Calyste et Conti remontèrent. Le musicien, sollicité par son jeune

rival de chanter un morceau, chanta le plus grand chef-d'œuvre musical

qui existe pour les exécutants, le fameux _Pria che spunti l'aurora_,

que Rubini lui-même n'entame jamais sans trembler et qui fut souvent

le triomphe de Conti. Jamais il ne fut plus extraordinaire qu'en ce

moment où tant de sentiments bouillonnaient dans sa poitrine. Calyste

était en extase. Au premier mot de cette cavatine, l'artiste lança sur

la marquise un regard qui donnait aux paroles une signification cruelle

et qui fut entendue. Camille, qui accompagnait, devina ce commandement

qui fit baisser la tête à Béatrix; elle regarda Calyste et pensa que

l'enfant était tombé dans quelque piége malgré ses avis. Elle en eut

la certitude quand l'heureux Breton vint dire adieu à Béatrix en lui

baisant la main et en la lui serrant avec un petit air confiant et

rusé. Quand Calyste atteignit Guérande, la femme de chambre et les

gens chargeaient la voiture de voyage de Conti, qui, _dès l'aurore_,

comme il l'avait dit, emmenait jusqu'à la poste Béatrix avec les

chevaux de Camille. Les ténèbres permirent à madame de Rochegude de

regarder Guérande, dont les tours, blanchies par le jour, brillaient

au milieu du crépuscule, et de se livrer à sa profonde tristesse: elle

laissait là l'une des plus belles fleurs de la vie, un amour comme

le rêvent les plus pures jeunes filles. Le respect humain brisait le

seul amour véritable que cette femme pouvait et devait concevoir dans

toute sa vie. La femme du monde obéissait aux lois du monde, elle

immolait l'amour aux convenances, comme certaines femmes l'immolent à

la Religion ou au Devoir. Souvent l'Orgueil s'élève jusqu'à la Vertu.

Vue ainsi, cette horrible histoire est celle de bien des femmes.

Le lendemain, Calyste vint aux Touches vers midi. Quand il arriva

dans l'endroit du chemin d'où la veille il avait aperçu Béatrix à la

fenêtre, il y distingua Camille qui accourut à sa rencontre. Elle lui

dit au bas de l'escalier ce mot cruel: Partie!

—Béatrix? répondit Calyste foudroyé.

—Vous avez été la dupe de Conti, vous ne m'avez rien dit, je n'ai pu

rien faire.

Elle emmena le pauvre enfant dans son petit salon; il se jeta sur le

divan à la place où il avait si souvent vu la marquise, et y fondit en

larmes. Félicité ne lui dit rien, elle fuma son houka, sachant qu'il

n'y a rien à opposer aux premiers accès de ces douleurs, toujours

sourdes et muettes. Calyste, ne sachant prendre aucun parti, resta

pendant toute la journée dans un engourdissement profond. Un instant

avant le dîner, Camille essaya de lui dire quelques paroles après

l'avoir prié de l'écouter.

—Mon ami, tu m'as causé de plus violentes souffrances, et je n'avais

pas comme toi pour me guérir une belle vie devant moi. Pour moi, la

terre n'a plus de printemps, l'âme n'a plus d'amour. Aussi, pour

trouver des consolations, dois-je aller plus haut. Ici, la veille du

jour où vint Béatrix, je t'ai fait son portrait; je n'ai pas voulu te

la flétrir, tu m'aurais crue jalouse. Écoute aujourd'hui la vérité.

