—Nous pouvons très bien tenir cinq dans la voiture, répondit

mademoiselle des Touches, à qui Jacqueline tourna le dos. Quand nous

serions horriblement gênées, ce qui n'est pas possible à cause de la

finesse de vos tailles, je serais bien dédommagée par le plaisir de

rendre service aux amis de Calyste. Votre femme de chambre, madame,

trouvera place; et vos paquets, si vous en avez, peuvent tenir derrière

la calèche, je n'ai pas amené de domestique.

La vicomtesse se confondit en remercîments et gronda sa sœur

Jacqueline d'avoir voulu si promptement sa nièce qu'elle ne lui avait

pas permis de venir dans sa voiture par le chemin de terre; mais il est

vrai que la route de poste était non-seulement longue, mais coûteuse;

elle devait revenir promptement à Nantes où elle laissait trois

autres petites chattes qui l'attendaient avec impatience, dit-elle

en caressant le cou de sa fille. Charlotte eut alors un petit air de

victime, en levant les yeux vers sa mère, qui fit supposer que la

vicomtesse ennuyait prodigieusement ses quatre filles en les mettant

aussi souvent en jeu que le caporal Trim son bonnet.

—Vous êtes une heureuse mère, et vous devez.... dit Camille qui

s'arrêta en pensant que la marquise avait dû se priver de son fils en

suivant Conti.

—Oh! reprit la vicomtesse, si j'ai le malheur de passer ma vie à

la campagne et à Nantes, j'ai la consolation d'être adorée par mes

enfants. Avez-vous des enfants? demanda-t-elle à Camille.

—Je me nomme mademoiselle des Touches, répondit Camille. Madame est la

marquise de Rochegude.

—Il faut vous plaindre alors de ne pas connaître le plus grand bonheur

qu'il y ait pour nous autres pauvres simples femmes, n'est-ce pas,

madame? dit la vicomtesse à la marquise pour réparer sa faute. Mais

vous avez tant de dédommagements!

Il vint une larme chaude dans les yeux de Béatrix qui se tourna

brusquement, et alla jusqu'au grossier parapet du rocher, où Calyste la

suivit.

—Madame, dit Camille à l'oreille de la vicomtesse, ignorez-vous que la

marquise est séparée de son mari, qu'elle n'a pas vu son fils depuis

dix-huit mois, et qu'elle ne sait pas quand elle le verra?

—Bah! dit madame de Kergarouët, cette pauvre dame! Est-ce

judiciairement?

—Non, par goût, dit Camille.

—Hé! bien, je comprends cela, répondit intrépidement la vicomtesse.

La vieille Pen-Hoël, au désespoir d'être dans le camp ennemi, s'était

retranchée à quatre pas avec sa chère Charlotte. Calyste après avoir

examiné si personne ne pouvait les voir, saisit la main de la marquise

et la baisa en y laissant une larme. Béatrix se retourna, les yeux

séchés par la colère: elle allait lancer quelque mot terrible, et ne

put rien dire en retrouvant ses pleurs sur la belle figure de cet ange

aussi douloureusement atteint qu'elle-même.

—Mon Dieu, Calyste, lui dit Camille à l'oreille en le voyant revenir

avec madame de Rochegude, vous auriez _cela_ pour belle-mère, et cette

petite bécasse pour femme!

—Parce que sa tante est riche, dit ironiquement Calyste.

Le groupe entier se mit en marche vers l'auberge, et la vicomtesse

se crut obligée de faire à Camille une satire sur les sauvages de

Saint-Nazaire.

—J'aime la Bretagne, madame, répondit gravement Félicité, je suis née

à Guérande.

Calyste ne pouvait s'empêcher d'admirer mademoiselle des Touches, qui,

par le son de sa voix, la tranquillité de ses regards et le calme de

ses manières, le mettait à l'aise, malgré les terribles déclarations de

la scène qui avait eu lieu pendant la nuit. Elle paraissait néanmoins

un peu fatiguée: ses traits annonçaient une insomnie, ils étaient comme

grossis, mais le front dominait l'orage intérieur par une placidité

cruelle.

—Quelles reines! dit-il à Charlotte en lui montrant la marquise et

Camille et donnant le bras à la jeune fille au grand contentement de

mademoiselle de Pen-Hoël.

—Quelle idée a eue ta mère, dit la vieille fille en donnant aussi son

bras sec à sa nièce, de se mettre dans la compagnie de cette réprouvée?

