les petits esprits ou les êtres inférieurs est-elle de jouer les
grandes âmes et de les prendre à quelque piége. Béatrix savait être
bien au-dessous de Camille Maupin. Cette infériorité n'existait pas
seulement dans cet ensemble de choses morales appelé _talent_, mais
encore dans les choses du cœur nommées _passion_. Au moment où Calyste
arrivait aux Touches avec l'impétuosité d'un premier amour porté sur
les ailes de l'espérance, la marquise éprouvait une joie vive de se
savoir aimée par cet adorable jeune homme. Elle n'allait pas jusqu'à
vouloir être complice de ce sentiment, elle mettait son héroïsme à
comprimer ce _capriccio_, disent les Italiens, et croyait alors égaler
son amie; elle était heureuse d'avoir à lui faire un sacrifice. Enfin
les vanités particulières à la femme française et qui constituent
cette célèbre coquetterie d'où elle tire sa supériorité, se trouvaient
caressées et pleinement satisfaites chez elle: livrée à d'immenses
séductions, elle y résistait, et ses vertus lui chantaient à l'oreille
un doux concert de louanges. Ces deux femmes, en apparence indolentes,
étaient à demi couchées sur le divan de ce petit salon plein
d'harmonies, au milieu d'un monde de fleurs et la fenêtre ouverte, car
le vent du nord avait cessé. Une dissolvante brise du sud pailletait le
lac d'eau salée que leurs yeux pouvaient voir, et le soleil enflammait
les sables d'or. Leurs âmes étaient aussi profondément agitées que la
nature était calme, et non moins ardentes. Broyée dans les rouages
de la machine qu'elle mettait en mouvement, Camille était forcée de
veiller sur elle-même, à cause de la prodigieuse finesse de l'amicale
ennemie qu'elle avait mise dans sa cage; mais pour ne pas donner son
secret, elle se livrait à des contemplations intimes de la nature;
elle trompait ses souffrances en cherchant un sens au mouvement des
mondes, et trouvait Dieu dans le sublime désert du ciel. Une fois Dieu
reconnu par l'incrédule, il se jette dans le catholicisme absolu,
qui, vu comme système, est complet. Le matin Camille avait montré à
la marquise un front encore baigné par les lueurs de ses recherches
pendant une nuit passée à gémir. Calyste était toujours debout devant
elle, comme une image céleste. Ce beau jeune homme à qui elle se
dévouait, elle le regardait comme un ange gardien. N'était-ce pas lui
qui la guidait vers les hautes régions où cessent les souffrances, sous
le poids d'une incompréhensible immensité? Cependant l'air triomphant
de Béatrix inquiétait Camille. Une femme ne gagne pas sur une autre
un pareil avantage sans le laisser deviner, tout en se défendant de
l'avoir pris. Rien n'était plus bizarre que le combat moral et sourd
de ces deux amies, se cachant l'une à l'autre un secret, et se croyant
réciproquement créancières de sacrifices inconnus. Calyste arriva
tenant sa lettre entre sa main et son gant, prêt à la glisser dans
la main de Béatrix. Camille, à qui le changement des manières de son
amie n'avait pas échappé, parut ne pas l'examiner et l'examina dans
une glace au moment où Calyste allait faire son entrée. Là se trouve
un écueil pour toutes les femmes. Les plus spirituelles comme les plus
sottes, les plus franches comme les plus astucieuses, ne sont plus
maîtresses de leur secret; en ce moment il éclate aux yeux d'une autre
femme. Trop de réserve ou trop d'abandon, un regard libre et lumineux,
l'abaissement mystérieux des paupières, tout trahit alors le sentiment
le plus difficile à cacher, car l'indifférence a quelque chose de si
complétement froid qu'elle ne peut jamais être simulée. Les femmes ont
le génie des nuances, elles en usent trop pour ne pas les connaître
toutes; et dans ces occasions leurs yeux embrassent une rivale des
pieds à la tête; elles devinent le plus léger mouvement d'un pied sous
la robe, la plus imperceptible convulsion dans la taille, et savent la
signification de ce qui pour un homme paraît insignifiant. Deux femmes
en observation jouent une des plus admirables scènes de comédie qui se
puissent voir.
