près de cent mille combattants, ne produisirent rien de décisif. L'hiver
approchoit, et les princes craignoient le manque de vivres et la
dissolution de leurs troupes: de son côté, le duc de Bourgogne étoit peu
sûr d'alliés rangés sous ses drapeaux pour un intérêt qui leur étoit
étranger; et il éclatoit déjà dans son armée des germes de divisions qui
lui donnoient de vives inquiétudes. Un nouveau traité fut donc encore
conclu au château de Wicestre[75] par les soins du duc de Berri, le
médiateur accoutumé. Les conditions de ce traité, que dictoit
l'impuissance de se nuire, furent que les chefs des deux partis se
retireroient de la cour, et ne pourroient y reparoître sans un ordre du
roi. Ils s'engageoient en outre à ne point armer avant Pâques de l'année
1412, époque à laquelle on espéroit que le dauphin seroit en état de
gouverner par lui-même.
[Note 75: Depuis Bicêtre. On le nommoit ainsi, parce qu'il avoit
appartenu à Jean, évêque de Wicestre en Angleterre.]
(1411.) Cette paix fut rompue presque aussitôt que signée, et l'on ne peut
dissimuler que le duc d'Orléans fut l'infracteur du traité[76]. Les deux
partis arment de nouveau. Pour prévenir les malheurs dont on étoit menacé,
la reine veut faire déclarer le dauphin régent du royaume. Le vieux duc de
Berri, toujours ambitieux et jaloux, s'oppose à cette mesure, qui auroit
pu sauver l'État. Cependant l'animosité des _Armagnacs_ et des
_Bourguignons_ éclatoit par les menaces et les injures les plus violentes.
Les premiers avoient passé la Seine, et s'avançoient vers Paris, ravageant
le Beauvoisis et le Soissonnois, tandis que le duc de Bourgogne
rassembloit ses forces dans le Vermandois. De nouvelles conférences tenues
à Melun n'eurent aucun succès; et le duc de Berri, par la partialité qu'il
y montra pour la faction orléanoise, perdit toute la confiance des
Parisiens; on le soupçonna même de vouloir leur livrer la ville, ce qui le
força d'en sortir. Dans cet état de trouble et d'inquiétude, le corps
municipal et les principaux bourgeois, craignant le retour des horreurs
dont ils avoient déjà été les témoins, crurent bien faire en nommant à la
place de gouverneur de Paris, vacante par la retraite du duc, le comte de
Saint-Pol, zélé partisan du Bourguignon; et en cela, loin de détruire le
mal, ils l'aggravèrent. Pour favoriser le parti auquel il étoit attaché,
le nouveau gouverneur de Paris voulut rendre sa domination indépendante de
la cour, et ce fut dans les dernières classes du peuple qu'il chercha des
instruments propres à l'exécution d'un tel projet. Une compagnie, composée
de bouchers, d'écorcheurs et d'un ramas de misérables pris dans la plus
vile populace, fut rassemblée sous le commandement des _Goix_, des
_Sainctyon_, des _Thibert_, propriétaires de la Grande-Boucherie de
Paris[77]. Ce corps reçut le nom de _Milice royale_, et ce fut à lui que
la garde de Paris fut confiée. Il s'en rendit bientôt la terreur: ces
hommes féroces parcoururent la ville, répandant le sang humain comme celui
des animaux qu'ils étoient accoutumés à verser. Le nom d'_Armagnac_ devint
un signe de proscription; et quiconque le recevoit d'un de ses ennemis
étoit, sur-le-champ, et sans examen, assommé, noyé ou massacré. Il
suffisoit de déplaire à ces scélérats ou d'exciter leur avidité pour
éprouver leurs fureurs; et s'ils épargnoient quelques-uns des plus riches
citoyens, c'étoit pour les traîner en prison, et leur faire acheter
chèrement leur liberté. Toutes les autorités se taisoient devant eux; ils
assiégeoient journellement le palais du souverain, les diverses
juridictions, et il ne se publioit plus d'ordonnances qu'au gré de cette
insolente milice; enfin leurs excès allèrent au point qu'on ne crut pas le
roi et le dauphin en sûreté à l'hôtel Saint-Paul, et qu'on jugea
nécessaire de les transférer au Louvre. Des citoyens paisibles s'étoient
exilés de la ville, espérant trouver un asile dans les campagnes: des
dangers plus grands encore les y attendoient. Les paysans, à qui le roi
avoit permis, l'année précédente, de s'armer pour résister aux gens de
guerre qui les opprimoient, étoient devenus eux-mêmes des brigands qui
prenoient le nom de _Bourguignons_ pour se livrer impunément au meurtre et
au pillage; et l'on vit se renouveler, non-seulement aux environs de
Paris, mais dans la France entière, toutes les horreurs de la _Jacquerie_.
