quelle force a prise mon amour en vous apercevant. Le rêve a été
surpassé par la réalité. Mon chagrin est de n'avoir rien à vous dire
que vous ne sachiez en vous disant combien vous êtes belle; mais,
peut-être vos beautés n'ont-elles jamais éveillé chez personne autant
de sentiments qu'elles en excitent en moi. Vous êtes belle de plus
d'une façon; et je vous ai tant étudiée en pensant à vous jour et nuit,
que j'ai pénétré les mystères de votre personne, les secrets de votre
cœur et vos délicatesses méconnues. Avez-vous jamais été comprise,
adorée comme vous méritez de l'être? Sachez-le donc, il n'y a pas un de
vos traits qui ne soit interprété dans mon cœur: votre fierté répond
à la mienne, la noblesse de vos regards, la grâce de votre maintien,
la distinction de vos mouvements, tout en vous est en harmonie avec
des pensées, avec des vœux cachés au fond de votre âme, et c'est
en les devinant que je me suis cru digne de vous. Si je n'étais pas
devenu depuis quelques jours un autre vous-même, vous parlerais-je de
moi? Me lire, ce sera de l'égoïsme: il s'agit ici bien plus de vous
que de Calyste. Pour vous écrire, Béatrix, j'ai fait taire mes vingt
ans, j'ai entrepris sur moi, j'ai vieilli ma pensée, ou peut-être
l'avez-vous vieillie par une semaine des plus horribles souffrances,
d'ailleurs innocemment causées par vous. Ne me croyez pas un de ces
amants vulgaires desquels vous vous êtes moquée avec tant de raison. Le
beau mérite d'aimer une jeune, une belle, une spirituelle, une noble
femme! Hélas! je ne pense même pas à vous mériter. Que suis-je pour
vous? un enfant attiré par l'éclat de la beauté, par les grandeurs
morales, comme un insecte est attiré par la lumière. Vous ne pouvez
pas faire autrement que de marcher sur les fleurs de mon âme, mais
tout mon bonheur sera de vous les voir fouler aux pieds. Un dévouement
absolu, la foi sans bornes, un amour insensé, toutes ces richesses d'un
cœur aimant et vrai, ne sont rien; elles servent à aimer et ne font
pas qu'on soit aimé. Par moments je ne comprends pas qu'un fanatisme
si ardent n'échauffe pas l'idole; et quand je rencontre votre œil
sévère et froid, je me sens glacé. C'est votre dédain qui agit et
non mon adoration. Pourquoi? Vous ne sauriez me haïr autant que je
vous aime, le sentiment le plus faible doit-il donc l'emporter sur le
plus fort? J'aimais Félicité de toutes les puissances de mon cœur;
je l'ai oubliée en un jour, en un moment, en vous voyant. Elle était
l'erreur, vous êtes la vérité. Vous avez, sans le savoir, détruit mon
bonheur, et vous ne me devez rien en échange. J'aimais Camille sans
espoir et vous ne me donnez aucune espérance: rien n'est changé que la
divinité. J'étais idolâtre, je suis chrétien, voilà tout. Seulement,
vous m'avez appris qu'aimer est le premier de tous les bonheurs, être
aimé ne vient qu'après. Selon Camille, ce n'est pas aimer que d'aimer
pour quelques jours: l'amour qui ne s'accroît pas de jour en jour est
une passion misérable; pour s'accroître, il doit ne pas voir sa fin,
et elle apercevait le coucher de notre soleil. A votre aspect, j'ai
compris ces discours que je combattais de toute ma jeunesse, de toute
la fougue de mes désirs, avec l'austérité despotique de mes vingt ans.
Cette grande et sublime Camille mêlait alors ses larmes aux miennes.