—Calyste a commis quelque sottise, pensa Camille remarquant chez l'un
et l'autre l'air indéfinissable des gens qui s'entendent.
Il n'y avait plus ni roideur ni fausse indifférence chez la marquise,
elle regardait Calyste comme une chose à elle. Calyste fut alors
explicite, il rougit en vrai coupable, en homme heureux. Il venait
arrêter les arrangements à prendre pour le lendemain.
—Vous venez donc décidément, ma chère? dit Camille.
—Oui, dit Béatrix.
—Comment le savez-vous? demanda mademoiselle des Touches à Calyste.
—Je venais le savoir, répondit-il à un regard que lui lança madame de
Rochegude qui ne voulait pas que son amie eût la moindre lumière sur la
correspondance.
—Ils s'entendent déjà, dit Camille qui vit ce regard par la puissance
circulaire de son œil. Tout est fini, je n'ai plus qu'à disparaître.
Sous le poids de cette pensée, il se fit dans son visage une espèce de
décomposition qui fit frémir Béatrix.
—Qu'as-tu, ma chère? dit elle.
—Rien. Ainsi, Calyste, vous enverrez mes chevaux et les vôtres pour
que nous puissions les trouver au delà du Croisic, afin de revenir à
cheval par le bourg de Batz. Nous déjeunerons au Croisic et dînerons
aux Touches. Vous vous chargez des bateliers. Nous partirons à huit
heures et demie du matin. Quels beaux spectacles! dit-elle à Béatrix.
Vous verrez Cambremer, un homme qui fait pénitence sur un roc pour
avoir tué volontairement son fils. Oh! vous êtes dans un pays primitif
où les hommes n'éprouvent pas des sentiments ordinaires. Calyste vous
dira cette histoire.
Elle alla dans sa chambre, elle étouffait. Calyste donna sa lettre et
suivit Camille.
—Calyste, vous êtes aimé, je le crois, mais vous me cachez une
escapade, et vous avez certainement enfreint mes ordres?
—Aimé! dit-il en tombant sur un fauteuil.
Camille mit la tête à la porte, Béatrix avait disparu. Ce fait était
bizarre. Une femme ne quitte pas une chambre où se trouve celui qu'elle
aime en ayant la certitude de le revoir, sans avoir à faire mieux.
Mademoiselle des Touches se dit:—Aurait-elle une lettre de Calyste?
Mais elle crut l'innocent Breton incapable de cette hardiesse.
—Si tu m'as désobéi, tout sera perdu par ta faute, lui dit-elle d'un
air grave. Va-t'en préparer tes joies de demain.
Elle fit un geste auquel Calyste ne résista pas: il y a des douleurs
muettes d'une éloquence despotique. En allant au Croisic voir les
bateliers, en traversant les sables et les marais, Calyste eut des
craintes. La phrase de Camille était empreinte de quelque chose de
fatal qui trahissait la seconde vue de la maternité. Quand il revint
quatre heures après, fatigué, comptant dîner aux Touches, il trouva la
femme de chambre de Camille en sentinelle sur la porte, l'attendant
pour lui dire que sa maîtresse et la marquise ne pourraient le
recevoir ce soir. Quand Calyste, surpris, voulut questionner la femme
de chambre, elle ferma la porte et se sauva. Six heures sonnaient au
clocher de Guérande. Calyste rentra chez lui, se fit faire à dîner et
joua la mouche en proie à une sombre méditation. Ces alternatives de
bonheur et de malheur, l'anéantissement de ses espérances succédant
à la presque certitude d'être aimé, brisaient cette jeune âme qui
s'envolait à pleines ailes vers le ciel et arrivait si haut que la
chute devait être horrible.
