Les deux vieilles gens se retournèrent pour revenir sur leurs pas;

Calyste n'entendit plus rien, mais il avait compris l'intention de

mademoiselle de Pen-Hoël. Dans la situation d'âme où il était, rien

ne devait être plus fatal. Est-ce au milieu des espérances d'un amour

préconçu qu'un jeune homme accepte pour femme une jeune fille imposée?

Calyste, à qui Charlotte de Kergarouët était indifférente, se sentit

disposé à la rebuter. Il était inaccessible aux considérations de

fortune, il avait depuis son enfance accoutumé sa vie à la médiocrité

de la maison paternelle, et d'ailleurs il ignorait les richesses de

mademoiselle de Pen-Hoël en lui voyant mener une vie aussi pauvre que

celle des du Guénic. Enfin, un jeune homme élevé comme l'était Calyste

ne devait faire cas que des sentiments, et sa pensée tout entière

appartenait à la marquise. Devant le portrait que lui avait dessiné

Camille, qu'était la petite Charlotte? la compagne de son enfance qu'il

traitait comme une sœur. Il ne revint au logis que vers cinq heures.

Quand il entra dans la salle, sa mère lui tendit avec un sourire triste

une lettre de mademoiselle des Touches.

«Mon cher Calyste, la belle marquise de Rochegude est venue, nous

comptons sur vous pour fêter son arrivée. Claude, toujours railleur,

prétend que vous serez _Bice_, et qu'elle sera _Dante_. Il y va

de l'honneur de la Bretagne et des du Guénic de bien recevoir une

Casteran. A bientôt donc.

»Votre ami,

»CAMILLE MAUPIN.

»Venez sans cérémonie, comme vous serez; autrement nous serions

ridicules.»

Calyste montra la lettre à sa mère et partit.

—Que sont les Casteran? demanda-t-elle au baron.

—Une vieille famille de Normandie, alliée à Guillaume-le-Conquérant,

répondit-il. Ils portent tiercé en fasce d'azur, de gueules et de

sable, au cheval élancé d'argent, ferré d'or.

—Et les Rochegude?

—Je ne connais pas ce nom, il faudrait voir leur blason, dit-il.

La baronne fut un peu moins inquiète en apprenant que la marquise

Béatrix de Rochegude appartenait à une vieille maison; mais elle

éprouva toujours une sorte d'effroi de savoir son fils exposé à de

nouvelles séductions.

Calyste éprouvait en marchant des mouvements à la fois violents et

doux; il avait la gorge serrée, le cœur gonflé, le cerveau troublé;

la fièvre le dévorait. Il voulait ralentir sa marche, une force

supérieure la précipitait toujours. Cette impétuosité des sens excitée

par un vague espoir, tous les jeunes gens l'ont connue: un feu subtil

flambe intérieurement, et fait rayonner autour d'eux comme ces nimbes

peints autour des divins personnages dans les tableaux religieux, et à

travers lesquels ils voient la nature embrasée et la femme radieuse.

Ne sont-ils pas alors, comme les saints, pleins de foi, d'espérance,

d'ardeur, de pureté? Le jeune Breton trouva la compagnie dans le petit

salon de l'appartement de Camille. Il était alors environ six heures:

le soleil en tombant répandait par la fenêtre ses teintes rouges,

brisées dans les arbres; l'air était calme, il y avait dans le salon

cette pénombre que les femmes aiment tant.

—Voici le député de la Bretagne, dit en souriant Camille Maupin à

son amie en lui montrant Calyste quand il souleva la portière en

tapisserie, il est exact comme un roi.

—Vous avez reconnu son pas, dit Claude Vignon à mademoiselle des

Touches.

Calyste s'inclina devant la marquise qui le salua par un geste de tête,

il ne l'avait pas regardée; il prit la main que lui tendait Claude

Vignon et la serra.

—Voici le grand homme de qui nous vous avons tant parlé, Gennaro

Conti, lui dit Camille sans répondre à Vignon.