Je puis donc vous aimer sur la terre et dans les cieux, comme on aime
Dieu. Si vous m'aimiez, vous n'auriez pas à m'opposer les raisons par
lesquelles Camille terrassait mes efforts. Nous sommes jeunes tous
deux, nous pouvons voler des mêmes ailes, sous le même ciel, sans
craindre l'orage que redoutait cet aigle. Mais que vous dis-je là? Je
suis emporté bien loin au delà de la modestie de mes vœux! Vous ne
croirez plus à la soumission, à la patience, à la muette adoration que
je viens vous prier de ne pas blesser inutilement. Je sais, Béatrix,
que vous ne pouvez m'aimer sans perdre de votre propre estime. Aussi
ne vous demandé-je aucun retour. Camille disait naguère qu'il y avait
une fatalité innée dans les noms, à propos du sien. Cette fatalité,
je l'ai pressentie pour moi dans le vôtre, quand, sur la jetée de
Guérande, il a frappé mes yeux au bord de l'Océan. Vous passerez dans
ma vie comme Béatrix a passé dans la vie de Dante. Mon cœur servira
de piédestal à une statue blanche, vindicative, jalouse et oppressive.
Il vous est défendu de m'aimer; vous souffririez mille morts, vous
seriez trahie, humiliée, malheureuse: il est en vous un orgueil de
démon qui vous lie à la colonne que vous avez embrassée; vous y périrez
en secouant le temple comme fit Samson. Ces choses, je ne les ai pas
devinées, mon amour est trop aveugle; mais Camille me les a dites. Ici,
ce n'est point mon esprit qui vous parle, c'est le sien; moi je n'ai
plus d'esprit dès qu'il s'agit de vous, il s'élève de mon cœur des
bouillons de sang qui obscurcissent de leurs vagues mon intelligence,
qui m'ôtent mes forces, qui paralysent ma langue, qui brisent mes
genoux et les font plier. Je ne puis que vous adorer, quoi que vous
fassiez. Camille appelle votre résolution de l'entêtement; moi, je vous
défends, et je la crois dictée par la vertu. Vous n'en êtes que plus
belle à mes yeux. Je connais ma destinée: l'orgueil de la Bretagne
est à la hauteur de la femme qui s'est fait une vertu du sien. Ainsi,
chère Béatrix, soyez bonne et consolante pour moi. Quand les victimes
étaient désignées, on les couronnait de fleurs; vous me devez les
bouquets de la pitié, les musiques du sacrifice. Ne suis-je pas la
preuve de votre grandeur, et ne vous élèverez-vous pas de la hauteur de
mon amour dédaigné, malgré sa sincérité, malgré son ardeur immortelle?
Demandez à Camille comment je me suis conduit depuis le jour où elle
m'a dit qu'elle aimait Claude Vignon. Je suis resté muet, j'ai souffert
en silence. Eh! bien, pour vous, je trouverai plus de force encore si
vous ne me désespérez pas, si vous appréciez mon héroïsme. Une seule
louange de vous me ferait supporter les douleurs du martyre. Si vous
persistez dans ce froid silence, dans ce mortel dédain, vous donneriez
à penser que je suis à craindre. Ah! soyez avec moi tout ce que vous
êtes, charmante, gaie, spirituelle, aimante. Parlez-moi de Gennaro,
comme Camille me parlait de Claude. Je n'ai pas d'autre génie que celui
de l'amour, je n'ai rien qui me rende redoutable, et je serai devant
vous comme si je ne vous aimais pas. Rejetterez-vous la prière d'un
amour si humble, d'un pauvre enfant qui demande pour toute grâce à sa
lumière de l'éclairer, à son soleil de le réchauffer? Celui que vous
aimez vous verra toujours; le pauvre Calyste a peu de jours pour lui,
vous en serez bientôt quitte. Ainsi, je reviendrai demain aux Touches,
n'est-ce pas? vous ne refuserez pas mon bras pour aller visiter les
bords du Croisic et le bourg de Batz? Si vous ne veniez pas, ce serait
une réponse, et Calyste l'entendrait.»
