passa peu d'événements importants à Paris. De temps en temps l'état du roi
sembloit donner des lueurs d'espérances qui ne tardoient pas à s'évanouir;
les processions, les prières publiques, l'exposition des reliques, tout ce
que le zèle religieux des peuples pouvoit imaginer étoit inutilement
employé pour obtenir du ciel sa guérison; les moyens humains n'étoient pas
plus efficaces, et l'art des médecins s'étoit vainement épuisé à chercher
des remèdes à cette funeste maladie[63]. Cependant les ducs de Berri et de
Bourgogne continuoient à gouverner et à dépouiller la France. Le duc
d'Orléans, non moins ambitieux et peut-être encore plus avide, ne voyoit
qu'avec une extrême jalousie le pouvoir de ces deux princes, et se
plaignoit de ce qu'étant frère du roi, et par conséquent plus près du
trône que ses oncles, il n'avoit cependant qu'une très-petite part dans
l'administration. Il haïssoit surtout le duc de Bourgogne, plus actif et
plus entreprenant que l'autre; et cette haine, qui bientôt devint
réciproque, fut dès lors poussée à un tel point, que les deux rivaux
rassemblèrent des troupes aux environs de Paris, et qu'il s'en fallut peu
qu'ils ne donnassent à ses habitants le spectacle d'un combat où le sang
françois seul auroit coulé. La reine et les autres princes du sang
parvinrent avec beaucoup de peine à rétablir entre eux une apparente
réconciliation. Toutefois, le conseil, assemblé par ordre du roi dans un
de ces moments de calme que lui laissoit son mal, décida que le duc de
Bourgogne auroit la principale administration, parce qu'effectivement il
avoit plus d'expérience, et paroissoit moins disposé à abuser de
l'autorité que le duc d'Orléans, qu'entraînoient la fougue de ses
passions, et un goût de dépense effréné. Celui-ci, forcé de céder, en
conserva un ressentiment profond; dès lors ce ne fut plus que cabales et
intrigues de la part de ces deux princes, cherchant mutuellement à se
supplanter, à s'arracher le pouvoir; la reine soutenoit son beau-frère,
les ministres et le peuple donnoient la préférence au duc de Bourgogne.
Tel fut le prélude des désordres que devoit produire la longue rivalité de
ces deux maisons, rivalité dans laquelle on vit la nation françoise,
toujours légère, enthousiaste quelquefois jusqu'à l'imbécillité, déchirer
elle-même son propre sein pour soutenir l'odieuse querelle de princes qui
ne combattoient qu'afin d'usurper le droit d'être ses tyrans.
[Note 63: Le roi, fatigué de tant de tentatives inutiles, ne
vouloit plus absolument voir de médecins, lorsque le maréchal de
Sancerre, qui commandoit en Guienne, lui envoya deux moines
augustins de ce pays-là, qui passoient pour très-habiles dans la
médecine et dans l'astrologie. Ces deux hommes osèrent accuser
le duc d'Orléans d'avoir jeté un sort sur le roi son frère.
L'accusation étoit insensée de toutes manières: ayant été
interpellés d'en donner des preuves, et n'ayant pu le faire, ils
furent condamnés à mort et exécutés. C'est à cette occasion que
fut donnée la déclaration qui accorde des confesseurs aux
criminels, ce qui auparavant ne se pratiquoit pas en France. Ce
fut Pierre de Craon qui sollicita cette déclaration.]
(1399.) Révolution en Angleterre. Richard II est détrôné par son cousin
germain le duc de Lancastre, qui fut proclamé roi sous le nom de Henri IV,
et qui le fit mourir peu de temps après avoir usurpé son trône. Richard
avoit épousé la fille aînée de Charles VI, et dans toute autre situation
ce monarque eût sans doute tiré vengeance de son assassinat; mais l'avis
du duc de Bourgogne fut de reconnoître l'usurpateur, et il prévalut.