Elle montrait à Calyste un homme de moyenne taille, mince et fluet, aux

cheveux châtains, aux yeux presque rouges, au teint blanc et marqué de

taches de rousseur, ayant tout à fait la tête si connue de lord Byron

que la peinture en serait superflue, mais mieux portée peut-être. Conti

était assez fier de cette ressemblance.

—Je suis enchanté, pour un jour que je passe aux Touches, de

rencontrer monsieur, dit Gennaro.

—C'était à moi de dire cela de vous, répondit Calyste avec assez

d'aisance.

—Il est beau comme un ange, dit la marquise à Félicité.

Placé entre le divan et les deux femmes, Calyste entendit confusément

cette parole, quoique dite en murmurant et à l'oreille. Il s'assit dans

un fauteuil et jeta sur la marquise quelques regards à la dérobée. Dans

la douce lueur du couchant, il aperçut alors, jetée sur le divan comme

si quelque statuaire l'y eût posée, une forme blanche et serpentine

qui lui causa des éblouissements. Sans le savoir, Félicité, par sa

description, avait bien servi son amie. Béatrix était supérieure au

portrait peu flatté fait la veille par Camille. N'était-ce pas un peu

pour le convive que Béatrix avait mis dans sa royale chevelure des

touffes de bleuets qui faisaient valoir le ton pâle de ses boucles

crêpées, arrangées pour accompagner sa figure en badinant le long des

joues? Le tour de ses yeux, cerné par la fatigue, était semblable à la

nacre la plus pure, la plus chatoyante, et son teint avait l'éclat de

ses yeux. Sous la blancheur de sa peau, aussi fine que la pellicule

satinée d'un œuf, la vie étincelait dans un sang bleuâtre. La

délicatesse des traits était inouïe. Le front paraissait être diaphane.

Cette tête suave et douce, admirablement posée sur un long col d'un

dessin merveilleux, se prêtait aux expressions les plus diverses. La

taille, à prendre avec les mains, avait un laisser-aller ravissant.

Les épaules découvertes étincelaient dans l'ombre comme un camélia

blanc dans une chevelure noire. La gorge, habilement présentée, mais

couverte d'un fichu clair, laissait apercevoir deux contours d'une

exquise mièvrerie. La robe de mousseline blanche semée de fleurs

bleues, les grandes manches, le corsage à pointe et sans ceinture, les

souliers à cothurnes croisés sur un bas de fil d'Écosse accusaient une

admirable science de toilette. Deux boucles d'oreilles en filigrane

d'argent, miracle d'orfévrerie génoise qui allait sans doute être à la

mode, étaient parfaitement en harmonie avec le flou délicieux de cette

blonde chevelure étoilée de bleuets. En un seul coup d'œil, l'avide

regard de Calyste appréhenda ces beautés et les grava dans son âme.

La blonde Béatrix et la brune Félicité eussent rappelé ces contrastes

de keepsake si fort recherchés par les graveurs et les dessinateurs

anglais. C'était la Force et la Faiblesse de la femme dans tous leurs

développements, une parfaite antithèse. Ces deux femmes ne pouvaient

jamais être rivales, elles avaient chacune leur empire. C'était une

délicate pervenche ou un lis auprès d'un somptueux et brillant pavot

rouge, une turquoise près d'un rubis. En un moment Calyste fut saisi

d'un amour qui couronna l'œuvre secrète de ses espérances, de ses

craintes, de ses incertitudes. Mademoiselle des Touches avait réveillé

les sens, Béatrix enflammait le cœur et la pensée. Le jeune Breton

sentait en lui-même s'élever une force à tout vaincre, à ne rien

respecter. Aussi jeta-t-il sur Conti le regard envieux, haineux, sombre

et craintif de la rivalité qu'il n'avait jamais eue pour Claude Vignon.