Il y avait encore quatre autres pages d'une écriture fine et serrée
où Calyste expliquait la terrible menace que ce dernier mot contenait
en racontant sa jeunesse et sa vie; mais il y procédait par phrases
exclamatives; il y avait beaucoup de ces points prodigués par la
littérature moderne dans les passages dangereux, comme des planches
offertes à l'imagination du lecteur pour lui faire franchir les abîmes.
Cette peinture naïve serait une répétition dans le récit; si elle ne
toucha pas madame de Rochegude, elle intéresserait médiocrement les
amateurs d'émotions fortes; elle fit pleurer la mère, qui dit à son
fils:—Tu n'as donc pas été heureux?
Ce terrible poème de sentiments tombés comme un orage dans le cœur
de Calyste, et qui devait aller en tourbillonnant dans une autre âme,
effraya la baronne: elle lisait une lettre d'amour pour la première
fois de sa vie. Calyste était debout dans un terrible embarras, il ne
savait comment remettre sa lettre. Le chevalier du Halga se trouvait
encore dans la salle où se jouaient les dernières _remises_ d'une
mouche animée. Charlotte de Kergarouët, au désespoir de l'indifférence
de Calyste, essayait de plaire aux grands parents pour assurer par eux
son mariage. Calyste suivit sa mère et reparut dans la salle en gardant
dans sa poche sa lettre qui lui brûlait le cœur: il s'agitait, il
allait et venait comme un papillon entré par mégarde dans une chambre.
Enfin la mère et le fils attirèrent le chevalier du Halga dans la
grande salle, d'où ils renvoyèrent le petit domestique de mademoiselle
de Pen-Hoël et Mariotte.
—Qu'ont-ils à demander au chevalier? dit la vieille Zéphirine à la
vieille Pen-Hoël.
—Calyste me fait l'effet d'être fou, répondit-elle. Il n'a pas plus
d'égard pour Charlotte que si c'était une paludière.
La baronne avait très-bien imaginé que, vers l'an 1780, le chevalier du
Halga devait avoir navigué dans les parages de la galanterie, et elle
avait dit à Calyste de le consulter.
—Quel est le meilleur moyen de faire parvenir secrètement une lettre à
sa maîtresse? dit Calyste à l'oreille du chevalier.
—On met la lettre dans la main de sa femme de chambre en
l'accompagnant de quelques louis, car tôt ou tard une femme de chambre
est dans le secret, et il vaut mieux l'y mettre tout d'abord, répondit
le chevalier dont la figure laissa échapper un sourire; mais il vaut
mieux la remettre soi-même.
—Des louis! s'écria la baronne.
Calyste rentra, prit son chapeau; puis il courut aux Touches, et
produisit comme une apparition dans le petit salon où il entendait les
voix de Béatrix et de Camille. Toutes les deux étaient sur le divan
et paraissaient être en parfaite intelligence. Calyste, avec cette
soudaineté d'esprit que donne l'amour, se jeta très étourdiment sur
le divan à côté de la marquise en lui prenant la main et y mettant sa
lettre, sans que Félicité, quelque attentive qu'elle fût, pût s'en
apercevoir. Le cœur de Calyste fut chatouillé par une émotion aiguë
et douce tout à la fois en se sentant presser la main par celle de
Béatrix, qui, sans interrompre sa phrase ni paraître décontenancée,
glissait la lettre dans son gant.
—Vous vous jetez sur les femmes comme sur des divans, dit-elle en
riant.
—Il n'en est cependant pas à la doctrine des Turcs, répliqua Félicité,
qui ne put se refuser cette épigramme.
Calyste se leva, prit la main de Camille et la lui baisa; puis il alla
au piano, en fit résonner toutes les notes d'un coup en passant le
doigt dessus. Cette vivacité de joie occupa Camille, qui lui dit de
venir lui parler.
—Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle à l'oreille.
—Rien, répondit-il.
—Il y a quelque chose entre eux, se dit mademoiselle des Touches.
La marquise fut impénétrable. Camille essaya de faire causer Calyste
en espérant qu'il se trahirait; mais l'enfant prétexta l'inquiétude où
serait sa mère, et quitta les Touches à onze heures, non sans avoir
essuyé le feu d'un regard perçant de Camille, à qui cette phrase était
dite pour la première fois.
