—Mais vous n'êtes pas aimable, reprit-il, vous ne vous pliez pas à

l'amour, il doit se plier à vous. Vous pourrez peut-être vous adonner

aux malices et à l'entrain des gamins; mais vous n'avez pas d'enfance

au cœur, il y a trop de profondeur dans votre esprit, vous n'avez

jamais été naïve, et vous ne commencerez pas à l'être aujourd'hui.

Votre grâce vient du mystère, elle est abstraite et non active. Enfin

votre force éloigne les gens très forts qui prévoient une lutte. Votre

puissance peut plaire à de jeunes âmes qui, semblables à celle de

Calyste, aiment à être protégées: mais, à la longue, elle fatigue.

Vous êtes grande et sublime: subissez les inconvénients de ces deux

qualités, elles ennuient.

—Quel arrêt! s'écria Camille. Ne puis-je être femme, suis-je une

monstruosité?

—Peut-être, dit Claude.

—Nous verrons, s'écria la femme piquée au vif.

—Adieu, ma chère, demain je pars. Je ne vous en veux pas, Camille:

je vous trouve la plus grande des femmes; mais si je continuais à vous

servir de paravent ou d'écran, dit Claude avec deux savantes inflexions

de voix, vous me mépriseriez singulièrement. Nous pouvons nous quitter

sans chagrin ni remords: nous n'avons ni bonheur à regretter ni

espérances déjouées. Pour vous, comme pour quelques hommes de génie

infiniment rares, l'amour n'est pas ce que la nature l'a fait: un

besoin impérieux à la satisfaction duquel elle attache de vifs mais de

passagers plaisirs, et qui meurt; vous le voyez tel que l'a créé le

christianisme: un royaume idéal, plein de sentiments nobles, de grandes

petitesses, de poésies, de sensations spirituelles, de dévouements, de

fleurs morales, d'harmonies enchanteresses, et situé bien au-dessus

des grossièretés vulgaires, mais où vont deux créatures réunies en un

ange, enlevées par les ailes du plaisir. Voilà ce que j'espérais, je

croyais saisir une des clefs qui nous ouvrent la porte fermée pour

tant de gens et par laquelle on s'élance dans l'infini. Vous y étiez

déjà vous! Ainsi vous m'avez trompé. Je retourne à la misère, dans

ma vaste prison de Paris. Il m'aurait suffi de cette tromperie au

commencement de ma carrière pour me faire fuir les femmes: aujourd'hui,

elle met dans mon âme un désenchantement qui me plonge à jamais dans

une solitude épouvantable, je m'y trouverai sans la foi qui aidait les

pères à la peupler d'images sacrées. Voilà, ma chère Camille, où nous

mène la supériorité de l'esprit: nous pouvons chanter tous deux l'hymne

horrible qu'Alfred de Vigny met dans la bouche de Moïse parlant à Dieu:

Seigneur, vous m'avez fait puissant et solitaire!

En ce moment Calyste parut.

—Je ne dois pas vous laisser ignorer que je suis là, dit-il.

Mademoiselle des Touches exprima la plus vive crainte, une rougeur

subite colora son visage impassible d'un ton de feu. Pendant toute

cette scène, elle demeura plus belle qu'en aucun moment de sa vie.

—Nous vous avions cru parti, Calyste, dit Claude; mais cette

indiscrétion involontaire de part et d'autre est sans danger: peut-être

serez-vous plus à votre aise aux Touches en connaissant Félicité tout

entière. Son silence annonce que je ne me suis point trompé sur le

rôle qu'elle me destinait. Elle vous aime, comme je vous le disais,

mais elle vous aime pour vous et non pour elle, sentiment que peu de

femmes sont capables de concevoir et d'embrasser: peu d'entre elles

connaissent la volupté des douleurs entretenues par le désir, c'est

une des magnifiques passions réservées à l'homme; mais elle est un peu

homme! dit-il en raillant. Votre passion pour Béatrix la fera souffrir

et la rendra heureuse tout à la fois.

Des larmes vinrent aux yeux de mademoiselle des Touches, qui n'osait

regarder ni le terrible Claude Vignon ni l'ingénu Calyste. Elle était

effrayée d'avoir été comprise, elle ne croyait pas qu'il fût possible

à un homme, quelle que fût sa portée, de deviner une délicatesse si

cruelle, un héroïsme aussi élevé que l'était le sien. En la trouvant si

humiliée de voir ses grandeurs dévoilées, Calyste partagea l'émotion

de cette femme qu'il avait mise si haut, et qu'il contemplait abattue.

