Ceux-ci, pour soulever le peuple de Paris, avoient suivi la marche des

démagogues de tous les temps et de tous les pays, en l'enivrant de vaines

illusions, en lui donnant l'espoir d'une félicité jusqu'alors inconnue. Il

arriva qu'ils perdirent leur crédit, comme l'ont toujours perdu leurs

pareils, par l'impossibilité où ils se trouvèrent de réaliser ces

chimériques promesses. Ils rencontrèrent d'abord un obstacle embarrassant

dans le clergé et la noblesse, qui résistèrent à toutes leurs séductions,

et se séparèrent d'eux, aimant mieux abandonner momentanément les rênes

de l'État à ces tyrans subalternes, que d'être, même en apparence,

complices de leurs attentats. Plusieurs députés du tiers-ordre ayant

reconnu la méchanceté de Marcel et de ses complices, se détachèrent

également de leur parti; de manière qu'il ne se trouva plus, du conseil

des réformateurs, que dix à douze membres, bourgeois ou échevins de Paris,

qui voulussent prendre part aux affaires.

Cependant le clergé et la noblesse refusoient en même temps de contribuer

au subside dont le poids entier retomba sur le peuple; il se fit en outre,

dans la perception de cet impôt, des dilapidations telles qu'il fut

impossible de lever les troupes pour lesquelles il avoit été ordonné; d'où

il arriva que Philippe, frère du roi de Navarre, faisant des courses

jusqu'aux environs de Paris, et en ravageant les campagnes sous les yeux

mêmes des Parisiens, on se trouva sans moyens de défense à lui opposer.

Une si fâcheuse situation fit ouvrir les yeux, et les réformateurs

commencèrent à tomber dans le mépris.

Le dauphin crut cette circonstance favorable pour secouer le joug sous

lequel il gémissoit depuis si long-temps. Marcel, l'évêque de Laon et

leurs complices furent mandés au Louvre; et là le prince, leur parlant

avec un ton d'autorité qu'il n'avoit osé prendre jusqu'alors, leur déclara

qu'il prétendoit gouverner désormais sans tuteurs, et qu'il leur défendoit

de se mêler davantage des affaires du royaume. Abandonnés par le peuple,

les factieux se montrèrent aussi lâches qu'ils avoient été insolents dans

leur puissance usurpée: ils se retirèrent confus et consternés. Mais ils

s'étoient trop avancés pour se croire en sûreté dans une entière

soumission, et ils ne parurent céder que pour se donner le temps de tramer

de nouveaux complots. Abandonnés des deux premiers ordres, qui, en se

séparant d'eux, avoient hautement manifesté l'indignation qu'ils

ressentoient de leur audace et de leur insolence, ils reconnurent qu'ils

étoient perdus, s'ils ne se donnoient un chef dont l'autorité fût assez

grande pour les protéger et les maintenir. Le roi de Navarre étoit un

homme tel qu'il le leur falloit pour jouer au milieu d'eux ce premier

rôle: et dès ce moment toutes leurs vues se fixèrent sur lui.

Cependant, après ce coup d'autorité qu'il s'étoit enfin décidé à frapper,

Charles avoit quitté Paris pour aller dans différentes villes du royaume

solliciter les secours qu'il ne pouvoit obtenir de cette ville, et

qu'exigeoit impérieusement la situation pressante des affaires. Ayant donc

pris leurs mesures dans le plus profond secret, les conjurés députèrent

vers lui pour l'engager à revenir au milieu d'eux, lui promettant de

l'argent en abondance, se rétractant de leurs premières demandes, et lui

faisant d'ailleurs de telles protestations de respect et de soumission,

qu'il ne poussa pas plus loin son voyage, n'en ayant pas d'ailleurs

obtenu les résultats qu'il en attendoit. Mais à peine fut-il rentré à

Paris qu'il put reconnoître à quel point il s'étoit trompé en comptant sur

le retour sincère de ces traîtres; car, lorsqu'il fut question de réaliser

les promesses qu'ils lui avoient faites, Marcel, répondant au nom du

conseil, lui déclara qu'ils ne pouvoient rien décider que les états ne

fussent convoqués pour la troisième fois. Ils savoient le parti qu'ils

pouvoient tirer d'une semblable assemblée. Malgré l'expérience du passé,

le dauphin eut encore la foiblesse d'y consentir.

