Une barque attendait au pied de la jetée où l'embarquement se fit

sans gaieté. La marquise était froide et digne. Camille avait grondé

Calyste sur son manque d'obéissance, en lui expliquant l'état dans

lequel étaient ses affaires de cœur. Calyste, en proie à un désespoir

morne, jetait sur Béatrix des regards où l'amour et la haine se

combattaient. Il ne fut pas dit une parole pendant le court trajet

de la jetée de Guérande à l'extrémité du port du Croisic, endroit où

se charge le sel que des femmes apportent dans de grandes terrines

placées sur leurs têtes, et qu'elles tiennent de façon à ressembler à

des cariatides. Ces femmes vont pieds nus et n'ont qu'une jupe assez

courte. Beaucoup d'entre elles laissent insoucieusement voltiger les

mouchoirs qui couvrent leurs bustes; plusieurs n'ont que leurs chemises

et sont les plus fières, car moins les femmes ont de vêtements, plus

elles déploient de pudiques noblesses. Le petit navire danois achevait

sa cargaison. Le débarquement de ces deux belles personnes excita

donc la curiosité des porteuses de sel; et pour y échapper autant

que pour servir Calyste, Camille s'élança vivement vers les rochers,

en le laissant à Béatrix. Gasselin mit entre son maître et lui une

distance d'au moins deux cents pas. Du côté de la mer, la presqu'île

du Croisic est bordée de roches granitiques dont les formes sont si

singulièrement capricieuses, qu'elles ne peuvent être appréciées que

par les voyageurs qui ont été mis à même d'établir des comparaisons

entre ces grands spectacles de la nature sauvage. Peut-être les roches

du Croisic ont-elles sur les choses de ce genre la supériorité accordée

au chemin de la grande Chartreuse sur les autres vallées étroites. Ni

les côtes de la Corse où le granit offre des rescifs bien bizarres,

ni celles de la Sardaigne où la nature s'est livrée à des effets

grandioses et terribles, ni les roches basaltiques des mers du Nord,

n'ont un caractère si complet. La fantaisie s'est amusée à composer

là d'interminables arabesques où les figures les plus fantastiques

s'enroulent et se déroulent. Toutes les formes y sont. L'imagination

est peut-être fatiguée de cette immense galerie de monstruosités où par

les temps de fureur la mer se glisse et a fini par polir toutes les

aspérités. Vous rencontrez sous une voûte naturelle et d'une hardiesse

imitée de loin par Brunelleschi, car les plus grands efforts de l'art

sont toujours une timide contrefaçon des effets de la nature, une cuve

polie comme une baignoire de marbre et sablée par un sable uni, fin,

blanc, où l'on peut se baigner sans crainte dans quatre pieds d'eau

tiède. Vous allez admirant de petites anses fraîches, abritées par

des portiques grossièrement taillés, mais majestueux, à la manière du

palais Pitti, cette autre imitation des caprices de la nature. Les

accidents sont innombrables, rien n'y manque de ce que l'imagination la

plus dévergondée pourrait inventer ou désirer. Il existe même, chose si

rare sur les bords de l'Océan que peut-être est-ce la seule exception,

un gros _buisson_ de la plante qui a fait créer ce mot. Ce buis, la

plus grande curiosité du Croisic, où les arbres ne peuvent pas venir,

se trouve à une lieue environ du port, à la pointe la plus avancée de

la côte. Sur un des promontoires formés par le granit, et qui s'élèvent

au-dessus de la mer à une hauteur où les vagues n'arrivent jamais, même

dans les temps les plus furieux, à l'exposition du midi, les caprices

diluviens ont pratiqué une marge creuse d'environ quatre pieds de

saillie. Dans cette fente, le hasard, ou peut-être l'homme, a mis assez

de terre végétale pour qu'un buis ras et fourni, semé par les oiseaux,

y ait poussé. La forme des racines indique au moins trois cents ans

d'existence. Au-dessous la roche est cassée net. La commotion, dont

les traces sont écrites en caractères ineffaçables sur cette côte,

a emporté les morceaux de granit je ne sais où. La mer arrive sans

rencontrer de rescifs au pied de cette lame, où elle a plus de cinq

cents pieds de profondeur; à l'entour, quelques roches à fleur d'eau,

que les bouillonnements de l'écume indiquent, décrivent comme un grand

cirque. Il faut un peu de courage et de résolution pour aller jusqu'à

la cime de ce petit Gibraltar, dont la tête est presque ronde et d'où

quelque coup de vent peut précipiter les curieux dans la mer ou, ce qui

serait plus dangereux, sur les roches. Cette sentinelle gigantesque

ressemble à ces lanternes de vieux châteaux d'où l'on pouvait prévoir

les attaques en embrassant tout le pays; de là se voient le clocher et

les arides cultures du Croisic, les sables et les dunes qui menacent

la terre cultivée et qui ont envahi le territoire du bourg de Batz.