Madame de Rochegude n'est rien moins que digne de toi. L'éclat de sa

chute n'était pas nécessaire, elle n'eût rien été sans ce tapage, elle

l'a fait froidement pour se donner un rôle: elle est de ces femmes

qui préfèrent l'éclat d'une faute à la tranquillité du bonheur, elles

insultent la société pour en obtenir la fatale aumône d'une médisance,

elles veulent faire parler d'elles à tout prix. Elle était rongée de

vanité. Sa fortune, son esprit n'avaient pu lui donner la royauté

féminine qu'elle cherchait à conquérir en trônant dans un salon; elle

a cru pouvoir obtenir la célébrité de la duchesse de Langeais et de

la vicomtesse de Beauséant; mais le monde est juste, il n'accorde les

honneurs de son intérêt qu'aux sentiments vrais. Béatrix jouant la

comédie est jugée comme une actrice de second ordre. Sa fuite n'était

autorisée par aucune contrariété. L'épée de Damoclès ne brillait pas au

milieu de ses fêtes, et d'ailleurs il est très facile à Paris d'être

heureuse à l'écart quand on aime bien et sincèrement. Enfin, aimante et

tendre, elle n'eût pas cette nuit suivi Conti.

Camille parla longtemps et très éloquemment, mais ce dernier effort

fut inutile, elle se tut à un geste par lequel Calyste exprima son

entière croyance en Béatrix; elle le força de descendre et d'assister

à son dîner, car il lui fut impossible de manger. Il n'y a que pendant

l'extrême jeunesse que ces contractions ont lieu. Plus tard, les

organes ont pris leurs habitudes et se sont comme endurcis. La réaction

du moral sur le physique n'est assez forte pour déterminer une maladie

mortelle que si le système a conservé sa primitive délicatesse. Un

homme résiste à un chagrin violent qui tue un jeune homme, moins

par la faiblesse de l'affection que par la force des organes. Aussi

mademoiselle des Touches fut-elle tout d'abord effrayée de l'attitude

calme et résignée que prit Calyste après sa première effusion de

larmes. Avant de la quitter, il voulut revoir la chambre de Béatrix et

alla se plonger la tête sur l'oreiller où la sienne avait reposé.

—Je fais des folies, dit-il en donnant une poignée de main à Camille

et la quittant avec une profonde mélancolie.

Il revint chez lui, trouva la compagnie ordinaire occupée à faire la

mouche, et resta pendant toute la soirée auprès de sa mère. Le curé,

le chevalier du Halga, mademoiselle de Pen-Hoël savaient le départ de

madame de Rochegude, et tous ils en étaient heureux, Calyste allait

leur revenir; aussi tous l'observaient-ils presque sournoisement en le

voyant un peu taciturne. Personne, dans ce vieux manoir, ne pouvait

imaginer la fin de ce premier amour dans un cœur aussi naïf, aussi

vrai que celui de Calyste.

Pendant quelques jours, Calyste alla régulièrement aux Touches; il

tournait autour du gazon où il s'était quelquefois promené donnant le

bras à Béatrix. Souvent il poussait jusqu'au Croisic, et gagnait la

roche d'où il avait essayé de la précipiter dans la mer: il restait

quelques heures couché sur le buis, car, en étudiant les points d'appui

qui se trouvaient à cette cassure, il s'était appris à y descendre et à

remonter. Ses courses solitaires, son silence et sa sobriété finirent

par inquiéter sa mère. Après une quinzaine de jours pendant lesquels

dura ce manége assez semblable à celui d'un animal dans une cage, la

cage de cet amoureux au désespoir était, selon l'expression de La

Fontaine, _les lieux honorés par les pas, éclairés par les yeux_ de

Béatrix, Calyste cessa de passer le petit bras de mer; il ne se sentit

plus que la force de se traîner jusqu'au chemin de Guérande à l'endroit

d'où il avait aperçu Béatrix à la croisée. La famille, heureuse du

départ des Parisiens, pour employer le mot de la province, n'apercevait

rien de funeste ni de maladif chez Calyste. Les deux vieilles filles et

le curé, poursuivant leur plan, avaient retenu Charlotte de Kergarouët,

qui, le soir, faisait ses agaceries à Calyste, et n'obtenait de lui que

des conseils pour jouer à la mouche. Pendant toute la soirée, Calyste

restait entre sa mère et sa fiancée bretonne, observé par le curé, par

la tante de Charlotte qui devisaient sur son plus ou moins d'abattement

en retournant chez eux. Ils prenaient l'indifférence de ce malheureux

enfant pour une soumission à leurs projets. Par une soirée où Calyste

fatigué s'était couché de bonne heure, chacun laissa ses cartes sur

la table, et tous se regardèrent au moment où le jeune homme ferma la

porte de sa chambre. On avait écouté le bruit de ses pas avec anxiété.

