principe dans cette fureur des guerres féodales, qui, armant
tout seigneur d'un château contre le château de son voisin,
avoit porté la noblesse françoise à se faire des auxiliaires de
ses serfs et de ses manants, ces _grandes compagnies_ étoient
composées, la plupart, de soldats échappés à la bataille de
Poitiers, auxquels s'étoient joints des vagabonds de tous les
pays. Cette multitude, accoutumée à vivre de rapines et de
pillages, s'étoit répandue dans les campagnes, où elle
commettoit tous les désordres imaginables. La France ne fut
entièrement délivrée de ce fléau que par le connétable Bertrand
Duguesclin, qui détermina les grandes compagnies à le suivre en
Espagne.]
[Note 33: Ils furent poussés à cette révolte par la situation
extrême à laquelle les réduisoient les partis qui désoloient la
France. Les campagnes étoient devenues un séjour affreux pour
leurs habitants. Également opprimés, rançonnés, dépouillés par
les vainqueurs et par les vaincus, tant de maux les jetèrent
dans une sorte de fureur qui fut principalement dirigée contre
les nobles, dont ils avoient juré l'entière extermination. La
première étincelle éclata dans le Beauvoisis; et dans un moment
l'embrasement fut général. Le détail des horreurs auxquelles se
livra cette multitude féroce et désespérée fait frissonner, et
passe tout ce que la vengeance et la barbarie ont jamais imaginé
de plus exécrable. La noblesse, épouvantée d'abord, se réunit
ensuite pour arrêter ce nouveau fléau, tellement terrible qu'il
suspendit un moment l'animosité des factions; et ce qui peut
paroître surprenant, c'est que le roi de Navarre, qui désiroit
la perte des nobles presque tous attachés au régent, contribua
beaucoup à la destruction des _Jacques_. Ils furent anéantis
dans cette même année 1358.]
Cependant l'armée du régent s'accroissoit de jour en jour; il faisoit
fortifier les places qui environnoient Paris, et tout annonçoit qu'il ne
tarderoit pas à marcher sur cette ville. Les rebelles, au nombre d'environ
trois cents, venoient de faire sur la ville de Meaux, alors en son
pouvoir, une tentative qui ne leur avoit point réussi; et le comte de
Foix, à la tête seulement de vingt-cinq hommes d'armes, avoit repoussé
facilement cette troupe mal armée et sans aucune expérience de la guerre.
Leur courage fut tellement abattu de ce petit échec, que, pour le ranimer,
Marcel se vit dans la nécessité de rappeler le roi de Navarre, qui
sembloit avoir compté sur les extrémités où se trouveroient les factieux,
et en attendre impatiemment les effets. Il rentra donc dans Paris, suivi
d'une petite troupe de soldats, jura de le défendre de toutes ses forces,
et reçut le titre de capitaine et de gouverneur général de la ville, titre
qui parut, même aux yeux de ses partisans, avilir sa dignité de roi, mais
qui servoit le dessein où il étoit d'accoutumer par degrés les Parisiens à
sa domination. On l'accuse d'avoir conçu dès ce moment le dessein de
monter sur le trône de France; et sa conduite, chef-d'oeuvre d'adresse et
de perfidie jusqu'à la fin des troubles, ne permet guère d'en douter.
L'armée du régent, nombreuse et aguerrie, étoit déjà sous les murs de la
capitale. Le Navarrois fit d'abord, à la tête de six mille hommes, une
sortie qui ne réussit pas; et sur-le-champ il demanda une seconde fois à
traiter. Vaincu par les sollicitations de la reine Jeanne, le prince
voulut bien y consentir. L'entrevue eut lieu entre Vincennes et l'abbaye
Saint-Antoine, et là une nouvelle convention fut faite, par laquelle
Charles-le-Mauvais s'engageoit de nouveau à s'unir avec lui _envers et
contre tous, le roi de France excepté_. Le régent la signa, intérieurement
convaincu que son ennemi ne tarderoit pas à la violer.