—Qu'as-tu, mon Calyste? lui dit sa mère à l'oreille.
—Rien, répondit-il en montrant des yeux d'où la lumière de l'âme et le
feu de l'amour s'étaient retirés.
Ce n'est pas l'espérance, mais le désespoir qui donne la mesure de
nos ambitions. On se livre en secret aux beaux poèmes de l'espérance,
tandis que la douleur se montre sans voile.
—Calyste, vous n'êtes pas gentil, dit Charlotte après avoir essayé
vainement sur lui ces petites agaceries de provinciale qui dégénèrent
toujours en taquinages.
—Je suis fatigué, dit-il en se levant et souhaitant le bonsoir à la
compagnie.
—Calyste est bien changé, dit mademoiselle de Pen-Hoël.
—Nous n'avons pas de belles robes garnies de dentelles, nous n'agitons
pas nos manches comme ça, nous ne nous posons pas ainsi, nous ne savons
pas regarder de côté, tourner la tête, dit Charlotte en imitant et
chargeant les airs, la pose et les regards de la marquise. Nous n'avons
pas une voix qui part de la tête, ni cette petite toux intéressante,
_heu! heu!_ qui semble être le soupir d'une ombre; nous avons le
malheur d'avoir une santé robuste et d'aimer nos amis sans coquetterie;
quand nous les regardons nous n'avons pas l'air de les piquer d'un dard
ou de les examiner par un coup d'œil hypocrite. Nous ne savons pas
pencher la tête en saule pleureur et paraître aimables en la relevant
ainsi!
Mademoiselle de Pen-Hoël ne put s'empêcher de rire en voyant les
gestes de sa nièce; mais ni le chevalier ni le baron ne comprirent
cette satire de la province contre Paris.
—La marquise de Rochegude est cependant bien belle, dit la vieille
fille.
—Mon ami, dit la baronne à son mari, je sais qu'elle va demain au
Croisic, nous irons nous y promener, je voudrais bien la rencontrer.
Pendant que Calyste se creusait la tête afin de deviner ce qui
pouvait lui avoir fait fermer la porte des Touches, il se passait
entre les deux amies une scène qui devait influer sur les événements
du lendemain. La lettre de Calyste avait apporté dans le cœur de
madame de Rochegude des émotions inconnues. Les femmes ne sont pas
toujours l'objet d'un amour aussi jeune, aussi naïf, aussi sincère
et absolu que l'était celui de cet enfant. Béatrix avait plus aimé
qu'elle n'avait été aimée. Après avoir été l'esclave, elle éprouvait
un désir inexplicable d'être à son tour le tyran. Au milieu de sa
joie, en lisant et relisant la lettre de Calyste, elle fut traversée
par la pointe d'une idée cruelle. Que faisaient donc ensemble Calyste
et Camille depuis le départ de Claude Vignon! Si Calyste n'aimait pas
Camille et si Camille le savait, à quoi donc employaient-ils leurs
matinées? La mémoire de l'esprit rapprocha malicieusement de cette
remarque les discours de Camille. Il semblait qu'un diable souriant fît
apparaître dans un miroir magique le portrait de cette héroïque fille
avec certains gestes et certains regards qui achevèrent d'éclairer
Béatrix. Au lieu de lui être égale, elle était écrasée par Félicité;
loin de la jouer, elle était jouée par elle; elle n'était qu'un plaisir
que Camille voulait donner à son enfant aimé d'un amour extraordinaire
et sans vulgarité. Pour une femme comme Béatrix, cette découverte fut
un coup de foudre. Elle repassa minutieusement l'histoire de cette
semaine. En un moment, le rôle de Camille et le sien se déroulèrent
dans toute leur étendue: elle se trouva singulièrement ravalée. Dans
son accès de haine jalouse, elle crut apercevoir chez Camille une
intention de vengeance contre Conti. Tout le passé de ces deux ans
agissait peut-être sur ces deux semaines. Une fois sur la pente des
défiances, des suppositions et de la colère, Béatrix ne s'arrêta
point: elle se promenait dans son appartement poussée par d'impétueux