—Calyste a quelque chose, dit la baronne en s'essuyant les yeux.

—Il n'a rien, répondit mademoiselle de Pen-Hoël, il faut le marier

promptement.

—Vous croyez que cela le divertira? dit le chevalier.

Charlotte regarda sévèrement monsieur du Halga, qu'elle trouva le soir

de très mauvais ton, immoral, dépravé, sans religion, et ridicule avec

sa chienne, malgré les observations de sa tante qui défendit le vieux

marin.

—Demain matin, je chapitrerai Calyste, dit le baron que l'on croyait

endormi; je ne voudrais pas m'en aller de ce monde sans avoir vu mon

petit-fils, un Guénic blanc et rose, coiffé d'un béguin breton dans son

berceau.

—Il ne dit pas un mot, dit la vieille Zéphirine, on ne sait ce qu'il

a; jamais il n'a moins mangé; de quoi vit-il? s'il se nourrit aux

Touches, la cuisine du diable ne lui profite guère.

—Il est amoureux, dit le chevalier en risquant cette opinion avec une

excessive timidité.

—Allons! vieux roquentin, vous n'avez pas mis au panier, dit

mademoiselle de Pen-Hoël. Quand vous pensez à votre jeune temps, vous

oubliez tout.

—Venez déjeuner avec nous demain matin, dit la vieille Zéphirine à

Charlotte et à Jacqueline, mon frère raisonnera son fils, et nous

conviendrons de tout. Un clou chasse l'autre.

—Pas chez les Bretons, dit le chevalier.

Le lendemain Calyste vit venir Charlotte, mise dès le matin avec

une recherche extraordinaire, au moment où le baron achevait dans

la salle à manger un discours matrimonial auquel il ne savait que

répondre: il connaissait l'ignorance de sa tante, de son père, de

sa mère et de leurs amis; il récoltait les fruits de l'arbre de la

science, il se trouvait dans l'isolement et ne parlait plus la langue

domestique. Aussi demanda-t-il seulement quelques jours à son père,

qui se frotta les mains de joie et rendit la vie à la baronne en lui

disant à l'oreille la bonne nouvelle. Le déjeuner fut gai. Charlotte,

à qui le baron avait fait un signe, fut sémillante. Dans toute la

ville filtra par Gasselin la nouvelle d'un accord entre les du Guénic

et les Kergarouët. Après le déjeuner, Calyste sortit par le perron

de la grande salle et alla dans le jardin, où le suivit Charlotte;

il lui donna le bras et l'emmena sous la tonnelle au fond. Les

grands-parents étaient à la fenêtre et les regardaient avec une espèce

d'attendrissement. Charlotte se retourna vers la jolie façade, assez

inquiète du silence de son promis, et profita de cette circonstance

pour entamer la conversation en disant à Calyste:—Ils nous examinent!

—Ils ne nous entendent pas, répondit-il.

—Oui, mais ils nous voient.

—Asseyons-nous, Charlotte, répliqua doucement Calyste en la prenant

par la main.

—Est-il vrai qu'autrefois votre bannière flottait sur cette colonne

tordue? demanda Charlotte en contemplant la maison comme sienne. Elle y

ferait bien! Comme on serait heureux là! Vous changerez quelque chose à

l'intérieur de votre maison, n'est-ce pas, Calyste?

—Je n'en aurai pas le temps, ma chère Charlotte, dit le jeune homme

en lui prenant les mains et les lui baisant. Je vais vous confier mon

secret. J'aime trop une personne que vous avez vue et qui m'aime pour

pouvoir faire le bonheur d'une autre femme, et je sais que, depuis

notre enfance, on nous avait destinés l'un à l'autre.

—Mais elle est mariée, Calyste, dit Charlotte.

—J'attendrai, répondit le jeune homme.