Cependant l'occasion eût été favorable pour rompre une trève onéreuse, et
enlever aux Anglois le peu de places et de châteaux qui leur restoient en
France. Dans ses courts intervalles de bon sens le roi revenoit sans cesse
à cette pensée; il ordonnoit d'envoyer des troupes en Guienne, et des
secours aux mécontents; mais ces ordres restoient sans exécution, parce
qu'il retomboit presque aussitôt dans sa déplorable démence.
(1402.) Naissance du cinquième fils de Charles, lequel fut roi depuis sous
le nom de Charles VII. Les deux aînés étoient morts en bas âge; les deux
autres vivoient encore.
(1404.) Nous touchons à cette époque où il n'y a plus ni patrie, ni roi,
ni nation. Le duc de Bourgogne meurt le 7 avril de cette année à Hall,
dans le Brabant. Jean, dit _Sans peur_, son fils aîné, après avoir pris
possession de ses nombreux états, vient à la cour, où la reine et le duc
d'Orléans, maîtres absolus de l'esprit du malheureux roi tour à tour
imbécile ou furieux, ne se servoient de l'autorité entièrement remise
entre leurs mains que pour assouvir leur avarice et leurs voluptés. Le
mécontentement étoit extrême et général; le nouveau duc de Bourgogne, qui
venoit de marier sa fille aînée au dauphin, et le comte de Charolois son
fils avec une des filles du roi, appuyé de cette double alliance et de sa
qualité de prince du sang, demanda dans le conseil une place qu'on ne put
lui refuser. Il s'en servit habilement pour détruire le crédit de son
rival, en s'élevant fortement contre les impositions nouvelles que
celui-ci ne cessoit d'y proposer; par là il gagna la faveur des Parisiens,
tandis que leur haine croissoit à chaque instant contre le duc d'Orléans.
Quelque temps après il se retira de la cour, comme s'il lui eût été
impossible de supporter plus long-temps le spectacle des profusions de la
reine et de son beau-frère, et leurs indécentes familiarités[64].
[Note 64: On soupçonnoit entre eux quelque intrigue galante; et
le caractère de tous les deux rend ce soupçon
très-vraisemblable.]
Cependant le désordre augmentoit de jour en jour davantage; la misère du
peuple étoit à son comble; on murmuroit de tous les côtés contre le luxe
insolent de la cour, et contre cette avidité du duc d'Orléans, que rien ne
pouvoit assouvir. Un moine augustin, prêchant devant la reine, osa se
rendre l'organe de ces plaintes populaires; on essaya de l'effrayer, mais
il n'en parla qu'avec plus de force devant le roi, qui avoit désiré de
l'entendre[65]. Ce prince, dont le coeur étoit droit et les intentions
bonnes, fut frappé du discours du prédicateur, et comme il se trouvoit
alors dans un moment où son mal lui laissoit quelque relâche, il assembla
lui-même le conseil pour délibérer sur la situation de l'État. Il s'y
trouva des conseillers assez hardis pour confirmer tout ce qu'avoit dit le
moine; dès lors une réforme fut résolue, et l'on manda le duc de
Bourgogne. Il partit pour Paris aussitôt qu'il en eut reçu l'ordre; mais
il eut soin de se faire suivre par un gros corps de troupes, et cette
opération fut conduite avec un tel mystère, que, lorsque la nouvelle en
parvint à la cour, son armée étoit déjà sous les murs de la capitale.
[Note 65: _Voyez_ p. 76.]
Le roi venoit de tomber dans un accès plus violent qu'aucun de ceux qu'il
avoit éprouvés jusqu'alors; on ne pensoit déjà plus aux projets de
réforme, et la reine, ainsi que le duc d'Orléans, étoient alors plus
puissants que jamais. Cette arrivée subite du duc de Bourgogne les frappa
de terreur. Ils n'avoient aucune force à lui opposer; le peuple les
détestoit; presque tout le conseil étoit contre eux, et ils se trouvoient
en quelque sorte à la merci de leur ennemi. Dans cette situation extrême,
le duc d'Orléans ne vit d'autre parti à prendre que celui de la fuite; et
la reine, qui n'eut pas honte de le suivre, chargea, avant son départ,
Louis de Bavière son frère, et quelques seigneurs qui lui étoient
attachés, d'enlever le dauphin. Elle les attendoit à Corbeil, où le duc
d'Orléans étoit allé la joindre; mais le duc de Bourgogne, instruit à
temps de cet enlèvement, avoit volé aussitôt sur les traces des
ravisseurs, et ramené le jeune prince, qui d'ailleurs ne s'étoit décidé à
les suivre qu'avec la plus grande répugnance. Alors la reine et son
beau-frère, plus effrayés que jamais, quittèrent Corbeil et se réfugièrent
à Melun. Le dauphin, conduit par le duc de Bourgogne, rentra dans Paris
aux acclamations de tous ses habitants.
