Or, les villes appartenantes au roi ayant aussi leurs

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TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS,

DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.

Dédié au Roi

Par J. B. de Saint-Victor

_Seconde Édition_,

REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.

TOME SECOND.--PREMIÈRE PARTIE.

_Miratur molem..... Magalia quondam._

ÆNEID., lib. 1.

PARIS,

À LA LIBRAIRIE CLASSIQUE ÉLÉMENTAIRE,

CHEZ LESAGE, RUE DU PAON, Nº 8.

M DCCC XXII.

TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.

IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIÈRE, Nº 5.

QUARTIER MONTMARTRE.

Ce quartier est borné à l'orient par les rues Poissonnière et du

Faubourg-Poissonnière exclusivement jusqu'aux barrières; au

septentrion, par l'extrémité des faubourgs inclusivement; à

l'occident, par les rues de l'Arcade et du Rocher, jusqu'à la

barrière de Mouceaux; au midi, par la rue

Neuve-des-Petits-Champs, la place des Victoires, et par les rues

des Fossés-Montmartre et Neuve-Saint-Eustache aussi

inclusivement.

On y comptoit, en 1789, soixante-dix-huit rues, trois

culs-de-sac, une église paroissiale, deux chapelles, deux

couvents d'hommes, deux couvents et une communauté de filles,

deux places, une salle de spectacle et une bibliothèque publique.

PARIS SOUS LA RÉGENCE DE CHARLES DAUPHIN, SOUS CHARLES V ET CHARLES VI.

La régence du dauphin, depuis Charles V, et le règne de Charles VI, sous

lesquels on éleva l'enceinte qui, du côté oriental, traversoit une petite

portion de ce quartier[1], sont mémorables par les grands événements qui

se passèrent alors dans Paris.

[Note 1: Elle étoit bâtie sur l'emplacement où sont la rue des

Fossés-Montmartre et la place des Victoires: c'étoit la seule

partie du quartier Montmartre qui existât alors.]

Pour bien faire comprendre ces événements, il est nécessaire que nous

revenions encore sur les premiers temps de la monarchie, et que nous

ajoutions quelques traits au tableau que nous avons déjà tracé de la

situation politique des premiers Capétiens.

Nous avons fait voir, dans le volume précédent, quel fut en France le

gouvernement monarchique sous les deux premières races, où il continua de

demeurer tel que les barbares du Nord l'avoient apporté du sein de leurs

forêts; et le miracle de son existence, au milieu de tant de causes de

destruction dont il étoit comme assailli de toutes parts, n'a pu être

expliqué que par l'influence toujours croissante de la religion

chrétienne, seul principe d'unité qui pût maintenir entre elles tant de

parties incohérentes d'un tout aussi mal constitué. Nous avons en même

temps montré que ces deux races de rois tombèrent l'une après l'autre par

des causes absolument semblables, par la foiblesse et la lâcheté de leurs

derniers princes; le courage et la force étant alors la première

condition, une condition indispensable pour acquérir un trône et pour le

conserver; et l'histoire de la chute des enfants de Charlemagne nous a

rappelé, dans toutes ses circonstances essentielles, celle des rois

francs, descendants de Clovis[2]. Toutefois si la catastrophe fut la même

pour l'une et l'autre famille, les résultats de ces deux grandes

infortunes furent bien différents pour l'État. L'heureuse institution des

maires du palais, qui substituoit presque toujours, dans l'administration

de l'empire, un ministre vigoureux à un prince dégénéré, contribua à

sauver la monarchie, au moment où disparoissoit la première race de nos

rois; rien alors ne fut changé dans les rapports qui unissoient la nation

à son chef politique; et Charlemagne, succédant aux droits des

Mérovingiens, régna au même titre que Clovis, avec le même degré de

puissance et les mêmes attributions. Il n'en fut pas de même sous sa

propre race: tous ces rois qui vinrent après lui, si peu capables de

soutenir le trône, au milieu des dangers toujours croissants dont il étoit

entouré, étant demeurés entièrement abandonnés à eux-mêmes, les vices d'un

système politique si imparfait se développèrent aussitôt avec une

effrayante rapidité: la division se mit nécessairement, nous dirions

presque _naturellement_ partout; et la société parut rétrograder jusqu'au

gouvernement domestique des simples peuplades. Ce fut dans ce danger

imminent d'une dissolution entière du corps social, que la puissance

spirituelle devint prépondérante dans l'État, toutes les classes de la

société s'empressant de s'y soumettre, se réfugiant en quelque sorte sous

l'abri de son autorité, par l'instinct de la conservation[3], et par une

de ces inspirations secrètes de la Providence qui seule décide du salut et

de la perte des nations, et les conduit, par des voies admirables et qui

nous sont inconnues, au but que ses décrets leur ont marqué. Que l'Église

ait alors sauvé l'État, qu'elle ait empêché cette belle France de devenir

un champ de carnage et de destruction, et comme un vaste repaire de

soldats farouches, sans cesse armés les uns contre les autres et se

faisant une guerre d'extermination, c'est ce qui est palpable en quelque

sorte pour tous les bons esprits, pour tous ceux qui considèrent d'un oeil

attentif les événements de cette époque mémorable, et qui, pour les bien

juger, s'affranchissent de toute passion et de tout préjugé.

[Note 2: _Voyez_ t. I, p. 484, 2e partie.]

[Note 3: _Voyez_ t. I, p. 336, 1re partie.]

Il est remarquable que ce fut contre le voeu de la haute noblesse et des

vassaux les plus puissants, que la race de Charlemagne monta sur le

trône[4], tandis que ce furent ces grands vassaux eux-mêmes qui donnèrent

la couronne à Hugues-Capet. C'est qu'au degré d'indépendance où ils

étoient parvenus vers la fin de la seconde race, un chef choisi par eux et

dans leurs rangs n'avoit rien qui pût le leur rendre redoutable, en même

temps qu'il rendoit légitime tout ce qu'ils avoient usurpé. Nous avons vu

que le premier des Capets reçut la couronne de France aux conditions

auxquelles il leur avoit plu de la lui donner; qu'entouré de quelques

stériles marques d'honneurs, il vécut presque isolé dans sa petite

souveraineté, au milieu de cette agrégation de petits souverains, toujours

indépendants, souvent en révolte ouverte contre lui; et que ses premiers

successeurs demeurèrent comme lui dans cet état de foiblesse et

d'obscurité. Comment leurs descendants trouvèrent-ils le moyen d'en

sortir? Comment dans cette situation qui sembloit, pour ainsi dire,

désespérée, qui les mettoit, en apparence, si fort au-dessous des deux

races qui les avoient précédées, parvinrent-ils à une puissance

incomparablement plus grande et surtout plus solide et plus durable? C'est

ce qu'il convient d'examiner.

