financiers, principalement pour rétablir les aides, dans lesquelles on lui
avoit accordé un droit; mais par une supercherie ridicule, et qui prouve
l'extrême foiblesse de son caractère, il avoit ordonné que, pendant son
absence, le bail en fût proclamé à huis clos dans les cours du Châtelet.
Il le fut en effet; des adjudicataires osèrent se présenter, et le
lendemain l'adjudication en fut publiée, au milieu du marché, par un homme
à cheval, qui s'enfuit ensuite à toute bride. Le jour suivant, les
receveurs se présentèrent aux halles: le premier qui entra en exercice
s'étant approché d'une pauvre fruitière, et voulant lever sur sa
marchandise ce droit qui n'étoit que d'un denier, elle appela à son
secours, et sur-le-champ il fut mis en pièces. Le soulèvement, déjà
préparé, sembloit n'attendre qu'un premier meurtre pour éclater avec plus
de violence que jamais. Cinq cents hommes de la lie du peuple se trouvent
rassemblés dans un moment: armés de bâtons, de fourches et de tous les
instruments que le hasard peut leur présenter, ils poursuivent les
collecteurs, les massacrent partout où ils les rencontrent, jusqu'au pied
des autels, où plusieurs d'entre eux s'étoient réfugiés; leurs maisons
sont pillées et démolies; à chaque instant le nombre des séditieux
augmente, et les quartiers les plus fréquentés en sont inondés. Leur
audace s'accroissant avec le nombre, ils courent à l'hôtel-de-ville, en
enfoncent les portes, se saisissent des habillements de guerre, des armes,
et particulièrement de _maillets_[54] de plomb fabriqués sous le règne
précédent, et déposés dans cet édifice. Il manquoit un chef à ces mutins:
ils se souvinrent que Hugues Aubriot, ancien prévôt des marchands, accusé
peu de temps auparavant par l'Université qui le haïssoit, et condamné sur
ses poursuites à une prison perpétuelle, étoit alors enfermé dans les
cachots de l'évêché. Ils allèrent aussitôt l'en tirer, et le mirent à leur
tête. Mais ce magistrat donna, en cette circonstance, une grande preuve de
fidélité: car, la nuit suivante, il trouva le moyen de s'échapper de leurs
mains, et sortit de Paris.
[Note 54: C'est de là que ces séditieux reçurent le nom de
_Maillotins_.]
De l'hôtel-de-ville les séditieux se rendirent en appareil de guerre à
l'abbaye Saint-Germain, où on leur avoit dit que plusieurs partisans et un
grand nombre de juifs s'étoient réfugiés avec les deniers royaux. Ce
monastère étoit alors revêtu des fortifications commencées sous le dernier
règne, et ils y livrèrent vainement plusieurs assauts, dans lesquels,
malgré leur acharnement, ils furent toujours repoussés. Les plus emportés
proposèrent alors d'aller piller et raser les maisons royales: on ne sait
ce qui les détourna de cette résolution.
La nuit vint suspendre leur fureur; mais le lendemain ils se rassemblèrent
de nouveau, et plus animés que jamais, ils sortirent en foule de la ville,
dans l'intention d'aller couper le pont de Charenton, pour fermer le
retour aux troupes royales. La crainte d'être enveloppés par les gens de
guerre qu'ils aperçurent dans la campagne fit qu'ils rentrèrent
précipitamment, sans avoir pu exécuter ce projet.
Cependant, tout ce qu'il y avoit de citoyens aisés et paisibles étoit dans
les plus vives alarmes; dix mille bourgeois s'étoient armés, résolus
d'opposer la force à la force, si cette populace tentoit le pillage de la
ville, et les deux partis en présence s'apprêtoient à s'entr'égorger. Dès
le commencement de l'émeute, l'évêque, les principaux magistrats, tous
ceux qui, par leur autorité ou leur influence, auroient pu arrêter les
progrès de la sédition, s'étoient enfuis, dans la crainte d'en être les
victimes: Jean Desmarets eut seul le courage de rester, et cet acte de
dévouement apaisa l'orage. Il étoit éloquent; le peuple l'aimoit et le
respectoit; il osa lui parler et essayer de le ramener à l'obéissance.
