En 1364, Jean, dont la bonne foi est devenue célèbre dans l'histoire,

retourna en Angleterre, pour traiter de la rançon du duc d'Anjou son fils

qui s'en étoit évadé, et y mourut peu de temps après son arrivée: «C'étoit

un prince peu avisé,» dit le président Hénault, qui loue, ainsi que tous

les autres historiens, son grand courage, et cette bonne foi, le trait le

plus remarquable de son caractère[44]. Qu'il fût _peu avisé_, rien ne le

prouve plus qu'un des derniers actes d'autorité qu'il exerça avant de

quitter pour toujours son royaume. En 1361, Philippe de Rouvre, dernier

duc de Bourgogne de la première maison souveraine de ce duché, étoit mort

âgé de quatorze ans. Jean avoit réuni ce grand fief à la couronne par le

droit du sang, comme étant le plus proche parent de ce jeune prince. Tout

sembloit lui faire une loi de le garder, pour réparer, du moins en partie,

les brèches énormes que le traité de Brétigni avoit faites au territoire

de la France. Cependant, par une inconcevable imprudence et un mouvement

de tendresse aveugle que ses enfants payèrent bien cher par la suite, au

lieu de conserver un domaine aussi important, il le donna à

Philippe-le-Hardi son quatrième fils, à titre d'apanage. Cette donation

fut faite le 6 septembre 1363. Ce prince réunit depuis la comté-pairie de

Flandre à la branche de Bourgogne, par son mariage avec Marguerite,

dernière héritière des comtes de cette province; et un nouveau vassal

s'éleva au milieu du royaume, plus puissant et plus redoutable encore que

tous ceux qui le désoloient depuis si long-temps.

[Note 44: Il disoit que «quand la bonne foi seroit bannie du

reste du monde, elle devroit se retrouver dans la bouche des

rois.»]

Cette belle France étoit au dernier degré d'abaissement lorsque Charles V

monta sur le trône. Elle avoit perdu tout ce que Philippe-Auguste avoit

conquis sur les Anglais; les peuples étoient ruinés, les campagnes

dévastées et sans culture, le trésor obéré, l'autorité royale avilie, les

troupes découragées. Ce fut par une faveur spéciale de la Providence

qu'elle obtint un chef d'une prudence aussi consommée, d'un esprit aussi

ferme et aussi pénétrant. Cet esprit supérieur et cette prudence salutaire

lui fournirent les moyens de réparer tous les maux qui avoient affligé le

royaume sous le règne de son père. Le nouveau roi n'étoit point un prince

guerrier: la foiblesse de sa complexion et les infirmités dont il étoit

accablé ne lui permettoient point les exercices militaires, et jamais il

ne parut à la tête de ses armées. Mais tandis que, dans le fond de son

cabinet, il méditoit des plans pour le bonheur de son peuple et la gloire

de son règne, un général, le plus habile de son siècle, et qu'il eut

l'adresse de s'attacher, les exécutoit avec le plus rare bonheur. Qui ne

connoît les faits d'armes presque fabuleux de l'héroïque connétable

Duguesclin, et cette suite non interrompue de victoires qui rendirent à la

France presque tout ce qu'elle avoit perdu sous Philippe de Valois et le

roi Jean; la fin du règne d'Édouard aussi malheureuse que le cours en

avoit été heureux et brillant; tant de merveilles opérées dans six

campagnes, et Charles, dans cinq années de paix, ramenant l'abondance au

sein de ses États, rétablissant l'ordre et la prospérité dans ses

finances, se créant des armées valeureuses et disciplinées? En même temps

qu'il forçoit l'étranger à sortir de ses provinces, les ennemis intérieurs

furent subjugués, entre autres le Navarrois, toujours perfide, toujours

uni aux ennemis de la France, et combattant tour à tour à force ouverte et

par des assassinats. Sous ce règne mémorable, les provinces se virent

enfin délivrées de l'horrible fléau des _grandes compagnies_, que le

connétable sut employer utilement, en les emmenant à la conquête de

l'Espagne[45]. Les lettres fleurirent[46]; l'agriculture se ranima; et si

le ciel eût accordé une vie plus longue à un si grand roi, il est hors de

doute que les malheurs affreux qui désolèrent le règne de son successeur

ne seroient jamais arrivés.

[Note 45: Il en chassa Pierre-le-Cruel, et fit couronner à sa

place Henri, comte de Transtamare, frère bâtard du roi.]

