Avant la promenade au Croisic, un soir ces deux femmes devisaient sur

l'amour et riaient des différentes manières dont s'y prenaient les

hommes pour faire leurs déclarations, en s'avouant à elles-mêmes que

les plus habiles et naturellement les moins aimants ne s'amusaient

pas à se promener dans le labyrinthe de la sensiblerie, et avaient

raison, en sorte que les gens qui aiment le mieux étaient pendant un

certain temps les plus maltraités.—Ils s'y prennent comme La Fontaine

pour aller à l'Académie! dit alors Camille. Son mot rappelait cette

conversation à la marquise en lui reprochant son machiavélisme. Madame

de Rochegude avait une puissance absolue pour contenir Calyste dans

les bornes où elle voulait qu'il se tînt, elle lui rappelait d'un

geste ou d'un regard son horrible violence au bord de la mer. Les yeux

de ce pauvre martyr se remplissaient alors de larmes, il se taisait

et dévorait ses raisonnements, ses vœux, ses souffrances, avec un

héroïsme qui certes eût touché toute autre femme. Elle l'amena par

son infernale coquetterie à un si grand désespoir qu'il vint un jour

se jeter dans les bras de Camille en lui demandant conseil. Béatrix,

armée de la lettre de Calyste, en avait extrait le passage où il disait

qu'aimer était le premier bonheur, qu'être aimé venait après, et se

servait de cet axiome pour restreindre sa passion à cette idolâtrie

respectueuse qui lui plaisait. Elle aimait tant à se laisser caresser

l'âme par ces doux concerts de louanges et d'adorations que la nature

suggère aux jeunes gens; il y a tant d'art sans recherche, tant de

séductions innocentes dans leurs cris, dans leurs prières, dans leurs

exclamations, dans leurs appels à eux-mêmes, dans les hypothèques

qu'ils offrent sur l'avenir, que Béatrix se gardait bien de répondre.

Elle l'avait dit, elle doutait! il ne s'agissait pas encore du bonheur,

mais de la permission d'aimer que demandait toujours cet enfant, qui

s'obstinait à vouloir prendre la place du côté le plus fort, le côté

moral. La femme la plus forte en paroles est souvent très faible en

action. Après avoir vu le progrès qu'il avait fait en poussant Béatrix

à la mer, il est étrange que Calyste ne continuât pas à demander son

bonheur aux violences; mais l'amour chez les jeunes gens est tellement

extatique et religieux qu'il veut tout obtenir de la conviction morale:

et de là vient sa sublimité.

Néanmoins un jour le Breton, poussé à bout par le désir, se plaignit

vivement à Camille de la conduite de Béatrix.

—J'ai voulu te guérir en te la faisant promptement connaître, répondit

mademoiselle des Touches, et tu as tout brisé dans ton impatience. Il

y a dix jours tu étais son maître; aujourd'hui tu es l'esclave, mon

pauvre garçon. Ainsi tu n'auras jamais la force d'exécuter mes ordres.

—Que faut-il faire?

—Lui chercher querelle à propos de sa rigueur. Une femme est toujours

emportée par le discours, fais qu'elle te maltraite, et ne reviens plus

aux Touches qu'elle ne t'y rappelle.

Il est un moment, dans toutes les maladies violentes, où le patient

accepte les plus cruels remèdes et se soumet aux opérations les plus

horribles. Calyste en était arrivé là. Il écouta le conseil de Camille,

il resta deux jours au logis; mais, le troisième, il grattait à la

porte de Béatrix en l'avertissant que Camille et lui l'attendaient pour

déjeuner.

—Encore un moyen de perdu, lui dit Camille en le voyant si lâchement

arrivé.

Béatrix s'était souvent arrêtée pendant ces deux jours à la fenêtre

d'où se voit le chemin de Guérande. Quand Camille l'y surprenait, elle

se disait occupée de l'effet produit par les ajoncs du chemin, dont

les fleurs d'or étaient illuminées par le soleil de septembre. Camille

eut ainsi le secret de Béatrix, et n'avait plus qu'un mot à dire pour

que Calyste fût heureux, mais elle ne le disait pas: elle était encore

trop femme pour le pousser à cette action dont s'effraient les jeunes

cœurs qui semblent avoir la conscience de tout ce que va perdre leur

idéal. Béatrix fit attendre assez longtemps Camille et Calyste. Avec

tout autre que lui, ce retard eût été significatif, car la toilette

de la marquise accusait le désir de fasciner Calyste, et d'empêcher

une nouvelle absence. Après le déjeuner, elle alla se promener dans le

jardin, et ravit de joie cet enfant qu'elle ravissait d'amour en lui

exprimant le désir de revoir avec lui cette roche où elle avait failli

périr.