Quelques vieillards prétendent que, dans des temps fort reculés, il

se trouvait un château fort en cet endroit. Les pêcheurs de sardines

ont donné un nom à ce rocher, qui se voit de loin en mer; mais il faut

pardonner l'oubli de ce mot breton, aussi difficile à prononcer qu'à

retenir. Calyste menait Béatrix vers ce point, d'où le coup d'œil est

superbe et où les décorations du granit surpassent tous les étonnements

qu'il a pu causer le long de la route sablonneuse qui côtoie la mer. Il

est inutile d'expliquer pourquoi Camille s'était sauvée en avant. Comme

une bête sauvage blessée, elle aimait la solitude; elle se perdait dans

les grottes, reparaissait sur les pics, chassait les crabes de leurs

trous ou surprenait en flagrant délit leurs mœurs originales. Pour ne

pas être gênée par ses habits de femme, elle avait mis des pantalons à

manchettes brodées, une blouse courte, un chapeau de castor, et pour

bâton de voyage elle avait une cravache, car elle a toujours eu la

fatuité de sa force et de son agilité; elle était ainsi cent fois plus

belle que Béatrix: elle avait un petit châle de soie rouge de Chine

croisé sur son buste comme on le met aux enfants. Pendant quelque

temps, Béatrix et Calyste la virent voltigeant sur les cimes ou sur

les abîmes comme un feu follet, essayant de donner le change à ses

souffrances en affrontant le péril. Elle arriva la première à la roche

au buis et s'assit dans une des anfractuosités à l'ombre, occupée à

méditer. Que pouvait faire une femme comme elle de sa vieillesse, après

avoir bu la coupe de la gloire que tous les grands talents, trop avides

pour détailler les stupides jouissances de l'amour-propre, vident d'une

gorgée? Elle a depuis avoué que là l'une de ces réflexions suggérées

par un rien, par un de ces accidents qui sont une niaiserie peut-être

pour des gens vulgaires, et qui présentent un abîme de réflexions aux

grandes âmes, l'avait décidée à l'acte singulier par lequel elle devait

en finir avec la vie sociale. Elle tira de sa poche une petite boîte

où elle avait mis, en cas de soif, des pastilles à la fraise; elle en

prit plusieurs; mais, tout en les savourant, elle ne put s'empêcher de

remarquer que les fraises, qui n'existaient plus, revivaient cependant

dans leurs qualités. Elle conclut de là qu'il en pouvait être ainsi de

nous. La mer lui offrait alors une image de l'infini. Nul grand esprit

ne peut se tirer de l'infini, en admettant l'immortalité de l'âme,

sans conclure à quelque avenir religieux. Cette idée la poursuivit

encore quand elle respira son flacon d'eau de Portugal. Son manége

pour faire tomber Béatrix en partage à Calyste lui parut alors bien

mesquin: elle sentit mourir la femme en elle, et se dégager la noble et

angélique créature voilée jusqu'alors par la chair. Son immense esprit,

son savoir, ses connaissances, ses fausses amours l'avaient conduite

face à face avec quoi? qui le lui eût dit? avec la mère féconde, la

consolatrice des affligés, l'Église romaine, si douce aux repentirs,

si poétique avec les poètes, si naïve avec les enfants, si profonde et

si mystérieuse pour les esprits inquiets et sauvages qu'ils y peuvent

toujours creuser en satisfaisant toujours leurs insatiables curiosités,

sans cesse excitées. Elle jeta les yeux sur les détours que Calyste lui

avait fait faire, et les comparait aux chemins tortueux de ces rochers.

Calyste était toujours à ses yeux le beau messager du ciel, un divin

conducteur. Elle étouffa l'amour terrestre par l'amour divin.