Mêlant avec adresse des menaces de la vengeance du roi à la promesse de
l'abolition des impôts, intimidant à la fois et donnant des espérances à
ces furieux, il parvint à les calmer un peu, et à les déterminer à
attendre qu'on fît droit à leurs demandes.
(1382.) La nouvelle du soulèvement de Paris parvint à Rouen, où le roi
étoit resté quelque temps, après avoir tiré une vengeance exemplaire de la
rébellion de cette ville. Aussitôt le conseil fit marcher des troupes vers
la capitale, résolu de faire subir un châtiment non moins terrible à ses
habitants. Ceux-ci, de leur côté, instruits de ce qui venoit de se passer
à Rouen, étoient bien déterminés à se défendre jusqu'à la dernière
extrémité, et surtout à ne point entendre parler de subsides. Ils avoient
posé des corps-de-garde dans les principaux quartiers ainsi qu'aux portes
de la ville, et le feu de la révolte paroissoit prêt à se rallumer.
Cependant les bourgeois de Paris, étrangers à tous ces mouvements, placés
entre les fureurs de la populace et les ressentiments de la cour, qui
pouvoit les confondre dans sa vengeance, pensoient à apaiser la colère du
roi. Ils obtinrent en conséquence qu'on lui envoyât une députation
composée de membres de l'Université, à la tête de laquelle l'évêque de
Paris s'offrit de marcher. Elle fut introduite auprès du prince, auquel
elle présenta les supplications de cette classe fidèle de citoyens en des
termes si touchants, qu'il en fut profondément ému, et accorda en leur
faveur la suppression des impôts si ardemment désirée, et une amnistie
générale, de laquelle il exceptoit cependant les auteurs de la révolte.
Cette grâce fut publiée aussitôt dans Paris par Desmarets lui-même, qui,
accablé d'années et d'infirmités, se fit porter en litière, pour avoir la
joie d'annoncer une si heureuse nouvelle à ce peuple coupable; mais il eut
la douleur de le trouver insensible à cet acte de clémence: l'esprit de
révolte étoit si loin d'être éteint, que les mutins s'opposèrent
ouvertement à l'exécution de quelques-uns de leurs chefs, que le prévôt
des marchands vouloit envoyer au supplice. Un nouveau soulèvement étoit
sur le point d'éclater, si la cour n'eût ordonné de suspendre ces
exécutions; on fut obligé de faire noyer[55] secrètement les plus
criminels.
[Note 55: Cette manière de faire mourir ceux qu'on ne vouloit
pas exécuter publiquement étoit fort en usage dans ce siècle. On
enfermoit les criminels qu'on vouloit faire périr ainsi dans un
sac lié par en haut; on les précipitoit ordinairement sous le
pont au Change ou hors de la ville, au-dessus des Célestins.
L'auteur des _Antiquités de Paris_ pense que c'est de là qu'est
venue l'expression de _gens de sac et de corde_, employée pour
désigner les scélérats. (_Antiq. de Paris._, t. II, liv. 10.)]
Le roi, ne jugeant pas à propos de rentrer à Paris, à cause de ces
mauvaises dispositions du peuple, parcourut diverses villes peu éloignées
de cette capitale, telles que Compiègne, Meaux, Pontoise, et partout son
conseil eut des conférences avec les députés des provinces pour le
rétablissement des impôts; partout il éprouva une résistance que soutenoit
l'exemple donné par les Parisiens. On tenta alors avec ceux-ci de
nouvelles négociations, dans lesquelles ils se montrèrent aussi
intraitables qu'auparavant. Ils refusèrent l'établissement des gabelles,
auquel le conseil réduisoit ses demandes, comme ils avoient refusé celui
des aides. Enfin le duc d'Anjou, voyant qu'il étoit impossible de vaincre
l'obstination de cette multitude, prit la résolution de faire revenir les
troupes, et de leur abandonner la campagne de Paris. Les dégâts qu'elles y
commirent retomboient principalement sur les riches bourgeois de la ville,
c'est-à-dire sur ceux qui n'avoient pris aucune part à la révolte; mais il
en résulta que, par leur entremise, les conférences furent renouées, et
que, par un accord qui satisfit à la fois et le peuple et la cour, le roi
rentra dans Paris, sous la condition qu'il ne seroit plus parlé des
impôts, source de toutes ces querelles, mais que la ville lui paieroit une
somme de cent mille francs[56], à titre de présent. Cette somme fut encore
livrée au duc d'Anjou, mais ce fut la dernière de ses exactions; il partit
enfin pour la conquête de Naples, où l'on sait qu'il perdit et ses
trésors et la vie. Le duc de Bourgogne le remplaça dans la direction
suprême des affaires. Quant au duc de Berri, il gouvernoit alors le
Languedoc, dont il étoit à la fois le spoliateur et le tyran.