Cependant le duc d'Orléans faisoit fortifier Melun, et envoyoit des ordres
dans toutes les provinces pour faire lever des troupes; en même temps le
parlement recevoit de lui des lettres, dans lesquelles l'action du duc de
Bourgogne étoit traitée d'attentat contre la majesté souveraine. Bientôt
il se trouva à la tête de vingt mille hommes, avec lesquels il s'approcha
de la capitale. Son ennemi prenoit, de son côté, des mesures pour
défendre cette ville, et il étoit secondé par ses habitants. Les chaînes
et les armes qu'on leur avoit enlevées lors de la révolte des Maillotins
leur furent rendues; on mit le Louvre et la Bastille en état de défense;
plus de vingt-cinq mille soldats furent rassemblés dans l'enceinte de la
ville, sans compter les corps répandus dans les villages circonvoisins. On
s'attendoit à une bataille, dont l'issue ne pouvoit qu'être funeste à la
France, quel qu'eût été le vainqueur. Les princes du sang sentirent alors
toute l'étendue du péril; ils se firent médiateurs entre les deux rivaux,
et, après deux mois de mouvemens et d'alarmes, on parvint enfin à conclure
à Vincennes un traité dans lequel le duc de Bourgogne fut admis à partager
avec le duc d'Orléans l'autorité de lieutenant-général du royaume.
(1406.) Cette paix hypocrite dura une année, pendant laquelle les deux
princes, à la tête des deux armées qu'on avoit levées pour achever
d'expulser les Anglois du royaume, se montrèrent aussi mauvais capitaines
qu'ils étoient habiles en intrigues et en factions. (1407.) Ils reparurent
ensuite dans le conseil, où leur animosité réciproque sembla avoir pris de
nouvelles forces. Toujours opposés l'un à l'autre dans les débats,
soutenant leur avis avec aigreur et emportement, on trembloit à chaque
instant qu'ils n'en vinssent à quelque violence, et les princes n'étoient
occupés que du pénible soin d'apaiser ces fougueux ennemis. Cependant on
étoit loin de s'attendre à la catastrophe qui étoit sur le point
d'arriver. Le duc de Bourgogne avoit formé, depuis six mois, le dessein de
faire assassiner le duc d'Orléans. On prétend qu'une indiscrétion de ce
dernier, qui s'étoit vanté d'avoir obtenu les faveurs de la duchesse de
Bourgogne, contribua plus encore que leur haine politique à pousser
l'époux outragé à cet horrible attentat. Quoi qu'il en soit, il fut médité
et conduit avec un sang-froid et une patience qui le rendent encore plus
exécrable. Les assassins, au nombre de dix-huit, entrèrent, le 6 novembre,
dans une maison portant l'enseigne de Notre-Dame, près la porte Barbette,
et y restèrent cachés pendant dix-sept jours. Le 20 du même mois il se
fit, par les soins du duc de Berri, une nouvelle réconciliation entre les
deux princes; et l'on ne peut raconter sans frémir que, conduits tous les
deux aux Augustins par leur médiateur, ils y communièrent à la même messe,
et que mille témoignages de confiance et d'amitié succédèrent à cette
pieuse cérémonie.