[Note 4: _Ibid._ p. 489, 2e partie.]

Deux causes principales y contribuèrent; et, chose singulière, c'est dans

la foiblesse même de ces princes qu'elles prirent naissance et que s'en

développèrent les premiers effets. Nous avons déjà indiqué la première:

ce fut la cessation du _plaid général_ ou _assemblée de la nation_[5], qui

n'étoit autre chose, sous les deux premières races, qu'une espèce de

confédération de la noblesse entière contre la puissance du monarque, que

chaque année ses lois et ses décrets faisoient rentrer dans les limites

qu'elle lui avoit tracées, dès qu'il avoit fait quelques tentatives pour

en sortir. Ces assemblées tombèrent en désuétude, parce que l'intérêt

général, qui les avoit établies et maintenues, disparut devant un nombre

infini d'intérêts particuliers que le malheur des temps et l'usurpation

avoit créés et mis à sa place. Le plaid général qui limitoit la puissance

des rois mettoit aussi des bornes à celle des vassaux: les seigneurs

cessèrent de s'y rendre, parce qu'il s'y faisoit appellation de leurs

justices particulières, dont ils avoient fait, à la fin de la seconde

race, des justices souveraines; parce que les lois générales qui s'y

faisoient, supposoient, par une conséquence inévitable, une administration

générale dont nul autre que le roi ne pouvoit être dépositaire, à laquelle

il ne leur convenoit plus de demeurer soumis, que même ils ne vouloient

plus absolument reconnoître. Ainsi, par un effet contraire, la puissance

extraordinaire et illégale qu'ils s'étoient arrogée, les isolant les uns

des autres, contribuoit à les affoiblir: car, dès ce moment, et par des

degrés d'abord insensibles, mais dont l'accroissement devint plus rapide,

à mesure que tant d'autres circonstances eurent accru la puissance du roi

comme seigneur féodal, son _plaid particulier_ prit la place du _plaid

général_, et devint la source de toute législation, comme il l'avoit été

de toute justice. Alors tous les vassaux inférieurs, toute la population

des villes, tout ce qui ne fut pas sous la dépendance immédiate des grands

vassaux, devint dépendant du roi, sous tous les rapports qui constituent

la vraie monarchie; et jusqu'à un certain point, les princes de la

troisième races surent en profiter.

[Note 5: _Voyez_ t. I, p. 144, 1re partie.]

Voilà ce qui accrut leur puissance. Ce qui la consolida, ce fut l'ordre

nouveau de succession qui s'établit dans la famille royale, l'hérédité de

la couronne devenant le partage exclusif de l'aîné des fils du roi, ou de

tout autre prince qui représentoit cet aîné. Il n'est peut-être pas un

seul de nos historiens qui, à l'occasion de cette disposition nouvelle,

devenue par la suite loi fondamentale de l'État, n'ait admiré la politique

profonde des premiers Capets qui avoient su l'établir. Il falloit admirer

la Providence divine qui avoit arrêté que la France deviendroit un grand

et puissant royaume et le premier de la chrétienté, et non les vues

prévoyantes de ces princes dont la puissance étoit trop bornée et trop

précaire pour qu'il leur fût possible de rien arranger dans l'avenir au

profit de leurs descendants. Et en effet, qu'étoit-ce que le partage de la

succession royale sous les deux premières races, sinon le partage du

domaine de la famille, domaine alors immense, et répandu dans toutes les

parties du royaume[6]; et comment les comtes de Paris, devenus rois,

auroient-ils pu partager leur petit comté, de manière à laisser plusieurs

rois après eux? Ils pouvoient encore moins créer pour telles ou telles

provinces des rois sans territoire, qui n'y auroient point été reconnus,

et que le seigneur suzerain du canton eût sans doute fait citer à sa cour

de justice, pour qu'ils eussent à sortir sans délai des terres de sa

dépendance. Il n'y eut donc qu'un seul héritier[7], parce qu'il n'y avoit

qu'un seul domaine indivisible, et que par conséquent il étoit impossible

que la succession fût partagée; et ce qui ne fut que le résultat de

quelques circonstances particulières à la troisième race, circonstances

que ses premiers rois considérèrent sans doute comme très-défavorables

pour eux, devint, dans la suite, la sûreté de cette race, et le gage le

plus sûr de sa splendeur et de sa prospérité.

[Note 6: T. I, p. 62, 1re partie.]

[Note 7: Hugues Capet n'eût pu diviser le royaume entre

plusieurs fils, quand bien même il l'auroit voulu, puisqu'il

n'en eut qu'un seul, Henri Ier; et les intrigues de Constance,

femme de Robert, pour porter ce prince à donner la couronne à

son fils cadet au préjudice de l'aîné, prouvent que le droit

d'aînesse dans la succession au pouvoir royal n'étoit point

encore, sous ce dernier prince, irrévocablement établi.]

Et ce qui prouve que dans cette désignation de l'aîné de leur fils pour

leur succéder au trône, ces princes ne suivirent que la loi de la

nécessité et non pas celle que devoit leur tracer une saine politique,

c'est qu'au moment même où des circonstances plus heureuses eurent accru

le domaine royal (et ce fut à Philippe-Auguste qu'il dut cet accroissement

considérable, qui sembloit devoir fixer à jamais les nobles destinées des

rois de France) le successeur de ce prince[8] se hâta de partager entre

ses enfants les provinces nouvellement conquises au profit de la

monarchie, renouvelant ainsi en leur faveur les partages funestes qui

avoient amené la ruine des deux premières races; et il est très-probable

que s'il ne leur donna pas à tous le titre de roi, c'est que la coutume

de l'indivisibilité de la succession au trône avoit déjà pris force de

loi; et que d'ailleurs, nous le répétons, les grands vassaux, maîtres

absolus chez eux, n'eussent point souffert cette multiplicité de

souverains.