[Note 56: Environ un million de notre monnoie.]
Peu de temps après, le roi marcha avec une armée au secours, de Louis de
Male, comte de Flandre, dont les sujets s'étoient révoltés. Le duc de
Bourgogne, héritier par sa femme de ce comté, commandoit les François, et
gagna sur les Flamands la bataille de Rosebecq, qui les força à rentrer
sous le joug de l'autorité légitime.
Pendant cette expédition, les _Maillotins_, toujours inquiets sur les
dispositions de la cour, crurent l'occasion favorable pour recommencer
leurs désordres. Il y eut de nouveaux rassemblements de factieux, dans
lesquels il n'étoit question de rien moins que de raser le Louvre et la
Bastille; mais ils en furent détournés par un marchand nommé Nicolas le
Flamand, qui leur conseilla d'attendre l'issue de la guerre de Flandre,
qu'ils espéroient devoir être fatale au roi. Cette circonstance ne fit
qu'accroître la colère de ce prince, qui, revenant sous les murs de Paris
avec une armée triomphante, résolut enfin de faire un exemple éclatant de
cette ville rebelle.
On n'osa pas, cette fois, lui en disputer l'entrée; elle se fit par la
porte Saint-Denis, dont toutes les barrières furent arrachées. Une
députation voulut en vain arrêter le jeune roi, qui s'avançoit au milieu
de ses oncles et de toute sa cour. Il passa outre sans daigner l'écouter,
se rendit à la cathédrale, et de là au Palais. L'armée, distribuée dans
les différents quartiers, s'empara des corps-de-garde, des places
publiques et de tous les lieux où les rebelles avoient coutume de
s'assembler.
Alors les habitants reçurent l'ordre de déposer leurs armes au Palais et
au château du Louvre[57]. On procéda en même temps à la recherche des plus
coupables, qui furent arrêtés au nombre de trois cents; deux furent
exécutés sur-le-champ, et les autres conduits en prison. La duchesse
d'Orléans, l'Université en corps tentèrent vainement de fléchir le
monarque, que son oncle, le duc de Berri, maintenoit dans son
inflexibilité.
[Note 57: Il fut résolu en même temps d'abattre l'ancienne porte
Saint-Antoine, d'achever la Bastille, commencée sous le règne
précédent, et de construire à côté du Louvre une nouvelle tour,
qui seroit environnée d'un fossé rempli d'eau, et rendroit ainsi
le roi maître des deux principales entrées de Paris.]
Les jours suivants on noya un grand nombre de rebelles arrêtés. Nicolas le
Flamand eut la tête tranchée. Son supplice étoit juste sans doute[58], et
tous ces actes de rigueur étoient nécessaires; mais cette vengeance
légitime que le prince tiroit de ses sujets fut souillée par le meurtre du
vertueux Desmarets. Ce magistrat vénérable, plus que septuagénaire,
l'organe des lois, l'honneur et l'amour de ses concitoyens, fut condamné à
subir la même peine que les factieux dont il avoit si souvent arrêté les
excès. On lui faisoit un crime de ce qui auroit dû lui mériter des
récompenses, d'être resté au milieu de ces mutins. Son véritable crime
étoit de s'être attiré la haine des ducs de Berri et de Bourgogne, en
prenant hautement contre eux le parti du duc d'Anjou. Il protesta de son
innocence sur l'échafaud, et son supplice couvrit d'une honte éternelle
ceux qui l'avoient condamné.