Calyste employa toute son énergie à se contenir, en pensant néanmoins

que les Turcs avaient raison d'enfermer les femmes, et qu'il devait

être défendu à de belles créatures de se montrer dans leurs irritantes

coquetteries à des jeunes gens embrasés d'amour. Ce fougueux ouragan

s'apaisait dès que les yeux de Béatrix s'abaissaient sur lui et que sa

douce parole se faisait entendre; déjà le pauvre enfant la redoutait à

l'égal de Dieu. On sonna le dîner.

—Calyste, donnez le bras à la marquise, dit mademoiselle des Touches

en prenant Conti à sa droite, Vignon à sa gauche, et se rangeant pour

laisser passer le jeune couple.

Descendre ainsi le vieil escalier des Touches était pour Calyste comme

une première bataille: le cœur lui faillit, il ne trouvait rien à

dire, une petite sueur emperlait son front et lui mouillait le dos;

son bras tremblait si fort qu'à la dernière marche la marquise lui

dit:—Qu'avez-vous?

—Mais, répondit-il d'une voix étranglée, je n'ai jamais vu de ma vie

une femme aussi belle que vous, excepté ma mère, et je ne suis pas

maître de mes émotions.

—N'avez-vous pas ici Camille Maupin?

—Ah! quelle différence! dit naïvement Calyste.

—Bien, Calyste, lui souffla Félicité dans l'oreille, quand je vous

le disais que vous m'oublieriez comme si je n'avais pas existé.

Mettez-vous là, près d'elle, à sa droite, et Vignon à sa gauche. Quant

à toi, Gennaro, je te garde, ajouta-t-elle en riant, nous surveillerons

ses coquetteries.

L'accent particulier que mit Camille à ce mot frappa Claude, qui lui

jeta ce regard sournois et quasi distrait par lequel se trahit en lui

l'observation. Il ne cessa d'examiner mademoiselle des Touches pendant

tout le dîner.

—Des coquetteries, répondit la marquise en se dégantant et montrant

ses magnifiques mains, il y a de quoi. J'ai d'un côté, dit-elle en

montrant Claude, un poète, et de l'autre la poésie.

Gennaro Conti jeta sur Calyste un regard plein de flatteries. Aux

lumières, Béatrix parut encore plus belle: les blanches clartés des

bougies produisaient des luisants satinés sur son front, allumaient des

paillettes dans ses yeux de gazelle et passaient à travers ses boucles

soyeuses en les brillantant et y faisant resplendir quelques fils d'or.

Elle rejeta son écharpe de gaze en arrière par un geste gracieux,

et se découvrit le col. Calyste aperçut alors une nuque délicate et

blanche comme du lait, creusée par un sillon vigoureux qui se séparait

en deux ondes perdues vers chaque épaule avec une moelleuse et

décevante symétrie. Ces changements à vue que se permettent les femmes

produisent peu d'effet dans le monde où tous les regards sont blasés,

mais ils font de cruels ravages sur les âmes neuves comme était celle

de Calyste. Ce col, si dissemblable de celui de Camille, annonçait chez

Béatrix un tout autre caractère. Là se reconnaissaient l'orgueil de la

race, une ténacité particulière à la noblesse, et je ne sais quoi de

dur dans cette double attache, qui peut-être est le dernier vestige de

la force des anciens conquérants.

Calyste eut mille peines à paraître manger, il éprouvait des mouvements

nerveux qui lui ôtaient la faim. Comme chez tous les jeunes gens, la

nature était en proie aux convulsions qui précèdent le premier amour

et le gravent si profondément dans l'âme. A cet âge, l'ardeur du

cœur, contenue par l'ardeur morale, amène un combat intérieur qui

explique la longue hésitation respectueuse, les profondes méditations

de tendresse, l'absence de tout calcul, attraits particuliers aux

jeunes gens dont le cœur et la vie sont purs. En étudiant, quoique à

la dérobée, afin de ne pas éveiller les soupçons du jaloux Gennaro,

les détails qui rendent la marquise de Rochegude si noblement belle,

Calyste fut bientôt opprimé par la majesté de la femme aimée: il se

sentit rapetissé par la hauteur de certains regards, par l'attitude

imposante de ce visage où débordaient les sentiments aristocratiques,

par une certaine fierté que les femmes font exprimer à de légers

mouvements, à des airs de tête, à d'admirables lenteurs de geste, et

qui sont des effets moins plastiques, moins étudiés qu'on ne le pense.