En effet, deux jours après il revint à Paris, sous prétexte d'y faire
ratifier le traité. Les Parisiens, comme il l'avoit prévu, ou pour mieux
dire les chefs de la faction, bien loin de vouloir y accéder, firent une
nouvelle sortie, dans laquelle ils furent complètement battus par les
troupes royales. Alors le roi de Navarre prétendit que par ce combat le
régent avoit enfreint les conditions de l'accommodement, et renouvela ses
alliances avec eux.
Quelque temps après, les rebelles, encouragés par un petit succès qu'ils
avoient obtenu du côté de Corbeil, sortirent de nouveau, et en très-grand
nombre, de Paris, ayant à leur tête le roi de Navarre lui-même; mais, à
leur grand étonnement, dès que ce prince eut aperçu les troupes du régent,
il s'avança vers leurs chefs, eut une longue conférence avec eux, et
ramena ensuite ses gens dans la ville sans avoir combattu. Une telle
conduite commença à le rendre suspect. Ses soldats, qui avoient aussi fait
partie de l'expédition, furent insultés par le peuple, et ce prince,
irrité, ou feignant de l'être, quitta brusquement Paris, et vint s'établir
à Saint-Denis.
Cependant la reine Jeanne, toujours médiatrice entre les deux partis, et
qui étoit restée auprès du régent, dans l'espérance de renouer les
négociations, parvint à l'amener encore une fois à des conférences
nouvelles, qui furent tenues à l'extrémité du pont des Carrières, village
dans lequel ce prince étoit logé. Dans le traité qui fut alors proposé, le
roi de Navarre eut l'air d'abandonner entièrement les Parisiens, qui
devoient se remettre à la discrétion du régent, toutefois avec cette
clause, qu'il ne seroit rien décidé à leur sujet que d'après l'avis
unanime de la reine Jeanne, du roi de Navarre, du duc d'Orléans et du
comte d'Étampes. Le Navarrois s'attendoit bien que les rebelles
recevroient encore plus mal ce second traité que le premier; et en effet
ils ne répondirent que par des menaces et des injures à ceux qui vinrent
le leur présenter, non que le peuple ne fût las des maux qu'il souffroit
et de ses vains efforts pour maintenir sa rébellion, mais parce que
Marcel, désespéré, comprimoit tous les mouvements qui auroient pu le
porter à rentrer dans le devoir.
C'étoit à cette situation extrême que le roi de Navarre vouloit amener le
traître pour le forcer, lui et les siens, à se remettre entièrement entre
ses mains; et c'est ce qui arriva. En effet, le prévôt des marchands,
voyant sa ruine inévitable, et dans cette lassitude du peuple et dans les
forces redoutables qui se dirigeoient contre lui, alla trouver
Charles-le-Mauvais, qui, retiré à Saint-Denis, et toujours flottant en
apparence entre les deux partis, attendoit dans ce lieu le succès de son
astucieuse politique. La situation du rebelle étoit telle, que son salut
dépendoit alors du caprice d'un homme encore plus méchant que lui, et qui
ne le regardoit plus que comme un vil instrument de ses méchancetés. Dès
qu'il eut pris avec le Navarrois le ton d'un suppliant, celui-ci commença
par le dépouiller des trésors qu'il avoit amassés, en exigeant de lui des
sommes considérables; il lui fit perdre ensuite par degrés le peu de
faveur populaire qui lui restoit, en l'engageant dans de fausses démarches
qui aliénoient de plus en plus les esprits, par exemple, en le forçant à
délivrer environ cent cinquante Anglois que les Parisiens avoient
eux-mêmes emprisonnés au Louvre. Enfin les choses en vinrent au point que
Marcel, détesté de ce même peuple dont il avoit été l'idole, et de quelque
côté qu'il tournât les yeux, ne voyant plus qu'une mort honteuse et
certaine, convint de livrer la ville au Navarrois, et promit de le faire
couronner roi de France, s'il vouloit le protéger lui et ses complices,
contre les fureurs de ce peuple détrompé.