Trois jours après, le duc d'Orléans, qui avoit passé une partie de la
journée à l'hôtel Saint-Paul, se rendit à l'hôtel Barbette, où demeuroit
la reine, alors en couches; il y soupa. Vers huit heures, Schas de
Courte-Heuse, valet de chambre du roi, et l'un des conjurés, se fit
annoncer, et lui dit que ce prince le demandoit à l'instant à l'hôtel
Saint-Paul pour une affaire de la plus grande importance. Le duc fit
seller sa mule et partit sur-le-champ, accompagné seulement de deux
écuyers montés sur le même cheval, et précédé de quelques valets de pied
qui portoient des flambeaux. Les assassins étoient rangés le long d'une
maison située au-dessus de l'hôtel Notre-Dame: aux premiers mouvements
qu'ils firent, le cheval qui portoit les deux écuyers prit le mors aux
dents, et ne s'arrêta qu'à l'entrée de la rue Saint-Antoine. Le duc fut
aussitôt enveloppé par cette troupe de scélérats, qui l'attaqua en criant:
_À mort!--Je suis le duc d'Orléans_, dit-il en élevant la voix. Tant
mieux, repartit un des meurtriers, _c'est ce que nous demandons_, et en
même temps un coup de hache lui abattit la main gauche, dont il tenoit le
pommeau de sa selle. Plusieurs coups de glaive et de massue s'étant
rapidement succédés, il tomba bientôt de cheval, épuisé par le sang qu'il
perdoit, et se défendit encore quelque temps à terre, relevé sur ses
genoux, et parant avec le bras les nouveaux coups qu'on lui portoit.
_Qu'est ceci? d'où vient ceci?_ s'écrioit-il de temps en temps. Enfin un
dernier coup de massue lui fit sauter la cervelle, et l'étendit roide mort
sur le pavé[66]. Les assassins, en se retirant, mirent le feu à la maison
qui leur avoit servi de retraite, et semèrent des chausses-trapes pour
arrêter ceux qui voudroient les poursuivre.
[Note 66: Lorsqu'il ne donna plus aucun signe de vie, les
assassins approchèrent un flambeau, pour voir s'il étoit mort.
Alors un homme, dont le visage étoit caché sous un _chaperon
vermeil_, sortit de l'hôtel Notre-Dame: il tenoit une massue,
dont il déchargea un dernier coup sur le prince, en disant:
_Éteignez tout, allons-nous-en, il est mort_. Étoit-ce le duc de
Bourgogne? (VILLARET.)]
Cependant les écuyers revinrent; les domestiques qui étoient restés à
l'hôtel Barbette arrivèrent[67]; ils relevèrent le cadavre défiguré de
leur maître, et le portèrent dans l'hôtel du maréchal de Rieux, situé
vis-à-vis de l'endroit où le meurtre venoit de se commettre. Dans un
moment la funeste nouvelle est répandue: la reine, à demi morte de douleur
et d'effroi, se fait transporter à l'hôtel Saint-Paul. Dès la pointe du
jour les princes s'assemblent à l'hôtel d'Anjou, rue de la Tixeranderie;
on fait fermer les portes de la ville; des corps-de-garde sont placés dans
les rues, et l'on commence la recherche des assassins. Le corps du duc
d'Orléans fut alors transféré dans l'église des Blancs-Manteaux, où les
princes allèrent le visiter. Aucun d'eux ne donna plus de signes de
douleur, ne manifesta une plus vive indignation que le duc de Bourgogne;
il croyoit son crime bien caché: en effet, on n'eut garde de jeter les
soupçons sur lui, et ils errèrent pendant plusieurs jours sur diverses
personnes que le duc d'Orléans avoit offensées. Enfin le prévôt de Paris
ayant appris qu'un des assassins s'étoit réfugié dans l'hôtel de
Bourgogne, vint sur-le-champ au conseil, et demanda des ordres pour être
autorisé à faire des perquisitions dans les palais des princes du sang. Le
duc, qui jusque là avoit joué son rôle avec toute l'audace d'un scélérat
consommé, perdit alors contenance. Frappé comme d'un coup de foudre par
cet incident, auquel il étoit loin de s'attendre, prévoyant quelle seroit
la décision du conseil et les suites terribles qu'elle alloit avoir, il
conduisit le duc de Berri à l'une des extrémités de la salle, et là, d'une
voix tremblante et la pâleur sur le front, il lui confessa son crime et
sortit. L'horreur qu'un tel aveu inspira à ce prince ne lui permit de
prendre à l'instant même aucune mesure contre l'assassin. Le lendemain on
voulut, mais trop tard, s'assurer de sa personne; il étoit déjà loin de
Paris et hors de toute atteinte[68].