[Note 46: Charles V peut être regardé comme le fondateur de la

Bibliothèque royale de Paris.]

Sous de tels princes, les capitales des empires sont assez heureuses pour

n'offrir que peu de pages à l'histoire. Le théâtre de la guerre est loin

d'elles: une sage police y maintient l'ordre, et rarement il s'y passe de

grands événements. Paris eut ce bonheur tant que vécut Charles V. Sa

tranquillité ne fut troublée que par quelques querelles qui s'élevèrent

entre les écoliers de l'Université et les fermiers de l'impôt du vin.

Malgré les fraudes dont ceux-ci les accusoient, ils furent maintenus dans

le droit de franchise de cet impôt, dont ils jouissoient de temps

immémorial. Le prévôt de Paris, Hugues Aubriot, qui sembloit vouloir tenir

tête à l'Université elle-même, en différant de prêter le serment qu'il lui

devoit, ne put également soutenir une lutte aussi inégale contre un corps

si puissant et si spécialement favorisé du monarque. (1366) Il fut obligé

de se rendre le 10 octobre dans l'assemblée générale des quatre facultés,

qui se tint aux Bernardins, et là, de faire publiquement le serment par

lequel il s'engagea à conserver les priviléges de l'Université tant qu'il

seroit en charge.

(1368.) La cinquième année du règne de ce prince fut remarquable par

l'établissement des religieux hospitaliers de l'ordre de Saint-Antoine à

Paris, et par la naissance du dauphin, depuis l'un de nos plus malheureux

rois, sous le nom de Charles VI. Quelques jours après sa naissance, ce

prince fut porté avec une pompe extraordinaire dans l'église de

Saint-Paul, et tenu sur les fonts baptismaux par Charles de Montmorenci et

par la reine douairière Jeanne d'Évreux. Le roi donna le Dauphiné en

apanage à son fils aussitôt qu'il eut reçu le jour. Il fut ainsi le

premier des enfants de France qui porta, en naissant, le titre de

dauphin[47].

[Note 47: Ce fut sous le règne de Philippe-de-Valois que le

Dauphiné et le comté de Viennois entrèrent dans le domaine de la

couronne de France, par la cession qu'en fit à ce prince Humbert

II, dernier prince de la maison de la Tour-du-Pin qui ait

possédé cette souveraineté. «On a cru mal à propos, dit le

président Hénault, qu'une des conditions du traité avoit été que

le titre de dauphin seroit porté par le fils aîné de nos rois.

Il arriva au contraire que le premier dauphin, nommé par

Humbert, fut le second fils de Philippe de Valois; mais il est

vrai que cela n'eut pas lieu, et que ce titre a toujours été

porté depuis par le fils aîné du roi.»]

(1369.) Assemblée mémorable du parlement, le 9 mai, veille de l'Ascension,

dans laquelle comparurent les comtes d'Armagnac, de Foix, et plusieurs

autres seigneurs, appelants au roi contre Édouard, roi d'Angleterre. Ce

prince y est cité comme vassal de la couronne, et n'ayant pas comparu, les

terres qu'il possédoit en France sont confisquées. Ce fut la cause d'une

guerre nouvelle que le roi prévoyoit, et à laquelle il se préparoit

depuis long-temps. Ce fut alors que l'abbé de Saint-Germain, ayant reçu

l'ordre de fortifier son abbaye, fut obligé, pour le mettre à exécution,

de démolir la chapelle de Saint-Martin-des-Orges, dépendante de

l'Université, et même de disposer de quelques arpents de terrain qui

appartenoient également à cette compagnie, à laquelle il donna en échange

le droit de patronage sur la cure de Saint-Germain-le-Vieux[48].

[Note 48: _Voyez_ t. Ier, p. 263, 1re partie.]

(1370.) Cette année, Hugues Aubriot, prévôt de Paris, pose la première

pierre des fondements de la Bastille. Cette énorme forteresse ne fut

achevée que sous le règne suivant. Cependant les Anglais, qui s'étoient

avancés dans l'intérieur de la France, pénètrent jusqu'aux portes de la

capitale, et se présentent en bataille entre Ville-Juif et Paris. Le roi,

qui n'avoit que douze cents hommes d'armes, reste renfermé dans la ville,

et permet seulement une légère escarmouche du côté du faubourg

Saint-Marceau. L'ennemi est battu, et décampe le même jour pour se retirer

en Anjou.