Marcel, ayant pris toutes les mesures qu'il jugea nécessaires pour
l'exécution de son projet, fit avertir le roi de Navarre, qui s'approcha
secrètement de la ville avec une troupe nombreuse de soldats. À un signal
convenu, les portes devoient lui en être ouvertes; et la nuit qui
précédoit le 1er d'août étoit celle qu'ils avoient choisie pour
l'exécution de leur complot. En conséquence, le prévôt, accompagné de
quelques bourgeois de sa faction, les uns armés, les autres sans armes, se
rendit à la porte Saint-Denis, qui étoit une de celles qu'il devoit
livrer, en demanda la clef à l'officier du poste, et voulut renvoyer la
troupe qui la gardoit pour la remplacer par ses gens. Les bourgeois qui
veilloient à cette porte, étonnés de cet ordre nouveau, commencèrent à
concevoir des soupçons, et demandèrent à Marcel les raisons qui le
portoient à en agir ainsi. Au milieu de la dispute qui s'élevoit entre
eux, survint Jean Maillard, compère de Marcel, autrefois l'un de ses
partisans les plus dévoués, et qui, ce jour-là même, rompit ouvertement
avec lui. Il commandoit cette même nuit le quartier d'où dépendoit le
poste où l'on se querelloit et étoit arrivé au bruit, avec Simon Maillard
son frère et plusieurs de leurs amis[34].
[Note 34: Presque tous nos historiens racontent que ce fut
Maillard qui tua Marcel au moment où il alloit livrer la
Bastille Saint-Antoine aux troupes du roi de Navarre; et nous
avions suivi leur récit dans notre première édition. Nous
ignorions alors que M. Dacier, dans un mémoire lu à l'académie
des inscriptions et belles-lettres en 1778, avoit prouvé,
d'après les traditions les plus authentiques, que les choses ne
s'étoient point passées ainsi, et que cet honneur d'avoir frappé
le traître appartenoit à un autre: nous offrons donc ici une
relation nouvelle de cet événement dans laquelle les faits sont
rectifiés d'après le Mémoire du savant académicien.]
«Estienne, lui dit-il, que faites-vous ici à cette heure?--Jean, répondit
le prévôt, à vous qu'en monte[35] de le savoir? Je suis ici pour prendre
garde à la ville, dont j'ai le gouvernement.--Pardieu, reprit Maillard, il
n'en va mie ainsi, ains n'êtes ici à cette heure pour nul bien, et je vous
montrerai, continua-t-il, en s'adressant à ceux qui étoient auprès de lui,
comme il tient les clefs de la porte en ses mains pour trahir la
ville.--Jean, vous mentés, répliqua le prévôt.--Mais vous, Estienne,
mentés, s'écria Maillard;» aussitôt il monte à cheval, fait flotter une
bannière royale, et suivi des siens, parcourt les rues en criant:
_Montjoie Saint-Denis au roi et au duc_; puis s'arrêtant quelque temps
aux halles, il y donne l'alarme au peuple. Cependant le prévôt conserve,
dans cette situation périlleuse, toute sa présence d'esprit; et trompant
par une ruse ceux qui auroient pu l'arrêter, il répète avec ses gens ce
même cri de _Montjoie Saint-Denis_; et tous se dirigent à grande hâte, et
toujours criant, du côté de la porte Saint-Antoine.
[Note 35: Qu'importe.]
Pendant cette altercation de Marcel et de Maillard, le sire Pepin
Désessarts, et le sire Jean de Charny, avoient eu, dit Froissard, comme
par inspiration divine, quelque révélation du coup qui se préparoit. Sans
rien savoir de ce qui se passoit, sans avoir avec Maillard aucune
intelligence, ils s'arment; et Martin Désessarts, frère de Pepin, et
Jacques de Pontoise, huissier d'armes, se joignent à eux. À leur premier
appel se rassemblent autour de ces braves un grand nombre de leurs amis et
de bourgeois restés fidèles au roi et au dauphin. D'abord ils se
précipitent dans la maison de Joseran de Marcon, trésorier du roi de
Navarre, agent de ce prince à Paris, et l'un des principaux conspirateurs:
ils ne le trouvent point; déjà il étoit auprès de Marcel. Soudain ils
courent à l'hôtel-de-ville: le chevalier Désessarts y saisit une bannière
royale et se met à la poursuite du prévôt, en criant avec ses amis:
_Montjoie Saint-Denis au roi et au duc: meurent les traîtres_. En un
moment ils sont à la porte Saint-Antoine; ils y surprennent Marcel,
tenant entre ses mains les clefs de Paris, et l'interpellent brusquement.