—Oh! ma tante, une femme qui est la gloire de la Bretagne!

—La honte, petite. Ne vas-tu pas la cajoler aussi?

—Mademoiselle Charlotte a raison, vous n'êtes pas juste, dit Calyste.

—Oh! vous, répondit mademoiselle de Pen-Hoël, elle vous a ensorcelé.

—Je lui porte, dit Calyste, la même amitié qu'à vous.

—Depuis quand les du Guénic mentent-ils? dit la vieille fille.

—Depuis que les Pen-Hoël sont sourdes, répliqua Calyste.

—Tu n'es pas amoureux d'elle? demanda la vieille fille enchantée.

—Je l'ai été, je ne le suis plus, répondit-il.

—Méchant enfant! pourquoi nous as-tu donné tant de souci? Je savais

bien que l'amour est une sottise, il n'y a de solide que le mariage,

lui dit-elle en regardant Charlotte.

Charlotte, un peu rassurée, espéra pouvoir reconquérir ses avantages

en s'appuyant sur tous les souvenirs de l'enfance, et serra le bras

de Calyste, qui se promit de s'expliquer nettement avec la petite

héritière.

—Ah! les belles parties de mouche que nous ferons, Calyste, dit-elle,

et comme nous rirons!

Les chevaux étaient mis, Camille fit passer au fond de la voiture la

vicomtesse et Charlotte, car Jacqueline avait disparu; puis elle se

plaça sur le devant avec la marquise. Calyste, obligé de renoncer au

plaisir qu'il se promettait, accompagna la voiture à cheval, et les

chevaux fatigués allèrent assez lentement pour qu'il pût regarder

Béatrix. L'histoire a perdu les conversations étranges des quatre

personnes que le hasard avait si singulièrement réunies dans cette

voiture, car il est impossible d'admettre les cent et quelques versions

qui courent à Nantes sur les récits, les répliques, les mots que la

vicomtesse tient de la célèbre Camille Maupin _lui-même_. Elle s'est

bien gardée de répéter ni de comprendre les réponses de mademoiselle

des Touches à toutes les demandes saugrenues que les auteurs entendent

si souvent, et par lesquelles on leur fait cruellement expier leurs

rares plaisirs.

—Comment avez-vous fait vos livres? demanda la vicomtesse.

—Mais comme vous faites vos ouvrages de femme, du filet ou de la

tapisserie, répondit Camille.

—Et où avez-vous pris ces observations si profondes et ces tableaux si

séduisants?

—Où vous prenez les choses spirituelles que vous dites, madame. Il n'y

a rien de si facile que d'écrire, et si vous vouliez...

—Ah! le tout est de vouloir, je ne l'aurais pas cru! Quelle est celle

de vos compositions que vous préférez?

—Il est bien difficile d'avoir des prédilections pour ces petites

chattes.

—Vous êtes blasée sur les compliments, et l'on ne sait que vous dire

de nouveau.

—Croyez, madame, que je suis sensible à la forme que vous donnez aux

vôtres.

La vicomtesse ne voulut pas avoir l'air de négliger la marquise et dit

en la regardant d'un air fin:—Je n'oublierai jamais ce voyage fait

entre l'Esprit et la Beauté.

—Vous me flattez, madame, dit la marquise en riant; il n'est pas

naturel de remarquer l'esprit auprès du génie, et je n'ai pas encore

dit grand'chose.

Charlotte, qui sentait vivement les ridicules de sa mère, la regarda

comme pour l'arrêter, mais la vicomtesse continua bravement à lutter

avec les deux rieuses parisiennes.

Le jeune homme, qui trottait d'un trot lent et abandonné le long de la

calèche, ne pouvait voir que les deux femmes assises sur le devant, et

son regard les embrassait tour à tour en trahissant des pensées assez

douloureuses. Forcée de se laisser voir, Béatrix évita constamment

de jeter les yeux sur le jeune homme par une manœuvre désespérante

pour les gens qui aiment, elle tenait son châle croisé sous ses mains

croisées, et paraissait en proie à une méditation profonde. A un

endroit où la route est ombragée, humide et verte comme un délicieux

sentier de forêt, où le bruit de la calèche s'entendait à peine, où

les feuilles effleuraient les capotes, où le vent apportait des odeurs

balsamiques, Camille fit remarquer ce lieu plein d'harmonies, et appuya

sa main sur le genou de Béatrix en lui montrant Calyste:—Comme il

monte bien à cheval! lui dit-elle.