[Note 8: Louis VIII (_Voyez_ t. I, p. 693, 2e partie). Ce ne fut

que sous Philippe-le-Hardi que la loi des apanages commença

d'être en vigueur, loi trop tardive, qui mit sans doute un terme

aux démembrements que chaque règne apportoit au domaine de la

couronne, mais qui ne put réparer le mal déjà fait, et empêcher

que la propriété entière des provinces données par les

prédécesseurs de ce prince à leurs fils cadets, ne se perpétuât

dans les diverses branches de la famille royale, cette hérédité

ayant lieu suivant la ligne directe de descendance, et sans

distinction de mâles et de femelles.

L'apanage au contraire devint une espèce de majorat ou de

substitution, et dut ainsi, à défaut d'héritiers, revenir au

domaine de la couronne.]

Si l'on suit attentivement la marche de ces premiers Capétiens, on n'y

voit qu'un dessein assez constamment suivi et qui semble avoir été tout le

fond de leur politique: ce fut de chercher dans le peuple un appui contre

la noblesse; ce qu'ils firent, comme nous l'avons déjà dit, par le soin

qu'ils eurent, en faisant rentrer les communes sous leur juridiction, de

leur accorder de nouveaux priviléges[9], surtout par l'importance qu'ils

donnèrent aux bourgeois de Paris, qui devoient si étrangement abuser de

ces faveurs extraordinaires et de ces concessions imprudentes. Ce fut une

faute très-grave, qui eut les plus funestes conséquences pour la

monarchie, et d'autant plus funestes qu'en même temps que ces princes

mettoient tous leurs soins à élever le peuple et à abaisser les grands,

ils combattoient de toutes leurs forces l'influence si naturelle, si

légitime et surtout si salutaire de la puissance spirituelle, de cette

puissance qui déjà avoit été le salut de la France, qui seule encore

pouvoit offrir à la puissance politique un véritable appui. Dans cette

situation précaire où il avoit plu aux rois capétiens de se placer, entre

des nobles factieux et des plébéiens indociles, il ne paroît pas qu'aucun

d'eux, à aucune époque, ait entièrement compris quel immense secours il en

pouvoit tirer, et qu'une société chrétienne se trouvoit en contradiction

avec elle-même, si la puissance temporelle n'y étoit, même sous certains

rapports qui semblent aux esprits vulgaires purement politiques, soumise

aux décisions de cette puissance universelle, instituée par Dieu même pour

être la règle suprême de la société entière des fidèles, et pour tout

ramener sans cesse à sa sublime unité. Saint Louis n'est pas lui-même

exempt sur ce sujet de quelques reproches. Mais ce furent surtout les

démêlés violents et scandaleux de Philippe-le-Bel avec le pape Boniface

VIII, démêlés dans lesquels tous les torts étoient évidemment du côté du

monarque françois, qui commencèrent à porter atteinte au respect religieux

dont les peuples jusqu'alors avoient été pénétrés pour le vicaire de

Jésus-Christ. Le séjour forcé de plusieurs papes en France et le grand

schisme d'Occident, plus fatal à la religion que tout le reste, accrurent

encore cette disposition fâcheuse, et les premiers symptômes de la

dissolution sociale ne tardèrent point à se manifester. Ces considérations

si importantes recevront plus tard leur développement: il suffit de les

indiquer ici pour bien faire comprendre la suite des événements.

[Note 9: _Voyez_ t. I, p. 685 et seqq., 2e partie.]

Nous avons expliqué comment les successeurs de Hugues Capet sortirent peu

à peu de cet état de foiblesse extrême où le chef de leur race avoit été

réduit, quels moyens ils surent employer pour y parvenir, quelles

circonstances heureuses les favorisèrent. Les victoires si éclatantes et

si décisives de Philippe-Auguste firent une impression profonde sur les

grands vassaux, qui, jusqu'alors, ne sembloient point avoir compris

eux-mêmes le danger de leur position, ni ce que le pouvoir royal tiroit de

force de l'isolement dans lequel chacun d'eux s'étoit placé, ainsi que du

caractère nouveau qui lui avoit été donné. Nous avons vu que les plus

puissants d'entre eux renouvelèrent leurs confédérations, non plus pour

former, comme dans les temps anciens, une assemblée nationale qui pût

légalement arrêter les empiétements du monarque sur leurs droits et

priviléges, mais pour créer des ligues et machiner des complots contre

lui, se faisant ainsi ses ennemis parce qu'ils commençoient à redouter

qu'il ne devînt leur maître. Sous la régence de Blanche et sous le règne

mémorable de saint Louis, ils furent contenus; et nous avons déjà dit

pourquoi, dans ces premiers âges de la monarchie, les princes courageux et

d'un grand caractère étoient presque toujours sûrs de triompher dans

cette lutte sans cesse renaissante; mais, sous des règnes plus foibles,

une faute déjà commise et qui ne pouvoit être réparée, rendit à ces

vassaux indociles et orgueilleux tous les avantages qu'ils avoient perdus.

On devine sans doute quelle est cette faute irréparable dont nous voulons

parler: le mariage de Louis-le-Jeune avec Éléonore de Guyenne avoit réuni

à la couronne deux des plus belles provinces de France; son divorce, plus

fatal que vingt défaites, en rendit possesseurs les rois d'Angleterre, et

établit dans le sein même de ce beau royaume une puissance rivale de celle

de ses propres rois, et revêtue comme elle d'un caractère sacré et

inviolable. Les monarques anglois, devenus ainsi vassaux des rois de

France, et ne supportant qu'avec impatience le joug d'un vasselage si

humiliant pour des têtes couronnées, se firent à l'égard de ceux-ci une

politique conforme à leurs nouveaux intérêts, c'est-à-dire que, décidés à

secouer ce joug insupportable, et incapables d'y jamais parvenir, s'ils

demeuroient livrés à leurs propres forces, ils se firent le point d'appui

formidable de tout vassal qui voulut se révolter. La politique de nos

princes devoit être, à son tour, de ne point prendre de repos que ces

dangereux ennemis ne fussent entièrement chassés de France. Il est

probable que Louis VIII et Louis IX eussent pu mettre fin à cette grande

entreprise, pendant le long règne de Henri III, s'ils en eussent senti

toutes les conséquences: ils ne le firent point, et ce foible règne

s'étant prolongé jusque sous celui de Philippe-le-Hardi, la cour de France

continua à ne point s'inquiéter.