[Note 67: Les valets de pied qui l'accompagnoient s'étoient
enfuis; un seul, nommé Jacob, voyant son maître renversé, se
jeta sur lui, essayant de lui faire un rempart de son corps. On
le trouva expirant lorsqu'on vint relever le corps du duc:
_Haro, monseigneur mon maître_, s'écria ce fidèle et courageux
serviteur, et il rendit les derniers soupirs.]
[Note 68: Il fit rompre le pont de Sainte-Maxence, pour arrêter
ceux qui pourroient le poursuivre; et ayant trouvé des chevaux
préparés sur la route, il arriva en six heures à Bapaume. En
mémoire de son heureuse délivrance, ce prince ordonna qu'on y
sonneroit à perpétuité l'_Angelus_ à une heure après midi. Ces
pratiques de dévotion; mêlées aux crimes les plus exécrables
sont des traits qui caractérisent ce siècle.]
(1407.) Les suites furent loin de répondre au premier mouvement
d'indignation qu'avoit produit un crime aussi atroce. Vainement la
duchesse d'Orléans[69], qui étoit à Château-Thierry lorsqu'elle apprit
cette fatale nouvelle, accourut à Paris se jeter aux pieds du roi et lui
demander vengeance; vainement l'infortuné monarque, alors dans son bon
sens, lui jura de faire un grand exemple du coupable: le duc de Bourgogne,
qui ne voyoit de salut pour lui que dans son audace, du fond de ses États
où il rassembloit toutes ses forces, menaçoit déjà ses ennemis, et leur
faisoit éprouver toutes les terreurs dont il avoit été un moment frappé.
Non-seulement on n'avoit point de troupes à lui opposer, mais la reine et
les princes voyoient avec douleur que les Parisiens, satisfaits de la mort
du duc d'Orléans, étoient disposés à favoriser son assassin, que ses
déclamations contre les impôts avoient rendu cher à la populace. On se vit
donc bientôt dans la triste nécessité de négocier avec celui qu'on avoit
voulu punir: les conférences se tinrent à Amiens, et le duc de Bourgogne
s'y montra tellement intraitable, que le duc de Berri et le roi de
Sicile[70], qu'on avoit envoyés auprès de lui pour obtenir qu'au moins il
demandât pardon au roi de son crime, s'en revinrent sans avoir pu rien
terminer. Alors il s'approcha de la capitale avec son armée, résolu d'y
entrer de vive force, si l'on tentoit de lui opposer quelque résistance.
[Note 69: Valentine de Milan.]
[Note 70: Louis II, fils du duc d'Anjou, qui, après la mort de
son père, revint en France, et conserva le titre de roi,
quoiqu'il n'eût pas un pouce de terrain dans le royaume dont il
se prétendoit souverain.]
À l'approche du meurtrier de son époux, la duchesse d'Orléans sortit de
Paris. Le Bourguignon y entra comme dans une place conquise, au milieu de
la consternation de la cour, et des transports de joie du peuple, qui
voyoit en lui son libérateur. Il osa non-seulement se présenter aux yeux
du roi, mais demander à justifier l'assassinat du duc d'Orléans. Cette
justification inouïe eut lieu dans la grande salle de l'hôtel Saint-Paul;
l'assemblée étoit composée des princes du sang, des prélats, des
seigneurs, des cours souveraines, du prévôt des marchands et des
principaux bourgeois. Un cordelier nommé Jean Petit, dont la mémoire doit
être encore plus exécrable que celle du duc, y parut en son nom, et
prononça une harangue dans laquelle il osa étaler et soutenir les maximes
les plus abominables du tyrannicide. Un morne silence régnoit dans
l'assemblée pénétrée d'horreur. Le lendemain, l'infâme orateur répéta son
discours sur un échafaud dressé au milieu du parvis de Notre-Dame; et la
populace assemblée l'écouta avec les plus vifs applaudissements.