(1371.) Le roi confirme les habitants de Paris dans le droit qu'ils

avoient de temps immémorial de jouir de tous les priviléges de la

noblesse[49]. Mort de la reine Jeanne d'Évreux.

[Note 49: Ils avoient la garde et le bail de leurs enfants; ils

pouvoient posséder des fiefs nobles et arrière-fiefs, user de

brides d'or et autres ornements attachés à l'ordre de la

chevalerie, prendre des armes de chevalier comme les nobles

d'origine, etc.]

(1374.) On continue l'enceinte de la ville commencée sous la régence; elle

ne fut achevée que sous Charles VI. Le prévôt de Paris fait en même temps

rétablir le grand pont qui s'étoit rompu. On croit que le pont

Saint-Michel fut bâti sous le même règne et quelques années après.

Cette même année est mémorable par l'ordonnance de Charles V, du mois

d'août, qui fixe la majorité de nos rois à quatorze ans. L'Université, le

prévôt des marchands et les échevins de la ville furent présents à

l'enregistrement qui en fut fait au parlement[50].

[Note 50: Cette loi, dont l'objet étoit de mettre ordre à l'abus

des régences qui absorboient l'autorité royale, ne reçut son

dernier perfectionnement que par une ordonnance nouvelle, rendue

en 1404, laquelle régla qu'en quelque minorité qu'il pût être,

le roi, à son avénement au trône, seroit réputé roi; et que le

royaume seroit gouverné par lui, et en son nom par les princes

les plus proches de son trône, et par les personnes les plus

sages de son conseil. Nous voyons, sous la première race, que

tant que l'héritier de la couronne étoit mineur, le royaume

étoit réellement entre les mains des seigneurs qui le lui

gardoient conjointement avec les autres rois, ses parents, s'il

en avoit; et l'on en trouve une preuve assez frappante dans

l'histoire tragique des fils de Clodomir. Si le prince n'avoit

point de parents qui pussent le remplacer, et qu'il plût aux

seigneurs régents de se démettre de leur droit en faveur d'un

seul gouverneur du jeune monarque, ce gouverneur unique étoit

roi: c'est ce qui arriva, sous la seconde race, pendant la

minorité de Charles-le-Simple. Cette coutume se prolongea jusque

sous la troisième; et quoique le régent du royaume ne portât

plus alors le titre de roi, il n'en étoit pas moins la source de

tout le pouvoir; il n'empruntoit point son autorité du prince

mineur, et les _lettres royaux_ étoient intitulés de son nom.]

(1378.) Entrée solennelle de l'empereur Charles IV, qui vint à Paris

accompagné de son fils Venceslas, roi des Romains[51]. Le motif du voyage

de ce prince étoit d'acquitter un voeu qu'il avoit fait de visiter

l'abbaye de Saint-Maur à Paris. Il mourut quelques mois après. Des

assassins envoyés par le roi de Navarre pour attenter à la vie du roi sont

arrêtés et exécutés.

[Note 51: _Voyez_ t. Ier, p. 160, 1re partie.]

(1379.) Le roi confisque la Bretagne sur le comte de Montfort, et la

réunit à son domaine pour crime de félonie, sauf les droits des enfants de

Charles de Blois[52]. Commencement du schisme qui, pendant quarante ans,

divisa l'Église, et dont nous examinerons plus tard les funestes

conséquences. Après la mort de Grégoire XI, Urbain VI avoit été élu par

les cardinaux qui étoient alors à Rome. Plusieurs étant sortis de la ville

prétendirent que l'élection n'avoit pas été libre, parce qu'effectivement

ils avoient été contraints par le peuple d'entrer au conclave; et

s'assemblant de nouveau, ils élurent Clément VII, qui se retira à

Avignon. L'Université de Paris, consultée par le roi, reconnut ce dernier

pape qu'il favorisoit.

[Note 52: Cette réunion n'eut pas lieu, parce que le duc sut se

défendre, et que le roi mourut peu de temps après. (HÉNAULT.)]

(1380.) La santé du roi avoit toujours été languissante depuis la maladie

terrible qu'il avoit eue pendant sa régence, maladie dont on attribua la

cause au poison qui lui avoit été donné par Charles-le-Mauvais. Un médecin

en suspendit l'effet en lui ouvrant le bras, et déclara que, quand cette

plaie se refermeroit, le prince mourroit. La plaie se referma, et Charles

V mourut le 16 septembre de cette année, âgé de quarante-trois ans.