Là comme à la Bastille Saint-Denis commencent de violents débats; les
esprits s'échauffent: les menaces suivent les injures; déjà Maillard étoit
arrivé avec ses amis, et leur troupe avoit grossi celle des fidèles. Les
amis de Marcel se mettent en défense; on se mêle, on se frappe en tumulte.
Le peuple attroupé poussoit contre eux des cris: _À mort, à mort; tuez,
tuez le prévôt et ses alliés; car ils sont traîtres_. Philippe Giffart,
échevin, étoit bien armé et le casque en tête: il vendit chèrement sa vie.
Marcel, voyant tout perdu, étoit monté sur les degrés de la Bastille; il
alloit s'enfuir: le sire de Charny s'élance à sa poursuite, l'atteint, lui
décharge un coup de hache sur la tête, et le renverse mourant. Pierre
Fouace et d'autres bourgeois se jettent sur lui et l'achèvent à coups
d'épée et de hallebarde. Simon le Paumier et beaucoup de ses satellites,
percés de mille coups, expirent sur son corps plus noblement qu'il
n'appartenoit à de tels scélérats. On cherche de tous côtés les partisans
de Marcel; tous ceux que l'on rencontre sont massacrés; beaucoup sont pris
dans leurs demeures, chargés de fers et traînés en prison. La populace
exerce mille outrages sur le corps du traître et sur ceux de ses
complices les plus criminels; les autres périrent, les jours suivants,
par la main du bourreau, et, à l'exception de l'évêque de Laon, pas un
seul n'échappa[36].
[Note 36: Ces dernières circonstances de l'événement sont
racontées un peu différemment par les historiens de Paris. Nous
avons préféré suivre Vély, le père Daniel, le président Hénault,
etc.]
Trois jours après ce grand événement, le régent rentra dans la ville
soumise et repentante, au milieu de mille cris de joie, et alla loger au
Louvre. Le gouverneur de ce château, nommé Pierre Caillard, eut la tête
coupée pour l'avoir mal défendu contre Marcel.
Cependant le roi de Navarre, voyant ses projets avortés du côté des
Parisiens, se livre tout entier au roi d'Angleterre, avec lequel il avoit
toujours négocié, même dans le temps qu'il faisoit avec le régent traité
sur traité; et cessant dès lors de garder aucune mesure à l'égard de ce
prince, lui déclare une guerre ouverte, bloque Paris avec une nombreuse
armée, et ravage ses environs. La situation du dauphin parut en ce moment
plus difficile que jamais. Il avoit beaucoup de peine à lever les troupes
nécessaires pour combattre avec succès un ennemi aussi acharné: car la
noblesse étoit rentrée dans ses foyers aussitôt qu'elle l'avoit vu maître
de Paris; et, dans les désordres qu'une licence générale faisoit naître en
France, chaque ville, forcée de songer à sa propre sûreté, ne
s'empressoit guère à lui fournir des soldats. D'un autre côté, il n'osoit
s'éloigner de la capitale, où il y avoit encore des mécontents et de
nouveaux complots à craindre, où son autorité étoit loin d'être bien
affermie. Il en fit dans ce temps-là même une assez fâcheuse expérience:
douze bourgeois accusés d'intelligence avec le roi de Navarre avoient été
arrêtés par son ordre. Cette arrestation excita de grands murmures; et tel
étoit l'esprit de méfiance et de mutinerie qui régnoit encore, que ce
prince fut obligé de se rendre sur la place de Grève, et là, monté sur les
degrés de la croix, de se justifier devant le peuple de cet acte
d'autorité, en donnant la preuve que ces hommes étoient coupables. Bien
qu'ils fussent convaincus, il n'osa pas ensuite les punir.