—Calyste? reprit la vicomtesse, c'est un charmant cavalier.

—Oh! Calyste est bien gentil, dit Charlotte.

—Il y a tant d'Anglais qui lui ressemblent! répondit indolemment la

marquise sans achever sa phrase.

—Sa mère est Irlandaise, une O'Brien, repartit Charlotte qui se crut

attaquée personnellement.

Camille et la marquise entrèrent dans Guérande avec la vicomtesse de

Kergarouët et sa fille, au grand étonnement de toute la ville ébahie;

elles laissèrent leurs compagnes de voyage à l'entrée de la ruelle du

Guénic, où peu s'en fallut qu'il ne se formât un attroupement. Calyste

avait pressé le pas de son cheval pour aller prévenir sa tante et sa

mère de l'arrivée de cette compagnie attendue à dîner. Le repas avait

été retardé conventionnellement jusqu'à quatre heures. Le chevalier

revint pour donner le bras aux deux dames; puis il baisa la main de

Camille en espérant pouvoir prendre celle de la marquise, qui tint

résolûment ses bras croisés, et à laquelle il jeta les plus vives

prières dans un regard inutilement mouillé.

—Petit niais, lui dit Camille en lui effleurant l'oreille par un

modeste baiser plein d'amitié.

—C'est vrai, se dit en lui-même Calyste pendant que la calèche

tournait, j'oublie les recommandations de ma mère; mais je les

oublierai, je crois, toujours.

Mademoiselle de Pen-Hoël intrépidement arrivée sur un cheval de louage,

la vicomtesse de Kergarouët et Charlotte trouvèrent la table mise et

furent traitées avec cordialité, sinon avec luxe, par les du Guénic.

La vieille Zéphirine avait indiqué dans les profondeurs de la cave

des vins fins, et Mariotte s'était surpassée en ses plats bretons. La

vicomtesse, enchantée d'avoir fait le voyage avec l'illustre Camille

Maupin, essaya d'expliquer la littérature moderne et la place qu'y

tenait Camille; mais il en fut du monde littéraire comme du whist: ni

les du Guénic, ni le curé qui survint, ni le chevalier du Halga n'y

comprirent rien. L'abbé Grimont et le vieux marin prirent part aux

liqueurs du dessert. Dès que Mariotte, aidée par Gasselin et par la

femme de chambre de la vicomtesse, eut ôté le couvert, il y eut un

cri d'enthousiasme pour se livrer à la mouche. La joie régnait dans

la maison. Tous croyaient Calyste libre et le voyaient marié dans peu

de temps à la petite Charlotte. Calyste restait silencieux. Pour la

première fois de sa vie, il établissait des comparaisons entre les

Kergarouët et les deux femmes élégantes, spirituelles, pleines de goût,

qui pendant ce moment devaient bien se moquer des deux provinciales, à

s'en rapporter au premier regard qu'elles avaient échangé. Fanny, qui

connaissait le secret de Calyste, observait la tristesse de son fils,

sur qui les coquetteries de Charlotte ou les attaques de la vicomtesse

avaient peu de prise. Évidemment son cher enfant s'ennuyait, le corps

était dans cette salle où jadis il se serait amusé des plaisanteries

de la mouche, mais l'esprit se promenait aux Touches. Comment

l'envoyer chez Camille? se demandait la mère qui sympathisait avec son

fils, qui aimait et s'ennuyait avec lui. Sa tendresse émue lui donna de

l'esprit.

—Tu meurs d'envie d'aller aux Touches _la_ voir, dit Fanny à l'oreille

de Calyste. L'enfant répondit par un sourire et par une rougeur qui

firent tressaillir cette adorable mère jusque dans les derniers replis

de son cœur.—Madame, dit-elle à la vicomtesse, vous serez bien mal

demain dans la voiture du messager, et surtout forcée de partir de

bonne heure; ne vaudrait-il pas mieux que vous prissiez la voiture de

mademoiselle des Touches? Va, Calyste, dit-elle en regardant son fils,

arranger cette affaire aux Touches, mais reviens-nous promptement.

—Il ne me faut pas dix minutes, s'écria Calyste qui embrassa follement

sa mère sur le perron où elle le suivit.

Calyste courut avec la légèreté d'un faon, et se trouva dans le

péristyle des Touches quand Camille et Béatrix sortaient du grand salon

après leur dîner. Il eut l'esprit d'offrir le bras à Félicité.

—Vous avez abandonné pour nous la vicomtesse et sa fille, dit-elle en

lui pressant le bras, nous sommes à même de connaître l'étendue de ce

sacrifice.