Ce prince avoit acheté, pendant la prison du roi son père, une maison

appartenante au comte d'Étampes, et située près de l'église Saint-Paul. Il

appeloit ce palais _l'hôtel solennel des grands ébattements_, et

l'habitoit de préférence à toutes les autres demeures royales. Nous

donnerons en son lieu une description de cet hôtel, qu'il orna de tout ce

que le luxe de ce temps-là put lui faire imaginer de plus magnifique.

«L'argent immense qu'il y dépensa, dit le président Hénault, dans des

temps si malheureux, pourroit étonner; aussi donna-t-il des lettres, en

1364, pour que cet hôtel fût réuni au domaine. Mais ce fut l'effet d'une

plus sage administration: car ayant trouvé, à la mort de son père, le

trésor épuisé, il répara les finances, ses troupes furent bien payées, il

gagna les princes ses voisins, il bâtit plus qu'aucun de ses

prédécesseurs, et _il ne mit pas d'impôts_[53].»

[Note 53: Le président Hénault se trompe: Charles V fut dans la

nécessité de mettre des impôts; et ce qui le prouve, c'est que

le jour même de sa mort, il supprima, par une ordonnance

expresse, une partie de ceux qu'il avoit établis. Mais ces

impôts étoient mis pour le bien public; et c'est ce qu'un

religieux augustin, prêchant le jour de l'Ascension devant

Charles VI, la reine et le duc d'Orléans, eut la hardiesse de

dire, ajoutant qu'alors on connoissoit l'emploi de l'argent

qu'on levoit sur les peuples; qu'il avoit servi au feu roi à

chasser l'ennemi du royaume, à fortifier ses places, à reprendre

celles qui lui avoient été enlevées; et que sous ce nouveau

règne on ne voyoit point qu'il s'en fit un semblable usage,

quoique les peuples fussent bien plus chargés, etc. (Hist.

anonyme, liv. XXV, ch. 6.)]

Sous le règne de Charles V furent fondés les colléges de Bayeux, de

Daimville et de Beauvais.

Gouvernée par un prince si sage, la France avoit respiré un moment; elle

commençoit à se remettre des blessures profondes qu'elle avoit reçues sous

les premiers Valois, lorsqu'un nouveau règne, plus malheureux qu'aucun de

ceux qui l'avoient précédé, la replongea dans des désastres plus grands

encore, et la réduisit à de telles extrémités, qu'il s'en fallut peu que,

devenue une des provinces de son plus implacable ennemi, elle cessât

d'être comptée au nombre des nations. Dans ce tableau, dont nous allons

rassembler les principaux traits, on verra réunis tous les fléaux dont la

vengeance du ciel peut affliger un peuple qu'elle a résolu de punir: une

minorité orageuse, et le long règne d'un roi en démence; des princes

avides et ambitieux, se disputant le pouvoir; la France entière divisée en

factions, au gré de ces tyrans subalternes; l'ennemi extérieur prenant

part à nos guerres civiles, et introduit dans le sein même de l'État par

ceux qui devoient le défendre; l'honneur et la foi bannis de tous les

coeurs; la fureur aveugle, le vil intérêt, tous les genres de corruption

infectant toutes les classes de la société; enfin, ce qui passe tant

d'horreurs, ce qui est presque sans exemple dans les annales du monde, une

reine à la fois voluptueuse et cruelle, femme coupable, mère dénaturée,

qui trahit son époux malheureux, qui conspire contre son propre fils, le

proscrit, se ligue avec l'étranger pour lui ravir son héritage, satisfaite

de le voir chasser du trône de ses ancêtres, si elle peut obtenir une part

de ses dépouilles: le règne de Charles VI offre le spectacle de toutes ces

calamités.

Les trois frères de Charles V lui avoient survécu: ils étoient encore dans

la force de l'âge, tous les trois ambitieux, et cette passion se joignoit,

dans le duc d'Anjou, à la cruauté et à une insatiable avarice; dans le duc

de Berri les mêmes vices étoient tempérés par une indolence qui faisoit le

fonds de son caractère; le duc de Bourgogne étoit le seul dont

l'ambition, plus dangereuse peut-être, étoit ennoblie par quelques

qualités brillantes, et par des sentiments moins indignes de sa naissance

et de son rang.