mouvements d'âme et s'asseyait tour à tour en essayant de prendre un
parti; mais elle resta jusqu'à l'heure du dîner en proie à l'indécision
et ne descendit que pour se mettre à table sans être habillée. En
voyant entrer sa rivale, Camille devina tout. Béatrix, sans toilette,
avait un air froid et une taciturnité de physionomie qui, pour une
observatrice de la force de Maupin, dénotait l'hostilité d'un cœur
aigri. Camille sortit et donna sur-le-champ l'ordre qui devait si
fort étonner Calyste; elle pensa que si le naïf Breton arrivait
avec son amour insensé au milieu de la querelle, il ne reverrait
peut-être jamais Béatrix en compromettant l'avenir de sa passion par
quelque sotte franchise, elle voulut être sans témoin pour ce duel
de tromperies. Béatrix, sans auxiliaire, devait être à elle. Camille
connaissait la sécheresse de cette âme, les petitesses de ce grand
orgueil auquel elle avait si justement appliqué le mot d'entêtement.
Le dîner fut sombre. Chacune de ces deux femmes avait trop d'esprit
et de bon goût pour s'expliquer devant les domestiques ou se faire
écouter aux portes par eux. Camille fut douce et bonne, elle se sentait
si supérieure! La marquise fut dure et mordante, elle se savait jouée
comme un enfant. Il y eut pendant le dîner un combat de regards, de
gestes, de demi-mots auxquels les gens ne devaient rien comprendre
et qui annonçait un violent orage. Quand il fallut remonter, Camille
offrit malicieusement son bras à Béatrix, qui feignit de ne pas voir
le mouvement de son amie et s'élança seule dans l'escalier. Lorsque le
café fut servi, mademoiselle des Touches dit à son valet de chambre un:
Laissez-nous! qui fut le signal du combat.
—Les romans que vous faites, ma chère, sont un peu plus dangereux que
ceux que vous écrivez, dit la marquise.
—Ils ont cependant un grand avantage, dit Camille en prenant une
cigarette.
—Lequel? demanda Béatrix.
—Ils sont inédits, mon ange.
—Celui dans lequel vous me mettez fera-t-il un livre?
—Je n'ai pas de vocation pour le métier d'OEdipe; vous avez l'esprit
et la beauté des sphinx, je le sais; mais ne me proposez pas d'énigmes,
parlez clairement, ma chère Béatrix.
—Quand pour rendre les hommes heureux, les amuser, leur plaire et
dissiper leurs ennuis, nous demandons au diable de nous aider...
—Les hommes nous reprochent plus tard nos efforts et nos tentatives,
en les croyant dictés par le génie de la dépravation, dit Camille en
quittant la cigarette et interrompant son amie.
—Ils oublient l'amour qui nous emportait et qui justifiait nos excès,
car où n'allons-nous pas!... Mais ils font alors leur métier d'hommes,
ils sont ingrats et injustes, reprit Béatrix. Les femmes entre elles se
connaissent, elles savent combien leur attitude en toute circonstance
est fière, noble et, disons-le, vertueuse. Mais, Camille, je viens
de reconnaître la vérité des critiques dont vous vous êtes plainte
quelquefois. Oui, ma chère, vous avez quelque chose des hommes, vous
vous conduisez comme eux, rien ne vous arrête, et si vous n'avez pas
tous les avantages, vous avez dans l'esprit leurs allures, et vous
partagez leur mépris envers nous. Je n'ai pas lieu, ma chère, d'être
contente de vous, et je suis trop franche pour le cacher. Personne
ne me fera peut-être au cœur une blessure aussi profonde que celle
dont je souffre. Si vous n'êtes pas toujours femme en amour, vous la
redevenez en vengeance. Il fallait une femme de génie pour trouver
l'endroit le plus sensible de nos délicatesses; je veux parler de
Calyste et des _roueries_, ma chère (voilà le vrai mot), que vous
avez employées contre moi. Jusqu'où, vous, Camille Maupin, êtes-vous
descendue, et dans quelle intention?