—Ces Kergarouët sont-ils parents des Portenduère et du vieil amiral

de Kergarouët, dont la veuve a épousé Charles de Vandenesse? demanda

madame de Rochegude à Camille.

—Sa petite nièce, répondit Camille.

—C'est une charmante jeune personne, dit Béatrix en se posant dans un

fauteuil gothique, ce sera bien l'affaire de monsieur du Guénic.

—Ce mariage ne se fera jamais, dit vivement Camille.

Abattu par l'air froid et calme de la marquise, qui montrait la petite

Bretonne comme la seule créature qui pût s'appareiller avec lui,

Calyste resta sans voix ni esprit.

—Et pourquoi, Camille? dit madame de Rochegude.

—Ma chère, reprit Camille en voyant le désespoir de Calyste, je n'ai

pas conseillé à Conti de se marier, et je crois avoir été charmante

pour lui: vous n'êtes pas généreuse.

Béatrix regarda son amie avec une surprise mêlée de soupçons

indéfinissables. Calyste comprit à peu près le dévouement de Camille en

voyant se mêler à ses joues cette faible rougeur qui chez elle annonce

ses émotions les plus violentes; il vint assez gauchement auprès

d'elle, lui prit la main et la baisa. Camille se mit négligemment au

piano, comme une femme sûre de son amie et de l'adorateur qu'elle

s'attribuait, en leur tournant le dos et les laissant presque seuls.

Elle improvisa des variations sur quelques thèmes choisis à son insu

par son esprit, car ils furent d'une mélancolie excessive. La marquise

paraissait écouter, mais elle observait Calyste, qui, trop jeune

et trop naïf pour jouer le rôle que lui donnait Camille, était en

extase devant sa véritable idole. Après une heure, pendant laquelle

mademoiselle des Touches se laissa naturellement aller à sa jalousie,

Béatrix se retira chez elle. Camille fit aussitôt passer Calyste

dans sa chambre, afin de ne pas être écoutée, car les femmes ont un

admirable instinct de défiance.

—Mon enfant, lui dit-elle, ayez l'air de m'aimer, ou vous êtes perdu.

Vous êtes un enfant, vous ne connaissez rien aux femmes, vous ne savez

qu'aimer. Aimer et se faire aimer sont deux choses bien différentes.

Vous allez tomber en d'horribles souffrances, et je vous veux heureux.

Si vous contrariez non pas l'orgueil, mais l'entêtement de Béatrix,

elle est capable de s'envoler à quelques lieues de Paris, auprès de

Conti. Que deviendrez-vous alors?

—Je l'aimerai, répondit Calyste.

—Vous ne la verrez plus.

—Oh! si, dit-il.

—Et comment?

—Je la suivrai.

—Mais tu es aussi pauvre que Job, mon enfant.

—Mon père, Gasselin et moi, nous sommes restés pendant trois mois en

Vendée avec cent cinquante francs, marchant jour et nuit.

—Calyste, dit mademoiselle des Touches, écoutez-moi bien. Je vois que

vous avez trop de candeur pour feindre, je ne veux pas corrompre un

aussi beau naturel que le vôtre, je prendrai tout sur moi. Vous serez

aimé de Béatrix.

—Est-ce possible? dit-il en joignant les mains.

—Oui, répondit Camille, mais il faut vaincre chez elle les engagements

qu'elle a pris avec elle-même. Je mentirai donc pour vous. Seulement ne

dérangez rien dans l'œuvre assez ardue que je vais entreprendre. La

marquise possède une finesse aristocratique, elle est spirituellement

défiante; jamais chasseur ne rencontra de proie plus difficile à

prendre: ici donc, mon pauvre garçon, le chasseur doit écouter son

chien. Me promettez-vous une obéissance aveugle? Je serai votre Fox,

dit-elle en se donnant le nom du meilleur lévrier de Calyste.

—Que dois-je faire? répondit le jeune homme.

—Très peu de chose, reprit Camille. Vous viendrez ici tous les jours

à midi. Comme une maîtresse impatiente, je serai à celle des croisées

du corridor d'où l'on aperçoit le chemin de Guérande pour vous voir

arriver. Je me sauverai dans ma chambre afin de n'être pas vue et de

ne pas vous donner la mesure d'une passion qui vous est à charge; mais

vous m'apercevrez quelquefois et me ferez un signe avec votre mouchoir.