Après les agitations d'une nuit pleine de Béatrix, après être allé
pendant la matinée vingt fois dans Guérande au-devant de la réponse qui
ne venait pas, la femme de chambre de la marquise entra dans l'hôtel du
Guénic, et remit à Calyste cette réponse, qu'il alla lire au fond du
jardin sous la tonnelle.
BÉATRIX A CALYSTE.
«Vous êtes un noble enfant, mais vous êtes un enfant. Vous vous
devez à Camille, qui vous adore. Vous ne trouveriez en moi ni les
perfections qui la distinguent ni le bonheur qu'elle vous prodigue.
Quoi que vous puissiez penser, elle est jeune et je suis vieille, elle
a le cœur plein de trésors et le mien est vide, elle a pour vous un
dévouement que vous n'appréciez pas assez, elle est sans égoïsme,
elle ne vit qu'en vous; et moi je serais remplie de doutes, je vous
entraînerais dans une vie ennuyée, sans noblesse, dans une vie gâtée
par ma faute. Camille est libre, elle va et vient comme elle veut;
moi je suis esclave. Enfin vous oubliez que j'aime et que je suis
aimée. La situation où je suis devrait me défendre de tout hommage.
M'aimer ou me dire qu'on m'aime est, chez un homme, une insulte. Une
nouvelle faute ne me mettrait-elle pas au niveau des plus mauvaises
créatures de mon sexe? Vous qui êtes jeune et plein de délicatesses,
comment m'obligez-vous à vous dire ces choses, qui ne sortent du cœur
qu'en le déchirant? J'ai préféré l'éclat d'un malheur irréparable à
la honte d'une constante tromperie, ma propre perte à celle de la
probité; mais aux yeux de beaucoup de personnes à l'estime desquelles
je tiens, je suis encore grande: en changeant, je tomberais de quelques
degrés de plus. Le monde est encore indulgent pour celles dont la
constance couvre de son manteau l'irrégularité du bonheur; mais il
est impitoyable pour les habitudes vicieuses. Je n'ai ni dédain ni
colère, je vous réponds avec franchise et simplicité. Vous êtes jeune,
vous ignorez le monde, vous êtes emporté par la fantaisie, et vous
êtes incapable, comme tous les gens dont la vie est pure, de faire
les réflexions que suggère le malheur. J'irai plus loin. Je serais
la femme du monde la plus humiliée, je cacherais d'épouvantables
misères, je serais trahie, enfin je serais abandonnée, et, Dieu merci,
rien de tout cela n'est possible; mais, par une vengeance du ciel,
il en serait ainsi, personne au monde ne me verrait plus. Oui, je me
sentirais alors le courage de tuer un homme qui me parlerait d'amour,
si, dans la situation où je serais, un homme pouvait encore arriver à
moi. Vous avez là le fond de ma pensée. Aussi peut-être ai-je à vous
remercier de m'avoir écrit. Après votre lettre, et surtout après ma
réponse, je puis être à mon aise auprès de vous aux Touches, être au
gré de mon caractère et comme vous le demandez. Je ne vous parle pas du
ridicule amer qui me poursuivrait dans le cas où mes yeux cesseraient
d'exprimer les sentiments dont vous vous plaignez. Un second vol fait à
Camille serait une preuve d'impuissance auquel une femme ne se résout
pas deux fois. Vous aimé-je follement, fussé-je aveugle, oublié-je
tout, je verrais toujours Camille! Son amour pour vous est une de
ces barrières trop hautes pour être franchies par aucune puissance,
même par les ailes d'un ange: il n'y a qu'un démon qui ne recule pas