—Toujours de plus en plus sphinx! dit Camille en souriant.
—Vous avez voulu que je me jetasse à la tête de Calyste; je suis
encore trop jeune pour avoir de telles façons. Pour moi l'amour est
l'amour avec ses atroces jalousies et ses volontés absolues. Je ne suis
pas auteur: il m'est impossible de voir des idées dans des sentiments...
—Vous vous croyez capable d'aimer sottement? dit Camille.
Rassurez-vous, vous avez encore beaucoup d'esprit. Vous vous calomniez,
ma chère, vous êtes assez froide pour toujours rendre votre tête juge
des hauts faits de votre cœur.
Cette épigramme fit rougir la marquise; elle lança sur Camille un
regard plein de haine, un regard venimeux, et trouva, sans les
chercher, les flèches les plus acérées de son carquois. Camille écouta
froidement et en fumant des cigarettes cette tirade furieuse qui
pétilla d'injures si mordantes qu'il est impossible de la rapporter.
Béatrix, irritée par le calme de son adversaire, chercha d'horribles
personnalités dans l'âge auquel atteignait mademoiselle des Touches.
—Est-ce tout? dit Camille en poussant un nuage de fumée. Aimez-vous
Calyste?
—Non, certes.
—Tant mieux, répondit Camille. Moi je l'aime, et beaucoup trop pour
mon repos. Peut-être a-t-il pour vous un caprice, vous êtes la plus
délicieuse blonde du monde, et moi je suis noire comme une taupe; vous
êtes svelte, élancée, et moi j'ai trop de dignité dans la taille;
enfin vous êtes jeune! voilà le grand mot, et vous ne me l'avez pas
épargné. Vous avez abusé de vos avantages de femme contre moi, ni plus
ni moins qu'un petit journal abuse de la plaisanterie. J'ai tout fait
pour empêcher ce qui arrive, dit-elle en levant les yeux au plafond.
Quelque peu femme que je sois, je le suis encore assez, ma chère, pour
qu'une rivale ait besoin de moi-même pour l'emporter sur moi... (La
marquise fut atteinte au cœur par ce mot cruel dit de la façon la
plus innocente.) Vous me prenez pour une femme bien niaise en croyant
de moi ce que Calyste veut vous en faire croire. Je ne suis ni si
grande ni si petite, je suis femme et très femme. Quittez vos grands
airs et donnez-moi la main, dit Camille en s'emparant de la main de
Béatrix. Vous n'aimez pas Calyste, voilà la vérité, n'est-ce pas?
Ne vous emportez donc point! soyez dure, froide et sévère avec lui
demain, il finira par se soumettre après la querelle que je vais lui
faire, et surtout après le raccommodement, car je n'ai pas épuisé les
ressources de notre arsenal, et, après tout, le Plaisir a toujours
raison du Désir. Mais Calyste est Breton. S'il persiste à vous faire
la cour, dites-le-moi franchement, et vous irez dans une petite maison
de campagne que je possède à six lieues de Paris, où vous trouverez
toutes les aises de la vie, et où Conti pourra venir. Que Calyste me
calomnie, eh! mon Dieu! l'amour le plus pur ment six fois par jour, ses
impostures accusent sa force.
Il y eut dans la physionomie de Camille un air de superbe froideur qui
rendit la marquise inquiète et craintive. Elle ne savait que répondre.
Camille lui porta le dernier coup.
—Je suis plus confiante et moins aigre que vous, reprit Camille, je
ne vous suppose pas l'intention de couvrir par une récrimination une
attaque qui compromettrait ma vie: vous me connaissez, je ne survivrai
pas à la perte de Calyste, et je dois le perdre tôt ou tard. Calyste
m'aime d'ailleurs, je le sais.