Édouard Ier, prince actif et valeureux, lui prouva bientôt, sous

Philippe-le-Bel, combien elle avoit eu tort de se tranquilliser sur un

semblable voisinage: une lutte opiniâtre et continuelle s'engagea entre

ces deux rois, lutte dans laquelle le monarque anglais, trouvant sans

cesse de nouvelles ressources dans l'esprit de révolte et de mutinerie des

grands vassaux, souvent même des petits, causa souvent de très-grands

embarras à son seigneur suzerain, et ne cessant de troubler la France,

montra à ses successeurs la route qu'il leur falloit suivre pour obtenir

des succès plus décisifs, y étendre et y consolider de plus en plus leurs

établissements. Cependant les rois de France, qui ne possédoient encore ni

assez de sujets immédiats ni des revenus assez considérables pour se

soutenir uniquement avec leurs propres forces contre un ennemi qui ne leur

faisoit la guerre qu'en leur suscitant mille autres ennemis, appeloient à

leur secours les peuples à peine affranchis, ajoutoient sans cesse aux

priviléges des villes et des communes pour prix des levées d'hommes et des

subsides extraordinaires qu'ils leur demandoient, et par ces concessions

impolitiques, mais que les fautes précédentes rendoient peut-être

nécessaires, créoient ainsi dans l'État une corporation nouvelle plus

difficile à gouverner, plus portée à la mutinerie et à l'insolence que

cette noblesse altière dont ils eurent sans doute souvent à se plaindre,

mais qui seule cependant leur fournissoit encore de sûrs auxiliaires et

des armées capables de tenir tête à l'ennemi. Ainsi se forma, de cette

complication d'imprudences et de malheurs, le troisième ordre de l'État:

ce fut Philippe-le-Bel lui-même qui le premier appela les députés des

communes à délibérer avec le clergé et la noblesse sur les affaires du

royaume, et donna à ce tiers-ordre une importance politique dont il abusa

si étrangement par la suite, ou, pour mieux dire, à l'instant même qu'elle

lui eut été accordée. Dès lors il devint difficile de rien obtenir sans

assembler les états-généraux que ce prince avoit si malheureusement

institués[10]; ils se tinrent le plus souvent à Paris, dont la population

étoit plus riche, plus nombreuse, voyoit de plus près la cour, étoit

placée au centre des affaires, sur lesquelles, par conséquent, elle

pouvoit exercer une plus grande influence. Alors ce fut à remuer

principalement cette population que s'attachèrent tous les chefs de

factions, au milieu de tant de troubles et de revers de fortune qu'amenoit

sans cesse cette position étrange à laquelle la France étoit réduite; et

c'est ainsi que l'histoire de cette ville fameuse devient, à partir de

cette époque, l'histoire même de la monarchie.

[Note 10: Pendant long-temps on n'avoit demandé à la noblesse

que le service personnel; et hors des cas où elle devoit ce

service, le roi n'avoit d'autres troupes que celles qu'il

pouvoit soudoyer. Ces cas où la noblesse étoit tenue de servir

étant assez rares, il arrivoit que les rois, pour obtenir la

prestation du service personnel, lorsqu'il ne leur étoit point

dû, convoquoient des assemblées générales où ils faisoient

approuver leur demande par les barons. Alors ceux-ci levoient la

taille dans leurs domaines pour l'armée du roi; car ce n'étoit

que dans ce cas déjà mentionné du service personnel que leurs

vassaux étoient tenus de s'armer et de les suivre. Il en étoit

de même pour la noblesse réunie des provinces; et lorsqu'il

vouloit avoir son assistance, le roi négocioit avec elle comme

avec les barons.

Or, les villes appartenantes au roi ayant aussi leurs

priviléges, il falloit également négocier avec elles.

Philippe-le-Bel crut bien faire en simplifiant ces opérations,

et convoqua à cet effet des assemblées générales, où furent

appelés les députés des villes en même temps que ceux de la

noblesse. Ce fut en 1304 que se tint la première assemblée de

cette espèce. Elle présenta avec les anciens parlements de la

nation cette différence essentielle, que les barons et les pairs

n'y formèrent point une chambre séparée où, de même que dans le

_conseil suprême_ décrit par Hincmar[10-A], se seroient

préparées les propositions qui devoient être ensuite présentées

à la noblesse du second ordre, et seulement aux députés de cette

noblesse: car, dans cette première assemblée, ainsi que dans

quelques-unes des suivantes, les députés des villes n'eurent

point voix consultative, et ne furent admis qu'à représenter

leurs besoins et leurs facultés. Si l'assemblée des états eût

été ainsi divisée en deux chambres, les grands présidents de la

cour du roi auroient eu seuls le droit d'entrer dans celle des

seigneurs, et les moindres conseillers n'eussent été placés

qu'au degré où il leur convenoit d'être. Mais tous les députés

des différents ordres s'étant réunis dans une seule assemblée,

les conseillers de la cour firent corps avec les députés des

villes, ou le tiers-état; le baronnage disparut et les pairs ne

comparurent pas. Ce changement dans la forme de ces assemblées

générales eut, en raison du nouvel élément qu'on y avoit

introduit, les plus graves conséquences. Ce n'étoit plus le

parlement général de la nation; et comme de telles réunions

étoient en effet composées de tous les états, il fallut donner

un nom nouveau à une chose toute nouvelle, et on les nomma

_états-généraux_.]

[Note 10-A: _Voyez_ t. I, p. 133, 1re partie.]