devant ces infâmes trahisons. Il se trouve ici, mon enfant, un monde de
raisons que les femmes nobles et délicates se réservent et auxquelles
vous n'entendez rien, vous autres hommes, même quand ils sont aussi
semblables à nous que vous l'êtes en ce moment. Enfin vous avez une
mère qui vous a montré ce que doit être une femme dans la vie; elle
est pure et sans tache, elle a rempli sa destinée noblement; ce que je
sais d'elle a mouillé mes yeux de larmes, et du fond de mon cœur il
s'est élevé des mouvements d'envie. J'aurais pu être ainsi! Calyste,
ainsi doit être votre femme, et telle doit être sa vie. Je ne vous
renverrai plus méchamment, comme j'ai fait, à cette petite Charlotte,
qui vous ennuierait promptement; mais à quelque divine jeune fille
digne de vous. Si j'étais à vous, je vous ferais manquer votre vie. Il
y aurait chez vous manque de foi, de constance, ou vous auriez alors
l'intention de me vouer toute votre existence: je suis franche, je la
prendrais, je vous emmènerais je ne sais où, loin du monde; je vous
rendrais fort malheureux, je suis jalouse, je vois des monstres dans
une goutte d'eau, je suis au désespoir de misères dont beaucoup de
femmes s'arrangent; il est même des pensées inexorables qui viendraient
de moi, non de vous, et qui me blesseraient à mort. Quand un homme
n'est pas à la dixième année de bonheur aussi respectueux et aussi
délicat qu'à la veille du jour où il mendiait une faveur, il me semble
un infâme et m'avilit à mes propres yeux! un pareil amant ne croit plus
aux Amadis et aux Cyrus de mes rêves. Aujourd'hui, l'amour pur est une
fable, et je ne vois en vous que la fatuité d'un désir à qui sa fin
est inconnue. Je n'ai pas quarante ans, je ne sais pas encore faire
plier ma fierté sous l'autorité de l'expérience, je n'ai pas cet amour
qui rend humble, enfin je suis une femme dont le caractère est encore
trop jeune pour ne pas être détestable. Je ne puis répondre de mon
humeur, et chez moi la grâce est tout extérieure. Peut-être n'ai-je
pas assez souffert encore pour avoir les indulgentes manières et la
tendresse absolue que nous devons à de cruelles tromperies. Le bonheur
a son impertinence, et je suis très impertinente. Camille sera toujours
pour vous une esclave dévouée, et je serais un tyran déraisonnable.
D'ailleurs, Camille n'a-t-elle pas été mise auprès de vous par votre
bon ange pour vous permettre d'atteindre au moment où vous commencerez
la vie que vous êtes destiné à mener, et à laquelle vous ne devez pas
faillir? Je la connais, Félicité! sa tendresse est inépuisable; elle
ignore peut-être les grâces de notre sexe, mais elle déploie cette
force féconde, ce génie de la constance et cette noble intrépidité qui
fait tout accepter. Elle vous mariera, tout en souffrant d'horribles
douleurs; elle saura vous choisir une Béatrix libre, si c'est Béatrix
qui répond à vos idées sur la femme et à vos rêves; elle vous aplanira
toutes les difficultés de votre avenir. La vente d'un arpent de terre
qu'elle possède à Paris dégagera vos propriétés en Bretagne, elle vous
instituera son héritier, n'a-t-elle pas déjà fait de vous un fils
d'adoption? Hélas! que puis-je pour votre bonheur? rien. Ne trahissez
donc pas un amour infini qui se résout aux devoirs de la maternité.