Allons-y seuls, demanda Calyste d'une voix troublée.

—En refusant, répondit-elle, je vous donnerais à penser que vous êtes

dangereux. Hélas! je vous l'ai dit mille fois, je suis à un autre et ne

puis être qu'à lui; je l'ai choisi sans rien connaître à l'amour. La

faute est double, double est la punition.

Quand elle parlait ainsi, les yeux à demi mouillés par le peu de larmes

que ces sortes de femmes répandent, Calyste éprouvait une compassion

qui adoucissait son ardente fureur; il l'adorait alors comme une

madone. Il ne faut pas plus demander aux différents caractères de se

ressembler dans l'expression des sentiments qu'il ne faut exiger les

mêmes fruits d'arbres différents. Béatrix était en ce moment violemment

combattue; elle hésitait entre elle-même et Calyste, entre le monde

où elle espérait rentrer un jour et le bonheur complet; entre se

perdre à jamais par une seconde passion impardonnable, et le pardon

social. Elle commençait à écouter, sans aucune fâcherie même jouée, les

discours d'un amour aveugle; elle se laissait caresser par les douces

mains de la Pitié. Déjà plusieurs fois elle avait été émue aux larmes

en écoutant Calyste lui promettant de l'amour pour tout ce qu'elle

perdrait aux yeux du monde, et la plaignant d'être attachée à un

aussi mauvais génie, à un homme aussi faux que Conti. Plus d'une fois

elle n'avait pas fermé la bouche à Calyste quand elle lui contait les

misères et les souffrances qui l'avaient accablée en Italie en ne se

voyant pas seule dans le cœur de Conti. Camille avait à ce sujet fait

plus d'une leçon à Calyste et Calyste en profitait.

—Moi, lui disait-il, je vous aimerai absolument; vous ne trouverez

pas chez moi les triomphes de l'art, les jouissances que donne une

foule émue par les merveilles du talent; mon seul talent sera de vous

aimer, mes seules jouissances seront les vôtres, l'admiration d'aucune

femme ne me paraîtra mériter de récompense; vous n'aurez pas à redouter

d'odieuses rivalités; vous êtes méconnue, et là où l'on vous accepte,

moi je voudrais me faire accepter tous les jours.

Elle écoutait ces paroles la tête baissée, en lui laissant baiser ses

mains, en avouant silencieusement, mais de bonne grâce, qu'elle était

peut-être un ange méconnu.

—Je suis trop humiliée, répondait-elle, mon passé dépouille l'avenir

de toute sécurité.

Ce fut une belle matinée pour Calyste que celle où, en venant aux

Touches à sept heures du matin, il aperçut entre deux ajoncs, à une

fenêtre, Béatrix coiffée du même chapeau de paille qu'elle portait le

jour de leur excursion. Il eut comme un éblouissement. Ces petites

choses de la passion agrandissent le monde. Peut-être n'y a-t-il que

les Françaises qui possèdent les secrets de ces coups de théâtre;

elles les doivent aux grâces de leur esprit, elles savent en mettre

dans le sentiment autant qu'il peut en accepter sans perdre de sa

force. Ah! combien elle pesait peu sur le bras de Calyste. Tous deux,

ils sortirent par la porte du jardin qui donne sur les dunes. Béatrix

trouva les sables jolis; elle aperçut alors ces petites plantes dures

à fleurs roses qui y croissent, elle en cueillit plusieurs auxquelles

elle joignit l'œillet des Chartreux qui se trouve également dans ces

sables arides, et les partagea d'une façon significative avec Calyste,

pour qui ces fleurs et ce feuillage devaient être une éternelle, une

sinistre image.

—Nous y joindrons du buis, dit-elle en souriant. Elle resta quelque

temps sur la jetée où Calyste, en attendant la barque, lui raconta son

enfantillage le jour de son arrivée.—Votre escapade, que j'ai sue, fut

la cause de ma sévérité le premier jour, dit-elle.