Édouard Ier eût poussé plus loin ses avantages, si, heureusement pour la

France, il n'eût trouvé, dans son propre pays, des embarras qui arrêtèrent

le cours de ses projets ambitieux. Sous son foible successeur Édouard II,

les monarques françois reprirent leur ascendant; et les règnes de

Louis-le-Hutin, de Philippe-le-Long et de Charles-le-Bel furent moins

agités. Mais un grand prince monta sur le trône d'Angleterre; et la cause

du mal n'étant point détruite, le caractère de ce nouvel ennemi, et des

circonstances encore plus fâcheuses en aggravèrent bientôt les effets.

Et d'abord la première démarche hostile que fit Édouard III, dont le règne

mémorable préparoit tant de malheurs à la France, fut de disputer la

possession de ce royaume à Philippe de Valois, renouvelant à l'occasion de

l'avénement de ce prince les querelles qui s'étoient élevées entre Jeanne,

fille de Louis-le-Hutin, et Philippe-le-Long. Pour succéder à

Charles-le-Bel, il appuyoit son droit sur ce que sa mère Isabelle étoit

fille de Philippe-le-Bel, dont, par conséquent, il étoit le petit-fils,

et plus proche parent que Philippe-de-Valois, neveu de ce monarque; d'un

autre côté, on revendiquoit aussi la couronne pour Blanche, fille unique

du feu roi, et née après la mort de son père. Mais la même loi[11] qui

avoit donné l'exclusion à Jeanne fit rejeter Blanche; et les prétentions

d'Édouard, qui ne présentoit d'autres titres à cet héritage que ceux que

lui donnoit la ligne féminine, ne semblèrent pas plus légitimes aux barons

assemblés. Forcé de céder, et reconnoissant peut-être au fond de l'âme

combien étoient futiles ces titres sur lesquels se fondoit sa demande, le

roi d'Angleterre n'en feignit pas moins de grands ressentiments comme si

on l'eût dépouillé d'un bien qui lui appartenoit légitimement, et fit de

cette injustice prétendue le principal prétexte de la guerre acharnée

qu'il ne cessa de faire à Philippe, s'alliant à tous ses ennemis, se

déclarant contre lui l'auxiliaire des rebelles et le protecteur des

traîtres.

[Note 11: Tous nos historiens disent les uns après les autres

que ce fut en vertu de la loi salique que cette exclusion fut

prononcée. Il eût été plus exact de dire que ce fut en vertu

d'une loi commune à tous les Francs, loi qui existoit chez eux

de temps immémorial, et qui, voulant qu'on fût _brave, robuste,

utile à la nation_, pour avoir le droit de la gouverner (_Voy._

t. I, p. 66, 1re partie), déclaroit par cela même les femmes

incapables de régner. La marque à laquelle Gontram fit connoître

à Childebert qu'il l'appeloit à l'héritage de son royaume, fut

de lui mettre une lance à la main: «Mes péchés ont fait, lui

dit-il ensuite, qu'il ne me reste rien de ma race, si ce n'est

vous, qui êtes le fils de mon frère: soyez donc mon héritier.»

(_Greg. Tur._, lib. 7, c. 33, lib. 9, c. 20.) Gontram avoit

cependant une fille; mais elle ne pouvoit _manier la lance_; et

il se contenta de lui donner un apanage considérable. La

cérémonie d'élever un prince sur le _pavois_ ou bouclier pour

lui faire prendre possession de la royauté, prouve seule que,

pour être roi, il falloit être homme et guerrier.]

À l'époque où ces ressentiments, vrais ou faux, excitoient contre le

successeur de Charles-le-Bel un ennemi si actif et si puissant, et

sembloient donner une animosité nouvelle à la vieille haine de

l'Angleterre contre la France, si nous examinons la situation de ce prince

à l'égard des autres grands vassaux, nous la voyons également entourée de

périls et d'inimitiés.

Le comté d'Artois avoit été séparé de la couronne avant l'existence de la

loi salutaire qui changeoit en simples apanages les portions du domaine de

la couronne que nos rois avoient jusqu'alors si imprudemment accordées en

toute propriété à leurs fils cadets. Ce grand fief étant devenu vacant par

la mort de Robert II, Philippe-le-Bel, fondé sur ce que la représentation

n'y avoit pas lieu, l'avoit adjugé, en 1302, à Mahaud, fille de ce prince,

par préférence à Robert III, qui n'étoit que son petit-fils, et neveu de

l'héritière. Robert ayant appelé de ce jugement sous Philippe-le-Long, et

essayé même de soutenir son droit par la force des armes, un nouvel arrêt

confirma Mahaud dans la possession du comté-pairie d'Artois, et Robert,

contraint une seconde fois de s'y soumettre, resta tranquille pendant les

règnes assez courts de ce prince et de Charles-le-Bel son successeur.

Mais sous celui de Philippe de Valois, dont il étoit beau-frère, et à qui

il avoit rendu des services assez importants, Robert crut pouvoir faire

revivre ses prétentions, et attaqua, pour la troisième fois, le jugement

rendu en faveur de Mahaud. Il le pouvoit, sans doute, et sans mériter

aucun blâme, au risque de se voir condamné pour la quatrième fois; mais

pour faire réussir une mauvaise cause dont lui-même désespéroit, il

employa des moyens frauduleux, indignes d'un prince, et déshonorants pour

tout homme, quel qu'il pût être[12]. Cette basse et criminelle intrigue

fut découverte, et la condamnation de ce prince est célèbre par toutes les

formalités qui y furent observées, et qui nous ont conservé la manière

dont on procédoit à l'égard des pairs de France dans les causes

criminelles. Banni du royaume, le comte d'Artois va chercher un asile en

Angleterre, où Édouard le reçoit à bras ouverts, l'admet dans tous ses

conseils et ce dangereux esprit, qui ne respiroit que la vengeance, n'a

plus d'autre pensée que d'exciter à la guerre contre son propre pays un

prince ardent et ambitieux qui n'y étoit déjà que trop disposé. En même

temps qu'il le détermine à entrer en France, il l'aide à pratiquer dans

plusieurs provinces des intelligences qui devoient assurer le succès de

son invasion. Édouard se fait donc le chef secret de tous les seigneurs

mécontents. Il pousse à la révolte les Flamands, toujours prêts à se

révolter, et commence les hostilités. Elles n'ont toutefois rien de

décisif; la ligue se dissout, et une trève d'un an qu'il obtient de son

ennemi trop facile, lui donne le temps de mieux prendre ses mesures.