À peine les états étoient-ils ouverts, qu'on apprit l'évasion de

Charles-le-Mauvais. Jean de Pecquigny, gouverneur de l'Artois et l'un des

chefs de la faction, avoit été chargé par ses complices de le délivrer, et

s'étoit acquitté avec bonheur et adresse de cette commission difficile.

Les uns disent qu'il surprit de nuit le château d'Arleux en Pailleul[21],

où il étoit renfermé, d'autres qu'il se le fit délivrer, ayant profité

d'un moment où le gouverneur de cette forteresse étoit absent, et

contrefait un ordre du dauphin de le remettre entre ses mains. Quoiqu'il

en soit, il réussit dans cette entreprise dont les suites devoient être si

funestes, et conduisit sur-le-champ le prince à Amiens. La nouvelle de

son évasion ne tarda point à parvenir à Paris: les gens bien intentionnés

en frémirent; ce fut la joie et le triomphe des factieux. Ils commencèrent

par présenter le roi de Navarre aux Parisiens mécontents comme un ami et

un protecteur, de qui ils avoient le droit de tout attendre: lorsqu'ils

furent assurés de lui avoir gagné l'affection de la multitude, Marcel,

l'évêque de Laon et Pecquigny allèrent, non plus avec une apparence de

soumission, mais avec l'audace qu'inspire le succès, demander au dauphin

un sauf-conduit sans réserve pour son plus cruel ennemi. Ils l'obtinrent

du prince, obligé de dissimuler et accablé d'un tel revers; et le

Navarrois, précédé d'une troupe de brigands qu'il avoit recueillis dans

les prisons d'Amiens, entra dans la capitale, aux acclamations d'une

population immense qui voyoit en lui son libérateur.

[Note 21: Sur les frontières de la Picardie et du Cambrésis.]

Le lendemain de son arrivée, Charles-le-Mauvais, qui étoit allé loger à

l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, monta sur un échafaud dressé contre les

murs de ce monastère, et de là harangua le peuple de Paris qu'il avoit

réuni dans le Pré-aux-Clercs. Il s'y trouva plus de dix mille personnes,

et le prévôt des marchands y étoit présent lui-même, entouré de plusieurs

de ses officiers. Dans ce discours adroit et éloquent, le Navarrois fit

une peinture touchante des injustices et des maux qu'il avoit soufferts,

pour exciter à son égard la pitié et l'intérêt, parla avec amertume des

fautes de l'administration actuelle, afin d'aigrir encore davantage les

esprits contre le jeune prince, et finit par protester de son dévouement

pour la France, faisant même entendre qu'il y auroit maintenu l'ordre s'il

avoit eu quelque autorité.

Le peuple, avide de nouveautés, écouta la harangue du roi de Navarre avec

la plus vive satisfaction. Aussitôt Marcel, dont toutes les démarches

étoient combinées avec lui, alla trouver le dauphin au Palais, où il

venoit de se retirer, et le pria de rendre justice à ce prince sur tous

les griefs dont il se plaignoit. Entouré des satellites de ce brigand, il

fallut que l'héritier présomptif de la couronne consentît, non-seulement à

voir l'ennemi mortel de son père et de toute sa famille, mais encore à lui

faire toutes les satisfactions qu'il lui plut d'exiger. L'entrevue eut

lieu dans l'hôtel de la reine Jeanne, et dès le lendemain, sur la requête

du roi de Navarre, le conseil décida que le dauphin lui donneroit une

amnistie entière pour lui et pour tous les seigneurs de son parti; que

tous ses biens, terres et forteresses confisqués, lui seroient rendus;

qu'on réhabiliteroit la mémoire des seigneurs exécutés à Rouen; et ce qui

passe toute croyance et met le comble à l'opprobre d'un semblable traité,

que toutes les prisons seroient ouvertes pour en laisser sortir tous les

malfaiteurs, quels qu'ils fussent. C'étoit une des conditions

expressément exigées par le Navarrois, qui donna lui-même la liste de

tous les crimes pour lesquels il demandoit grâce[22]. Cette âme atroce, et

qui ne méditoit que des forfaits, sembloit jouir d'avance de son impunité

dans celle de ces misérables, qui d'ailleurs pouvoient lui fournir

d'utiles instruments de ses coupables entreprises.

[Note 22: Larrons, meurtriers, voleurs de grands chemins, faux

monnoyeurs, faussaires, coupables de viol, ravisseurs de femmes,

perturbateurs du repos public, assassins, sorciers, sorcières,

empoisonneurs, etc. (Trés. des ch. reg. 80, p. 268.)]