—Et moi aussi, dit Charlotte les yeux pleins de larmes. Vous ne

sauriez aimer longtemps cette femme qui, dit-on, a suivi un chanteur...

—Mariez-vous, ma chère Charlotte, reprit Calyste. Avec la fortune que

vous destine votre tante et qui est énorme en Bretagne, vous pourrez

choisir mieux que moi... Vous trouverez un homme titré. Je ne vous

ai pas prise à part pour vous apprendre ce que vous savez, mais pour

vous conjurer, au nom de notre amitié d'enfance, de prendre sur vous

la rupture et de me refuser. Dites que vous ne voulez point d'un homme

dont le cœur n'est pas libre, et ma passion aura servi du moins à ne

vous faire aucun tort. Vous ne savez pas combien la vie me pèse! Je ne

puis supporter aucune lutte, je suis affaibli comme un homme quitté par

son âme, par le principe même de sa vie. Sans le chagrin que ma mort

causerait à ma mère et à ma tante, je me serais déjà jeté à la mer,

et je ne suis plus retourné dans les roches du Croisic depuis le jour

où la tentation devenait irrésistible. Ne parlez pas de ceci. Adieu,

Charlotte.

Il prit la jeune fille par le front, l'embrassa sur les cheveux, sortit

par l'allée qui aboutissait au pignon, et se sauva chez Camille où il

resta jusqu'au milieu de la nuit. En revenant à une heure du matin,

il trouva sa mère occupée à sa tapisserie et l'attendant. Il entra

doucement, lui serra la main et lui dit:—Charlotte est-elle partie?

—Elle part demain avec sa tante, au désespoir toutes deux. Viens en

Irlande, mon Calyste, dit-elle.

—Combien de fois ai-je pensé à m'y enfuir! dit-il.

—Ah! s'écria la baronne.

—Avec Béatrix, ajouta-t-il.

Quelques jours après le départ de Charlotte, Calyste accompagnait le

chevalier du Halga pendant sa promenade au mail, il s'y asseyait au

soleil sur un banc d'où ses yeux embrassaient le paysage depuis les

girouettes des Touches jusqu'aux rescifs que lui indiquaient ces lames

écumeuses qui se jouent au-dessus des écueils à la marée. En ce moment

Calyste était maigre et pâle, ses forces diminuaient, il commençait

à ressentir quelques petits frissons réguliers qui dénotaient la

fièvre. Ses yeux cernés avaient cet éclat que communique une pensée

fixe aux solitaires, ou l'ardeur du combat aux hardis lutteurs de

notre civilisation actuelle. Le chevalier était la seule personne avec

laquelle il échangeât quelques idées: il avait deviné dans ce vieillard

un apôtre de sa religion, et reconnu chez lui les vestiges d'un éternel

amour.

—Avez-vous aimé plusieurs femmes dans votre vie? lui demanda-t-il la

seconde fois qu'ils firent, selon l'expression du marin, _voile de

conserve_ au mail.

—Une seule, répondit le capitaine du Halga.

—Était-elle libre?

—Non, fit le chevalier. Ah! j'ai bien souffert, car elle était la

femme de mon meilleur ami, de mon protecteur, de mon chef: mais nous

nous aimions tant!

—Elle vous aimait? dit Calyste.

—Passionnément, répondit le chevalier avec une vivacité qui ne lui

était pas ordinaire.

—Vous avez été heureux?

—Jusqu'à sa mort, elle est morte à quarante-neuf ans, en émigration

à Saint-Pétersbourg: le climat l'a tuée. Elle doit avoir bien froid

dans son cercueil. J'ai bien souvent pensé à l'aller chercher pour la

coucher dans notre chère Bretagne, près de moi! Mais elle gît dans mon

cœur.

Le chevalier s'essuya les yeux, Calyste lui prit les mains et les lui

serra.

—Je tiens plus à cette chienne, dit-il en montrant Thisbé, qu'à

ma vie. Cette petite est en tout point semblable à celle qu'elle

caressait de ses belles mains, et qu'elle prenait sur ses genoux. Je

ne regarde jamais Thisbé sans voir les mains de madame l'amirale.