[Note 12: Il s'étoit fait fabriquer de faux titres, entre autres

un contrat de mariage de Philippe d'Artois son père, et de

Blanche de Bretagne sa mère, par lequel le comte d'Artois son

grand père cédoit le comté à Philippe et à ses enfants mâles, à

l'exclusion des filles, en s'en réservant seulement l'usufruit.]

Des troubles naissent en Bretagne au sujet de l'hérédité de ce grand fief.

Le roi de France se déclare pour Charles de Blois que le feu duc avoit

institué son héritier; Édouard prend aussitôt le parti de Jean de Montfort

son contendant. La guerre recommence et cesse encore au détriment de

Philippe, qui ne sait point profiter des avantages qu'il avoit obtenus. Le

supplice d'Olivier de Clisson, que le roi fait exécuter comme coupable de

félonie[13], la rallume bientôt, et plus furieuse que jamais. Ici

commence cette suite non interrompue de revers dont la France fut accablée

sous le règne de ce prince, et sous le règne plus malheureux encore de son

successeur. Édouard débarque en Normandie où la trahison lui avoit préparé

des voies qui le conduisent jusqu'aux portes de Paris dont il brûle et

dévaste les environs[14]. Cependant tout étoit tellement livré au hasard

dans les opérations militaires de ce temps-là, que pressé à son tour par

Philippe qui le poursuit sans relâche et l'atteint près de Créci, le roi

d'Angleterre, qui essayoit de faire sa retraite en Flandre, sembloit perdu

sans ressource et ne pouvoir échapper à une entière défaite: la valeur

impétueuse et inconsidérée des Français lui procure, dans cette situation

désespérée, une victoire complète, décisive, et dont les suites sont

terribles. Tout semble perdu; la France consternée ne peut empêcher son

ennemi de prendre Calais, après un siége de trois ans, et de se faire

ainsi une place d'armes d'où il lui devient facile de conduire, dans

quelques jours, une armée jusqu'aux portes de sa capitale et à travers la

plus riche de ses provinces; le peuple est foulé et mécontent, la noblesse

dispersée et découragée; les campagnes ravagées restent sans culture; les

traîtres et les rebelles s'affermissent dans l'alliance de l'étranger, et

le royaume entier est en proie à des maux qui, depuis long-temps, lui

étoient inconnus.

[Note 13: Le crime de félonie ou de trahison, différent de celui

de révolte ouverte, avoit été, dans tous les temps, considéré

chez les Francs comme le plus grand des crimes et puni de mort:

«La multiplicité des princes à qui il étoit permis de se

_recommander_, dit du Buat, et qui possédoient comme par indivis

le droit de régner sur leurs _fidèles communs_, fournissoit

toujours des protecteurs à la révolte, et en diminuoit en

quelque sorte la noirceur.»]

[Note 14: _Voyez_ t. I, p. 735, 2e partie.]

D'un autre côté, cette application de la loi fondamentale de l'État qui

avoit porté sur le trône Philippe-le-Long et Philippe de Valois, au

préjudice de deux filles des rois leurs prédécesseurs, n'avoit pu avoir

lieu sans faire naître une foule de mécontents; et le premier de ces deux

princes s'étoit vu forcé à faire de grands sacrifices pour apaiser les

plus puissants. Dans ces diverses transactions, Eudes de Bourgogne, oncle

de Jeanne, avoit obtenu en mariage la fille aînée du roi, et pour dot le

comté de Bourgogne, ce qui le rendit possesseur des deux grands fiefs de

ce nom. Pour se faire donner un si riche présent, Eudes avoit sacrifié

entièrement les intérêts de sa pupille; et la fille de Louis Hutin, mariée

à Philippe, comte d'Évreux, étoit restée dépouillée de presque tout

apanage jusqu'à l'avénement de Philippe de Valois. Ce prince, en montant

sur le trône, crut devoir lui rendre le royaume de Navarre, comme une

sorte de compensation de la perte qu'elle avoit essuyée; mais cette

donation, qui pouvoit être juste dans les idées et les coutumes de ce

temps-là, suscita bientôt un ennemi de plus aux rois de France, en créant

encore un grand fief; et nous allons bientôt voir Charles, roi de Navarre,

fils de Jeanne et de Philippe d'Évreux, appeler à son tour l'Anglois dans

le coeur de la France.

Jean commença à régner sous ces tristes auspices, au milieu de cette

confusion de tous les droits et de cet oubli de tous les devoirs. Les

Flamands, les Bretons et une partie des seigneurs normands introduisoient

à l'envi les Anglois jusque dans le coeur de la France, marchoient sous

leurs bannières, ou les aidoient de toute leur influence. Mais de tous ces

ennemis intérieurs, le plus dangereux étoit ce fameux roi de Navarre,

Charles-le-Mauvais, prince qui joignoit malheureusement à tous les vices

du coeur toutes les ressources de l'esprit, et dont on ne peut mieux

peindre la perversité qu'en disant qu'il a complétement mérité le surnom

odieux que lui a conservé l'histoire. Maître en Normandie de plusieurs

places fortifiées que le roi lui avoit imprudemment accordées en échange

du comté d'Angoulême, et ne cherchant qu'un prétexte pour lever l'étendard

de la révolte, il feignit d'être mortellement offensé de ce que le roi

avoit donné ce comté au connétable Charles d'Espagne son favori; et se

vengeant de cet affront prétendu comme il convenoit à un caractère tel que

le sien de le faire, il fit assassiner le connétable, et ouvrit aussitôt

aux Anglois toutes ces places qu'il possédoit si près de la capitale du

royaume. Réduit à faire un traité honteux avec ce traître, et le coeur

toujours ulcéré du meurtre de son connétable, Jean fait arrêter à Rouen et

exécuter sur-le-champ les seigneurs qui avoient aidé le Navarrois dans cet

assassinat; ce prince est arrêté lui-même à Paris, où il étoit venu, à la

prière du dauphin, pour assister à sa réception comme duc de Normandie.