[Note 58: Ce séditieux avoit déjà reçu une fois sa grâce pour
avoir participé au meurtre des maréchaux massacrés sous la
régence du dauphin, depuis Charles V.]
Ces exécutions terribles n'étoient que les préliminaires d'une scène plus
effrayante encore, mais dont les suites furent moins funestes. On avoit
dressé un trône sur les degrés du Palais. Charles VI y parut accompagné
des princes, du conseil et d'un grand nombre de seigneurs. Une foule
immense remplissoit la cour: dès que le roi eut pris place, le chancelier
d'Orgemont prononça un discours véhément, dans lequel il remit sous les
yeux de cette multitude tous les crimes dont elle s'étoit rendue coupable,
et rappela les exécutions déjà faites, ajoutant que tout n'étoit pas fini,
et qu'un grand nombre subiroient encore la mort qu'ils avoient méritée. À
ces mots, les oncles du roi se jetèrent à ses genoux, en le priant d'avoir
pitié de son peuple. _Les dames et les demoiselles de Paris, sans
coiffure, échevelées_, demandèrent la même grâce, tandis que les hommes,
prosternés, _crioient miséricorde_. Alors le jeune roi, dont la leçon
étoit faite, dit qu'il pardonnoit aux Parisiens, et qu'il convertissoit la
peine criminelle en _civile_, c'est-à-dire en amendes. L'avarice des
princes avoit imaginé ce honteux expédient; et de ces amendes, qui furent
excessives, il n'en entra pas un tiers dans le trésor royal.
Du reste, les aides, les gabelles et autres impôts furent rétablis sans la
moindre opposition; la charge du prévôt des marchands supprimée et réunie
à celle du prévôt de Paris; l'échevinage aboli, ainsi que les quarteniers,
dixainiers et autres officiers de ce genre, etc. C'est ainsi que se
terminèrent ces premiers troubles; mais il étoit aisé de voir qu'ils
avoient laissé dans les coeurs de profonds ressentiments, et que la
moindre occasion suffiroit pour les faire renaître.
Il y eut une trêve d'un an entre la France et l'Angleterre, qui reprirent
ensuite les armes à l'occasion du schisme. Tandis que le pape Urbain, pour
qui tenoit l'Angleterre, publioit dans ce pays une espèce de croisade
contre la France, Clément VII, que le clergé français avoit reconnu, et
qui avoit établi son siége à Avignon, tenta de lever sur tous les
bénéfices du royaume une taxe à laquelle l'Université s'opposa de toutes
ses forces. Le roi défendit la levée du subside imposé; et le pape, malgré
ses plaintes et ses menaces, se vit forcé d'y renoncer.
La mort du comte de Flandre commença cette puissance formidable des ducs
de Bourgogne. Philippe-le-Hardi, son gendre, lui succéda dans les comtés
de Flandre, de Bourgogne, d'Artois, de Rethel, de Nevers, etc. L'année
d'après, ce prince fit sa paix avec les Flamands, qui n'avoient pas cessé
d'être en révolte ouverte contre leur dernier souverain. Cette même année,
un projet de descente en Angleterre, habilement concerté par le connétable
de Clisson, manqua par la faute du duc de Berri, qui arriva trop tard au
rendez-vous. On prétend que ce prince avare avoit été gagné par Richard
II, que cette expédition eût perdu sans ressource. L'hiver suivant, on fit
de nouveaux préparatifs, toujours dirigés par Clisson, sujet fidèle et
grand capitaine. Cette fois-ci, le monarque anglois s'adressa au duc de
Bretagne, qui croyoit avoir quelque sujet de se plaindre du connétable:
poussé par son animosité personnelle, plus encore que par le désir de
plaire à Richard, le duc attira Clisson dans ses états, et l'y retint
prisonnier. Son premier projet avoit été de le faire mourir; mais revenu à
des sentiments plus humains, sans se montrer cependant entièrement
généreux, il le rendit au roi de France, moyennant une forte rançon, et
en se faisant céder quatre ou cinq places. Cet événement déconcerta encore
les projets formés contre l'Angleterre.