Les vives contestations qui s'élevèrent entre ces trois princes au sujet

d'une régence qui ne devoit durer que deux années, furent un triste

pronostic des troubles et des divisions auxquels la France alloit être

livrée. À peine Charles eut-il les yeux fermés que les ducs de Berri et de

Bourgogne se rendirent à Melun, où ils s'emparèrent de la personne de

l'héritier du trône et de ses frères, alors dans cette ville. Quant au duc

d'Anjou, il courut à Paris se saisir des trésors du feu roi. On convoqua

ensuite une assemblée, où fut appelé tout ce qu'il y avoit de plus grand

dans l'État: là, après une contestation très-longue et très-animée, dans

laquelle le duc d'Anjou fit éclater les prétentions les plus immodérées,

on nomma des arbitres qui lui déférèrent la régence et la présidence du

conseil. L'éducation du roi et la surintendance de sa maison furent

confiées au duc de Bourgogne et au duc de Bourbon, oncle maternel du jeune

prince; mais il fut arrêté en même temps que, _pour le bien de la chose

publique et pour le bon gouvernement du royaume_, le roi seroit émancipé

et sacré avant l'âge.

Cependant la ville de Paris étoit entourée de soldats, que les princes,

dans ces circonstances difficiles, avoient jugé à propos d'y appeler. Le

duc de Bourgogne, qui les commandoit, pressoit journellement le duc

d'Anjou de payer leur solde sur les fonds dont il s'étoit emparé:

non-seulement le régent refusoit de le faire, mais il levoit encore sur

les Parisiens de nouveaux impôts, dont il accroissoit les sommes immenses

qu'il avoit déjà amassées. Il en résulta que les soldats, privés de leur

paie, ravagèrent les campagnes, et que les paysans, dépouillés et

maltraités par eux, vinrent encore augmenter la misère des Parisiens en se

réfugiant dans la ville. Le mécontentement que fit naître, dans une

circonstance aussi fâcheuse, cette augmentation d'impôts, s'accrut encore

de la rigueur avec laquelle on les exigeoit. Des murmures on en vint aux

menaces. Les violences des percepteurs continuant toujours, la populace se

soulève, et s'assemblant tumultuairement, force le prévôt des marchands de

marcher à sa tête, et de la conduire au palais, où elle demande à grands

cris l'abolition des impôts, ordonnée en mourant par le feu roi. Le duc

d'Anjou savoit prendre des mesures violentes et tyranniques, mais il

n'avoit point dans le caractère assez de vigueur pour les soutenir. Il

plia devant les rebelles, accrut par là leur insolence, et dès lors on put

prévoir un soulèvement général, si toutes les demandes qu'ils avoient

faites ne leur étoient accordées. Tels furent les premiers effets de

l'avarice et de la foiblesse du régent.

Le sacre du jeune roi fit naître des espérances qui parurent calmer

quelques instans les esprits. Cette cérémonie eut lieu le 4 novembre, et

le même jour le duc d'Anjou quitta le titre de régent; mais il n'en resta

pas moins à la tête du conseil, dont il dirigeoit toutes les opérations.

L'influence qu'il y conservoit se fit bientôt reconnoître par les

nouvelles exactions dont la France entière, et particulièrement la ville

de Paris, furent accablées, et aussitôt la sédition se ralluma. Un nouveau

rassemblement se forme: les mutins tirent l'épée, s'emparent encore du

prévôt des marchands qu'ils entraînent avec eux au palais, et demandent à

grands cris que le roi, ou le duc d'Anjou, se présente pour entendre leurs

plaintes. Le duc paroît, monte sur la table de marbre, écoute le prévôt

forcé de parler dans le sens de la multitude, et fait une réponse vague,

dans laquelle il fait entendre à ces furieux qu'on pourra avoir égard à

leurs demandes lorsqu'ils cesseront d'employer la violence pour les

obtenir. De semblables paroles annonçoient le dessein de résister à la

rébellion, et en même temps trop peu de courage d'esprit pour l'exécuter.

Le peuple se retira en effet, mais enhardi par ce qui venoit de se passer,

et bien résolu de se porter aux dernières extrémités, si l'on cherchoit

encore à l'amuser de vaines promesses. Du reste, toutes ces demandes, si

coupables dans la forme, étoient justes en effet; et c'étoit le régent qui

poussoit le peuple au désespoir.