Toutefois, malgré ces complaisances, ou pour mieux dire cette extrême

foiblesse du dauphin, la paix entre les deux princes ne fut pas de longue

durée. Après un très-court séjour à Paris, pendant lequel ils se

visitèrent avec une feinte cordialité, et dînèrent même quelquefois

ensemble[23], le Navarrois partit pour aller se mettre en possession des

places qui lui avoient été restituées par le traité; mais comme ceux qui

les gardoient au nom du roi refusèrent de les lui rendre, il saisit ce

prétexte pour lever de nouveau des troupes; et, s'avançant vers Paris, il

en ravagea les environs, et fit des courses jusqu'aux portes mêmes de la

ville.

[Note 23: On a cru que ce fut dans un de ces festins que le roi

de Navarre trouva le moyen de faire prendre au dauphin un poison

si violent, que, malgré la promptitude avec laquelle il fut

secouru, il en perdit les ongles et les cheveux, et conserva

toute sa vie une langueur qui en avança la fin.]

Le dauphin, vivement touché des désastres auxquels le peuple des

campagnes étoit exposé, voulut de son côté lever une armée pour s'y

opposer. Les factieux, toujours poursuivis par l'image de leurs crimes,

s'imaginèrent que cet armement se préparoit contre eux, et, pour en

détourner l'effet, ne trouvèrent d'autre moyen que de jeter de nouvelles

alarmes parmi les Parisiens. Ils y réussirent tellement, que, malgré

toutes les protestations du prince, il y eut un refus général de recevoir

dans la ville aucun homme armé; et tandis qu'ils ôtoient ainsi à ce prince

tout moyen de repousser l'ennemi qui désoloit les campagnes environnantes,

ces traîtres l'accusoient auprès du peuple de négligence et d'incapacité,

et le lui présentoient comme l'auteur de tous les maux dont il étoit

accablé. Ces insinuations perfides ayant porté à son comble l'animosité de

cette multitude, Marcel crut que le moment étoit venu de donner à son

parti un caractère d'indépendance et de révolte déclarée. Il fut convenu

que pour s'unir plus étroitement et se distinguer de ceux qu'ils

appeloient des traîtres à la patrie, tous ceux qui suivoient la bonne

cause prendraient un signe visible qui pût leur servir de ralliement: ce

signe étoit un chaperon ou _capuce_[24], mi-parti de drap rouge et

_pers_. Les sentiments religieux dont le peuple ne cessoit point d'être

animé, même au milieu de ses plus grands excès, paroissant aux conjurés

propres à fortifier encore leurs attentats politiques, ils érigèrent une

confrérie sous l'invocation de Notre-Dame, dans laquelle on vint en foule

se faire inscrire. De même on ne vit plus dans les rues que des chaperons

de deux couleurs, et personne n'osa plus sortir sans ce signe de

salut[25].

[Note 24: Ce capuce ressembloit à celui que portoient les

religieux. Le _pers_ étoit une couleur d'un bleu tirant sur le

vert. (DU CANGE.)]

[Note 25: Cette politique odieuse fut depuis imitée par le duc

de Guise sous le règne de Henri III.]

Cependant le dauphin, dont l'esprit et le caractère se formoient au milieu

de ces orages populaires, osa cette fois-ci lutter ouvertement contre les

factieux, et, puisque tout se faisoit par le peuple, essayer de leur

disputer son affection. Ayant fait avertir les Parisiens de s'assembler

aux halles, il s'y rendit accompagné seulement de cinq personnes. Cette

marque de confiance fit d'abord impression sur la multitude; et lorsque ce

prince, prenant la parole, eut expliqué les motifs qui l'avoient porté à

lever des troupes, et donné sur ses intentions les explications nobles et

franches qu'il lui étoit si facile de trouver, on vit ce peuple aussi

inconstant dans sa haine que dans son amour, et toujours entraîné par

l'impression du moment, lui rendre toute sa faveur et répondre à son

discours par les plus vives acclamations.