Après avoir marché pendant quelque temps en silence, Calyste ne put

s'empêcher, sur une exclamation de Béatrix relative à la beauté de

l'Océan qui diffère beaucoup de la Méditerranée, de comparer, comme

pureté, comme étendue, comme agitation, comme profondeur, comme

éternité, cette mer à son amour.

—Elle est bordée par un rocher, dit en riant Béatrix.

—Quand vous me parlez ainsi, répondit-il en lui lançant un regard

divin, je vous vois, je vous entends, et puis avoir la patience des

anges; mais quand je suis seul, vous auriez pitié de moi si vous

pouviez me voir. Ma mère pleure alors de mon chagrin.

—Écoutez, Calyste, il faut en finir, dit la marquise en regagnant

le chemin sablé. Peut-être avons-nous atteint le seul lieu propice à

dire ces choses, car jamais de ma vie je n'ai vu la nature plus en

harmonie avec mes pensées. J'ai vu l'Italie, où tout parle d'amour;

j'ai vu la Suisse, où tout est frais et exprime un vrai bonheur, un

bonheur laborieux; où la verdure, les eaux tranquilles, les lignes les

plus riantes sont opprimées par les Alpes couronnées de neige; mais je

n'ai rien vu qui peigne mieux l'ardente aridité de ma vie que cette

petite plaine desséchée par les vents de mer, corrodée par les vapeurs

marines, où lutte une triste agriculture en face de l'immense Océan,

en face des bouquets de la Bretagne d'où s'élèvent les tours de votre

Guérande. Eh! bien, Calyste, voilà Béatrix. Ne vous y attachez donc

point. Je vous aime, mais je ne serai jamais à vous d'aucune manière,

car j'ai la conscience de ma désolation intérieure. Ah! vous ne savez

pas à quel point je suis dure pour moi-même en vous parlant ainsi.

Non, vous ne verrez pas votre idole, si je suis une idole, amoindrie,

elle ne tombera pas de la hauteur où vous la mettez. J'ai maintenant

en horreur une passion que désavouent le monde et la religion, je ne

veux plus être humiliée ni cacher mon bonheur; je reste attachée où je

suis, je serai le désert sablonneux et sans végétation, sans fleurs ni

verdure que voici.

—Et si vous étiez abandonnée? dit Calyste.

—Eh! bien, j'irai mendier ma grâce, je m'humilierai devant l'homme que

j'ai offensé, mais je ne courrai jamais le risque de me jeter dans un

bonheur que je sais devoir finir.

—Finir! s'écria Calyste.

La marquise interrompit le dithyrambe auquel allait se livrer son amant

en répétant: Finir! d'un ton qui lui imposa silence.

Cette contradiction émut chez le jeune homme une de ces muettes fureurs

internes que connaissent seuls ceux qui ont aimé sans espoir. Béatrix

et lui firent environ trois cents pas dans un profond silence, ne

regardant plus ni la mer, ni les roches, ni les champs du Croisic.

—Je vous rendrais si heureuse! dit Calyste.

—Tous les hommes commencent par nous promettre le bonheur, et ils nous

lèguent l'infamie, l'abandon, le dégoût. Je n'ai rien à reprocher à

celui à qui je dois être fidèle; il ne m'a rien promis, je suis allée à

lui; mais le seul moyen qui me reste pour amoindrir ma faute est de la

rendre éternelle.

—Dites, madame, que vous ne m'aimez pas! Moi qui vous aime, je sais

par moi-même que l'amour ne discute pas, il ne voit que lui-même,

il n'est pas un sacrifice que je ne fasse. Ordonnez, je tenterai

l'impossible. Celui qui jadis a méprisé sa maîtresse pour avoir jeté

son gant entre les lions en lui commandant d'aller le reprendre, il

n'aimait pas! il méconnaissait votre droit de nous éprouver pour

être sûres de notre amour et ne rendre les armes qu'à des grandeurs

surhumaines. Je vous sacrifierais ma famille, mon nom, mon avenir.

—Quelle insulte dans ce mot de sacrifices! dit-elle d'un ton de

reproche qui fit sentir à Calyste la sottise de son expression.