Vous aurez dans la cour et en montant l'escalier un petit air assez

ennuyé. Ça ne te coûtera pas de dissimulation, mon enfant, dit-elle

en se jetant la tête sur son sein, n'est-ce pas? Tu n'iras pas vite,

tu regarderas par la fenêtre de l'escalier qui donne sur le jardin

en y cherchant Béatrix. Quand elle y sera (elle s'y promènera, sois

tranquille!), si elle t'aperçoit, tu te précipiteras très lentement

dans le petit salon et de là dans ma chambre. Si tu me vois à la

croisée espionnant tes trahisons, tu te rejetteras vivement en arrière

pour que je ne te surprenne pas mendiant un regard de Béatrix. Une fois

dans ma chambre, tu seras mon prisonnier. Ah! nous y resterons ensemble

jusqu'à quatre heures. Vous emploierez ce temps à lire et moi à fumer;

vous vous ennuierez bien de ne pas la voir, mais je vous trouverai des

livres attachants. Vous n'avez rien lu de George Sand, j'enverrai cette

nuit un de mes gens acheter ses œuvres à Nantes et celles de quelques

autres auteurs que vous ne connaissez pas. Je sortirai la première et

vous ne quitterez votre livre, vous ne viendrez dans mon petit salon

qu'au moment où vous y entendrez Béatrix causant avec moi. Toutes les

fois que vous verrez un livre de musique ouvert sur le piano, vous me

demanderez à rester. Je vous permets d'être avec moi grossier si vous

le pouvez, tout ira bien.

—Je sais, Camille, que vous avez pour moi la plus rare des affections

et qui me fait regretter d'avoir vu Béatrix, dit-il avec une charmante

bonne foi; mais qu'espérez-vous?

—En huit jours Béatrix sera folle de vous.

—Mon Dieu! serait-ce possible? dit il en tombant à genoux et joignant

les mains devant Camille attendrie, heureuse de lui donner une joie à

ses propres dépens.

—Écoutez-moi bien, dit-elle. Si vous avez avec la marquise, non une

conversation suivie, mais si vous échangez seulement quelques mots,

enfin si vous la laissez vous interroger, si vous manquez au rôle muet

que je vous donne, et qui certes est facile à jouer, sachez-le bien,

dit-elle d'un ton grave, vous la perdriez à jamais.

—Je ne comprends rien à ce que vous me dites, Camille, s'écria Calyste

en la regardant avec une adorable naïveté.

—Si tu comprenais, tu ne serais pas l'enfant sublime, le noble et beau

Calyste, répondit-elle en lui prenant la main et en la lui baisant.

Calyste fit alors ce qu'il n'avait jamais fait, il prit Camille par la

taille et la baisa au cou mignonnement, sans amour, mais avec tendresse

et comme il embrassait sa mère. Mademoiselle des Touches ne put retenir

un torrent de larmes.

—Allez-vous-en, mon enfant, et dites à votre vicomtesse que ma voiture

est à ses ordres.

Calyste voulut rester, mais il fut contraint d'obéir au geste impératif

et impérieux de Camille; il revint tout joyeux, il était sûr d'être

aimé sous huit jours par la belle Rochegude. Les joueurs de mouche

retrouvèrent en lui le Calyste perdu depuis deux mois. Charlotte

s'attribua le mérite de ce changement. Mademoiselle de Pen-Hoël fut

charmante d'agacerie avec Calyste. L'abbé Grimont cherchait à lire dans

les yeux de la baronne la raison du calme qu'il y voyait. Le chevalier

du Halga se frottait les mains. Les deux vieilles filles avaient la

vivacité de deux lézards. La vicomtesse devait cent sous de mouches

accumulées. La cupidité de Zéphirine était si vivement intéressée

qu'elle regretta de ne pas voir les cartes, et décocha quelques

paroles vives à sa belle-sœur, à qui le bonheur de Calyste causait

des distractions, et qui par moments l'interrogeait sans pouvoir rien

comprendre à ses réponses. La partie dura jusqu'à onze heures. Il

y eut deux défections: le baron et le chevalier s'endormirent dans

leurs fauteuils respectifs. Mariotte avait fait des galettes de blé

noir, la baronne alla chercher sa boîte à thé. L'illustre maison du

Guénic servit, avant le départ des Kergarouët et de mademoiselle

de Pen-Hoël, une collation composée de beurre frais, de fruits, de

crème, et pour laquelle on sortit du bahut la théière d'argent et les

porcelaines d'Angleterre envoyées à la baronne par une de ses tantes.