La reine effrayée s'enfuit précipitamment à Melun avec le dauphin et ses
autres enfants; les princes du sang la suivirent. C'étoit ce que demandoit
le duc de Bourgogne, qui, devenu par là l'arbitre suprême du gouvernement,
n'éprouva plus aucun obstacle pour arracher à un monarque en démence cette
approbation qu'il désiroit avec tant d'ardeur. Charles VI signa en effet
des lettres, dans lesquelles il déclaroit que le duc de Bourgogne n'avoit
tué son frère _que par le fervent et loyal amour et bonne affection qu'il
a eu à lui et à sa lignée_.
(1408.) Le triomphe de ce prince fut court; et c'est une chose
remarquable, dans ces temps de désastres, que cette alternative de bons et
de mauvais succès, signe évident de la foiblesse des deux factions. Tandis
que le duc de Bourgogne dominoit à Paris, la reine et la duchesse
d'Orléans rassembloient leurs partisans; le duc de Bretagne leur amenoit
une armée; et bientôt leurs forces furent telles que ces deux princesses
menacèrent à leur tour la capitale, et que leur adversaire ne chercha
qu'un prétexte honorable pour leur céder la place. Il le trouva dans la
révolte des Liégeois contre leur souverain. Celui-ci l'appeloit à son
secours: il y vola. Alors la reine, la duchesse et les princes entrèrent à
Paris, où ils ne trouvèrent que haine et ressentiment contre eux, tandis
qu'on y regrettoit ouvertement le duc de Bourgogne. À peine furent-ils
arrivés, qu'ils firent indiquer un lit de justice, où la mémoire du duc
d'Orléans fut justifiée, et une accusation intentée contre son meurtrier.
On alloit le condamner, lorsqu'on apprit la nouvelle de la victoire
signalée qu'il venoit de remporter sur les Liégeois dans la plaine de
Tongres. Ce succès jeta l'effroi au milieu de cette cour foible et
incertaine, en même temps qu'il accrut l'insolence et l'animosité des
Parisiens. On vit à son tour le duc de Bourgogne se rapprocher en
vainqueur des murs de la capitale, et forcer de nouveau ses ennemis à la
fuite; mais cette fois-ci ils jugèrent à propos d'emmener avec eux le
malheureux Charles, et cette cour fugitive prit la route de la Touraine,
tandis que le duc rentroit à Paris.
Le départ du roi déconcerta ce prince: quel que fût pour lui l'attachement
des Parisiens, il avoit besoin de la présence du monarque pour ôter à sa
conduite une apparence de révolte qui auroit fini par lui enlever tous ses
partisans. Cette circonstance le rendit disposé à écouter les propositions
qui lui furent faites par ses ennemis, non moins embarrassés que lui. Une
nouvelle négociation fut donc entamée, et la mort de la duchesse
d'Orléans[71], qui arriva sur ces entrefaites, la rendit plus facile qu'on
ne l'avoit d'abord espéré. Enfin on conclut à Tours un traité dans lequel
la paix devoit être scellée par le mariage du comte de Vertus, fils puîné
du duc d'Orléans, avec une fille du duc de Bourgogne[72], et la ville de
Chartres fut choisie pour le lieu de l'entrevue. Elle se fit dans la
cathédrale; le duc s'y prosterna aux pieds du roi, et lui demanda pardon.
Se présentant ensuite devant les jeunes fils du duc d'Orléans[73], il les
pria d'ôter de leur coeur tout souvenir de son crime. Les réponses,
concertées d'avance, furent favorables; on s'embrassa mutuellement, et
chacun se sépara conservant dans son coeur sa haine et ses projets de
vengeance. Le roi revint alors à Paris, accompagné du duc de Bourgogne, et
les princes d'Orléans retournèrent à Blois.
[Note 71: Elle mourut de douleur de la fin funeste de son mari,
et du regret de n'en pouvoir tirer vengeance.]
[Note 72: Ce mariage ne se fit point.]
