temps.
Pendant l'absence de Charles, des ambassadeurs de Henri V étoient venus à
Paris demander la princesse Catherine sa fille en mariage pour le nouveau
roi; et par une audace que la trahison du duc de Bourgogne peut seule
expliquer, ils réclamèrent en même temps le rétablissement des clauses du
traité de Brétigni. Le duc de Berri, qui les reçut, les renvoya, en leur
disant qu'il ne pouvoit rien décider par lui-même. Le roi d'Angleterre
fit, dès ce moment, ses préparatifs pour porter la guerre en France.
Après la paix d'Arras, les princes et le dauphin revinrent ensemble à
Paris, mais déjà divisés entre eux. _Armagnacs_ et _Bourguignons_, tout
étoit également odieux au fils de Charles VI; il vouloit le pouvoir sans
partage, et son parti entièrement détaché des deux autres parut bientôt à
découvert. Cependant les premières tentatives qu'il fit pour secouer le
joug ne lui réussirent point[90], et les ducs d'Orléans et de Bourbon,
instruits à temps, rompirent ses mesures. Alors le jeune prince, outré de
dépit, sort de Paris et se rend à Bourges. La reine et les princes
effrayés lui écrivent dans les termes les plus pressants pour l'engager à
revenir; il a l'air de se rendre à leurs sollicitations, leur indique un
rendez-vous à Corbeil; et par une ruse hardie qu'on étoit loin d'attendre
de son caractère, tandis que toute la cour l'attendoit dans cette ville,
il force sa marche vers Paris, fait lever, en passant, le pont de
Charenton, arrive au Louvre, s'empare de la ville, dont il fait fermer les
portes, et envoie sur-le-champ ordre à tous les princes, le duc de Berri
excepté, de se retirer dans leurs terres.
[Note 90: Les conjurés, dont les chefs étoient les courtisans du
dauphin, devoient aller au Louvre, mettre ce prince à leur tête,
s'emparer des postes les plus importants, chasser les Orléanois
et massacrer ceux qui feroient résistance.]
Devenu maître par ce coup d'autorité, le dauphin s'abandonna, dès ce
moment, à toute la fougue de son caractère altier et violent, à son goût
effréné pour les plaisirs et pour la dissipation. Les trésors de l'État
furent prodigués aux compagnons et aux ministres de ses voluptés; mais ce
qui prouve, contre l'avis de plusieurs historiens, que le duc de Bourgogne
n'étoit pour rien dans l'entreprise qu'il venoit de faire, c'est qu'un des
premiers essais qu'il fit de son pouvoir fut de reléguer à Saint-Germain
la dauphine, fille de ce prince, afin de se livrer sans contrainte à ses
déréglements.
(1415.) Il étoit impossible qu'un semblable caractère pût se maintenir
dans les circonstances plus critiques encore où la France alloit se
trouver, et lui-même parut le sentir. En effet, Henri V venoit de
débarquer à Harfleur[91], dont il s'étoit emparé; et, maître de la
campagne, il s'avançoit à travers la Picardie, demandant hautement la
couronne de France, en vertu des droits d'Édouard. Dans cette extrémité il
fallut songer à remettre la défense de l'État à l'un des deux partis:
quels que fussent les ressentiments du dauphin à l'égard des princes
d'Orléans, il n'hésita pas un seul instant à leur donner la préférence sur
un perfide dont la trahison étoit maintenant dévoilée à ses yeux; le duc
osa faire des offres de services[92], qui furent rejetées avec mépris.
Enfin, après la malheureuse bataille d'Azincourt[93], plus sanglante que
décisive, il tenta de nouveau de séduire et le roi et le dauphin, en leur
offrant une armée qu'il s'engageoit à mettre entièrement à leur
disposition; mais il fut de nouveau repoussé; on lui défendit de paroître
à la cour autrement qu'avec sa suite ordinaire, et les villes reçurent
l'ordre de refuser passage à ses troupes.
[Note 91: Depuis le Havre-de-Grâce.]