Je la trouve bien heureuse, cette Camille!... L'admiration que vous
inspire la pauvre Béatrix est une de ces peccadilles pour lesquelles
les femmes de l'âge de Camille sont pleines d'indulgence. Quand
elles sont sûres d'être aimées, elles pardonnent à la constance une
infidélité, c'est même chez elles un de leurs plus vifs plaisirs que
de triompher de la jeunesse de leurs rivales. Camille est au-dessus
des autres femmes; ceci ne s'adresse point à elle, je ne le dis que
pour rassurer votre conscience. Je l'ai bien étudiée, Camille, elle
est à mes yeux une des plus grandes figures de notre temps. Elle est
spirituelle et bonne, deux qualités presque inconciliables chez les
femmes; elle est généreuse et simple, deux autres grandeurs qui se
trouvent rarement ensemble. J'ai vu dans le fond de son cœur de sûrs
trésors, il semble que Dante ait fait pour elle dans son Paradis la
belle strophe sur le bonheur éternel qu'elle vous expliquait l'autre
soir et qui finit par _Senza brama sicura richezza_. Elle me parlait de
sa destinée, elle me racontait sa vie en me prouvant que l'amour, cet
objet de nos vœux et de nos rêves, l'avait toujours fuie, et je lui
répondais qu'elle me paraissait démontrer la difficulté d'appareiller
les choses sublimes et qui explique bien des malheurs. Vous êtes une
de ces âmes angéliques dont la sœur paraît impossible à rencontrer. Ce
malheur, mon cher enfant, Camille vous l'évitera; elle vous trouvera,
dût-elle en mourir, une créature avec laquelle vous puissiez être
heureux en ménage.
»Je vous tends une main amie, et compte, non pas sur votre cœur, mais
sur votre esprit, pour nous trouver maintenant ensemble comme un frère
et une sœur, et terminer là notre correspondance, qui, des Touches à
Guérande, est chose au moins bizarre.
»BÉATRIX DE CASTERAN.»
Émue au dernier point par les détails et par la marche des amours de
son fils avec la belle Rochegude, la baronne ne put rester dans la
salle où elle faisait sa tapisserie en regardant Calyste à chaque
point, elle quitta son fauteuil et vint auprès de lui d'une manière
à la fois humble et hardie. La mère eut en ce moment la grâce d'une
courtisane qui veut obtenir une concession.
—Eh! bien, dit-elle en tremblant, mais sans positivement demander la
lettre.
Calyste lui montra le papier et le lui lut. Ces deux belles âmes, si
simples, si naïves, ne virent dans cette astucieuse et perfide réponse
aucune des malices et des piéges qu'y avait mis la marquise.
—C'est une noble et grande femme! dit la baronne dont les yeux étaient
humides. Je prierai Dieu pour elle. Je ne croyais pas qu'une mère pût
abandonner son mari, son enfant, et conserver tant de vertus! Elle est
digne de pardon.
—N'ai-je pas raison de l'adorer? dit Calyste.
—Mais où cet amour te mènera-t-il? s'écria la baronne. Ah! mon
enfant, combien les femmes à sentiments nobles sont dangereuses! Les
mauvaises sont moins à craindre. Épouse Charlotte de Kergarouët, dégage
les deux tiers des terres de ta famille. En vendant quelques fermes,
mademoiselle de Pen-Hoël obtiendra ce grand résultat, et cette bonne
fille s'occupera de faire valoir tes biens. Tu peux laisser à tes
enfants un beau nom, une belle fortune...
—Oublier Béatrix?... dit Calyste d'une voix sourde et les yeux fixés
en terre.
Il laissa la baronne et remonta chez lui pour répondre à la marquise.
Madame du Guénic avait la lettre de madame de Rochegude gravée dans
le cœur: elle voulut savoir à quoi s'en tenir sur les espérances de
Calyste. Vers cette heure le chevalier du Halga promenait sa chienne
sur le mail; la baronne, sûre de l'y trouver, mit un chapeau, son
châle, et sortit. Voir la baronne du Guénic dans Guérande ailleurs qu'à
l'église, ou dans les deux jolis chemins affectionnés pour la promenade
les jours de fête, quand elle y accompagnait son mari et mademoiselle
de Pen-Hoël, était un événement si remarquable que, dans toute la
ville, deux heures après, chacun s'abordait en disant:—Madame du
Guénic est sortie aujourd'hui, l'avez-vous vue?
Aussi bientôt cette nouvelle arriva-t-elle aux oreilles de mademoiselle
de Pen-Hoël, qui dit à sa nièce:—Il se passe quelque chose de bien
extraordinaire chez les du Guénic.