—Avez-vous vu madame de Rochegude? dit Calyste au chevalier.

—Non, répondit le chevalier. Il y a maintenant cinquante-huit ans que

je n'ai fait attention à aucune femme, excepté votre mère qui a quelque

chose dans le teint de madame l'amirale.

Trois jours après, le chevalier dit sur le mail à Calyste:—Mon enfant,

j'ai pour tout bien cent quarante louis. Quand vous saurez où est

madame de Rochegude, vous viendrez les prendre chez moi pour aller la

voir.

Calyste remercia le vieillard, dont l'existence lui faisait envie;

mais, de jour en jour, il devint plus morose, il paraissait n'aimer

personne, il semblait que tout le monde le blessât, il ne restait

doux et bon que pour sa mère. La baronne suivait avec une inquiétude

croissante les progrès de cette folie, elle seule obtenait à force de

prières que Calyste prît quelque nourriture. Vers le commencement du

mois d'octobre, le jeune malade cessa d'aller au mail en compagnie du

chevalier, qui venait inutilement le chercher pour la promenade en lui

faisant des agaceries de vieillard.

—Nous parlerons de madame de Rochegude, disait-il. Je vous raconterai

ma première aventure.

—Votre fils est bien malade, dit à la baronne le chevalier du Halga le

jour où ses instances furent inutiles.

Calyste répondait à toutes les questions qu'il se portait à merveille,

et, comme tous les jeunes mélancoliques, il prenait plaisir à savourer

la mort; mais il ne sortait plus de la maison, il demeurait dans le

jardin, se chauffait au pâle et tiède soleil de l'automne, sur le banc,

seul avec sa pensée, et il fuyait toute compagnie.

Depuis le jour où Calyste n'alla plus chez elle, Félicité pria le

curé de Guérande de la venir voir. L'assiduité de l'abbé Grimont, qui

passait aux Touches presque toutes les matinées et qui parfois y dîna,

devint une grande nouvelle: il en fut question dans tout le pays, et

même à Nantes. Néanmoins il ne manqua jamais une soirée à l'hôtel

du Guénic, où régnait la désolation. Maîtres et gens, tous étaient

affligés de l'obstination de Calyste, sans le croire en danger; il ne

venait dans l'esprit d'aucune de ces personnes que ce pauvre jeune

homme pût mourir d'amour. Le chevalier n'avait aucun exemple d'une

pareille mort dans ses voyages ou dans ses souvenirs. Tous attribuaient

la maigreur de Calyste au défaut de nourriture. Sa mère se mit à

genoux en le suppliant de manger. Calyste s'efforça de vaincre sa

répugnance pour plaire à sa mère. La nourriture prise à contre-cœur

accéléra la petite fièvre lente qui dévorait ce beau jeune homme.

Dans les derniers jours d'octobre, l'enfant chéri ne remontait plus

se coucher au second, il avait son lit dans la salle basse, et il y

restait la plupart du temps au milieu de sa famille, qui eut enfin

recours au médecin de Guérande. Le docteur essaya de couper la

fièvre avec du quinine, et la fièvre céda pour quelques jours. Le

médecin avait ordonné de faire faire de l'exercice à Calyste et de le

distraire. Le baron retrouva quelque force et sortit de son apathie;

il devint jeune quand son fils se faisait vieux. Il emmena Calyste,

Gasselin et ses deux beaux chiens de chasse. Calyste obéit à son père,

et pendant quelques jours tous trois chassèrent: ils allèrent en forêt,

ils visitèrent leurs amis dans les châteaux voisins; mais Calyste

n'avait aucune gaieté, personne ne pouvait lui arracher un sourire, son

masque livide et contracté trahissait un être entièrement passif. Le

baron, vaincu par la fatigue, tomba dans une horrible lassitude et fut

obligé de revenir au logis, ramenant Calyste dans le même état.