[Note 92: Villaret, toujours persuadé que le traité du
Bourguignon avec le roi d'Angleterre n'existoit point encore,
blâme, comme impolitique, un refus très-raisonnable, et une
méfiance qu'on auroit dû avoir plus tôt. Pour n'avoir point
connu un point historique aussi essentiel, cet historien ne peut
ici rien éclaircir, rien expliquer, et donne aux personnages des
motifs, aux événements des causes entièrement opposées à la
vérité.]
[Note 93: Elle fut perdue par la faute du connétable d'Albret,
qui y périt avec la fleur de la noblesse françoise et six
princes du sang. Le duc d'Orléans y fut fait prisonnier.
Cependant le vainqueur, épuisé et réduit à dix-huit mille
hommes, de cinquante qu'il avoit à son arrivée, fut forcé de
regagner Calais et de repasser en Angleterre. _Sa victoire_, dit
Rapin de Thoiras, _ne lui avoit pas acquis un pouce de terre_;
plus des deux tiers de l'armée françoise n'avoient pas donné; et
rien n'eût été plus facile à réparer qu'un semblable échec dans
des circonstances ordinaires.]
Ce fut pendant le cours de cette négociation, où le duc de Bourgogne tenta
vainement de ramener à lui le dauphin, que ce jeune prince mourut d'un mal
subit et violent qui l'emporta en six jours. On soupçonna qu'il avoit été
empoisonné, et les deux factions s'en accusèrent réciproquement: mais
parmi leurs chefs, lequel avoit le plus besoin de cette mort? qui, du
Bourguignon et des princes d'Orléans, étoit le plus accoutumé à commettre
des assassinats?
À ce dauphin Louis succédoit le prince Jean son frère, âgé de dix-sept
ans. Il étoit alors à Valenciennes, auprès du comte de Hainaut, dont il
avoit épousé la fille. Le nouveau dauphin, d'un esprit borné et d'un
caractère encore plus foible que son frère, ne faisoit rien que d'après
les conseils de son beau-père. Il refusa de revenir à la cour où on le
pressoit de se rendre, si le roi ne faisoit sa paix avec le duc de
Bourgogne, auquel le duc de Hainaut étoit entièrement dévoué.
Cependant le comte d'Armagnac, appelé à Paris par Charles, venoit de
recevoir de sa main l'épée de connétable et le titre de premier ministre.
Tout plioit sous ses ordres, et pour la première fois les rênes de l'État
se trouvèrent dans une main capable de les diriger. C'est une grande
inconséquence de la part du continuateur de Vély d'avoir accusé ce grand
homme de hauteur et d'inflexibilité dans la situation extraordinaire où il
se trouvoit. Cet historien n'avoit pas vécu au milieu des discordes
civiles: s'il en eût fait la triste expérience, il eût su que ce n'est
point par la confiance et la douceur que l'on peut ramener des esprits
qu'une longue licence a livrés à tous les genres de corruption. Paris fut
tranquille, parce que l'administration fut sévère et même dure; et en
effet il ne s'agissoit point ici de se faire aimer, mais de se faire
craindre. Le nouveau ministre employa, pour déconcerter les traîtres,
étouffer les complots, tous les moyens de rigueur nécessaires, l'exil,
l'emprisonnement, les supplices: il fit ce qu'il devoit faire, et il faut
en accuser le malheur des temps. Tandis qu'il maintenoit ainsi la
tranquillité dans Paris, la défense du royaume n'étoit point oubliée: il
faisoit réparer les forteresses, méditoit des plans pour chasser les
Anglois du continent, et s'efforçoit de rétablir l'ordre dans les
finances. Enfin il résulta des mesures prises par le connétable, que le
duc de Bourgogne, cantonné dans la Brie[94], où une foule de petits
combats fatiguoient inutilement son armée, attendant vainement quelque
mouvement favorable des partisans qu'il avoit dans la ville, se vit dans
la nécessité de se faire donner, par le dauphin, un ordre de désarmer,
afin de couvrir au moins la honte de sa retraite.
[Note 94: Il se tenoit principalement dans la ville de Lagny, ce
qui lui fit donner par les Parisiens le nom de _Jean de Lagny
qui n'a pas hâte_.]