Pendant cette promenade, madame de Rochegude eut ce ton légèrement

plaisant de la femme qui aime, comme elle en eut la tendresse et le

laisser-aller. Calyste pouvait se croire aimé. Mais quand, en allant

le long des rochers sur le sable, ils descendirent dans une de ces

charmantes criques où les vagues ont apporté les plus extraordinaires

mosaïques composées des marbres les plus étranges, et qu'ils y eurent

joué comme des enfants en cherchant les plus beaux échantillons; quand

Calyste, au comble de l'ivresse, lui proposa nettement de s'enfuir en

Irlande, elle reprit un air digne, mystérieux, lui demanda son bras, et

ils continuèrent leur chemin vers la roche qu'elle avait surnommée sa

roche Tarpéienne.

—Mon ami, lui dit-elle en gravissant à pas lents ce magnifique bloc

de granit dont elle devait se faire un piédestal, je n'ai pas le

courage de vous cacher tout ce que vous êtes pour moi. Depuis dix ans

je n'ai pas eu de bonheur comparable à celui que nous venons de goûter

en faisant la chasse aux coquillages dans ces roches à fleur d'eau,

en échangeant ces cailloux avec lesquels je me ferai faire un collier

qui sera plus précieux pour moi que s'il était composé des plus beaux

diamants. Je viens d'être petite fille, enfant, telle que j'étais à

quatorze ou seize ans, et alors digne de vous. L'amour que j'ai eu

le bonheur de vous inspirer m'a relevée à mes propres yeux. Entendez

ce mot dans toute sa magie. Vous avez fait de moi la femme la plus

orgueilleuse, la plus heureuse de son sexe, et vous vivrez peut-être

plus longtemps dans mon souvenir que moi dans le vôtre.

En ce moment, elle était arrivée au faîte du rocher, d'où se voyaient

l'immense Océan d'un côté, la Bretagne de l'autre avec ses îles d'or,

ses tours féodales et ses bouquets d'ajoncs. Jamais une femme ne fut

sur un plus beau théâtre pour faire un si grand aveu.

—Mais, dit-elle, je ne m'appartiens pas, je suis plus liée par ma

volonté que je ne l'étais par la loi. Soyez donc puni de mon malheur,

et contentez-vous de savoir que nous en souffrirons ensemble. Dante

n'a jamais revu Béatrix, Pétrarque n'a jamais possédé sa Laure. Ces

désastres n'atteignent que de grandes âmes. Ah! si je suis abandonnée,

si je tombe de mille degrés de plus dans la honte et dans l'infamie, si

ta Béatrix est cruellement méconnue par le monde qui lui sera horrible,

si elle est la dernière des femmes!... alors, enfant adoré, dit-elle

en lui prenant la main, tu sauras qu'elle est la première de toutes,

qu'elle pourra s'élever jusqu'aux cieux appuyée sur toi; mais alors,

ami, dit-elle, en lui jetant un regard sublime, quand tu voudras la

précipiter, ne manque pas ton coup: après ton amour, la mort!

Calyste tenait Béatrix par la taille, il la serra sur son cœur. Pour

confirmer ses douces paroles, madame de Rochegude déposa sur le front

de Calyste le plus chaste et le plus timide de tous les baisers. Puis

ils redescendirent et revinrent lentement, causant comme des gens qui

se sont parfaitement entendus et compris, elle croyant avoir la paix,

lui ne doutant plus de son bonheur, et se trompant l'un et l'autre.

Calyste, d'après les observations de Camille, espérait que Conti serait

enchanté de cette occasion de quitter Béatrix. La marquise, elle,

s'abandonnait au vague de sa position, attendant un hasard. Calyste

était trop ingénu, trop aimant pour inventer le hasard. Ils arrivèrent

tous deux dans la situation d'âme la plus délicieuse, et rentrèrent

aux Touches par la porte du jardin. Calyste en avait pris la clef. Il

était environ six heures du soir. Les enivrantes senteurs, la tiède

atmosphère, les couleurs jaunâtres des rayons du soir, tout s'accordait

avec leurs dispositions et leurs discours attendris. Leur pas était

égal et harmonieux comme est la démarche des amants, leur mouvement

accusait l'union de leur pensée. Il régnait aux Touches un si grand

silence que le bruit de la porte en s'ouvrant et se fermant y retentit

et dut se faire entendre dans tout le jardin. Comme Calyste et Béatrix

s'étaient tout dit et que leur promenade pleine d'émotions les avait

lassés, ils venaient doucement et sans rien dire. Tout à coup, au

tournant d'une allée, Béatrix éprouva le plus horrible saisissement,

cet effroi communicatif que cause la vue d'un reptile et qui glaça

Calyste avant qu'il en vît la cause. Sur un banc, sous un frêne à

rameaux pleureurs, Conti causait avec Camille Maupin. Le tremblement

intérieur et convulsif de la marquise fut plus franc qu'elle ne le

voulait; Calyste apprit alors combien il était cher à cette femme qui

venait d'élever une barrière entre elle et lui, sans doute pour se

ménager encore quelques jours de coquetterie avant de la franchir. En

un moment, un drame tragique se déroula dans toute son étendue au fond

des cœurs.