Ces mignons détails de leur changeante physionomie correspondent aux

délicatesses, aux mille agitations de leurs âmes. Il y a du sentiment

dans toutes ces expressions. La fausse situation où se trouvait Béatrix

lui commandait de veiller sur elle-même, de se rendre imposante sans

être ridicule, et les femmes du grand monde savent toutes atteindre à

ce but, l'écueil des femmes vulgaires. Aux regards de Félicité, Béatrix

devina l'adoration intérieure qu'elle inspirait à son voisin et qu'il

était indigne d'elle d'encourager, elle jeta donc sur Calyste en temps

opportun un ou deux regards répressifs qui tombèrent sur lui comme des

avalanches de neige. L'infortuné se plaignit à mademoiselle des Touches

par un regard où se devinaient des larmes gardées sur le cœur avec une

énergie surhumaine, et Félicité lui demanda d'une voix amicale pourquoi

il ne mangeait rien. Calyste se bourra par ordre et eut l'air de

prendre part à la conversation. Être importun au lieu de plaire, cette

idée insoutenable lui martelait la cervelle. Il devint d'autant plus

honteux qu'il aperçut derrière la chaise de la marquise le domestique

qu'il avait vu le matin sur la jetée, et qui, sans doute parlerait de

sa curiosité. Contrit ou heureux, madame de Rochegude ne fit aucune

attention à son voisin. Mademoiselle des Touches l'ayant mise sur

son voyage d'Italie, elle trouva moyen de raconter spirituellement

la passion à brûle-pourpoint dont l'avait honorée un diplomate russe

à Florence, en se moquant des petits jeunes gens qui se jetaient sur

les femmes comme des sauterelles sur la verdure. Elle fit rire Claude

Vignon, Gennaro, Félicité elle-même, quoique ces traits moqueurs

atteignissent au cœur de Calyste, qui, au travers du bourdonnement

qui retentissait à ses oreilles et dans sa cervelle, n'entendit que

des mots. Le pauvre enfant ne se jurait pas à lui-même, comme certains

entêtés, d'obtenir cette femme à tout prix; non, il n'avait point de

colère, il souffrait. Quand il aperçut chez Béatrix une intention de

l'immoler aux pieds de Gennaro, il se dit: Que je lui serve à quelque

chose! et se laissa maltraiter avec une douceur d'agneau.

—Vous qui admirez tant la poésie, dit Claude Vignon à la marquise,

comment l'accueillez-vous aussi mal? Ces naïves admirations, si jolies

dans leur expression, sans arrière-pensée et si dévouées, n'est-ce pas

la poésie du cœur? Avouez-le, elles vous laissent un sentiment de

plaisir et de bien-être.

—Certes, dit-elle; mais nous serions bien malheureuses et surtout bien

indignes, si nous cédions à toutes les passions que nous inspirons.

—Si vous ne choisissiez pas, dit Conti, nous ne serions pas si fiers

d'être aimés.

—Quand serai-je choisi et distingué par une femme? se demanda Calyste

qui réprima difficilement une émotion cruelle. Il rougit alors comme

un malade sur la plaie duquel un doigt s'est par mégarde appuyé.

Mademoiselle des Touches fut frappée de l'expression qui se peignit

sur la figure de Calyste, et tâcha de le consoler par un regard plein

de sympathie. Ce regard, Claude Vignon le surprit. Dès ce moment,

l'écrivain devint d'une gaieté qu'il répandit en sarcasmes: il soutint

à Béatrix que l'amour n'existait que par le désir, que la plupart des

femmes se trompaient en aimant, qu'elles aimaient pour des raisons

très-souvent inconnues aux hommes et à elles-mêmes, qu'elles voulaient

quelquefois se tromper, que la plus noble d'entre elles était encore

artificieuse.