Calyste se jeta, par un mouvement irrésistible, aux pieds de Camille,

et lui baisa les mains en y cachant son visage couvert de pleurs.

—Claude, dit-elle, ne m'abandonnez pas, que deviendrais-je?

—Qu'avez-vous à craindre? répondit le critique. Calyste aime déjà la

marquise comme un fou. Certes, vous ne sauriez trouver une barrière

plus forte entre vous et lui que cet amour excité par vous-même. Cette

passion me vaut bien. Hier, il y avait du danger pour vous et pour lui;

mais aujourd'hui tout vous sera bonheur maternel, dit-il en lui lançant

un regard railleur. Vous serez fière de ses triomphes.

Mademoiselle des Touches regarda Calyste, qui, sur ce mot, avait relevé

la tête par un mouvement brusque. Claude Vignon, pour toute vengeance,

prenait plaisir à voir la confusion de Calyste et de Félicité.

—Vous l'avez poussé vers madame de Rochegude, reprit Claude Vignon, il

est maintenant sous le charme. Vous avez creusé vous-même votre tombe.

Si vous vous étiez confiée à moi, vous eussiez évité les malheurs qui

vous attendent.

—Des malheurs! s'écria Camille Maupin en prenant la tête de Calyste

et l'élevant jusqu'à elle et la baisant dans les cheveux et y versant

d'abondantes larmes. Non, Calyste, vous oublierez tout ce que vous

venez d'entendre, vous me compterez pour rien!

Elle se leva, se dressa devant ces deux hommes et les terrassa par les

éclairs que lancèrent ses yeux où brilla toute son âme.

—Pendant que Claude parlait, reprit-elle, j'ai conçu la beauté, la

grandeur d'un amour sans espoir, n'est-ce pas le seul sentiment qui

nous approche de Dieu? Ne m'aime pas, Calyste, moi je t'aimerai comme

aucune femme n'aimera!

Ce fut le cri le plus sauvage que jamais un aigle blessé ait poussé

dans son aire. Claude fléchit le genou, prit la main de Félicité et la

lui baisa.

—Quittez-nous, mon ami, dit mademoiselle des Touches au jeune homme,

votre mère pourrait être inquiète.

Calyste revint à Guérande à pas lents en se retournant pour voir la

lumière qui brillait aux croisées de l'appartement de Béatrix. Il

fut surpris lui-même de ressentir peu de compassion pour Camille, il

lui en voulait presque d'avoir été privé de quinze mois de bonheur.

Puis parfois il éprouvait en lui-même les tressaillements que Camille

venait de lui causer, il sentait dans ses cheveux les larmes qu'elle y

avait laissées, il souffrait de sa souffrance, il croyait entendre les

gémissements que poussait sans doute cette grande femme, tant désirée

quelques jours auparavant. En ouvrant la porte du logis paternel où

régnait un profond silence, il aperçut par la croisée, à la lueur de

cette lampe d'une si naïve construction, sa mère qui travaillait en

l'attendant. Des larmes mouillèrent les yeux de Calyste à cet aspect.

—Que t'est-il donc encore arrivé? demanda Fanny dont le visage

exprimait une horrible inquiétude.

Pour toute réponse, Calyste prit sa mère dans ses bras et la baisa

sur les joues, au front, dans les cheveux, avec une de ces effusions

passionnées qui ravissent les mères et les pénètrent des subtiles

flammes de la vie qu'elles ont donnée.

—C'est toi que j'aime, dit Calyste à sa mère presque honteuse et

rougissant, toi qui ne vis que pour moi, toi que je voudrais rendre

heureuse.

—Mais tu n'es pas dans ton assiette ordinaire, mon enfant, dit la

baronne en contemplant son fils. Que t'est-il arrivé?

—Camille m'aime, et je ne l'aime plus, dit-il.

La baronne attira Calyste à elle, le baisa sur le front, et Calyste

entendit dans le profond silence de cette vieille salle brune et

tapissée les coups d'une vive palpitation au cœur de sa mère.

L'Irlandaise était jalouse de Camille, et pressentait la vérité.

Cette mère avait, en attendant son fils toutes les nuits, creusé la

passion de cette femme; elle avait, conduite par les lueurs d'une

méditation obstinée, pénétré dans le cœur de Camille, et, sans pouvoir

se l'expliquer, elle avait imaginé chez cette fille une fantaisie de

maternité. Le récit de Calyste épouvanta cette mère simple et naïve.