Quelques jours après leur retour, le père et le fils furent si

dangereusement malades, qu'on fut obligé d'envoyer chercher, sur la

demande même du médecin de Guérande, les deux plus fameux docteurs de

Nantes. Le baron avait été comme foudroyé par le changement visible

de Calyste. Doué de cette effroyable lucidité que la nature donne aux

moribonds, il tremblait comme un enfant de voir sa race s'éteindre:

il ne disait mot, il joignait les mains, priait Dieu sur son fauteuil

où le clouait sa faiblesse. Il était tourné vers le lit occupé par

Calyste et le regardait sans cesse. Au moindre mouvement que faisait

son enfant, il éprouvait une vive commotion comme si le flambeau de

sa vie en était agité. La baronne ne quittait plus cette salle, où la

vieille Zéphirine tricotait au coin de la cheminée dans une inquiétude

horrible: on lui demandait du bois, car le père et le fils avaient

également froid; on attaquait ses provisions: aussi avait-elle pris

le parti de livrer ses clefs, n'étant plus assez agile pour suivre

Mariotte; mais elle voulait tout savoir, elle questionnait à voix

basse Mariotte et sa belle-sœur à tout moment; elle les prenait à

part afin de connaître l'état de son frère et de son neveu. Quand

un soir, pendant un assoupissement de Calyste et de son père, la

vieille demoiselle de Pen-Hoël lui eut dit que sans doute il fallait se

résigner à voir mourir le baron, dont la figure était devenue blanche

et prenait des tons de cire, elle laissa tomber son tricot, fouilla

dans sa poche, en sortit un vieux chapelet de bois noir, et se mit à

le dire avec une ferveur qui rendit à sa figure antique et desséchée

une splendeur si vigoureuse, que l'autre vieille fille imita son amie;

puis tous, à un signe du curé, se joignirent à l'élévation mentale de

mademoiselle du Guénic.

—J'ai prié Dieu la première, dit la baronne en se souvenant de la

fatale lettre écrite par Calyste, il ne m'a pas exaucée!

—Peut-être ferions-nous bien, dit le curé Grimont, de prier

mademoiselle des Touches de venir voir Calyste.

—Elle! s'écria la vieille Zéphirine, l'auteur de tous nos maux, elle

qui l'a diverti de sa famille, qui nous l'a enlevé, qui lui a fait lire

des livres impies, qui lui a appris un langage hérétique! Qu'elle soit

maudite, et puisse Dieu ne lui pardonner jamais! Elle a brisé les du

Guénic.

—Elle les relèvera peut-être, dit le curé d'une voix douce. C'est une

sainte et une vertueuse personne; je suis son garant, elle n'a que de

bonnes intentions pour lui. Puisse-t-elle être à même de les réaliser!

—Avertissez-moi le jour où elle mettra les pieds ici, j'en sortirai,

s'écria la vieille. Elle a tué le père et le fils. Croyez-vous que je

n'entende pas la voix faible de Calyste? à peine a-t-il la force de

parler.

Ce fut en ce moment que les trois médecins entrèrent; ils fatiguèrent

Calyste de questions; mais, quant au père, l'examen dura peu; leur

conviction fut complète en un moment, ils étaient surpris qu'il vécût

encore. Le médecin de Guérande annonça tranquillement à la baronne que,

relativement à Calyste, il fallait probablement aller à Paris consulter

les hommes les plus expérimentés de la science, car il en coûterait

plus de cent louis pour leur déplacement.

—On meurt de quelque chose, mais l'amour, ce n'est rien, dit

mademoiselle de Pen-Hoël.

—Hélas! quelle que soit la cause, Calyste meurt, dit la baronne, je

reconnais en lui tous les symptômes de la consomption, la plus horrible

des maladies de mon pays.

—Calyste meurt? dit le baron en ouvrant les yeux d'où sortirent deux

grosses larmes qui cheminèrent lentement, retardées par les plis

nombreux de son visage, et restèrent au bas de ses joues, les deux

seules larmes qu'il eût sans doute versées de toute sa vie. Il se

dressa sur ses jambes, il fit quelques pas vers le lit de son fils, lui

prit les mains, le regarda.