—Vous ne m'attendiez peut-être pas sitôt, dit l'artiste à Béatrix en

lui offrant le bras.

La marquise ne put s'empêcher de quitter le bras de Calyste et de

prendre celui de Conti. Cette ignoble transition impérieusement

commandée et qui déshonorait le nouvel amour accabla Calyste, qui

s'alla jeter sur le banc à côté de Camille après avoir échangé le

plus froid salut avec son rival. Il éprouvait une foule de sensations

contraires: en apprenant combien il était aimé de Béatrix, il avait

voulu par un mouvement se jeter sur l'artiste en lui disant que Béatrix

était à lui; mais la convulsion intérieure de cette pauvre femme, en

trahissant tout ce qu'elle souffrait, car elle avait payé là le prix de

toutes ses fautes en un moment, l'avait si profondément ému qu'il en

était resté stupide, frappé comme elle par une implacable nécessité.

Ces deux mouvements contraires produisirent en lui le plus violent

des orages auxquels il eût été soumis depuis qu'il aimait Béatrix.

Madame de Rochegude et Conti passaient devant le banc où gisait Calyste

auprès de Camille, la marquise regardait sa rivale et lui jetait un de

ces regards terribles par lesquels les femmes savent tout dire, elle

évitait les yeux de Calyste et paraissait écouter Conti qui semblait

badiner.

—Que peuvent-ils se dire? demanda Calyste à Camille.

—Cher enfant! tu ne connais pas encore les épouvantables droits que

laisse à un homme sur une femme un amour éteint. Béatrix n'a pas pu lui

refuser sa main. Il la raille sans doute sur ses amours, il a dû les

deviner à votre attitude et à la manière dont vous vous êtes présentés

à ses regards.

—Il la raille?... dit l'impétueux jeune homme.

—Calme-toi, dit Camille, ou tu perdrais les chances favorables qui

te restent. S'il froisse un peu trop l'amour-propre de Béatrix, elle

le foulera comme un ver à ses pieds. Mais il est astucieux, il saura

s'y prendre avec esprit. Il ne supposera pas que la fière madame de

Rochegude ait pu le trahir. Il y aurait trop de dépravation à aimer

un homme à cause de sa beauté! Il te peindra sans doute à elle-même

comme un enfant saisi par la vanité d'avoir une marquise, et de se

rendre l'arbitre des destinées de deux femmes. Enfin, il fera tonner

l'artillerie piquante des suppositions les plus injurieuses. Béatrix

alors sera forcée d'opposer de menteuses dénégations dont il va

profiter pour rester le maître.

—Ah! dit Calyste, il ne l'aime pas. Moi, je la laisserais libre:

l'amour comporte un choix fait à tout moment, confirmé de jour en jour.

Le lendemain approuve la veille et grossit le trésor de nos plaisirs.

Quelques jours plus tard, il ne nous trouvait plus. Qui donc l'a ramené?

—Une plaisanterie de journaliste, dit Camille. L'opéra sur le succès

duquel il comptait est tombé, mais à plat. Ce mot: «Il est dur de

perdre à la fois sa réputation et sa maîtresse!» dit au foyer par

Claude Vignon, peut-être, l'a sans doute atteint dans toutes ses

vanités. L'amour basé sur des sentiments petits est impitoyable. Je

l'ai questionné, mais qui peut connaître une nature si fausse et si

trompeuse? il a paru fatigué de sa misère et de son amour, dégoûté de

la vie. Il a regretté d'être lié si publiquement avec la marquise, et

m'a fait, en me parlant de son ancien bonheur, un poème de mélancolie

un peu trop spirituel pour être vrai. Sans doute il espérait me

surprendre le secret de votre amour au milieu de la joie que ses

flatteries me causeraient.

—Hé! bien? dit Calyste en regardant Béatrix et Conti qui venaient, et

n'écoutant déjà plus.

Camille, par prudence, s'était tenue sur la défensive, elle n'avait

trahi ni le secret de Calyste ni celui de Béatrix. L'artiste était

homme à jouer tout le monde, et mademoiselle des Touches engagea

Calyste à se défier de lui.