—Hé! bien, dit-elle après une pause, aime madame de Rochegude, elle ne

me causera pas de chagrin.

Béatrix n'était pas libre, elle ne dérangeait aucun des projets formés

pour le bonheur de Calyste, du moins Fanny le croyait, elle voyait une

espèce de belle-fille à aimer, et non une autre mère à combattre.

—Mais Béatrix ne m'aimera pas! s'écria Calyste.

—Peut-être, répondit la baronne d'un air fin. Ne m'as-tu pas dit

qu'elle allait être seule demain?

—Oui.

—Eh! bien, mon enfant, ajouta la mère en rougissant. La jalousie est

au fond de tous nos cœurs, et je ne savais pas la trouver un jour au

fond du mien, car je ne croyais pas qu'on dût me disputer l'affection

de mon Calyste! Elle soupira. Je croyais, dit-elle, que le mariage

serait pour toi ce qu'il a été pour moi. Quelles lueurs tu as jetées

dans mon âme depuis deux mois! de quels reflets se colore ton amour

si naturel, pauvre ange! Eh! bien, aie l'air de toujours aimer ta

mademoiselle des Touches, la marquise en sera jalouse et tu l'auras.

—Oh! ma bonne mère, Camille ne m'aurait pas dit cela! s'écria Calyste

en tenant sa mère par la taille et la baisant sur le cou.

—Tu me rends bien perverse, mauvais enfant, dit-elle tout heureuse du

visage radieux que l'espérance faisait à son fils qui monta gaiement

l'escalier de la tourelle.

Le lendemain matin, Calyste dit à Gasselin d'aller se mettre en

sentinelle sur le chemin de Guérande à Saint-Nazaire, de guetter au

passage la voiture de mademoiselle des Touches et de compter les

personnes qui s'y trouveraient. Gasselin revint au moment où toute la

famille était réunie et déjeunait.

—Qu'arrive-t-il? dit mademoiselle du Guénic, Gasselin court comme s'il

y avait le feu dans Guérande.

—Il aurait pris le mulot, dit Mariotte qui apportait le café, le lait

et les rôties.

—Il vient de la ville et non du jardin, répondit mademoiselle du

Guénic.

—Mais le mulot a son trou derrière le mur, du côté de la place, dit

Mariotte.

—Monsieur le chevalier, ils étaient cinq, quatre dedans et le cocher.

—Deux dames au fond? dit Calyste.

—Et deux messieurs, devant, reprit Gasselin.

—Selle le cheval de mon père, cours après, arrive à Saint-Nazaire

au moment où le bateau part pour Paimbœuf, et si les deux hommes

s'embarquent, accours me le dire à bride abattue.

Gasselin sortit.

—Mon neveu, vous avez le diable au corps, dit la vieille Zéphirine.

—Laissez-le donc s'amuser, ma sœur, s'écria le baron, il était triste

comme un hibou, le voilà gai comme un pinson.

—Vous lui avez peut-être dit que notre chère Charlotte arrive, s'écria

la vieille fille en se tournant vers sa belle-sœur.

—Non, répondit la baronne.

—Je croyais qu'il voulait aller au-devant d'elle, dit malicieusement

mademoiselle du Guénic.

—Si Charlotte reste trois mois chez sa tante, il a bien le temps de la

voir, répondit la baronne.

—Oh! ma sœur, que s'est-il donc passé depuis hier? demanda la vieille

fille. Vous étiez si heureuse de savoir que mademoiselle de Pen-Hoël

allait ce matin nous chercher sa nièce.

—Jacqueline veut me faire épouser Charlotte pour m'arracher à la

perdition, ma tante, dit Calyste en riant et lançant à sa mère un

coup d'œil d'intelligence. J'étais sur le mail quand mademoiselle de

Pen-Hoël parlait à monsieur du Halga, mais elle n'a pas pensé que ce

serait une bien plus grande perdition pour moi de me marier à mon âge.

—Il est écrit là-haut, s'écria la vieille fille en interrompant

Calyste, que je ne mourrai ni tranquille ni heureuse. J'aurais voulu

voir notre famille continuée, et quelques-unes de nos terres rachetées,

il n'en sera rien. Peux-tu, mon beau neveu, mettre quelque chose en

balance avec de tels devoirs?

—Mais, dit le baron, est-ce que mademoiselle des Touches empêchera

Calyste de se marier quand il le faudra? Je dois l'aller voir.

—Je puis vous assurer, mon père, que Félicité ne sera jamais un

obstacle à mon mariage.