Ce fut à cette époque que commencèrent les querelles entre l'Université et
les Jacobins, au sujet de l'immaculée conception de la Vierge, que ces
derniers refusoient d'admettre. L'Université porta la question au pied du
trône pontifical, où elle fut jugée en sa faveur. Les Jacobins s'étant
obstinés, malgré cette décision, à la rejeter, furent retranchés du corps
enseignant, et forcés par l'autorité temporelle à se rétracter. Ce ne fut
qu'après seize ans de querelles et de persécutions qu'ils parvinrent enfin
à se réconcilier avec l'Université, qui leur permit de rentrer dans son
sein, et de continuer à donner des leçons[59]. On ne peut nier que dans
cette controverse cette compagnie n'ait montré plus d'animosité contre les
Dominicains que de véritable zèle pour la vérité.
[Note 59: Quoique le concile de Bâle ait décidé depuis que
l'opinion de l'immaculée conception devoit être embrassée par
tous les catholiques, et que le concile de Trente ait fait une
déclaration qui confirme cette opinion, cependant il est de fait
que l'Église ne s'est point prononcée sur cette question de
manière à en faire un article de foi; et que plusieurs papes,
Pie V, Grégoire XV et Alexandre VII ont défendu de traiter
d'hérétiques ceux qui soutenoient la doctrine contraire.]
L'attentat du duc de Bretagne auroit eu des suites funestes pour lui, si
les ducs de Berri et de Bourgogne, jaloux du crédit de Clisson, n'eussent
apaisé la colère du roi et ménagé une négociation dont le résultat fut que
le duc remettroit au connétable l'argent et les places qu'il lui avoit
extorqués. Ce prince vint ensuite à Paris, où il rendit hommage au roi, et
fit à Clisson une simple réparation civile, qui ne rétablit entre eux
qu'une vaine apparence d'amitié. Cette année fut remarquable par la mort
de Charles-le-Mauvais[60].
[Note 60: Il mourut d'un accident aussi horrible que singulier.
Pour ranimer ses forces épuisées par la débauche, il avoit
coutume de se faire coudre dans un drap imbibé d'eau-de-vie. Le
feu y ayant pris un jour par l'imprudence d'un domestique, il
fut consumé par les flammes, et périt après trois jours des plus
excessives souffrances. Peu de temps avant sa mort, il avoit
tenté de faire empoisonner Charles VI et sa famille.]
(1389.) La reine Isabelle de Bavière, que le roi avoit épousée quatre ans
auparavant, fait son entrée à Paris. Cette princesse, qui devint depuis un
objet de haine et d'horreur pour tous les bons Français, en étoit alors
l'amour et l'espérance. Elle avoit déjà donné un dauphin, et étoit
enceinte lorsqu'elle fit cette entrée, qui surpassa en magnificence tous
les spectacles de ce genre offerts jusqu'alors à la curiosité des
Parisiens.