Il n'y a que les femmes qui aiment absolument ou les coquettes pour

savoir prendre un point d'appui dans un mot et s'élancer à une hauteur

prodigieuse: l'esprit et le sentiment procèdent là de la même manière;

mais la femme aimante s'afflige, et la coquette méprise.

—Vous avez raison, dit Calyste en laissant tomber deux larmes, ce mot

ne peut se dire que des efforts que vous me demandez.

—Taisez-vous, dit Béatrix saisie d'une réponse où pour la première

fois Calyste peignait bien son amour, j'ai fait assez de fautes, ne me

tentez pas.

Ils étaient en ce moment au pied de la roche au buis. Calyste éprouva

les plus enivrantes félicités à soutenir la marquise en gravissant ce

rocher où elle voulut aller jusqu'à la cime. Ce fut pour ce pauvre

enfant la dernière faveur que de serrer cette taille, de sentir cette

femme un peu tremblante: elle avait besoin de lui! Ce plaisir inespéré

lui tourna la tête, il ne vit plus rien, il saisit Béatrix par la

ceinture.

—Eh! bien? dit-elle d'un air imposant.

—Ne serez-vous jamais à moi? lui demanda-t-il d'une voix étouffée par

un orage de sang.

—Jamais, mon ami, répondit-elle. Je ne puis être pour vous que

Béatrix, un rêve. N'est-ce pas une douce chose? nous n'aurons ni

amertume, ni chagrin, ni repentir.

—Et vous retournerez à Conti?

—Il le faut bien.

—Tu ne seras donc jamais à personne, dit Calyste en poussant la

marquise avec une violence frénétique.

Il voulut écouter sa chute avant de se précipiter après elle, mais il

n'entendit qu'une clameur sourde, la stridente déchirure d'une étoffe

et le bruit grave d'un corps tombant sur la terre. Au lieu d'aller

la tête en bas, Béatrix avait chaviré, elle était renversée dans le

buis; mais elle aurait roulé néanmoins au fond de la mer si sa robe

ne s'était accrochée à une pointe et n'avait en se déchirant amorti

le poids du corps sur le buisson. Mademoiselle des Touches, qui vit

cette scène, ne put crier, car son saisissement fut tel qu'elle ne

put que faire signe à Gasselin d'accourir. Calyste se pencha par une

sorte de curiosité féroce, il vit la situation de Béatrix et frémit:

elle paraissait prier, elle croyait mourir, elle sentait le buis près

de céder. Avec l'habileté soudaine que donne l'amour, avec l'agilité

surnaturelle que la jeunesse trouve dans le danger, il se laissa couler

de neuf pieds de hauteur, en se tenant à quelques aspérités, jusqu'à la

marge du rocher, et put relever à temps la marquise en la prenant dans

ses bras, au risque de tomber tous les deux à la mer. Quand il tint

Béatrix, elle était sans connaissance; mais il la pouvait croire toute

à lui dans ce lit aérien où ils allaient rester longtemps seuls, et son

premier mouvement fut un mouvement de plaisir.

—Ouvrez les yeux, pardonnez-moi, disait Calyste, ou nous mourrons

ensemble.

—Mourir? dit-elle en ouvrant les yeux et dénouant ses lèvres pâles.

Calyste salua ce mot par un baiser, et sentit alors chez la marquise

un frémissement convulsif qui le ravit. En ce moment, les souliers

ferrés de Gasselin se firent entendre au-dessus. Le Breton était suivi

de Camille, avec laquelle il examinait les moyens de sauver les deux

amants.

—Il n'en est qu'un seul, mademoiselle, dit Gasselin: je vais m'y

couler, ils remonteront sur mes épaules, et vous leur donnerez la main.

—Et toi? dit Camille.

Le domestique parut surpris d'être compté pour quelque chose au milieu

du danger que courait son jeune maître.

—Il vaut mieux aller chercher une échelle au Croisic, dit Camille.

—Elle est malicieuse tout de même, se dit Gasselin en descendant.

Béatrix demanda d'une voix faible à être couchée, elle se sentait

défaillir. Calyste la coucha entre le granit et le buis sur le terreau

frais.

—Je vous ai vu, Calyste, dit Camille. Que Béatrix meure ou soit

sauvée, ceci ne doit être jamais qu'un accident.

—Elle me haïra, dit-il les yeux mouillés.