[Note 76: En faisant arrêter le seigneur de Crouy, que le duc de
Bourgogne envoyoit en qualité d'ambassadeur au duc de Berri. Le
duc d'Orléans le soupçonnoit d'être un des assassins de son
père. Il est vrai que ces assassins avoient été exclus du
traité; mais il n'étoit pas permis d'arrêter Crouy et de le
faire mettre à la question sur un simple soupçon.]
[Note 77: _Voyez_ t. Ier, p. 539, 2e partie.]
Ce n'étoit pas assez pour ces indignes princes d'avoir armé les malheureux
François les uns contre les autres, et de détruire ainsi la France par les
mains de ses propres enfants, on les vit appeler à cette destruction nos
plus implacables ennemis. Les deux partis mendièrent bassement le secours
des Anglois, qui, malgré la trève, ne cessoient de désoler nos côtes; et
le duc de Bourgogne eut le honteux avantage d'en obtenir les premiers
secours. Par suite d'un traité qu'il signa avec le roi d'Angleterre Henri
IV, six mille archers lui furent envoyés sous la conduite du comte
d'Arundel. Il fit depuis avec Henri V un traité encore plus infâme, dont
nous ne tarderons pas à parler.
Cependant les troupes orléanoises s'avançoient dans l'intention de
s'emparer de Paris; mais il n'y avoit pas d'apparence qu'elles pussent y
entrer autrement que de vive force, car la cour, entourée de la faction
bourguignonne, n'avoit pas la liberté du choix; et, assiégée dans le
Louvre par les factieux, elle se voyoit dans la nécessité de se déclarer
pour leur parti. Les princes apprirent alors que le duc de Bourgogne,
après avoir pris d'assaut la ville de Ham, et réduit toutes les places
environnantes, marchoit à leur rencontre: ils lui évitèrent la moitié du
chemin, et les deux armées se trouvèrent en présence près de Montdidier.
Une bataille décisive sembloit inévitable; mais un incident qui résultoit
de la mauvaise discipline militaire de ces temps-là les empêcha encore
d'en venir aux mains. Les Flamands, qui faisoient la principale force du
duc, se retirèrent tout à coup de son armée, alléguant que le temps pour
lequel ils s'étoient engagés venoit d'expirer. Prières, menaces,
promesses, rien ne put les retenir, et le duc, frémissant de rage, fut
obligé de faire lui-même une prompte retraite devant ses ennemis.
Alors les troupes orléanoises, traversant l'Oise, se dirigèrent rapidement
sur Paris, qu'elles regardoient comme une proie assurée. À leur approche,
toutes les villes ouvrirent leurs portes, excepté Saint-Denis, qui bientôt
fut forcé de capituler. Il n'en fut pas de même de la capitale: vainement
les princes y envoyèrent des hérauts d'armes pour annoncer la fuite du duc
de Bourgogne, et protester de la pureté de leurs intentions. Cette horde
de brigands, qu'avoit armée le comte de Saint-Pol, se composoit alors de
presque tous les artisans de la ville; aux Goix, aux Thibert et autres
chefs s'étoient joints Jean de Troyes, chirurgien, et un écorcheur nommé
_Caboche_[78], d'où les nouveaux factieux furent appelés _Cabochiens_. Ces
misérables exerçoient un empire absolu, et les crimes atroces qu'ils
avoient commis, ceux qu'ils commettoient encore tous les jours, ne leur
laissoient d'autre ressource que de se défendre en désespérés. La reine,
que le départ du duc de Bourgogne avoit déterminée à revenir à Paris pour
essayer d'y ressaisir l'autorité, s'y trouvoit alors traitée en captive;
la cour, tremblante devant cette troupe forcenée, rendoit contre les
princes ordonnances sur ordonnances; les chaires retentissoient
d'invectives et d'anathèmes contre eux: et ces déclamations augmentoient
encore la haine des Parisiens, toujours religieux, même au milieu de leurs
plus grandes fureurs. Ils demandèrent à grands cris de faire une sortie
contre les _Armagnacs_, qui campoient alors tranquillement à leurs portes:
le comte de Saint-Pol et le prévôt de Paris Désessarts, cédant à leur
désir, les conduisirent vers un poste ennemi; mais ils furent complètement
battus, quoique six fois plus nombreux. Peu de jours après ils s'en
vengèrent en allant mettre le feu au château de Wicestre, qui appartenoit
au duc de Berri. Cependant il n'y avoit pas d'apparence qu'une populace
presque sans armes et nullement aguerrie pût faire lever le siége à une
armée telle que celle des princes, lorsque le duc de Bourgogne, qui venoit
d'être joint par les troupes que le roi d'Angleterre s'étoit engagé à lui
fournir, accourut au secours de la capitale, où il entra, non sans quelque
danger.