Toutefois ce prince mit dans sa conduite un tel mélange de douceur et de
fermeté; il montra tellement, par toutes ses démarches, qu'il n'avoit en
vue que le bien de l'État, qu'il parvint peu à peu à se concilier tous les
esprits, et qu'il obtint des états-généraux, qui furent convoqués peu de
temps après, des forces suffisantes pour tenir tête au Navarrois. (1359)
Alors celui-ci osa encore proposer de faire un traité; et tel étoit le
malheur des temps, que le dauphin jugea avantageux de l'accepter, et même
reçut dans Paris, avec toutes sortes d'honneurs et de caresses, un
perfide qui ne méditoit que sa ruine, qui même, en signant cette paix
frauduleuse, continuoit en effet la guerre: car son frère Philippe de
Navarre avoit refusé, d'accord avec lui, d'entrer dans l'accommodement, et
venoit de réunir aux troupes du roi d'Angleterre les soldats qu'il
commandoit, lesquels appartenoient réellement à Charles-le-Mauvais[37].
[Note 37: Tandis que Philippe dévastoit les provinces avec les
troupes de son frère, celui-ci conspiroit encore à Paris pour y
introduire les Anglois. Le complot fut découvert par deux
fidèles citoyens qu'on avoit voulu y faire entrer. Le roi de
Navarre quitta alors cette ville avec précipitation, et se
retira à Mantes, d'où il envoya défier le régent et ses frères.]
Peu de temps après, fut présenté aux États assemblés le traité négocié en
Angleterre pour la liberté du roi Jean: les conditions en étoient si
honteuses, qu'il excita une indignation générale et fut rejeté d'une voix
unanime. Édouard irrité rentre dans la France désolée par tant d'ennemis
intérieurs, l'attaque par l'Artois, la Champagne et la Bourgogne, ne
trouve de résistance nulle part, et s'avance jusqu'aux portes de Paris,
chassant devant lui les habitants de la campagne qui se réfugièrent dans
ses murs. Ce fut dans cette circonstance que le dauphin donna ordre de
mettre le feu aux maisons qui étoient hors de l'enceinte, du côté
méridional[38], afin que les Anglois ne pussent pas s'y loger. Ceux-ci,
après être demeurés huit jours devant la ville, furent forcés de décamper,
faute de vivres[39]. Édouard se retira dans la Beauce avec son armée, et
l'année d'après, le traité de Brétigni[40] rendit la liberté au roi Jean.
Charles-le-Mauvais fit en même temps sa paix avec ce prince, par la
médiation du roi d'Angleterre.
[Note 38: _Voyez_ t. Ier, p. 34, 1re partie.]
[Note 39: On dit que dans le dépit qu'il conçut de ne pouvoir
s'en emparer, Édouard envoya un défi au régent, qui eut le bon
esprit de le refuser.]
[Note 40: Un orage violent qu'Édouard essuya dans cet endroit,
épouvanta, dit-on, si fort son armée, qu'il crut y reconnoître
l'ordre du ciel de faire la paix. (HÉNAULT.)]
(1360.) Ce fut le 13 décembre de cette année que le roi rentra enfin dans
sa capitale, après une absence de quatre années. Il y fut reçu au milieu
des transports de la plus vive allégresse. Les Parisiens, à son aspect,
sembloient oublier tous les maux qu'ils avoient soufferts, et se
livroient, pour l'avenir, aux plus douces espérances. De nouvelles
calamités les attendoient: une famine affreuse, suite ordinaire des
guerres civiles, vint désoler la ville et y causa de grands ravages. La
misère du peuple étoit à son comble, et cependant il falloit fournir les
sommes énormes[41] qui avoient été promises à l'Anglois par un des
articles du traité. Fidèle observateur de sa parole, Jean rejeta
constamment tous les moyens qu'on put lui offrir de l'éluder; mais ceux
qu'il employa pour l'accomplir attestent la situation extrême à laquelle
il se trouvoit réduit. Il n'en trouva point d'autres qu'une nouvelle
altération des monnoies, et le rappel des Juifs, toujours riches, quoique
sans cesse dépouillés, et aspirant toujours à rentrer dans un pays où ils
devoient s'attendre à chaque instant à une nouvelle proscription. Un tel
phénomène moral étonne d'abord, mais s'explique ensuite facilement, si
l'on considère qu'eux seuls connoissoient l'industrie et le commerce; et
que les François d'alors, oisifs, ignorants et fastueux, étoient, par
leurs passions et par leur paresse, une proie qui se livroit d'elle-même
aux usures sans cesse renaissantes de ces habiles traitants. Ils donnèrent
donc avec empressement une somme très-forte pour la rançon du roi, se
soumirent à un tribut annuel non moins considérable, et, à ces conditions,
obtinrent la liberté de rentrer en France et d'y demeurer pendant vingt
années. Ce fut ainsi qu'on parvint à exécuter cette clause du traité, bien
onéreuse sans doute, mais moins fatale que celles par lesquelles le roi
cédoit aux Anglois les plus belles provinces de la France[42], leur
livroit les points les plus importants de ses côtes, et consentoit à les
établir jusque dans le coeur de ses états.