—Elle t'adorera, répondit Camille. Nous voilà revenus de notre

promenade, il faut la transporter aux Touches. Que serais-tu donc

devenu si elle était morte? lui dit-elle.

—Je l'aurais suivie.

—Et ta mère?... Puis, après une pause: Et moi? dit-elle faiblement.

Calyste resta pâle, le dos appuyé au granit, immobile, silencieux.

Gasselin revint promptement d'une des petites fermes éparses dans les

champs en courant avec une échelle qu'il y avait trouvée. Béatrix avait

repris quelques forces. Quand Gasselin eut placé l'échelle, la marquise

put, aidée par Gasselin qui pria Calyste de passer le châle rouge de

Camille sous les bras de Béatrix et de lui en apporter le bout, arriver

sur la plate-forme ronde, où Gasselin la prit dans ses bras comme un

enfant, et la descendit sur la plage.

—Je n'aurais pas dit non à la mort; mais les souffrances! dit-elle à

mademoiselle des Touches d'une voix faible.

La faiblesse et le brisement que ressentait Béatrix forcèrent Camille

à la faire porter à la ferme où Gasselin avait emprunté l'échelle.

Calyste, Gasselin et Camille se dépouillèrent des vêtements qu'ils

pouvaient quitter, firent un matelas sur l'échelle, y placèrent Béatrix

et la portèrent comme sur une civière. Les fermiers offrirent leur

lit. Gasselin courut à l'endroit où attendaient les chevaux, en prit

un, et alla chercher le chirurgien du Croisic, après avoir recommandé

aux bateliers de venir à l'anse la plus voisine de la ferme. Calyste,

assis sur une escabelle, répondait par des mouvements de tête et par

de rares monosyllabes à Camille, dont l'inquiétude était excitée et

par l'état de Béatrix et par celui de Calyste. Après une saignée, la

malade se trouva mieux; elle put parler, consentit à s'embarquer, et

vers cinq heures du soir elle fut transportée de la jetée de Guérande

aux Touches, où le médecin de la ville l'attendait. Le bruit de cet

événement s'était répandu dans ce pays solitaire et presque sans

habitants visibles avec une inexplicable rapidité.

Calyste passa la nuit aux Touches, au pied du lit de Béatrix, et en

compagnie de Camille. Le médecin avait promis que le lendemain la

marquise n'aurait plus qu'une courbature. A travers le désespoir de

Calyste éclatait une joie profonde: il était au pied du lit de Béatrix,

il la regardait sommeillant ou s'éveillant; il pouvait étudier son

visage pâle et ses moindres mouvements. Camille souriait avec amertume

en reconnaissant chez Calyste les symptômes d'une de ces passions qui

teignent à jamais l'âme et les facultés d'un homme en se mêlant à sa

vie, dans une époque où nulle pensée, nul soin ne contrarient ce cruel

travail intérieur. Jamais Calyste ne devait voir la femme vraie qui

était en Béatrix. Avec quelle naïveté le jeune Breton ne laissait-il

pas lire ses plus secrètes pensées!... il s'imaginait que cette femme

était sienne en se trouvant ainsi dans sa chambre, et en l'admirant

dans le désordre du lit. Il épiait avec une attention extatique les

plus légers mouvements de Béatrix; sa contenance annonçait une si jolie

curiosité, son bonheur se révélait si naïvement, qu'il y eut un moment

où les deux femmes se regardèrent en souriant. Quand Calyste vit les

beaux yeux vert de mer de la malade exprimant un mélange de confusion,

d'amour et de raillerie, il rougit et détourna la tête.

—Ne vous ai-je pas dit, Calyste, que vous autres hommes vous nous

promettiez le bonheur et finissiez par nous jeter dans un précipice?

En entendant cette plaisanterie, dite d'un ton charmant, et qui

annonçait quelque changement dans le cœur de Béatrix, Calyste se mit

à genoux, prit une des mains moites qu'elle laissa prendre et la baisa

d'une façon très soumise.

—Vous avez le droit de repousser à jamais mon amour, et moi je n'ai

plus le droit de vous dire un seul mot.

—Ah! s'écria Camille en voyant l'expression peinte sur le visage de

Béatrix et la comparant à celle qu'avaient obtenue les efforts de sa

diplomatie, l'amour aura toujours plus d'esprit à lui seul que tout le

monde! Prenez votre calmant, ma chère amie, et dormez.