[Note 78: C'étoit un sobriquet qu'on lui avoit donné. Son
véritable nom étoit _Simon Coutelier_.]
À son arrivée tout changea de face: une nouvelle ordonnance plus précise
et plus sévère que celles qui l'avoient précédée fut rendue contre les
princes ligués et leurs adhérents; ils y furent déclarés ennemis publics
et criminels de lèse-majesté. La publication qu'on en fit porta un coup
mortel à la faction orléanoise; la désertion commença à se mettre parmi
ses partisans, et devint en peu de temps si forte, que, se trouvant dans
l'impossibilité de défendre les postes qu'il avoit enlevés, le duc
d'Orléans fut à son tour obligé de songer à une retraite, qui de jour en
jour devenoit plus urgente. Elle fut exécutée de nuit, et l'armée marcha
sans se reposer jusqu'à Étampes. À peine fut-elle partie, que les
_Bourguignons_ se répandirent dans la campagne de Paris, achevant d'y
dévaster ce qui avoit échappé au brigandage des _Armagnacs_. Ils
s'emparèrent ensuite de Dourdan et d'Étampes, où le parti ennemi avoit
laissé une forte garnison. De leur côté, les troupes orléanoises
remportèrent près de Tours un avantage assez considérable sur le comte de
la Marche[79].
[Note 79: Le boucher _Goix_, blessé dans ce combat, vint mourir
à Paris; on lui fit des funérailles magnifiques, auxquelles le
duc de Bourgogne n'eut pas honte d'assister.]
(1412.) Ce fut alors que les princes négocièrent ouvertement avec
l'Angleterre, pour la détacher du parti bourguignon. Tandis qu'ils
prenoient l'engagement de lui livrer une portion considérable de la
France, en renouvelant les principales clauses du traité de Brétigni, le
duc de Bourgogne se servoit à Paris de cette indigne transaction pour
prouver au roi et à la France entière que la faction orléanoise avoit
formé le projet de le détrôner. L'animosité des partis parut alors plus
furieuse que jamais: plusieurs provinces devinrent tour à tour le théâtre
de la guerre, entre autres le Berri, dans lequel le roi s'avança à la tête
de cent mille hommes. Toutes les villes lui ouvrirent leurs portes, et il
arriva en maître irrité devant Bourges, dont le siége fut aussitôt
entrepris. Le duc de Berri épouvanté fit faire des propositions
d'accommodement, que le Bourguignon voulut d'abord faire rejeter; mais
telle étoit alors la mauvaise constitution des armées, que les vainqueurs
se trouvoient en peu de temps aussi embarrassés que les vaincus. L'armée
royale manquoit de vivres, et étoit sur le point de se dissoudre. On
saisit donc avec empressement cette ouverture d'une nouvelle paix, qu'on
espéroit enfin rendre plus durable que les précédentes. Le dauphin, gendre
du duc de Bourgogne, força en quelque sorte ce prince à une entrevue avec
le duc de Berri, par suite de laquelle fut signé un nouveau traité, qui
renouvela toutes les conditions de celui de Chartres. On le ratifia peu de
temps après dans une assemblée solennelle tenue à Auxerre, où se
trouvèrent tous les grands du royaume et des députés de toutes les cours
souveraines[80]. Les deux partis y renoncèrent à toute alliance
étrangère, surtout à celle de l'Angleterre. Enfin des tournois et des
fêtes brillantes terminèrent ce congrès de manière à faire espérer un
avenir meilleur, si l'on n'avoit pas eu une si triste expérience du passé.