«Cette action auroit l'air d'une perfidie, dit le président Hénault, si le

roi n'avoit pas été informé que Charles traitoit avec l'Anglois, et avoit

voulu séduire jusqu'à son fils: mais le meurtre du connétable n'auroit-il

pas été une excuse suffisante à cette vengeance?»

(1356.) L'emprisonnement du roi de Navarre fait courir aux armes son frère

Philippe, et les parents des seigneurs qui avoient été exécutés à Rouen;

ils appellent à leur secours Édouard III: la trève entre la France et

l'Angleterre, tant de fois rompue et renouvelée, se change enfin en une

guerre cruelle et ouvertement déclarée.

Le roi Jean marche contre le prince de Galles, l'atteint à Maupertuis, à

deux lieues de Poitiers, dans des vignes d'où il lui étoit impossible de

se sauver, livre bataille, la perd par cette inconsidération et cette

témérité qui lui ont été trop justement reprochées, est fait prisonnier,

et laisse son royaume en proie aux factieux, déchiré par la guerre civile

et extérieure, et n'ayant pour tout appui, dans de telles extrémités,

qu'un jeune prince sans expérience et sans considération personnelle. En

effet, on auguroit mal de l'esprit du dauphin pour avoir prêté un moment

l'oreille aux séductions du Navarrois, qui vouloit le mettre mal avec son

père; de son courage, parce qu'on l'accusoit de s'être retiré du combat

dès le commencement de la bataille de Poitiers[15]: telle étoit l'opinion

qu'on avoit alors de ce Charles, _jeune d'âge et de conseil_, comme dit

Froissart, et qui fut depuis le sauveur de la France, et l'un de ses plus

grands rois.

[Note 15: Ce fut, dit-on, la faute de son gouverneur, qui le

força, ainsi que deux de ses frères, à cette action dont le

résultat fut d'indisposer contre eux tous les esprits.]

Ce prince revint à Paris aussitôt après cette funeste bataille, y prit le

titre de lieutenant-général du royaume[16], et assembla les états-généraux

pour en obtenir des secours et des conseils dans une situation aussi

pressante. De telles assemblées, si souvent dangereuses, le sont surtout

dans les moments de trouble et de foiblesse du gouvernement. Celle-ci

commença par se plaindre de l'administration, des ministres, etc., et fut

d'autant plus turbulente, que le tiers-ordre y eut la principale

influence[17]. L'arrestation d'un grand nombre de serviteurs du roi[18],

et la mise en liberté de Charles-le-Mauvais furent ensuite demandées; on

vouloit que le dauphin se fît un conseil pris parmi les membres des états,

et que rien ne s'exécutât sans sa participation: c'étoit à ce prix qu'on

lui accordoit des troupes et de l'argent. Ce prince, qui sentit l'atteinte

que de telles demandes portoient à son autorité, feignit d'être disposé à

y consentir, en même temps qu'il cherchoit des mesures pour les

déconcerter. Il n'y en avoit point d'autres à prendre que de rompre à

l'instant cette assemblée de factieux: c'est ce qu'il fit en leur

déclarant qu'il attendoit des ordres du roi, sans lesquels il ne pouvoit

rien décider, et qu'il étoit aussi résolu de consulter à ce sujet

l'empereur son oncle. L'assemblée se sépara, non sans murmures, et le

peuple, à qui on avoit fait concevoir de grandes espérances de la nouvelle

administration, commença à éprouver du mécontentement.

[Note 16: Le dauphin n'avoit alors que dix-neuf ans, et par les

lois du royaume il ne pouvoit être majeur qu'à vingt-un ans; sa

minorité étoit incompatible avec la régence, à moins d'un ordre

particulier du roi.]

[Note 17: La noblesse étoit alors sans crédit. Écrasée à la

bataille de Créci, la défaite de Poitiers avoit achevé sa ruine.

Ceux qui n'y avoient point été tués ou pris étoient l'objet du

mépris du peuple, qui les accusoit d'avoir abandonné le roi.]

[Note 18: Entre autres Pierre de La Forest, chancelier de

France, archevêque de Rouen; Simon de Bussy, premier président

du parlement; Robert de Lorris, chambellan du roi; Jean

Chamillart et Pierre d'Orgemont, présidents du parlement; Jean

Poilvillain, souverain maître des monnoies, etc.]

Le dauphin partit en effet pour aller trouver l'empereur Charles IV qui

étoit alors à Metz, et laissa le duc d'Anjou son frère à Paris, avec le

titre de son lieutenant. Avant son départ, il avoit été arrêté entre ces

deux princes, que, pendant l'absence du premier, l'autre publieroit une

ordonnance sur la mise en circulation d'une monnoie nouvelle où l'espèce

étoit altérée; fâcheuse, mais seule ressource qu'il fût possible

d'employer, puisqu'on n'avoit obtenu de l'assemblée aucun subside. Une

fermentation sourde régnoit dans la ville: il sembloit qu'elle n'attendît

qu'un coup d'autorité pour éclater. À peine l'ordonnance fut-elle rendue

publique, qu'Étienne Marcel, prévôt des marchands, qui déjà s'étoit fait

remarquer dans l'assemblée des états par la violence de ses opinions, et

qui va jouer un rôle si odieux dans cette funeste époque de notre

histoire, se rendit au Louvre, suivi de quelques factieux, et là parla au

duc d'Anjou avec tant de hardiesse et d'insolence, que ce prince intimidé

consentit à suspendre l'exécution de cette mesure jusqu'à l'arrivée de son

frère.

Instruit par le duc d'Anjou de ce qui se passoit, le dauphin hâta son

retour, dévoré d'inquiétudes et fort incertain de ce qui lui restoit à

faire. Il sembloit que la France entière fût insensible à ces malheurs et

à ces dangers du trône, qui devoient cependant retomber sur elle de tout

leur poids: le prince n'avoit trouvé de bonnes dispositions nulle part,

excepté dans les états de Languedoc qui arrêtèrent de lui envoyer quelques

troupes, mais qui ne purent exécuter cette bonne résolution, parce que

leur pays étoit menacé lui-même par les Anglois, maîtres d'une grande

partie de la Guienne, et qui infestoient toutes les provinces maritimes de

France, depuis la Gascogne jusqu'à la Flandre. Arrivé à Paris, Charles ne

tarda point à reconnoître qu'il lui étoit impossible de détruire le crédit

que Marcel avoit su prendre sur les Parisiens; il essaya donc de le

gagner, car il étoit urgent pour lui de donner cours à la nouvelle

monnoie. Une entrevue eut lieu, dans une maison du cloître

Saint-Germain-l'Auxerrois, entre plusieurs envoyés du prince et le prévôt

des marchands; mais ils essayèrent vainement de le ramener à des

sentiments plus modérés: non-seulement Marcel demeura inflexible et sourd

à toutes leurs propositions, mais, jugeant très-bien qu'il pouvoit mettre

à profit un semblable incident pour accroître encore son influence, il

alla, en sortant de cette assemblée, apprendre au peuple tout ce qui

venoit de s'y passer.