—Voilà ce qu'il répondait à une lettre où je ne lui parlais que de
vous, dit Béatrix en tendant la lettre de Calyste.
Camille la prit et la lut; mais, en la lisant, ses yeux s'emplirent de
larmes; elle pleura comme pleurent toutes les femmes dans leurs vives
douleurs.
—Mon Dieu! dit-elle, il l'aime. Je mourrai donc sans avoir été ni
comprise ni aimée!
Elle resta quelques moments la tête appuyée sur l'épaule de Béatrix:
sa douleur était véritable, elle éprouvait dans ses entrailles le coup
terrible qu'y avait reçu la baronne du Guénic à la lecture de cette
lettre.
—L'aimes-tu? dit-elle en se dressant et regardant Béatrix. As-tu pour
lui cette adoration infinie qui triomphe de toutes les douleurs et qui
survit au mépris, à la trahison, à la certitude de n'être plus jamais
aimée? L'aimes-tu pour lui-même et pour le plaisir même de l'aimer?
—Chère amie, dit la marquise attendrie; eh! bien, sois tranquille, je
partirai demain.
—Ne pars pas, il t'aime, je le vois! Et je l'aime tant que je serais
au désespoir de le voir souffrant, malheureux. J'avais formé bien des
projets pour lui; mais s'il t'aime, tout est fini.
—Je l'aime, Camille, dit alors la marquise avec une adorable naïveté,
mais en rougissant.
—Tu l'aimes, et tu peux lui résister! s'écria Camille. Ah! tu ne
l'aimes pas.
—Je ne sais quelles vertus nouvelles il a réveillées en moi, mais
certes il m'a rendue honteuse de moi-même, dit Béatrix. Je voudrais
être vertueuse et libre pour lui sacrifier autre chose que les restes
de mon cœur et des chaînes infâmes. Je ne veux d'une destinée
incomplète ni pour lui ni pour moi.
—Tête froide: aimer et calculer! dit Camille avec une sorte d'horreur.
—Tout ce que vous voudrez, mais je ne veux pas flétrir sa vie, être à
son cou comme une pierre, et devenir un regret éternel. Si je ne puis
être sa femme, je ne serai pas sa maîtresse. Il m'a..... Vous ne vous
moquerez pas de moi? non. Eh! bien, son adorable amour m'a purifiée.
Camille jeta sur Béatrix le plus fauve, le plus farouche regard que
jamais femme jalouse ait jeté sur sa rivale.
—Sur ce terrain, dit-elle, je croyais être seule. Béatrix, ce mot nous
sépare à jamais, nous ne sommes plus amies. Nous commençons un combat
horrible. Maintenant, je te le dis: tu succomberas ou tu fuiras....
Félicité se précipita dans sa chambre après avoir montré le visage
d'une lionne en fureur à Béatrix stupéfaite.—Viendrez-vous au Croisic
demain? dit Camille en soulevant la portière.
—Certes, répondit orgueilleusement la marquise. Je ne fuirai pas et je
ne succomberai pas.
—Je joue cartes sur table: j'écrirai à Conti, répondit Camille.
Béatrix devint aussi blanche que la gaze de son écharpe.
—Chacune de nous joue sa vie, répondit Béatrix qui ne savait plus que
résoudre.
Les violentes passions que cette scène avait soulevées entre ces deux
femmes se calmèrent pendant la nuit. Toutes deux se raisonnèrent et
revinrent au sentiment des perfides temporisations qui séduisent la
plupart des femmes; système excellent entre elles et les hommes,
mauvais entre les femmes. Ce fut au milieu de cette dernière tempête
que mademoiselle des Touches entendit la grande voix qui triomphe
des plus intrépides. Béatrix écouta les conseils de la jurisprudence
mondaine, elle eut peur du mépris de la société. La dernière tromperie
de Félicité, mêlée des accents de la plus atroce jalousie, eut donc
un plein succès. La faute de Calyste fut réparée, mais une nouvelle
indiscrétion pouvait à jamais ruiner ses espérances.