—Cher enfant, lui dit-elle, voici pour toi le moment le plus critique;

il faut une prudence, une habileté qui te manquent, et tu vas te

laisser jouer par l'homme le plus rusé du monde, car maintenant je ne

puis rien pour toi.

La cloche annonça le dîner. Conti vint offrir son bras à Camille,

Béatrix prit celui de Calyste. Camille laissa passer la marquise la

première, qui put regarder Calyste et lui recommander une discrétion

absolue en mettant un doigt sur ses lèvres. Conti fut d'une excessive

gaieté pendant le dîner. Peut-être était-ce une manière de sonder

madame de Rochegude, qui joua mal son rôle. Coquette, elle eût pu

tromper Conti; mais aimante, elle fut devinée. Le rusé musicien, loin

de la gêner, ne parut pas s'apercevoir de son embarras. Il mit au

dessert la conversation sur les femmes, et vanta la noblesse de leurs

sentiments. Telle femme près de nous abandonner dans la prospérité nous

sacrifie tout dans le malheur, disait-il. Les femmes ont sur les hommes

l'avantage de la constance; il faut les avoir bien blessées pour les

détacher d'un premier amant, elles y tiennent comme à leur honneur;

un second amour est honteux, etc. Il fut d'une moralité parfaite, il

encensait l'autel où saignait un cœur percé de mille coups. Camille

et Béatrix comprenaient seules l'âpreté des épigrammes acérées qu'il

décochait d'éloge en éloge. Par moments toutes deux rougissaient, mais

elles étaient forcées de se contenir; elles se donnèrent le bras pour

remonter chez Camille, et passèrent, d'un commun accord, par le grand

salon où il n'y avait pas de lumière et où elles pouvaient être seules

un moment.

—Il m'est impossible de me laisser marcher sur le corps par Conti,

de lui donner raison sur moi, dit Béatrix à voix basse. Le forçat est

toujours sous la domination de son compagnon de chaîne. Je suis perdue,

il faudra retourner au bagne de l'amour. Et c'est vous qui m'y avez

rejeté! Ah! vous l'avez fait venir un jour trop tard ou un jour trop

tôt. Je reconnais là votre infernal talent d'auteur: la vengeance est

complète, et le dénoûment parfait.

—J'ai pu vous dire que j'écrirais à Conti, mais le faire!... j'en suis

incapable! s'écria Camille. Tu souffres, je te pardonne.

—Que deviendra Calyste? dit la marquise avec une admirable naïveté

d'amour-propre.

—Conti vous emmène donc? demanda Camille!..

—Ah! vous croyez triompher? s'écria Béatrix.

Ce fut avec rage et sa belle figure décomposée que la marquise dit ces

affreuses paroles à Camille qui essaya de cacher son bonheur par une

fausse expression de tristesse; mais l'éclat de ses yeux démentait

la contraction de son masque, et Béatrix se connaissait en grimaces!

Aussi, quand elles se virent aux lumières en s'asseyant sur ce divan

où, depuis trois semaines, il s'était joué tant de comédies, et où la

tragédie intime de tant de passions contrariées avait commencé, ces

deux femmes s'observèrent-elles pour la dernière fois: elles se virent

alors séparées par une haine profonde.

—Calyste te reste, dit Béatrix en voyant les yeux de son amie; mais je

suis établie dans son cœur, et nulle femme ne m'en chassera.

Camille répondit avec un inimitable accent d'ironie, et qui atteignait

la marquise au cœur, par les célèbres paroles de la nièce de Mazarin à

Louis XIV:—Tu règnes, tu l'aimes, et tu pars!

Ni l'une ni l'autre, durant cette scène, qui fut très-vive, ne

s'apercevait de l'absence de Calyste et de Conti. L'artiste était

resté à table avec son rival en le sommant de lui tenir compagnie et

d'achever une bouteille de vin de Champagne.

—Nous avons à causer, dit l'artiste pour prévenir tout refus de la

part de Calyste.

Dans leur situation respective, le jeune Breton fut forcé d'obéir à

cette sommation.

—Mon cher, dit le musicien d'une voix câline au moment où le pauvre

enfant eut bu deux verres de vin, nous sommes deux bons garçons, nous

pouvons parler à cœur ouvert. Je ne suis pas venu par défiance.