La fin de cette année fut remarquable par l'arrivée de l'empereur
Sigismond à Paris. Ce prince, qui venoit, en apparence, dans l'intention
de faire cesser les divisions de la France et de l'Angleterre, prit en
effet des engagements contre elle avec Henri V et le duc de Bourgogne,
trouva le moyen de mécontenter tout le monde pendant le court séjour qu'il
fit dans la capitale[95], et partit ensuite pour Calais, d'où il alla à
Londres continuer ses intrigues.
[Note 95: _Voyez_ t. Ier, p. 161, 1re partie.]
(1416.) Les conspirations renaissoient à chaque instant; les partisans du
duc de Bourgogne, toujours nombreux, toujours actifs, malgré les rigueurs
employées contre eux, profitèrent d'un moment où le connétable étoit allé
en Normandie, pour tenter une nouvelle entreprise. Elle devoit être
décisive: il ne s'agissoit pas moins que de massacrer le roi et la reine,
les princes, et sans distinction tous les partisans de la faction
orléanoise. Cet horrible complot fut découvert par la femme d'un changeur
nommé Michel Laillier. Les conjurés périrent dans les supplices, et
avouèrent avant de mourir que toutes ces horreurs avoient été
non-seulement approuvées, mais commandées par le duc de Bourgogne.
À la première nouvelle de cet événement, le connétable revint
précipitamment à Paris, où sa présence porta de nouveau la terreur dans le
parti contraire. Ce fut alors que la Grande-Boucherie, berceau de toutes
les séditions, et point de rassemblement des factieux, fut rasée jusqu'aux
fondements. Les taxes furent augmentées; on multiplia les proscriptions,
les emprisonnements, les supplices: personne n'osa murmurer. On ne peut
assez admirer le généreux courage de ce grand ministre, qui, dans une
situation aussi terrible, entouré d'ennemis intérieurs qu'il avoit tant de
peine à contenir, n'en rejetoit pas moins avec une noble fierté toute
espèce de trève avec les Anglois, qu'il vouloit absolument chasser de
France. Il partit en effet de nouveau pour aller faire le siége de
Harfleur, qu'il fut bientôt forcé d'abandonner, trahi dans cette
entreprise hardie par la fortune plus que par son génie; et c'est alors
que Henri, ne trouvant plus d'obstacles, se disposa à rentrer en France;
que le Bourguignon alla à Calais renouveler l'infâme traité de 1414; et
que tout se prépara pour consommer la ruine de ce malheureux royaume.
Le duc de Berri, oncle du roi, mourut cette année à Paris, dans son hôtel
de Nesle. Ce prince, l'un des principaux artisans des malheurs publics,
étoit alors sans pouvoir et sans considération. Personne ne le regretta;
sa mort même ne fit aucune sensation; mais le connétable en profita pour
commencer à produire le jeune Charles, comte de Ponthieu, second fils du
roi; il le fit nommer gouverneur de Paris.
Cependant le dauphin refusoit toujours de se rendre à la cour; et le comte
de Hainaut sur les nouvelles sollicitations qui furent faites à ce jeune
prince, osa venir lui-même à Paris signifier qu'on ne devoit point compter
sur son retour, si l'on ne faisoit la paix avec le duc de Bourgogne. On
savoit que ce seigneur étoit la seule cause de cette obstination insensée:
on résolut de l'arrêter. Instruit de ce dessein, il se retira
précipitamment à Compiègne, où il trouva, à son arrivée, le dauphin
expirant. On ne douta point qu'il n'eût été empoisonné, et les soupçons
tombèrent tour à tour sur la reine, sur le connétable, sur le roi de
Sicile, beau-père du nouveau dauphin, sur le duc de Bourgogne. Les
présomptions des historiens se portent principalement sur le roi de
Sicile: mais l'homme qui avoit déjà commis et médité tant d'assassinats;
qui, dans ce moment même, venoit de jurer la perte de toute la famille
régnante, ne doit-il pas être plus justement soupçonné d'un crime qui ne
pouvoit être utile qu'à lui? Le comte de Ponthieu devint par cette mort
l'héritier présomptif du trône et l'unique espoir de la France.