Mais il ne tarda pas à donner une preuve nouvelle de cette méprisable

versatilité: car il arriva que Marcel, justement effrayé de ce changement,

l'ayant à son tour harangué le lendemain dans l'église de

Saint-Jacques-de-la-Boucherie, regagna aussitôt une partie de cette

populace, qui, toujours plus portée à croire les méchants, parce qu'ils

flattent ses passions, rejeta cette fois-ci tout ce que le dauphin put

dire pour la ramener. Il est vrai qu'il fit la faute de ne pas se rendre

lui-même à l'assemblée, et d'y envoyer son chancelier, ce qui ne pouvoit

produire la même impression.

Dans cette nouvelle disposition des esprits, il falloit peu de chose pour

rallumer le feu de la sédition. Le juste supplice du changeur Perrin

Macé[26], qui avoit assassiné, dans la rue, Jean Baillet, trésorier du

dauphin, fut la cause accidentelle de nouveaux excès qui passèrent tous

ceux qui s'étoient commis jusqu'alors. Le coupable s'étoit sauvé dans

l'église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, d'où il fut arraché par ordre

du dauphin, qui le fit juger et exécuter sur-le-champ. Aussitôt l'évêque

de Paris, qui étoit lui-même un des factieux les plus ardents, se récria

contre la violation des immunités ecclésiastiques, redemanda le corps

qu'on fut obligé de lui rendre, et auquel il fit faire des obsèques

honorables. Le prévôt des marchands y assista suivi d'une foule nombreuse,

qui ne voyoit qu'une victime dans ce meurtrier, et s'animoit de plus en

plus contre le dauphin.

[Note 26: _Voyez_ t. Ier, p. 552, 2e partie.]

Vainement ce prince essaya-t-il d'intimider les conjurés en faisant

répandre la nouvelle de la délivrance prochaine du roi: ceux-ci, informés,

par leurs liaisons secrètes, de ce qui se passoit en Angleterre, ne

rabattirent rien de leur insolence. Elle éclata même plus vivement encore,

peu de jours après, dans une députation qu'ils lui firent, au sujet de

Charles-le-Mauvais, qui, toujours armé et ne cessant de dévaster la

campagne de Paris, continuoit à demander l'exécution du traité. Un moine

jacobin, nommé frère Simon de Langres, qui étoit à la tête des députés,

eut l'audace de signifier au prince qu'il eût à rendre justice au roi de

Navarre, ajoutant que, par une délibération faite entre eux, il avoit été

arrêté que sur-le-champ toutes ses forteresses lui seroient rendues. Un

autre moine, religieux de Saint-Denis, alla plus loin encore, et lui

déclara qu'ils étoient déterminés à prendre parti contre celui des deux

qui refuseroit de se soumettre à l'arrangement qu'ils venoient de régler.

Ils n'ignoroient pas qu'il ne dépendoit pas du dauphin de faire restituer

au Navarrois ses places de Normandie[27]; mais ils remplissoient leur but,

qui étoit de le rendre odieux au peuple, en le présentant comme

l'infracteur du traité; et Charles-le-Mauvais, dans le projet qu'il

méditoit, n'étoit point fâché d'un incident qui fortifioit des troubles

dont il étoit bien résolu de profiter.

[Note 27: Les gouverneurs de ces places, bien informés que les

ordres donnés par le dauphin pour les remettre au roi de Navarre

lui avoient été extorqués, déclarèrent qu'ils n'en sortiroient

point, sans un ordre signé de la main même du roi qui les leur

avoit confiées.]

Toutefois de telles violences n'étoient que le prélude d'attentats plus

grands que préparoit Marcel; et l'on peut ici remarquer que tous ces vils

ambitieux qui cherchent à parvenir au pouvoir suprême par la révolte des

peuples, ne manquent jamais de les pousser à quelques crimes atroces, pour

leur ôter toute idée de retour au devoir, en leur enlevant tout espoir de

pardon. Le jeudi 22 février fut choisi par le prévôt des marchands pour

les scènes sanglantes qu'il avoit depuis long-temps concertées. Dès le

matin une populace armée et nombreuse, composée en partie de gens de

métier, s'assembla, par son ordre, aux environs de l'église de Saint-Éloi

dans la Cité. L'intention de ces furieux paroissoit être d'entourer le

palais où logeoit alors le dauphin, lorsqu'ils en virent sortir

l'avocat-général Regnaut-d'Acy qui s'en retournoit à sa maison, située

près de l'église de Saint-Landri. Il est aussitôt désigné, poursuivi

jusque près de l'église de la Magdeleine, où les séditieux l'atteignent et

le percent de mille coups. Marcel, les voyant échauffés par ce premier

meurtre, se met à leur tête, marche vers le palais, en monte les degrés,

et entre dans la chambre du dauphin. Le voyant étonné et effrayé de cette

multitude qui remplissoit ses appartements: «Sire, lui dit-il, ne vous

esbahissés de choses que vous voyez; car il est ordonné et convient qu'il

soit ainsi.» Se tournant ensuite vers ses gens: «Allons, continua-t-il,

faites en bref ce pourquoi vous êtes venus ici.»