[Note 80: Le duc de Bourgogne, dans un conseil secret qu'il tint
avec deux de ses créatures, Jacqueville et Désessarts, leur fit
part du projet qu'il avoit conçu, de profiter de l'occasion de
cette assemblée pour faire égorger à la fois les ducs de Berri,
d'Orléans et le comte de Vertus. Désessarts ne put dissimuler
l'horreur qu'un tel projet lui inspiroit, et détermina ce
méchant prince à l'abandonner. Il fit en même temps avertir le
duc d'Orléans, qui vint à Auxerre escorté par deux mille hommes
d'armes. Le Bourguignon sut depuis cette trahison, et ne la
pardonna jamais à Désessarts.]
Les méfiances et les haines étoient en effet bien loin d'être apaisées; et
déjà auprès des deux partis existants s'en élevoit un troisième plus
imposant, auquel chacun des deux autres essaya de se rattacher: ce parti
étoit celui du dauphin. Ce jeune prince, d'un caractère altier et
bouillant, commençoit à s'indigner de cette ambition de son beau-père, qui
ne cessoit d'attaquer un pouvoir dont il devoit un jour hériter. Pour la
combattre avec avantage, il imagina de favoriser les partisans de la
maison d'Orléans, tandis que le duc de Bourgogne, qui ne désiroit rien
tant que la rupture du traité, leur suscitoit mille difficultés pour en
éluder les conditions et aigrir leurs ressentiments. Il étoit aussi de son
intérêt de jeter dans le peuple de nouveaux ferments de révolte contre la
cour; et pour y parvenir il provoqua une assemblée des états-généraux,
dans laquelle l'administration désastreuse des finances fut exposée au
grand jour, et attaquée surtout par les députés du tiers-état. Un moine
nommé Eustache de Pavilly y lut un mémoire, dans lequel aucun des agents
de ce ministère ne fut épargné; ce qui jeta une telle terreur parmi eux,
que la plupart s'enfuirent, entre autres Désessarts, le plus coupable de
tous. Long-temps créature du duc de Bourgogne, il s'étoit attiré la haine
de ce prince en le trahissant[81], et cette haine étoit devenue plus
violente encore depuis qu'il s'étoit attaché ouvertement au parti du
dauphin.
[Note 81: _Voyez_ la note précédente.]
(1413). Ce changement fit sa perte: par suite de cette nouvelle liaison,
il quitta, l'année suivante, la ville de Cherbourg, où il s'étoit retiré,
se rapprocha de Paris, et trouva le moyen de s'emparer de la Bastille. Son
dessein, concerté avec le dauphin, étoit, dit-on, d'enlever ce jeune
prince et de le mettre à la tête du parti orléanois, qui devoit ensuite
lui fournir les moyens de rentrer en maître dans la capitale. Alors le duc
de Bourgogne, poussé à bout, ne balance plus à lever le masque: ses
partisans s'assemblent, c'est-à-dire cette troupe de brigands qui avoit
déjà désolé la ville; ils soulèvent le peuple; on court à la Bastille, où
Désessarts, surpris et déconcerté, consent à se livrer, avec Antoine
Désessarts[82] son frère, entre les mains du duc, après en avoir obtenu la
promesse qu'il ne leur seroit fait aucun mal. Les deux prisonniers furent
sur-le-champ conduits au Louvre.
[Note 82: Ce fut cet Antoine Désessarts qui fit depuis élever le
Saint-Christophe colossal que l'on voyoit dans l'église de
Notre-Dame. (_Voy._ t. I, p. 323, 1re partie.)]
Devenue plus insolente par ce premier succès, la populace furieuse se
précipite vers l'hôtel de Guienne, où logeoit le dauphin, en brise les
portes et pénètre jusqu'à l'appartement du prince. On saisit devant lui
plusieurs de ses officiers[83], que l'on conduit en prison dans l'hôtel
même du duc de Bourgogne; quelques-uns sont massacrés avant d'y arriver.