Béatrix m'aime, dit-il en faisant un geste plein de fatuité. Moi, je

ne l'aime plus; je n'accours pas pour l'emmener, mais pour rompre avec

elle et lui laisser les honneurs de cette rupture. Vous êtes jeune,

vous ne savez pas combien il est utile de paraître victime quand

on se sent le bourreau. Les jeunes gens jettent feu et flamme, ils

quittent une femme avec éclat, ils la méprisent souvent et s'en font

haïr; mais les hommes sages se font renvoyer et prennent un petit air

humilié qui laisse aux femmes et des regrets et le doux sentiment de

leur supériorité. La défaveur de la divinité n'est pas irréparable,

tandis qu'une abjuration est sans remède. Vous ne savez pas encore,

heureusement pour vous, combien nous sommes gênés dans notre existence

par les promesses insensées que les femmes ont la sottise d'accepter

quand la galanterie nous oblige à en tresser les nœuds coulants pour

occuper l'oisiveté du bonheur. On se jure alors d'être éternellement

l'un à l'autre. Si l'on a quelque aventure avec une femme, on ne manque

pas de lui dire poliment qu'on voudrait passer sa vie avec elle; on

a l'air d'attendre la mort d'un mari très impatiemment, en désirant

qu'il jouisse de la plus parfaite santé. Que le mari meure, il y a des

provinciales ou des entêtées assez niaises ou assez goguenardes pour

accourir en vous disant: Me voici, je suis libre! Personne de nous

n'est libre. Ce boulet mort se réveille et tombe au milieu du plus beau

de nos triomphes ou de nos bonheurs les mieux préparés. J'ai vu que

vous aimeriez Béatrix, je la laissais d'ailleurs dans une situation

où, sans rien perdre de sa majesté sacrée, elle devait coqueter avec

vous, ne fût-ce que pour taquiner cet ange de Camille Maupin. Eh!

bien, mon très-cher, aimez-la, vous me rendrez service, je la voudrais

atroce pour moi. J'ai peur de son orgueil et de sa vertu. Peut-être,

malgré ma bonne volonté, nous faudra-t-il du temps pour opérer ce

chassez-croisez. Dans ces sortes d'occasions, c'est à qui ne commencera

pas. Là, tout à l'heure, en tournant autour du gazon, j'ai voulu lui

dire que je savais tout et la féliciter sur son bonheur. Ah! bien, elle

s'est fâchée. Je suis en ce moment amoureux fou de la plus belle, de la

plus jeune de nos cantatrices, de mademoiselle Falcon de l'Opéra, et je

veux l'épouser! Oui, j'en suis là; mais aussi, quand vous viendrez à

Paris, verrez-vous que j'ai changé la marquise pour une reine!

Le bonheur répandait son auréole sur le visage du candide Calyste,

qui avoua son amour, et c'était tout ce que Conti voulait savoir. Il

n'est pas d'homme au monde, quelque blasé, quelque dépravé qu'il puisse

être, dont l'amour ne se rallume au moment où il le voit menacé par un

rival. On veut bien quitter une femme, mais on ne veut pas être quitté

par elle. Quand les amants en arrivent à cette extrémité, femmes et

hommes s'efforcent de conserver la priorité, tant la blessure faite à

l'amour-propre est profonde. Peut-être s'agit-il de tout ce qu'a créé

la société dans ce sentiment qui tient bien moins à l'amour-propre

qu'à la vie elle-même attaquée alors dans son avenir: il semble que

l'on va perdre le capital et non la rente. Questionné, par l'artiste,

Calyste raconta tout ce qui s'était passé pendant ces trois semaines

aux Touches, et fut enchanté de Conti, qui dissimulait sa rage sous une

charmante bonhomie.

—Remontons, dit-il. Les femmes sont défiantes, elles ne

s'expliqueraient pas comment nous restons ensemble sans nous prendre

aux cheveux, elles pourraient venir nous écouter. Je vous servirai

sur les deux toits, mon cher enfant. Je vais être insupportable,

grossier, jaloux avec la marquise, je la soupçonnerai perpétuellement

de me trahir, il n'y a rien de mieux pour déterminer une femme à la

trahison; vous serez heureux et je serai libre. Jouez ce soir le rôle

d'un amoureux contrarié, moi je ferai l'homme soupçonneux et jaloux.

Plaignez cet ange d'appartenir à un homme sans délicatesse, pleurez!

Vous pouvez pleurer, vous êtes jeune. Hélas! moi, je ne puis plus

pleurer, c'est un grand avantage de moins.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 45 / 47 段