—Je n'y vois plus clair, dit la vieille aveugle qui ne savait rien de

la subite passion de son neveu pour la marquise de Rochegude.

La mère garda le secret à son fils; en cette matière le silence est

instinctif chez toutes les femmes. La vieille fille tomba dans une

profonde méditation, écoutant de toutes ses forces, épiant les voix et

le bruit pour pouvoir deviner le mystère qu'on lui cachait. Gasselin

arriva bientôt, et dit à son jeune maître qu'il n'avait pas eu besoin

d'aller à Saint-Nazaire pour savoir que mademoiselle des Touches et son

amie reviendraient seules, il l'avait appris en ville chez Bernus, le

messager qui s'était chargé des paquets des deux messieurs.

—Elles seront seules au retour, s'écria Calyste. Selle mon cheval.

Au ton de son jeune maître, Gasselin crut qu'il y avait quelque chose

de grave; il alla seller les deux chevaux, chargea les pistolets sans

rien dire à personne, et s'habilla pour suivre Calyste. Calyste était

si content de savoir Claude et Gennaro partis, qu'il ne songeait pas à

la rencontre qu'il allait faire à Saint-Nazaire, il ne pensait qu'au

plaisir d'accompagner la marquise; il prenait les mains de son vieux

père et les lui serrait tendrement, il embrassait sa mère, il serrait

sa vieille tante par la taille.

—Enfin, je l'aime mieux ainsi que triste, dit la vieille Zéphirine.

—Où vas-tu, chevalier? lui dit son père.

—A Saint-Nazaire.

—Peste! Et à quand le mariage? dit le baron qui crut son fils empressé

de revoir Charlotte de Kergarouët. Il me tarde d'être grand-père, il

est temps.

Quand Gasselin se montra dans l'intention assez évidente d'accompagner

Calyste, le jeune homme pensa qu'il pourrait revenir dans la voiture

de Camille avec Béatrix en laissant son cheval à Gasselin, et il lui

frappa sur l'épaule en disant:—Tu as eu de l'esprit.

—Je le crois bien, répondit Gasselin.

—Mon garçon, dit le père en venant avec Fanny jusqu'à la tribune du

perron, ménage les chevaux, ils auront douze lieues à faire.

Calyste partit après avoir échangé le plus pénétrant regard avec sa

mère.

—Cher trésor, dit-elle en lui voyant courber la tête sous le cintre de

la porte d'entrée.

—Que Dieu le protége! répondit le baron, car nous ne le referions pas.

Ce mot assez dans le ton grivois des gentilshommes de province fit

frissonner la baronne.

—Mon neveu n'aime pas assez Charlotte pour aller au-devant d'elle, dit

la vieille fille à Mariotte qui ôtait le couvert.

—Il est arrivé une grande dame, une marquise aux Touches, et il court

après! Bah! c'est de son âge, dit Mariotte.

—Elles nous le tueront, dit mademoiselle du Guénic.

—Ça ne le tuera pas, mademoiselle; au contraire, répondit Mariotte qui

paraissait heureuse du bonheur de Calyste.

Calyste allait d'un train à crever son cheval, lorsque Gasselin demanda

fort heureusement à son maître s'il voulait arriver avant le départ du

bateau, ce qui n'était nullement son dessein; il ne désirait se faire

voir ni à Conti ni à Claude. Le jeune homme ralentit alors le pas de

son cheval, et se mit à regarder complaisamment les doubles raies

tracées par les roues de la calèche sur les parties sablonneuses de la

route. Il était d'une gaieté folle à cette seule pensée: elle a passé

par là, elle reviendra par là, ses regards se sont arrêtés sur ces

bois, sur ces arbres!—Le charmant chemin, dit-il à Gasselin.

—Ah! monsieur, la Bretagne est le plus beau pays du monde, répondit

le domestique. Y a-t-il autre part des fleurs dans les haies et des

chemins frais qui tournent comme celui-là?

—Dans aucun pays, Gasselin.

—Voilà la voiture à Bernus, dit Gasselin.

—Mademoiselle de Pen-Hoël et sa nièce y seront: cachons-nous, dit

Calyste.

—Ici, monsieur. Êtes-vous fou? Nous sommes dans les sables.

La voiture, qui montait en effet une côte assez sablonneuse au-dessus

de Saint-Nazaire, apparut aux regards de Calyste dans la naïve

simplicité de sa construction bretonne. Au grand étonnement de Calyste,

la voiture était pleine.