[Note 41: Elles s'élevoient à trois millions d'écus d'or.]
[Note 42: Le Poitou, la Saintonge, l'Agénois, le Périgord, le
Limousin, le Querci, le Rouergue, le pays de Tarbes,
l'Angoumois, La Rochelle, Montreuil, Calais et plusieurs autres
villes avec leurs dépendances, les comtés de Ponthieu et de
Guines, de Bigorre, de Gavre, de Foix, d'Armagnac, les fiefs de
Tours, plusieurs autres seigneuries, le tout en pleine
souveraineté, et sans nulle mouvance de la couronne de France.]
Il se passa, du reste, peu d'événements importants à Paris pendant les
dernières années du règne du roi Jean. Il n'y fut point fait d'autres
fondations que celles des colléges de Boissi, de Boncourt, de Justice, des
petites écoles, et de l'hôpital du Saint-Esprit pour les pauvres
orphelins. Ce prince, aidé des sages conseils de son fils s'occupa à
rétablir la police dans cette grande ville. Il réorganisa le parlement,
dont les désordres de la régence avoient suspendu les séances et dispersé
les membres les plus éclairés et les plus vertueux. Il fit aussi des
réglements pour une meilleure organisation du guet de Paris[43]. (1363)
Une contagion horrible enleva, cette année, près de la moitié de ce qui
restoit d'habitants dans cette capitale.
[Note 43: L'événement qui donna lieu à l'ordonnance du roi Jean
mérite d'être cité. Ce fut un procès qui s'éleva entre le prévôt
et l'évêque de Paris, Jean de Meulant. Les évêques avoient le
droit de faire faire le guet autour de la cathédrale pendant
toute la nuit, et d'y faire prendre et punir les malfaiteurs.
Les archers du Châtelet ayant rencontré les gens de Jean de
Meulant qui traversoient la ville armés, leur enlevèrent leurs
armes, et les mirent en prison. Sur la plainte de l'évêque, le
parlement rendit un arrêt par lequel il fut maintenu dans son
droit, mais sous la condition que les officiers de sa justice
seroient obligés de porter leurs armes dans des sacs jusqu'à la
cour de l'évêché, et de les remporter de même.]
Cependant le royaume continuoit d'être en proie à tous les maux de la
guerre, au sein de cette paix si chèrement achetée que le retour de son
roi lui avoit procurée. Toujours perfide dans sa politique à l'égard de la
France, Édouard n'avoit pas voulu rappeler en Angleterre les soldats, la
plupart Allemands, Brabançons, Gascons, etc., qui composoient les
garnisons des places que le traité l'obligeoit de rendre; il avoit même
négligé à dessein d'acquitter leur solde, de manière que ces troupes,
abandonnées à elles-mêmes au milieu de nos provinces, se joignirent aux
brigands qui déjà les désoloient, et y accrurent cette terrible armée si
connue sous le nom de _grandes compagnies_, l'un des plus cruels fléaux
dont la France eût encore été accablée. Ils se répandirent en Champagne,
en Bourgogne, dans le Lyonnois, dans la Franche-Comté, exterminèrent une
armée de gentilshommes que l'on envoya contre eux, ce qui jusqu'alors
étoit sans exemple, dévastèrent tout le pays qu'ils parcoururent,
pénétrèrent jusqu'aux portes d'Avignon où ils rançonnèrent le pape
épouvanté, et continuèrent leurs courses et leurs ravages dans l'est de la
France, jusque sous le règne suivant, où elle en fut enfin délivrée.