Henri V venoit de descendre à la Touques, en Normandie; le duc de
Bourgogne s'avançoit, de son côté, à la tête d'une armée nombreuse,
appelant les peuples à la défense de la patrie, publiant des manifestes
contre les Armagnacs, dans lesquels il nioit impudemment ses liaisons avec
l'étranger. Partout où il passoit il abolissoit les impôts; et la
multitude, se laissant prendre à cet appât frivole et usé, combloit de
bénédictions un perfide qui n'avoit pour objet que de faire ainsi une
diversion en faveur de l'Angleterre. Cependant le connétable, entouré de
tant d'ennemis, manquant d'argent pour lever des soldats, forcé
d'abandonner la campagne à l'Anglois et au Bourguignon, avoit encore à
lutter contre les jalousies de la reine, avide de pouvoir et incapable de
commander; contre l'orgueil des grands, qu'humilioit la hauteur de son
caractère et l'excès de sa puissance. Dans ce temps malheureux, où il n'y
avoit plus ni honneur ni patrie, on haïssoit, on vouloit perdre le seul
homme capable de tout sauver. (1417.) La reine surtout, dévorée d'ambition
au milieu de la vie molle et voluptueuse qu'elle menoit au château de
Vincennes, étoit son ennemie la plus acharnée et la plus redoutable[96].
Ce fut pour prévenir ses mauvais desseins qu'il avertit le roi de ses
intrigues galantes avec Boisbourdon, son grand-maître d'hôtel. On arrêta
Boisbourdon; il fut mis à la question où il avoua tout, cousu dans un sac
et jeté dans la rivière. Isabelle fut reléguée à Tours; et le dauphin,
d'après l'avis du connétable, se saisit, pour les besoins de l'État, des
trésors qu'elle avoit amassés. Depuis l'assassinat du duc d'Orléans, elle
ne pouvoit entendre prononcer le nom du duc de Bourgogne sans frémir: cet
horreur céda au désir de se venger; et, quoique gardée à vue, elle trouva
le moyen de lui écrire pour implorer son secours. Depuis deux mois le
traître rôdoit aux environs de Paris, s'éloignant, s'approchant, et
assiégeant les petites villes des environs. Sa faction étoit si puissante
dans cette capitale, que le connétable et le dauphin n'osoient presqu'en
sortir, ce qui favorisoit les progrès des Anglois en Normandie[97]. À la
réception de cette lettre, il part à la tête de quinze cents cavaliers
choisis, arrive à Tours avec une diligence inconcevable, délivre la reine
et la conduit à Troyes. Elle y établit sa cour, prend le titre de régente,
crée une chambre souveraine à Amiens, après avoir cassé le parlement de
Paris et les autres cours supérieures, et défend de reconnoître l'autorité
du roi et du dauphin, sous le prétexte si souvent employé qu'ils ne
jouissoient pas de leur liberté.
[Note 96: On avoit fait un fonds pour le paiement des troupes;
cette princesse avare voulut s'en emparer, sous prétexte de
l'entretien de sa maison et des pensions qui lui étoient dues:
le connétable s'y opposa, elle le menaça. Il la connoissoit, et
crut devoir aller au-devant de sa vengeance.]
[Note 97: Du désordre que le duc de Bourgogne causoit dans
l'État, il arrivoit que les autres grands vassaux séparoient
leurs intérêts de ceux de la monarchie. La reine de Sicile,
duchesse du Maine et de l'Anjou, fit une trève avec Henri pour
ses terres, c'est-à-dire qu'elle s'engagea à ne point fournir
son contingent à la France; le duc de Bretagne en fit une
pareille; la Bourgogne, la Champagne, la Picardie, l'Artois et
la Flandre étoient au pouvoir du duc de Bourgogne: on peut juger
dans quel embarras devoient être le connétable et le dauphin
pour trouver de l'argent et des troupes. (SAINT-FOIX.)]