—Nous avons laissé mademoiselle de Pen-Hoël, sa sœur et sa nièce, qui

se tourmentent; toutes les places étaient prises par la douane, dit le

conducteur à Gasselin.

—Je suis perdu! s'écria Calyste.

En effet la voiture était remplie d'employés qui sans doute allaient

relever ceux des marais salants. Quand Calyste arriva sur la petite

esplanade qui tourne autour de l'église de Saint-Nazaire, et d'où l'on

découvre Paimbœuf et la majestueuse embouchure de la Loire luttant

avec la mer, il y trouva Camille et la marquise agitant leurs mouchoirs

pour dire un dernier adieu aux deux passagers qu'emportait le bateau à

vapeur. Béatrix était ravissante ainsi: le visage adouci par le reflet

d'un chapeau de paille de riz sur lequel étaient jetés des coquelicots

et noué par un ruban couleur ponceau, en robe de mousseline à fleurs,

avançant son petit pied fluet chaussé d'une guêtre verte, s'appuyant

sur sa frêle ombrelle et montrant sa belle main bien gantée. Rien n'est

plus grandiose à l'œil qu'une femme en haut d'un rocher comme une

statue sur son piédestal. Conti put alors voir Calyste abordant Camille.

—J'ai pensé, dit le jeune homme à mademoiselle des Touches, que vous

reviendriez seules.

—Vous avez bien fait, Calyste, répondit-elle en lui serrant la main.

Béatrix se retourna, regarda son jeune amant et lui lança le plus

impérieux coup d'œil de son répertoire. Un sourire que la marquise

surprit sur les éloquentes lèvres de Camille lui fit comprendre la

vulgarité de ce moyen, digne d'une bourgeoise. Madame de Rochegude dit

alors à Calyste en souriant:—N'est-ce pas une légère impertinence de

croire que je pouvais ennuyer Camille en route?

—Ma chère, un homme pour deux veuves n'est pas de trop, dit

mademoiselle des Touches en prenant le bras de Calyste et laissant

Béatrix occupée à regarder le bateau.

En ce moment Calyste entendit dans la rue en pente qui descend à ce

qu'il faut appeler le port de Saint-Nazaire la voix de mademoiselle

de Pen-Hoël, de Charlotte et de Gasselin, babillant tous trois comme

des pies. La vieille fille questionnait Gasselin et voulait savoir

pourquoi son maître et lui se trouvaient à Saint-Nazaire, où la voiture

de mademoiselle des Touches faisait esclandre. Avant que le jeune homme

eût pu se retirer, il avait été vu de Charlotte.

—Voilà Calyste, s'écria la petite Bretonne.

—Allez leur proposer ma voiture, leur femme de chambre se mettra près

de mon cocher, dit Camille, qui savait que madame de Kergarouët, sa

fille et mademoiselle de Pen-Hoël n'avaient pas eu de places.

Calyste, qui ne pouvait s'empêcher d'obéir à Camille, vint s'acquitter

de son message. Dès qu'elle sut qu'elle voyagerait avec la marquise

de Rochegude et la célèbre Camille Maupin, madame de Kergarouët

ne voulut pas comprendre les réticences de sa sœur aînée, qui se

défendit de profiter de ce qu'elle nommait la carriole du diable. A

Nantes on était sous une latitude un peu plus civilisée qu'à Guérande:

on y admirait Camille, elle était là comme la muse de la Bretagne

et l'honneur du pays; elle y excitait autant de curiosité que de

jalousie. L'absolution donnée à Paris par le grand monde, par la mode,

était consacrée par la grande fortune de mademoiselle des Touches, et

peut-être par ses anciens succès à Nantes qui se flattait d'avoir été

le berceau de Camille Maupin. Aussi la vicomtesse, folle de curiosité,

entraîna-t-elle sa vieille sœur sans prêter l'oreille à ses jérémiades.

—Bonjour, Calyste, dit la petite Kergarouët.

—Bonjour, Charlotte, répondit Calyste sans lui offrir le bras.

Tous deux interdits, l'une de tant de froideur, lui de sa cruauté,

remontèrent le ravin creux qu'on appelle une rue à Saint-Nazaire et

suivirent en silence les deux sœurs. En un moment la petite fille

de seize ans vit s'écrouler le château en Espagne bâti, meublé par

ses romanesques espérances. Elle et Calyste avaient si souvent joué

ensemble pendant leur enfance, elle était si liée avec lui qu'elle

croyait son avenir inattaquable. Elle accourait emportée par un bonheur

étourdi, comme un oiseau fond sur un champ de blé; elle fut arrêtée

dans son vol sans pouvoir imaginer l'obstacle.