Cette nuit, passée par Calyste auprès de mademoiselle des Touches,

qui lut des livres de théologie mystique pendant que Calyste lisait

_Indiana_, le premier ouvrage de la célèbre rivale de Camille, et où se

trouvait la captivante image d'un jeune homme aimant avec idolâtrie et

dévouement, avec une tranquillité mystérieuse et pour toute sa vie, une

femme placée dans la situation fausse où était Béatrix, livre qui fut

d'un fatal exemple pour lui! cette nuit laissa des traces ineffaçables

dans le cœur de ce pauvre jeune homme, à qui Félicité fit comprendre

qu'à moins d'être un monstre, une femme ne pouvait être qu'heureuse et

flattée dans toutes ses vanités d'avoir été l'objet d'un crime.

—Vous ne m'auriez pas jetée à l'eau, moi! dit la pauvre Camille en

essuyant une larme.

Vers le matin, Calyste, accablé, s'était endormi dans son fauteuil.

Ce fut au tour de la marquise à contempler ce charmant enfant, pâli

par ses émotions et par sa première veille d'amour; elle l'entendit

murmurant son nom dans son sommeil.

—Il aime en dormant, dit-elle à Camille.

—Il faut l'envoyer se coucher chez lui, dit Félicité, qui le réveilla.

Personne n'était inquiet à l'hôtel du Guénic, mademoiselle des Touches

avait écrit un mot à la baronne. Calyste revint dîner aux Touches, il

retrouva Béatrix levée, pâle, faible et lasse; mais il n'y avait plus

la moindre dureté dans sa parole ni la moindre dureté dans ses regards.

Depuis cette soirée, remplie de musique par Camille qui se mit au piano

pour laisser Calyste prendre et serrer les mains de Béatrix sans que ni

l'un ni l'autre pussent parler, il n'y eut plus le moindre orage aux

Touches. Félicité s'effaça complétement. Les femmes froides, frêles,

dures et minces, comme est madame de Rochegude, ces femmes, dont le

cou offre une attache osseuse qui leur donne une vague ressemblance

avec la race féline, ont l'âme de la couleur pâle de leurs yeux clairs,

gris ou verts; aussi, pour fondre, pour vitrifier ces cailloux, faut-il

des coups de foudre. Pour Béatrix, la rage d'amour et l'attentat de

Calyste avaient été ce coup de tonnerre auquel rien ne résiste et qui

change les natures les plus rebelles. Béatrix se sentait intérieurement

mortifiée, l'amour pur et vrai lui baignait le cœur de ses molles

et fluides ardeurs. Elle vivait dans une douce et tiède atmosphère

de sentiments inconnus où elle se trouvait agrandie, élevée; elle

entrait dans les cieux où la Bretagne a, de tout temps, mis la femme.

Elle savourait les adorations respectueuses de cet enfant dont le

bonheur lui coûtait peu de chose, car un geste, un regard, une parole

satisfaisaient Calyste. Ce haut prix donné par le cœur à ces riens la

touchait excessivement. Son gant effleuré pouvait devenir pour cet ange

plus que toute sa personne n'était pour celui par qui elle aurait dû

être adorée. Quel contraste! Quelle femme aurait pu résister à cette

constante déification? Elle était sûre d'être obéie et comprise. Elle

eût dit à Calyste de risquer sa vie pour le moindre de ses caprices,

il n'eût même pas réfléchi. Aussi Béatrix prit-elle je ne sais quoi de

noble et d'imposant; elle vit l'amour du côté de ses grandeurs, elle

y chercha comme un point d'appui pour demeurer la plus magnifique de

toutes les femmes aux yeux de Calyste, sur qui elle voulut avoir un

empire éternel. Ses coquetteries furent alors d'autant plus tenaces

qu'elle se sentit plus faible. Elle joua la malade pendant toute une

semaine avec une charmante hypocrisie. Combien de fois ne fit-elle pas

le tour du tapis vert qui s'étendait devant la façade des Touches sur

le jardin, appuyée sur le bras de Calyste et rendant alors à Camille

les souffrances qu'elle lui avait données pendant la première semaine

de son séjour.

—Ah! ma chère, tu lui fais faire le grand tour, dit mademoiselle des

Touches à la marquise.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 44 / 47 段