Le lendemain les séditieux demandent à grands cris qu'on leur livre
Désessarts; et le duc, malgré la foi jurée, l'abandonne à ces forcenés. Il
est plongé dans les cachots du Châtelet. Alors se renouvelèrent, avec des
excès plus grands encore, les horreurs des premiers mouvements populaires;
et la plume fatiguée se refuse presque à retracer ce tableau monotone des
mêmes violences et des mêmes assassinats. Le dauphin est retenu
prisonnier dans l'hôtel Saint-Paul; de nouvelles listes de proscriptions
sont dressées; les factieux osent violer ce qu'ils avoient jusqu'alors
respecté, l'appartement même du roi. Ils y entrent armés, et s'emparent à
ses yeux des plus grands seigneurs de sa cour[84], et de vingt dames ou
demoiselles attachées au service de la reine. Les proscrits, sans
distinction de sexe ni d'âge, sont liés deux à deux, placés sur des
chevaux, et dans cet état conduits en prison, au milieu des huées et des
outrages de la multitude; et l'on force le roi à publier des ordonnances
qui autorisent ces attentats. Un grand nombre de ces infortunés sont noyés
pendant les ténèbres ou massacrés dans les cachots. Un nouveau code dicté
par ces scélérats parut alors sous le nom d'_ordonnances cabochiennes_; et
le roi, accompagné des princes et du conseil, ayant sur la tête le
chaperon blanc, nouveau signe de ralliement adopté par la faction, fut
forcé d'aller au parlement faire enregistrer ces monuments de crime et de
licence. Désessarts, qui, dans des circonstances à peu près pareilles,
avoit condamné Montagu à mort, périt du même supplice et par un jugement
non moins inique, mais qu'on peut regarder comme un juste châtiment de la
Providence. Enfin les excès de cette populace en vinrent à un tel point,
que le duc de Bourgogne, principal moteur de toutes ces atrocités,
commença à en craindre pour lui-même les aveugles effets, et crut prudent
d'éloigner de cette ville désolée le duc de Charolois son fils, et le seul
espoir de sa race.
[Note 83: Le duc de Bar, Jean de Wailly, son nouveau chancelier,
les seigneurs de la Rivière, de Marcoignet, de Boissay, de
Rambouillet, etc.]
[Note 84: Ces seigneurs étoient Louis de Bavière, frère de la
reine, l'archevêque de Bourges, le chancelier et le trésorier
d'Aquitaine, etc.; les dames Baune d'Armagnac, chancelière de la
reine, du Quénoy, d'Anclus, de Noviant, du Châtel, etc.]
Il résulta de cette inquiétude du duc de Bourgogne, et de la situation
violente du dauphin, qu'on poussoit au désespoir, un changement dans les
affaires plus prompt qu'on ne pouvoit l'espérer. Ce jeune prince avoit
vainement tenté de s'échapper: on le gardoit à vue; et tous les jours en
butte à de nouveaux outrages[85], il n'attendoit désormais son salut que
de la faction des princes, avec laquelle il trouvoit le moyen d'entretenir
des relations secrètes. Leur ligue, qui s'étoit fortifiée par la jonction
du roi de Sicile et du duc de Bretagne commençoit aussi à alarmer leur
ennemi. La guerre sembloit prête à renaître: cependant, avant de
commencer les hostilités, ils jugèrent convenable de proposer à la cour de
nouvelles négociations, basées sur les conditions de la paix d'Auxerre.
Elles furent tenues à Pontoise; et le duc de Bourgogne, placé entre des
ennemis puissants, les ressentiments du dauphin et une multitude effrénée
qu'il ne pouvoit plus maîtriser, se vit forcé d'y envoyer des députés. Un
projet de pacification, dont le principal article fut la soumission
entière des princes à l'autorité du souverain, fut présenté au roi et
ratifié par le parlement, auquel la cour crut devoir l'envoyer, afin d'en
imposer aux mutins par un acte aussi éclatant. Il eut tout l'effet qu'on
en pouvoit désirer. Les citoyens honnêtes, qui gémissoient en silence de
tant de calamités, se ranimèrent dès qu'ils virent l'autorité disposée à
les soutenir; on tint dans divers quartiers des assemblées dont le but
étoit de chercher des moyens de désabuser le peuple sur les scélérats qui
l'entraînoient dans l'abîme. Il fut moins difficile à persuader qu'on ne
l'avoit craint d'abord; et le désir de la paix commençoit à devenir
général, lorsque le traité qu'on avoit renvoyé aux princes fut remis,
ratifié par eux, entre les mains du roi.