—Calyste est amoureux fou de la belle marquise de Rochegude, dit
Charlotte, je devrais quitter Guérande et retourner à Nantes.
En ce moment le chevalier du Halga, surpris d'être cherché par
la baronne, avait détaché la laisse de Thisbé, reconnaissant
l'impossibilité de se partager.
—Chevalier, vous avez pratiqué la galanterie? dit la baronne.
Le capitaine du Halga se redressa par un mouvement passablement fat.
Madame du Guénic, sans rien dire de son fils ni de la marquise,
expliqua la lettre d'amour en demandant quel pouvait être le sens d'une
pareille réponse. Le chevalier tenait le nez au vent et se caressait le
menton; il écoutait, il faisait de petites grimaces; enfin il regarda
fixement la baronne d'un air fin.
—Quand les chevaux de race doivent franchir les barrières, ils
viennent les reconnaître et les flairer, dit-il. Calyste sera le plus
heureux coquin du monde.
—Chut! dit la baronne.
—Je suis muet. Autrefois je n'avais que cela pour moi, dit le vieux
chevalier. Le temps est beau, reprit-il après une pause, le vent est
nord-est. Tudieu! comme la _Belle-Poule_ vous pinçait ce vent-là le
jour où... Mais, dit-il en s'interrompant, mes oreilles sonnent, et je
sens des douleurs dans les fausses côtes, le temps changera. Vous savez
que le combat de la _Belle-Poule_ a été si célèbre que les femmes ont
porté des bonnets à la _Belle-Poule_. Madame de Kergarouët est venue
la première à l'Opéra avec cette coiffure. «Vous êtes coiffée en
conquête,» lui ai-je dit. Ce mot fut répété dans toutes les loges.
La baronne écouta complaisamment le vieillard, qui, fidèle aux lois de
la galanterie, reconduisit la baronne jusqu'à sa ruelle en négligeant
Thisbé. Le secret de la naissance de Thisbé échappa au chevalier.
Thisbé était petite-fille de la délicieuse Thisbé, chienne de madame
l'amirale de Kergarouët, première femme du comte de Kergarouët. Cette
dernière Thisbé avait dix-huit ans. La baronne monta lestement chez
Calyste, légère de joie comme si elle aimait pour son compte. Calyste
n'était pas chez lui; mais Fanny aperçut une lettre pliée sur la
table, adressée à madame de Rochegude, et non cachetée. Une invincible
curiosité poussa cette mère inquiète à lire la réponse de son fils.
Cette indiscrétion fut cruellement punie. Elle ressentit une horrible
douleur en entrevoyant le précipice où l'amour faisait tomber Calyste.
CALYSTE A BÉATRIX.
«Et que m'importe la race des du Guénic par le temps où nous vivons,
chère Béatrix! Mon nom est Béatrix, le bonheur de Béatrix est mon
bonheur, sa vie ma vie, et toute ma fortune est dans son cœur. Nos
terres sont engagées depuis deux siècles, elles peuvent rester ainsi
pendant deux autres siècles; nos fermiers les gardent, personne ne
peut les prendre. Vous voir, vous aimer, voilà ma religion. Me marier!