À peine eut-il cessé de parler, que ces furieux se jetèrent sur les

maréchaux de Champagne et de Normandie. Le premier, qui étoit le seigneur

de Conflans, est massacré à l'instant devant le prince. Robert de

Clermont[28], le second de ces deux seigneurs, est immolé dans la chambre

prochaine, où il venoit de se sauver. Tous les officiers qui

environnoient le dauphin fuient et se dispersent épouvantés, le laissant

seul à la merci de ces forcenés. Il crut d'abord un moment qu'on en

vouloit à ses jours; on prétend même qu'il s'abaissa jusqu'à demander la

vie à Marcel, qui lui dit: «Sire, vous n'avez garde[29];» et sur-le-champ

ôtant son chaperon, il le lui mit sur la tête pour gage de sa sûreté.

[Note 28: C'étoit ce seigneur qui avoit arraché Perrin Macé de

l'église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie.]

[Note 29: «N'ayez pas peur.»]

Cependant les corps des deux seigneurs massacrés furent traînés devant

l'infortuné Charles, roulés le long des degrés du palais jusqu'à la pierre

de marbre placée sous les fenêtres de son appartement; et là, ils

restèrent exposés tout le reste de la journée aux regards et aux insultes

de cette vile populace[30].

[Note 30: Ils furent portés le soir au cimetière de

Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers, où on les enterra _sans

solennités_, avec Regnaut-d'Acy, tué le même jour.]

Dès que cette oeuvre fut consommée, Marcel se rendit à l'hôtel-de-ville,

entouré des exécuteurs de ses assassinats; et traversant une foule immense

qui remplissoit la place, il parut bientôt à une fenêtre, et de là rendit

compte au peuple de ce qu'il venoit de faire pour son salut et pour le

bien du royaume: on lui répondit par des acclamations générales. Aussitôt

il retourne, ou plutôt il est porté au palais, et ose remonter à

l'appartement du dauphin pour lui demander son approbation sur ce qui

venoit de se passer, disant que tout s'étoit fait _par la volonté du

peuple_. Un refus eût produit de nouveaux crimes. Le prince accorda tout;

et pour gage de réconciliation, le prévôt lui envoya, dès le soir même,

deux pièces de drap aux couleurs de la faction, dont il fut fait

sur-le-champ des chaperons pour lui et pour tous les officiers de sa

maison.

Les états avoient tenu avant ces événements, et tinrent depuis plusieurs

assemblées, dans lesquelles se trouvèrent quelques députés des provinces,

qui n'avoient point encore quitté Paris. Intimidés par les factieux, ils

les laissèrent maîtres absolus des délibérations, et ratifièrent toutes

les lois que ceux-ci proposèrent pour le maintien de leur autorité, lois

qui furent aussitôt portées à la sanction du dauphin, et approuvées par

lui, comme il avoit approuvé le meurtre de ses deux maréchaux.

Sur ces entrefaites, le roi de Navarre arriva à Paris, suivi d'une troupe

nombreuse de gens armés, et il fut visible qu'il y avoit été appelé par

les conjurés; car, le jour même de son arrivée, le prévôt des marchands

alla le trouver à l'hôtel de Nesle, où il étoit descendu, et là eut avec

lui une très-longue conférence. Toutefois il paroît que ce méchant prince

ne trouva pas que les dispositions séditieuses des Parisiens fussent

parvenues au point où il désiroit qu'elles fussent amenées; car il

consentit à entrer dans une sorte d'arrangement avec le dauphin, qui signa

sans contestation tous les articles d'un traité dressé par les chefs de la

faction, et notamment par l'évêque de Laon. Alors le Navarrois, sûr de ses

complices, et bien persuadé qu'il avoit dissipé toutes les méfiances de

Charles, quitta Paris pour aller ourdir ailleurs de nouvelles trames, et

attendre une occasion plus favorable d'y rentrer.