—Qu'as-tu, Calyste? lui demanda-t-elle en lui prenant la main.

—Rien, répondit le jeune homme qui dégagea sa main avec un horrible

empressement en pensant aux projets de sa tante et de mademoiselle de

Pen-Hoël.

Des larmes mouillèrent les yeux de Charlotte. Elle regarda sans haine

le beau Calyste; mais elle allait éprouver son premier mouvement de

jalousie et sentir les effroyables rages de la rivalité à l'aspect des

deux belles Parisiennes et en soupçonnant la cause des froideurs de

Calyste.

D'une taille ordinaire, Charlotte Kergarouët avait une vulgaire

fraîcheur, une petite figure ronde éveillée par deux yeux noirs qui

jouaient l'esprit, des cheveux bruns abondants, une taille ronde,

un dos plat, des bras maigres, le parler bref et décidé des filles

de province qui ne veulent pas avoir l'air de petites niaises. Elle

était l'enfant gâté de la famille à cause de la prédilection de sa

tante pour elle. Elle gardait en ce moment sur elle le manteau de

mérinos écossais à grands carreaux, doublé de soie verte, qu'elle avait

sur le bateau à vapeur. Sa robe de voyage, en stoff assez commun, à

corsage fait chastement en guimpe, ornée d'une collerette à mille

plis, allait lui paraître horrible à l'aspect des fraîches toilettes

de Béatrix et de Camille. Elle devait souffrir d'avoir des bas blancs

salis dans les roches, dans les barques où elle avait sauté, et de

méchants souliers en peau, choisis exprès pour ne rien gâter de beau

en voyage, selon les us et coutumes des gens de province. Quant à la

vicomtesse de Kergarouët, elle était le type de la provinciale. Grande,

sèche, flétrie, pleine de prétentions cachées qui ne se montraient

qu'après avoir été blessées, parlant beaucoup et attrapant à force

de parler quelques idées, comme on carambole au billard, et qui lui

donnaient une réputation d'esprit, essayant d'humilier les Parisiens

par la prétendue bonhomie de la sagesse départementale et par un faux

bonheur incessamment mis en avant, s'abaissant pour se faire relever,

et furieuse d'être laissée à genoux; pêchant, selon une expression

anglaise, les compliments à la ligne et n'en prenant pas toujours;

ayant une toilette à la fois exagérée et peu soignée, prenant le

manque d'affabilité pour de l'impertinence, et croyant embarrasser

beaucoup les gens en ne leur accordant aucune attention; refusant ce

qu'elle désirait pour se le faire offrir deux fois et avoir l'air

d'être priée au delà des bornes; occupée de ce dont on ne parle plus,

et fort étonnée de ne pas être au courant de la mode; enfin se tenant

difficilement une heure sans faire arriver Nantes, et les tigres de

Nantes, et les affaires de la haute société de Nantes, et se plaignant

de Nantes, et critiquant Nantes, et prenant pour des personnalités les

phrases arrachées par la complaisance à ceux qui, distraits, abondaient

dans son sens. Ses manières, son langage, ses idées avaient plus ou

moins déteint sur ses quatre filles. Connaître Camille Maupin et

madame de Rochegude, il y avait pour elle un avenir et le fond de cent

conversations!... aussi marchait-elle vers l'église comme si elle eût

voulu l'emporter d'assaut, agitant son mouchoir, qu'elle déplia pour

en montrer les coins lourds de broderies domestiques et garnis d'une

dentelle invalide. Elle avait une démarche passablement cavalière, qui,

pour une femme de quarante-sept ans, était sans conséquence.

—Monsieur le chevalier, dit-elle à Camille et à Béatrix en montrant

Calyste qui venait piteusement avec Charlotte, nous a fait part de

votre aimable proposition, mais nous craignons, ma sœur, ma fille et

moi, de vous gêner.

—Ce ne sera pas moi, ma sœur, qui gênerai ces dames, dit la vieille

fille avec aigreur, car je trouverai bien dans Saint-Nazaire un cheval

pour revenir.

Camille et Béatrix échangèrent un regard oblique surpris par Calyste,

et ce regard suffit pour anéantir tous ses souvenirs d'enfance, ses

croyances aux Kergarouët-Pen-Hoël, et pour briser à jamais les projets

conçus par les deux familles.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 39 / 47 段