cette idée m'a bouleversé le cœur. Y a-t-il deux Béatrix? Je ne me
marierai qu'avec vous, j'attendrai vingt ans s'il le faut; je suis
jeune, et vous serez toujours belle. Ma mère est une sainte, je ne dois
pas la juger. Elle n'a pas aimé! Je sais maintenant combien elle a
perdu, et quels sacrifices elle a faits. Vous m'avez appris, Béatrix,
à mieux aimer ma mère, elle est avec vous dans mon cœur, il n'y aura
jamais qu'elle, voilà votre seule rivale, n'est-ce pas vous dire que
vous y régnez sans partage? Ainsi vos raisons n'ont aucune force sur
mon esprit. Quant à Camille, vous n'avez qu'un signe à me faire, je
la prierai de vous dire elle-même que je ne l'aime pas; elle est la
mère de mon intelligence, rien de moins, rien de plus. Dès que je
vous ai vue, elle est devenue ma sœur, mon amie ou mon ami, tout ce
qu'il vous plaira; mais nous n'avons pas d'autres droits que celui
de l'amitié l'un sur l'autre. Je l'ai prise pour une femme jusqu'au
moment où je vous ai vue. Mais vous m'avez démontré que Camille est
un garçon: elle nage, elle chasse, elle monte à cheval, elle fume,
elle boit, elle écrit, elle analyse un cœur et un livre, elle n'a
pas la moindre faiblesse, elle marche dans sa force; elle n'a ni vos
mouvements déliés, ni votre pas qui ressemble au vol d'un oiseau, ni
votre voix d'amour, ni vos regards fins, ni votre allure gracieuse;
elle est Camille Maupin, et pas autre chose; elle n'a rien de la femme,
et vous en avez toutes les choses que j'en aime; il m'a semblé, dès
le premier jour où je vous ai vue, que vous étiez à moi. Vous rirez
de ce sentiment, mais il n'a fait que s'accroître, il me semblerait
monstrueux que nous fussions séparés: vous êtes mon âme, ma vie, et
je ne saurais vivre où vous ne seriez pas. Laissez-vous aimer! nous
fuirons, nous nous en irons bien loin du monde, dans un pays où vous
ne rencontrerez personne, et où vous pourrez n'avoir que moi et Dieu
dans le cœur. Ma mère, qui vous aime, viendra quelque jour vivre
auprès de nous. L'Irlande a des châteaux, et la famille de ma mère m'en
prêtera bien un. Mon Dieu, partons! Une barque, des matelots, et nous y
serions cependant avant que personne pût savoir où nous aurions fui ce
monde que vous craignez tant! Vous n'avez pas été aimée; je le sens en
relisant votre lettre, et j'y crois deviner que, s'il n'existait aucune
des raisons dont vous parlez, vous vous laisseriez aimer par moi.
Béatrix, un saint amour efface le passé. Peut-on penser à autre chose
qu'à vous, en vous voyant? Ah! je vous aime tant que je vous voudrais
mille fois infâme afin de vous montrer la puissance de mon amour en
vous adorant comme la plus sainte des créatures. Vous appelez mon amour
une injure pour vous. Oh! Béatrix, tu ne le crois pas! l'amour d'un
noble enfant, ne m'appelez-vous pas ainsi? honorerait une reine. Ainsi
demain nous irons en amants le long des roches et de la mer, et vous
marcherez sur les sables de la vieille Bretagne pour les consacrer
de nouveau pour moi! Donnez-moi ce jour de bonheur; et cette aumône
passagère, et peut-être, hélas! sans souvenir pour vous, sera pour
Calyste une éternelle richesse....»
La baronne laissa tomber la lettre sans l'achever, elle s'agenouilla
sur une chaise et fit à Dieu une oraison mentale en lui demandant de
conserver à son fils l'entendement, d'écarter de lui toute folie, toute
erreur, et de le retirer de la voie où elle le voyait.
—Que fais-tu là, ma mère? dit Calyste.
—Je prie Dieu pour toi, dit-elle en lui montrant ses yeux pleins
de larmes. Je viens de commettre la faute de lire cette lettre. Mon
Calyste est fou!
—De la plus douce des folies, dit le jeune homme en embrassant sa mère.
—Je voudrais voir cette femme, mon enfant.
—Hé! bien, maman, dit Calyste, nous nous embarquerons demain pour
aller au Croisic, sois sur la jetée.
Il cacheta sa lettre et partit pour les Touches. Ce qui, par-dessus
toute chose, épouvantait la baronne, était de voir le sentiment
arriver par la force de son instinct à la seconde vue d'une expérience
consommée. Calyste venait d'écrire à Béatrix comme si le chevalier du
Halga l'avait conseillé.
[Illustration:
CAMILLE. BÉATRIX.
Ces deux femmes en apparence indolentes, étaient à demi-couchées sur le
divan.
(BÉATRIX.)]