On arrivait à la fin du mois d'août, le ciel était d'une pureté
magnifique. A l'horizon, l'Océan avait, comme dans les mers
méridionales, une teinte d'argent en fusion, et près du rivage
papillotaient de petites vagues. Une espèce de fumée brillante,
produite par les rayons du soleil qui tombaient d'aplomb sur les
sables, y produisait une atmosphère au moins égale à celle des
tropiques. Aussi le sel fleurissait-il en petits œillets blancs à la
surface des mares. Les courageux paludiers, vêtus de blanc précisément
pour résister à l'action du soleil, étaient dès le matin à leur
poste, armés de leurs longs râteaux, les uns appuyés sur les petits
murs de boue qui séparent chaque propriété, regardant le travail de
cette chimie naturelle, à eux connue dès l'enfance; les autres jouant
avec leurs petits gars et leurs femmes. Ces dragons verts, appelés
douaniers, fumaient leurs pipes tranquillement. Il y avait je ne sais
quoi d'oriental dans ce tableau, car, certes, un Parisien subitement
transporté là ne se serait pas cru en France. Le baron et la baronne,
qui avaient pris le prétexte de venir voir comment allait la récolte
de sel, étaient sur la jetée, admirant ce silencieux paysage où la mer
faisait seule entendre le mugissement de ses vagues en temps égaux,
où des barques sillonnaient la mer, et où la ceinture verte de la
terre cultivée produisait un effet d'autant plus gracieux qu'il est
excessivement rare sur les bords toujours désolés de l'Océan.
—Hé! bien, mes amis, j'aurai vu les marais de Guérande encore une
fois avant de mourir, dit le baron à des paludiers qui se groupèrent à
l'entrée des marais pour le saluer.
—Est-ce que les du Guénic meurent! dit un paludier.
En ce moment, la caravane partie des Touches arriva dans le petit
chemin. La marquise allait seule en avant, Calyste et Camille la
suivaient en se donnant le bras. A vingt pas en arrière venait Gasselin.
—Voilà ma mère et mon père, dit le jeune homme à Camille.
La marquise s'arrêta. Madame du Guénic éprouva la plus violente
répulsion en voyant Béatrix, qui cependant était mise à son avantage:
un chapeau d'Italie orné de bluets et à grands bords, ses cheveux
crêpés dessous, une robe d'une étoffe écrue de couleur grisâtre, une
ceinture bleue à longs bouts flottants, enfin un air de princesse
déguisée en bergère.
—Elle n'a pas de cœur, se dit la baronne.
—Mademoiselle, dit Calyste à Camille, voici madame du Guénic et mon
père. Puis il dit au baron et à la baronne:—Mademoiselle des Touches
et madame la marquise de Rochegude, née de Casteran, mon père.
Le baron salua mademoiselle des Touches, qui fit un salut humble et
plein de reconnaissance à la baronne.
—Celle-là, pensa Fanny, aime vraiment mon fils, elle semble me
remercier d'avoir mis Calyste au monde.
—Vous venez voir, comme je le fais, si la récolte sera bonne; mais
vous avez de meilleures raisons que moi d'être curieuse, dit le baron à
Camille, car vous avez là du bien, mademoiselle.
—Mademoiselle est la plus riche de tous les propriétaires, dit un de
ces paludiers, et que Dieu la conserve, elle est _bonne dame_.
Les deux compagnies se saluèrent et se quittèrent.
—On ne donnerait pas plus de trente ans à mademoiselle des Touches,
dit le bonhomme à sa femme. Elle est bien belle. Et Calyste préfère
cette haridelle de marquise parisienne à cette excellente fille de la
Bretagne?
—Hélas! oui, dit la baronne.