Cependant le conseil du roi s'étoit rassemblé, et l'on délibéroit sur les

demandes des séditieux, dont le nombre augmentoit à chaque instant. Enfin

l'avis le plus timide, et par conséquent le plus mauvais, prévalut. Il fut

décidé qu'on annonceroit une abolition de tous les nouveaux subsides

imposés en France depuis le règne de Philippe-le-Bel; et telle étoit la

frayeur de la cour, que le chancelier, en publiant cette ordonnance à la

multitude assemblée, le fit en des termes pleins de douceur et de

bienveillance, déclarant que le roi abolissoit ces impôts pour récompenser

l'_obéissance et la fidélité de son peuple_. L'effet d'un tel discours fut

de porter au dernier degré l'insolence de cette populace. À peine le

chancelier avoit-il cessé de parler, qu'un cri général s'éleva pour

demander l'expulsion des juifs, dont plusieurs étoient au nombre des

receveurs publics. Le chancelier, déconcerté, retourne au conseil faire

part de cet incident; et sur-le-champ, sans attendre une nouvelle

délibération, la foule se porte aux maisons de ces malheureux, enfonce les

portes, brise les caisses, pille les meubles et l'argent, massacre tous

ceux qu'elle peut rencontrer, sans distinction de sexe ni d'âge. La

plupart d'entre eux se sauvèrent au Châtelet, où les cachots leurs

servirent d'asile. Cependant ce nouvel attentat resta encore impuni. On se

contenta de rétablir les juifs dans leurs demeures, et d'exiger des

Parisiens une restitution des effets pillés, à laquelle personne n'obéit.

(1380.) Dans les états-généraux, qui furent tenus peu de temps après, les

princes tentèrent vainement de rétablir les impôts qu'ils avoient été

forcés de supprimer. Non-seulement ils n'obtinrent rien de cette

assemblée, mais il arriva ce qui est un effet assez ordinaire de ces

sortes de réunions sous un gouvernement foible et corrompu: c'est que les

députés, qui sentirent l'avantage qu'ils avoient sur un ministère inhabile

et incertain dans ses résolutions, parlèrent et agirent dans le sens des

factieux, demandant un changement total dans l'administration, proposant

des réformes, réclamant les anciennes _franchises et libertés_ de la

nation, imaginant des plans de constitution, etc., toutes choses

inexécutables, dont la plupart furent cependant adoptées par ce conseil

imprudent et pusillanime, qui, loin de diriger les événements, se laissoit

entraîner par l'impulsion journalière qu'il en recevoit. Il en résulta que

le peuple, bercé d'espérances chimériques, conçut, de l'inexécution de ces

projets absurdes, un mécontentement profond que rien ne put apaiser, et

qu'on peut regarder comme la source principale de tous les désordres qui

se succédèrent jusqu'à la fin de ce règne déplorable.

(1381.) Le duc d'Anjou venoit d'être appelé au trône de Naples par

l'adoption de la reine Jeanne. Avant de sortir de France, il voulut faire

encore quelques tentatives pour en arracher des sommes nouvelles: il

sembloit que ce fût une proie qu'il n'abandonnoit qu'à regret. Dans le

conseil, c'étoit toujours sur les besoins de l'État et sur la création de

nouveaux impôts qu'il ramenoit toutes les délibérations; il essaya même

quelques tentatives auprès de la multitude, à qui il envoya Philippe de

Villiers et Jean Desmarets, avocat du roi, dont le crédit étoit très-grand

auprès d'elle; mais, loin de persuader le peuple par les discours qu'ils

lui tinrent à ce sujet, ils ne tirèrent d'autre fruit de leur éloquence

que d'exciter tout à coup une nouvelle sédition. À peine les Parisiens

eurent-ils connu les intentions de la cour, qu'ils déclarèrent ennemi

public quiconque entreprendroit de rétablir les impôts abolis par le roi.

Ils ne s'en tinrent pas à cette déclaration; ils prirent les armes, se

saisirent des portes, tendirent des chaînes, et se formèrent en compagnies

pour la sûreté commune. Plusieurs autres villes, où l'on voulut exercer

les mêmes actes d'autorité, se livrèrent aux mêmes excès, entre autres la

ville de Rouen. La révolte y prit même un caractère si grave et si

inquiétant qu'on jugea nécessaire d'en faire un exemple éclatant, et qui

pût intimider les autres. En conséquence il fut résolu que le roi

partiroit sur-le-champ avec une armée pour faire justice de la ville

rebelle. Il y fut suivi de ses oncles et de toute la cour.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8) · 第 4 / 34 段