Peu de temps après le roi voulut enfin prendre les rênes de l'État, que
les ducs de Bourgogne et de Berri avoient si long-temps sacrifié à leur
ambition et à leur intérêt. Ces deux princes, malgré leur mécontentement,
se virent forcés de céder un pouvoir emprunté, et se retirèrent, l'un dans
son gouvernement de Languedoc, l'autre dans ses États de Flandre. Les
nouveaux ministres, à la tête desquels fut placé le duc de Bourbon, oncle
du roi, avoient de l'habileté et de bonnes intentions: ils réformèrent de
nombreux abus dans l'administration de la justice et des finances; une
partie des impôts fut supprimée. D'un autre côté, le connétable
n'attendoit que l'expiration d'une trève faite avec les Anglois pour
achever de les chasser de France, et leur rendre ensuite les maux qu'ils
nous avoient faits, en portant la guerre dans leur propre pays. Tout
sembloit annoncer un règne glorieux et fortuné: cet espoir ne fut pas de
longue durée. La nuit du 13 au 14 juin 1392, ce seigneur, sortant peu
accompagné de l'hôtel Saint-Paul, est attaqué, dans la rue
Culture-Sainte-Catherine, par vingt hommes armés, que Pierre de Craon,
favori du duc d'Orléans, frère du roi, avoit apostés pour
l'assassiner[61]. Clisson, après s'être long-temps défendu, aidé par un
seul domestique, qui eut le courage de ne point l'abandonner, tomba sur le
seuil d'une porte entr'ouverte, où il reçut encore plusieurs coups d'épée
de ses assassins, qui le crurent mort et se retirèrent. Cependant il
n'étoit point blessé mortellement, et guérit. Trois des complices de Craon
ayant été saisis, firent bientôt connoître le principal auteur du crime,
qui se sauva aussitôt de Paris et alla se réfugier en Bretagne. Le duc,
sommé de le rendre, répondit qu'il avoit passé sur ses terres, mais qu'il
n'y étoit plus. Le roi, que les liaisons de ce vassal avec l'Angleterre,
et sa mauvaise foi dans l'exécution du traité conclu avec Clisson, avoient
déjà fort indisposé, résolut aussitôt de porter la guerre dans ses états.
Les ducs de Berri et de Bourgogne, à qui il envoya l'ordre de venir le
joindre avec les troupes qu'ils devoient fournir, obéirent, mais en criant
hautement que cette guerre étoit injuste. Le 5 d'août l'armée partit du
Mans et prit la route de Nantes; on prétend qu'on remarquoit, depuis trois
ou quatre jours, quelque égarement dans l'esprit et dans les yeux du roi:
une espèce d'apparition qui s'offrit à lui[62] pendant qu'il traversoit
la forêt du Mans augmenta le désordre dans lequel il étoit plongé, et peu
d'instants après il fut frappé d'un coup de soleil qui acheva de le rendre
furieux. On le vit tout à coup s'élancer, l'épée à la main, sur ceux qui
l'environnoient; et, avant qu'on eût pu le saisir et le désarmer, il tua,
dit-on, quatre de ses officiers. Tels furent les premiers signes de cette
démence qui, pendant un long règne, ne lui laissa que quelques intervalles
de raison, et plongea l'État dans les malheurs inouïs dont il nous reste à
parler.
[Note 61: Il accusoit le connétable de lui avoir fait perdre les
bonnes grâces de ce prince.]
[Note 62: On prétend qu'un grand fantôme noir, revêtu d'une robe
blanche, ayant la tête et les pieds nus, l'air égaré et le
regard furieux, s'élança subitement d'entre deux arbres, et
saisit la bride de son cheval, en lui criant: _Roi, ne chevauche
plus avant, mais retourne, car tu es trahi_. Le roi, glacé
d'horreur, s'arrêta en frémissant et sans pouvoir proférer une
seule parole. Quelques hommes d'armes qui se trouvoient auprès
de lui frappèrent sur les mains du spectre, ce qui le
contraignit à lâcher les rênes. Il se retira ensuite sans que
personne songeât à l'arrêter. Saint-Foix, qui juge mieux qu'à
l'ordinaire de cette époque de notre histoire, croit voir, dans
cet événement singulier, une nouvelle manoeuvre des indignes
princes qui obsédoient l'infortuné monarque; et il est difficile
en effet d'en juger autrement.]
Dès ce moment il ne fut plus question de faire la guerre au duc de
Bretagne; on ramena le roi à Paris: les ministres qu'il s'étoit choisis
furent chassés et persécutés par les ducs de Berri et de Bourgogne, qui
s'emparèrent de nouveau du gouvernement; on ne pensa plus à profiter des
troubles dont l'Angleterre étoit agitée; une trève de vingt-huit ans fut
signée avec Richard II. Sur la demande de ce prince, Pierre de Craon
obtint sa grâce, et cet assassin revint à la cour en même temps qu'on en
bannissoit Clisson, et qu'on le dépouilloit de toutes ses charges.