Le lendemain de son départ, le dauphin, qui jusque là n'avoit porté que le

titre de lieutenant du royaume, ayant atteint sa vingt-unième année[31],

prit le titre de régent; et quoique son pouvoir fût plus borné que jamais,

il ne paroît pas que personne se soit avisé de lui contester un titre qui

appartenoit légitimement à l'héritier présomptif de la couronne. Il arriva

seulement que l'éclat de cette nouvelle dignité inquiétant davantage les

conjurés, ils multiplièrent les vexations et les affronts de toute espèce

dont ils prenoient plaisir à l'accabler, le forçant à recevoir dans le

conseil de nouveaux factieux pris parmi les échevins de Paris, le

contrariant dans ses moindres résolutions, observant jusqu'à ses moindres

démarches. Enfin cette tyrannie alla si loin, et lui devint si

insupportable, qu'il résolut de secouer enfin le joug de ces misérables,

en sortant de Paris, bien déterminé à ne rentrer dans cette ville que

lorsqu'il seroit dans une situation à pouvoir punir les traîtres qui

l'avoient soulevée. Ce dessein fut conduit avec mystère et exécuté avec

adresse: car dix-huit mois de contrainte et de malheurs avoient appris à

ce prince à dissimuler à propos ses sentiments. Dès qu'il fut hors des

murs, il se rendit à Compiègne, où toute la noblesse des environs vint

aussitôt le trouver. Toute celle qui habitoit Paris abandonna cette ville

aussitôt qu'elle eut appris son départ, et se rassembla de même auprès de

lui, de manière qu'en peu de jours il se trouva à la tête d'une petite

armée, toute composée de gentilshommes. Il reçut en même temps des députés

de plusieurs provinces, qui lui offroient des subsides et des secours

contre les Parisiens. Enfin, dans l'assemblée des états-généraux qu'il

convoqua sur-le-champ dans la ville où il se trouvoit, tout ce qui s'étoit

passé dans la capitale fut condamné d'une voix unanime, et l'autorité

légitime commença à reprendre sa force et sa dignité.

[Note 31: Ce fut lui qui fixa depuis cette majorité à quatorze

ans, comme nous le dirons ci-après.]

(1358.) Alors les factieux sentirent renaître leurs frayeurs; ils

apprirent en outre que, dans une entrevue que le roi de Navarre venoit

d'avoir avec le régent, celui-ci avoit rejeté toutes les propositions que

l'autre avoit pu lui faire d'un accommodement avec les Parisiens, et

montré la ferme résolution de punir tous ceux qui les avoient entraînés

dans la révolte. Ils essayèrent alors de conjurer l'orage en envoyant au

régent quelques membres de l'université, qui, au nom de leur corps,

l'invitèrent à rentrer dans la ville, lui protestant de la soumission de

ses habitants. Charles les reçut avec bonté, et ne refusa point une

amnistie générale; mais sous la condition expresse qu'on livreroit entre

ses mains cinq ou six des chefs les plus coupables, promettant d'ailleurs

de ne point attenter à leur vie.

Marcel et ses complices n'eurent garde d'accepter de semblables

conditions: ils ne crurent pas même que le prince fût disposé à les

remplir; et prenant, comme tous les grands criminels, une sorte d'énergie

dans la terreur même des supplices qu'ils avoient mérités, ils résolurent

d'opposer la force à la force, et, s'il falloit succomber, de reculer du

moins, à quelque prix que ce fût, le moment de leur perte. Ils marchèrent

d'abord vers le Louvre, dont ils s'emparèrent sans éprouver la moindre

résistance. On répara les brèches des fortifications, on creusa des

fossés, on éleva des remparts dans les parties qui étoient encore

découvertes; et toute la multitude, à qui les conjurés avoient persuadé

que Charles s'avançoit à la tête de sa noblesse pour exercer sur elle les

plus terribles vengeances, secondoit leurs travaux avec une incroyable

activité. À cette triste époque, il sembloit qu'une fureur épidémique se

fût emparée de tous les esprits. Tandis que les insensés Parisiens se

fortifioient ainsi dans leur ville, résolus de s'y défendre jusqu'à la

dernière extrémité, la France entière étoit dans la plus épouvantable

confusion: désolée à la fois par les _Grandes compagnies_[32] et par la

révolte frénétique des paysans, connue sous le nom de la _Jacquerie_[33],

elle n'offroit de tous côtés qu'un vaste théâtre de pillages, des

massacres et d'incendies.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8) · 第 2 / 34 段