—Que voulez-vous, mon père? lui dit-il.

—Que tu vives! s'écria le baron.

—Je ne saurais vivre sans Béatrix, répondit Calyste au vieillard qui

tomba sur son fauteuil.

—Où trouver cent louis pour faire venir les médecins de Paris? il est

encore temps, dit la baronne.

—Cent louis! s'écria Zéphirine. Le sauverait-on?

Sans attendre la réponse de sa belle-sœur, la vieille fille passa ses

mains par l'ouverture de ses poches et défit son jupon de dessous, qui

rendit un son lourd en tombant. Elle connaissait si bien les places où

elle avait cousu ses louis, qu'elle les décousit avec une promptitude

qui tenait de la magie. Les pièces d'or tombaient une à une sur sa jupe

en sonnant. La vieille Pen-Hoël la regardait faire en manifestant un

étonnement stupide.

—Mais ils vous voient! dit-elle à l'oreille de son amie.

—Trente-sept, répondit Zéphirine en continuant son compte.

—Tout le monde saura votre compte.

—Quarante-deux.

—Des doubles louis, tous neufs: où les avez-vous eus, vous qui n'y

voyez pas clair?

—Je les tâtais. Voici cent quatre louis, cria Zéphirine. Sera-ce assez?

—Que vous arrive-t-il? demanda le chevalier du Halga qui survint et ne

put s'expliquer l'attitude de sa vieille amie tendant sa jupe pleine de

louis.

En deux mots mademoiselle de Pen-Hoël expliqua l'affaire au chevalier.

—Je l'ai su, dit-il, et venais vous apporter cent quarante louis que

je tenais à la disposition de Calyste, il le sait bien.

Le chevalier tira de sa poche deux rouleaux et les montra. Mariotte, en

voyant ces richesses, dit à Gasselin de fermer la porte.

—L'or ne lui rendra pas la santé, dit la baronne en pleurs.

—Mais il lui servira peut-être à courir après sa marquise, répondit le

chevalier. Allons, Calyste!

Calyste se dressa sur son séant et s'écria joyeusement: En route!

—Il vivra donc, dit le baron d'une voix douloureuse, je puis mourir.

Allez chercher le curé.

Ce mot répandit l'épouvante. Calyste, en voyant pâlir son père atteint

par les émotions cruelles de cette scène, ne put retenir ses larmes. Le

curé, qui savait l'arrêt porté par les médecins, était allé chercher

mademoiselle des Touches, car autant il avait eu de répugnance pour

elle, autant il manifestait en ce moment d'admiration, et il la

défendait comme un pasteur doit défendre une de ses ouailles préférées.

A la nouvelle de l'état désespéré dans lequel était le baron, il y

eut une foule dans la ruelle: les paysans, les paludiers et les gens

de Guérande s'agenouillèrent dans la cour pendant que l'abbé Grimont

administrait le vieux guerrier breton. Toute la ville était émue de

savoir le père mourant auprès de son fils malade. On regardait comme

une calamité publique l'extinction de cette antique race bretonne.

Cette cérémonie frappa Calyste. Sa douleur fit taire pendant un moment

son amour; il demeura, durant l'agonie de l'héroïque défenseur de la

monarchie, agenouillé, regardant les progrès de la mort et pleurant.

Le vieillard expira dans son fauteuil, en présence de toute la famille

assemblée.

—Je meurs fidèle au roi et à la religion. Mon Dieu, pour prix de mes

efforts, faites que Calyste vive! dit-il.

—Je vivrai, mon père, et je vous obéirai, répondit le jeune homme.

—Si tu veux me rendre la mort aussi douce que Fanny m'a fait ma vie,

jure-moi de te marier.

—Je vous le promets, mon père.

Ce fut un touchant spectacle que de voir Calyste, ou plutôt son

apparence, appuyé sur le vieux chevalier du Halga, un spectre

conduisant une ombre, suivant le cercueil du baron et menant le deuil.

L'église et la petite place qui se trouve devant le portail furent

pleines de gens accourus de plus de dix lieues à la ronde.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 46 / 47 段