[Note 73: Ce prince avoit laissé trois fils légitimes: Charles,
père de Louis XII; Philippe, comte de Vertus; et Jean, comte
d'Angoulême, aïeul de François Ier; il avoit un fils naturel,
qui fut le célèbre comte de Dunois.]
(1409.) Pour ne point voir le triomphe de son ennemi, la reine se retira
de nouveau à Melun, emmenant avec elle le dauphin qui entroit dans sa
quatorzième année; et, par une politique mal entendue, elle affecta de ne
paroître à la cour que dans les intervalles de santé dont jouissoit
quelquefois le roi. C'étoit ce que demandoit le duc de Bourgogne: il mit à
profit ces instants précieux pour regagner la confiance des princes; des
recherches sévères qu'il affecta de faire sur les dilapidations des
financiers, et le supplice du surintendant Montagu[74], qui fut la suite
de cette enquête, lui acquirent de nouveaux droits à l'attachement des
Parisiens; enfin il trouva le moyen d'endormir la reine elle-même dans une
fausse sécurité, en ayant l'air de n'oser rien entreprendre sans la
consulter, en lui faisant part de toutes les délibérations. Par cette
conduite habile et modérée, il parvint à se faire nommer surintendant de
l'éducation du dauphin, et maître absolu des affaires, au point que la
haine et la jalousie des princes se réveillèrent avec une nouvelle fureur.
Tel fut le motif (1410) de leur première confédération, tenue à Gien le 15
avril de cette année. L'intérêt de l'État, le maintien de la justice, le
service du roi étoient les prétextes de cette ligue; l'expulsion du duc de
Bourgogne en était le véritable objet. Ce fut à cette conférence qu'on
arrêta le mariage du duc d'Orléans, qui venoit de perdre son épouse, avec
Bonne, fille du comte d'Armagnac. Ce seigneur, l'un des plus grands hommes
de son temps, devint alors l'âme du parti auquel il étoit attaché; il eut
le funeste privilége de lui donner son nom, et en fut par la suite l'une
des plus illustres victimes.
[Note 74: Il avoit la faveur du roi, de la reine et de la
plupart des princes; et l'estime qu'en avoit faite avant eux
Charles V, qui l'avoit élevé par degrés aux emplois les plus
éminents, prouve que Jean de Montagu n'étoit pas un homme
ordinaire. On le fit mettre à la question, où il avoua, dit le
père Daniel, _ce qui étoit et ce qui n'étoit pas_; et sur ce
qu'il avoit confessé, il fut condamné à avoir la tête tranchée.
Ce fut le prévôt de Paris Désessarts qui présida le tribunal par
lequel il fut condamné, tribunal de _commissaires_ et non de
_juges_, suivant l'observation naïve et profonde qu'en fit un
religieux de l'abbaye de Marcoussy[74-A] à François Ier. On dit
que ce prince fut si frappé de cette distinction, que, mettant
la main sur l'autel, il fit serment de ne jamais faire mourir
personne par commissaires.]
[Note 74-A: Montagu y avoit été enterré, quelques années après
son exécution.]
Le duc de Bourgogne se préparoit, de son côté, à recevoir ses ennemis. Il
rassembloit des troupes, il s'assuroit des alliés, et entre autres le duc
de Bretagne, qu'il avoit trouvé le moyen de détacher du parti contraire.
Cependant les _Armagnacs_, car il faut maintenant employer ce mot et celui
de _Bourguignons_ pour désigner les deux factions qui s'apprêtoient à
déchirer l'État, les _Armagnacs_ s'avançoient des bords de la Loire vers
Paris, ravageant impitoyablement tout le pays. Arrivés à Chartres, les
princes écrivirent au roi une lettre dans laquelle ils déclaroient
n'avoir pris les armes que pour l'affranchir, ainsi que le dauphin, de la
tyrannie du duc de Bourgogne. Le conseil y répondit par une injonction de
mettre bas les armes; le roi, qui trouvoit toujours juste le parti entre
les mains duquel il étoit, vouloit lui-même marcher contre les rebelles,
dont l'armée, divisée en trois corps, campoit déjà sous les murs de Paris.