Cette apparence de splendeur moderne dans cette vieille salle, la grâce

exquise de la baronne, élevée en bonne Irlandaise à faire et à servir

le thé, cette grande affaire des Anglaises, eurent je ne sais quoi de

charmant. Le luxe le plus effréné n'aurait pas obtenu l'effet simple,

modeste et noble que produisait ce sentiment d'hospitalité joyeuse.

Quand il n'y eut plus dans cette salle que la baronne et son fils, elle

regarda Calyste d'un air curieux.

—Que t'est-il arrivé ce soir aux Touches? lui dit-elle.

Calyste raconta l'espoir que Camille lui avait mis au cœur et ses

bizarres instructions.

—La pauvre femme! s'écria l'Irlandaise en joignant les mains et

plaignant pour la première fois mademoiselle des Touches.

Quelques moments après le départ de Calyste, Béatrix, qui l'avait

entendu partir des Touches, revint chez son amie qu'elle trouva les

yeux humides, à demi renversée sur un sofa.

—Qu'as-tu, Félicité? lui demanda la marquise.

—J'ai quarante ans et j'aime, ma chère! dit avec un horrible accent

de rage mademoiselle des Touches dont les yeux devinrent secs et

brillants. Si tu savais, Béatrix, combien de larmes je verse sur les

jours perdus de ma jeunesse! Être aimée par pitié, savoir qu'on ne

doit son bonheur qu'à des travaux pénibles, à des finesses de chatte,

à des piéges tendus à l'innocence et aux vertus d'un enfant, n'est-ce

pas infâme? Heureusement on trouve alors une espèce d'absolution dans

l'infini de la passion, dans l'énergie du bonheur, dans la certitude

d'être à jamais au-dessus de toutes les femmes en gravant son souvenir

dans un jeune cœur par des plaisirs ineffaçables, par un dévouement

insensé. Oui, s'il me le demandait, je me jetterais dans la mer à un

seul de ses signes. Par moments, je me surprends à souhaiter qu'il le

veuille, ce serait une offrande et non un suicide... Ah! Béatrix, tu

m'as donné une rude tâche en venant ici. Je sais qu'il est difficile

de l'emporter sur toi; mais tu aimes Conti, tu es noble et généreuse,

et tu ne me tromperas pas; tu m'aideras au contraire à conserver mon

Calyste. Je m'attendais à l'impression que tu fais sur lui, mais je

n'ai pas commis la faute de paraître jalouse, ce serait attiser le mal.

Au contraire, je t'ai annoncée en te peignant avec de si vives couleurs

que tu ne pusses jamais réaliser le portrait, et par malheur tu es

embellie.

Cette violente élégie, où le vrai se mêlait à la tromperie, abusa

complétement madame de Rochegude. Claude Vignon avait dit à Conti les

motifs de son départ, Béatrix en fut naturellement instruite, elle

déployait donc de la générosité en marquant de la froideur à Calyste;

mais en ce moment il s'éleva dans son âme ce mouvement de joie qui

frétille au fond du cœur de toutes les femmes quand elles se savent

aimées. L'amour qu'elles inspirent à un homme comporte des éloges sans

hypocrisie, et qu'il est difficile de ne pas savourer; mais quand cet

homme appartient à une amie, ses hommages causent plus que de la joie,

c'est de célestes délices. Béatrix s'assit auprès de son amie et lui

fit de petites cajoleries.

—Tu n'as pas un cheveu blanc, lui dit-elle, tu n'as pas une ride, tes

tempes sont encore fraîches, tandis que je connais plus d'une femme de

trente ans obligée de cacher les siennes. Tiens, ma chère, dit-elle en

soulevant ses boucles, vois ce que m'a coûté mon voyage?

La marquise montra l'imperceptible flétrissure qui fatiguait là le

grain de sa peau si tendre; elle releva ses manchettes et fit voir une

pareille flétrissure à ses poignets, où la transparence du tissu déjà

froissé laissait voir le réseau de ses vaisseaux grossis, où trois

lignes profondes lui faisaient un bracelet de rides.

—N'est-ce pas, comme l'a dit un écrivain à la piste de nos misères,

les deux endroits qui ne mentent point chez nous? dit-elle. Il

faut avoir bien souffert pour reconnaître la vérité de sa cruelle

observation; mais heureusement pour nous, la plupart des hommes n'y

connaissent rien, et ne lisent pas cet infâme auteur.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 40 / 47 段