Il y eut aussitôt un soulèvement général; toutes les boutiques furent

fermées; les ouvriers cessèrent leurs travaux; les bourgeois prirent les

armes, et l'on n'entendit plus de tous côtés que des injures et des

menaces contre le gouvernement. On n'avoit point de troupes à opposer à ce

peuple révolté; et ce fut une nécessité de céder pour le moment à l'orage;

en conséquence, le dauphin se rendit le lendemain au palais, et là, en

présence de Marcel, il annonça la suppression de la nouvelle monnoie et le

pardon du tumulte de la veille. Devenu plus audacieux par cet acte de

condescendance, le prévôt des marchands demanda de nouveau la proscription

des serviteurs du roi, qu'il avoit rendus les objets de la haine publique,

ajoutant à cette demande celle de la confiscation de leurs biens, et,

d'une seconde convocation des états-généraux: il fallut encore consentir à

ces demandes séditieuses.

Ce fut dans cette assemblée que l'autorité du dauphin, déjà si

chancelante, reçut les dernières atteintes. Un nouveau conseil lui fut

donné, composé de trente-six membres tirés du sein des états, et il n'est

pas besoin de dire que Marcel fut le premier choisi. Ce conseil eut

l'administration des finances, la conduite de toutes les affaires, et l'on

ne laissa au lieutenant-général du royaume d'autre marque d'autorité que

la triste prérogative de consacrer les délibérations absolues de ces

insolents conseillers, par une ordonnance publiée en son nom. Il avoit été

décidé qu'on leveroit un subside pour former une armée: il fut arrêté

qu'eux seuls pourroient en disposer. Sur leur demande, les deux cours

supérieures du parlement et de la chambre des comptes furent dissoutes, et

ils créèrent eux-mêmes un nouveau parlement qu'ils remplirent de gens

dévoués à leurs volontés. Tels furent les premiers excès auxquels se

livrèrent les factieux pendant la tenue des états; et Robert Lecoq, évêque

de Laon, l'un des plus emportés d'entre eux, termina la dernière séance

par un discours séditieux qui prouva qu'ils ne comptoient point en rester

au point où ils étoient parvenus.

Cependant le roi prisonnier venoit de conclure à Bordeaux une trève de

deux années, pendant laquelle on devoit négocier de sa rançon: la nouvelle

en fut apportée à Paris par le comte d'Eu, le comte de Tancarville et

l'archevêque de Sens. Ces seigneurs étoient en même temps porteurs d'une

lettre signée du roi, qui annuloit, en conséquence du nouveau traité, tout

ce qu'avoient fait les états, et surtout la levée du subside. Ce fut alors

qu'on put voir jusqu'où va l'aveuglement d'un peuple livré à des chefs de

parti. Ceux-ci, voyant le coup terrible qu'un tel message alloit porter à

leur autorité, trouvèrent le moyen de persuader à cette populace insensée

qu'une telle mesure étoit un attentat contre sa propre sûreté; de manière

qu'elle s'attroupa de nouveau, demandant la levée du subside avec une

fureur qui n'eût été explicable que si l'on eût voulu le maintenir, et

qu'elle en eût demandé la suppression. Les députés du roi, menacés pour

leur vie, furent forcés de quitter Paris, et le dauphin ne put apaiser le

tumulte qu'en publiant, contre l'ordre de son père, la prorogation des

états et la levée de l'impôt: ce qui rétablit pour quelque temps un calme

apparent dans la capitale.

Cependant Marcel et ses partisans, qui vouloient une révolte déclarée,

répandirent le bruit que les députés du roi n'avoient quitté Paris que

pour rassembler des troupes contre ses habitants, et que la noblesse des

environs avoit pris parti pour ces trois seigneurs: aussitôt le peuple

effrayé courut aux armes, et plaça des corps-de-garde et des sentinelles

dans les différents quartiers; les portes de la ville furent fermées, des

chaînes furent tendues dans les rues et dans les carrefours; on alla plus

loin, et, avant d'examiner si le bruit avoit quelque fondement, on

entreprit le travail immense d'achever les nouvelles fortifications qui

avoient été commencées après la bataille de Poitiers[19], et dont l'objet

étoit de renfermer dans la ville une partie des faubourgs bâtis depuis le

règne de Philippe-Auguste. Des fossés furent creusés autour de la muraille

qui défendoit la partie occidentale, et embrassèrent les faubourgs situés

à l'orient; on éleva des parapets, on construisit des redoutes, on plaça

sur les remparts des canons et des balistes; et cette terreur panique fit

achever en peu de jours des travaux qui, dans une circonstance ordinaire,

auroient demandé plusieurs années; travaux que ce peuple aveugle avoit

refusé de faire, quelques années auparavant[20], lorsque l'armée anglaise,

campée à Poissy, menaçoit de faire le siége de leur ville. Il résulta

toutefois de ces mesures extrêmes et violentes qui furent prises dans

cette circonstance, que, par la suite, l'autorité du dauphin en fut

affermie, ce qui certainement n'avoit pas été le but des factieux.

[Note 19: _Voyez_ t. Ier, p. 34, 1re partie.]

[Note 20: Sous le règne de Philippe-de-Valois. Le peuple de

Paris s'opposa alors à ce que l'on augmentât les fortifications

de la ville, parce qu'il eût fallu, pour y parvenir, abattre une

certaine quantité de maisons, ce qui auroit causé du dommage à

un assez grand nombre de particuliers.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8) · 第 1 / 34 段