[Note 85: Nous en citerons un exemple: Jacqueville, capitaine de
la milice de Paris, passant avec sa troupe près de l'hôtel
Saint-Paul, où le dauphin donnoit un bal, monta brusquement à
l'appartement du prince, et lui reprocha la dissolution dans
laquelle il vivoit. S'adressant ensuite au seigneur de La
Trémoille, il l'accabla d'invectives, l'accusant d'être le
conseiller et le ministre de ces indécentes orgies. Le dauphin
indigné tira sa dague, et s'élança sur Jacqueville pour l'en
percer. Alors les soldats de celui-ci se jetèrent sur La
Trémoille, qu'ils auroient massacré, si le duc de Bourgogne, qui
survint, ne lui eût sauvé la vie.]
Alors les chefs des rebelles tentèrent un dernier effort: ils se rendirent
à l'hôtel Saint-Paul, et demandèrent qu'on leur communiquât les articles.
Sur le refus qu'on leur en fit, ils coururent s'emparer de
l'hôtel-de-ville; et dans ce poste, où ils étoient les plus forts, ils
décidèrent qu'à l'instant la ville délibéreroit sur le traité; mais ils ne
purent empêcher que cette délibération ne fût remise à la pluralité des
voix recueillies dans les quartiers. Ce fut là le coup mortel porté à la
faction bourguignonne. Il se trouva, par un heureux hasard, qu'une partie
de sa milice étoit sortie de la ville pour une expédition, sous la
conduite de Jacqueville, ce qui les empêcha de tenter de nouvelles
violences. Vainement le chirurgien de Troyes essaya-t-il le lendemain de
haranguer le peuple assemblé: un cri de paix qui s'éleva de tous côtés le
força bientôt à se taire. Le parlement, les cours souveraines,
l'université se rendirent à l'hôtel Saint-Paul, où le roi leur donna
audience des fenêtres du palais. Là il fut supplié d'ordonner l'exécution
du traité de Pontoise, et l'élargissement des prisonniers.
Alors les factieux désespérés se rassemblèrent au nombre d'environ trois
mille hommes près de Saint-Germain-l'Auxerrois, résolus de marcher vers
l'hôtel Saint-Paul. Mais la troupe qui accompagnoit le dauphin et le duc
de Berri, grossie à tous moments par les bourgeois armés qui venoient s'y
réunir en foule, s'élevoit déjà à plus de trente mille hommes, et le duc
de Bourgogne, jugeant que la partie n'étoit pas égale, fit avertir ces
furieux de se retirer. On le vit lui-même, s'efforçant de faire bonne
contenance, venir se joindre aux deux princes, qu'il accompagna toute la
journée; mais il comptoit si peu qu'il y eût désormais quelque sûreté pour
lui à Paris, qu'il s'enfuit peu de jours après, abandonnant à la rigueur
des lois ceux de ses partisans qui avoient différé de se sauver[86]. Alors
les _Armagnacs_ rentrèrent en vainqueurs; et par cette révolution subite,
qui suivoit toujours le succès de l'un ou de l'autre parti, les ministres
et officiers institués par le duc de Bourgogne furent destitués et
remplacés par des créatures des princes; de nouvelles déclarations faites
par le roi abolirent toutes celles qu'il avoit publiées contre eux; enfin
le gouvernement absolu de l'État fut tout entier entre les mains de la
faction triomphante.
Jusqu'ici les _Bourguignons_ et les _Armagnacs_, tour à tour oppresseurs
ou opprimés, n'ont excité aucun intérêt, soit dans leurs succès, soit dans
leurs revers. Cependant si, dans cette lutte de factieux qui cherchent à
s'arracher un pouvoir usurpé, on éprouve moins d'indignation contre un des
deux partis, ce parti est sans contredit celui des princes de la maison
d'Orléans. Sans parler de l'assassinat qui rend le duc de Bourgogne si
détestable, et qui légitime en quelque sorte la haine et la vengeance de
ses ennemis, entre deux partis dont l'un emploie sans cesse les fureurs de
la populace, les massacres, les supplices, toutes les violences pour
assurer ses succès, tandis que l'autre a dans ses intérêts tous ceux qui,
dans les désordres publics, ont quelque chose à perdre, il est difficile
de rester long-temps indécis.
[Note 86: Plusieurs furent punis du dernier supplice, entre
autres le frère de Jean de Troyes. On trouva chez ce scélérat
une liste de proscription qui dévouoit à la mort plus de
quatorze cents personnes.]