—Tenez-vous-en aux livres, ne critiquez pas nos sentiments, dit

Camille en lui lançant un regard impérieux.

Le dîner cessa d'être gai. Les moqueries de Claude Vignon avaient rendu

les deux femmes pensives. Calyste sentait une souffrance horrible au

milieu du bonheur que lui causait la vue de Béatrix. Conti cherchait

dans les yeux de la marquise à deviner ses pensées. Quand le dîner

fut fini, mademoiselle des Touches prit le bras de Calyste, donna les

deux autres hommes à la marquise et les laissa aller en avant afin de

pouvoir dire au jeune Breton:—Mon cher enfant, si la marquise vous

aime, elle jettera Conti par les fenêtres; mais vous vous conduisez en

ce moment de manière à resserrer leurs liens. Quand elle serait ravie

de vos adorations, doit-elle y faire attention? Possédez-vous.

—Elle a été dure pour moi, elle ne m'aimera point, dit Calyste, et si

elle ne m'aime pas, j'en mourrai.

—Mourir?... vous! mon cher Calyste, dit Camille, vous êtes un enfant.

Vous ne seriez donc pas mort pour moi?

—Vous vous êtes faite mon amie, répondit-il.

Après les causeries qu'engendre toujours le café, Vignon pria Conti

de chanter un morceau. Mademoiselle des Touches se mit au piano.

Camille et Gennaro chantèrent le _Dunque il mio bene tu mia sarai_, le

dernier duo de _Roméo et Juliette_ de Zingarelli, l'une des pages les

plus pathétiques de la musique moderne. Le passage _Di tanti palpiti_

exprime l'amour dans toute sa grandeur. Calyste, assis dans le fauteuil

où Félicité lui avait raconté l'histoire de la marquise, écoutait

religieusement. Béatrix et Vignon étaient chacun d'un côté du piano.

La voix sublime de Conti savait se marier à celle de Félicité. Tous

deux avaient souvent chanté ce morceau, et ils en connaissaient les

ressources et s'entendaient à merveille pour les faire valoir. Ce fut

en ce moment, ce que le musicien a voulu créer, un poème de mélancolie

divine, les adieux de deux cygnes à la vie. Quand le duo fut terminé,

chacun était en proie à des sensations qui ne s'expriment point par de

vulgaires applaudissements.

—Ah! la musique est le premier des arts! s'écria la marquise.

—Camille place en avant la jeunesse et la beauté, la première de

toutes les poésies, dit Claude Vignon.

Mademoiselle des Touches regarda Claude en dissimulant une vague

inquiétude. Béatrix, ne voyant point Calyste, tourna la tête comme

pour savoir quel effet cette musique lui faisait éprouver, moins par

intérêt pour lui que pour la satisfaction de Conti: elle aperçut dans

l'embrasure un visage blanc couvert de grosses larmes. A cet aspect,

comme si quelque vive douleur l'eût atteinte, elle détourna promptement

la tête et regarda Gennaro. Non-seulement la musique s'était dressée

devant Calyste, l'avait touché de sa baguette divine, l'avait lancé

dans la création et lui en avait dépouillé les voiles, mais encore il

était abasourdi du génie de Conti. Malgré ce que Camille Maupin lui

avait dit de son caractère, il lui croyait alors une belle âme, un

cœur plein d'amour. Comment lutter avec un pareil artiste? comment

une femme ne l'adorerait-elle pas toujours? Ce chant entrait dans

l'âme comme une autre âme. Le pauvre enfant était autant accablé

par la poésie que par le désespoir: il se trouvait être si peu de

chose! Cette accusation ingénue de son néant se lisait mêlée à son

admiration. Il ne s'aperçut pas du geste de Béatrix, qui, ramenée vers

Calyste par la contagion des sentiments vrais, le montra par un signe à

mademoiselle des Touches.

—Oh! l'adorable cœur! dit Félicité. Conti, vous ne recueillerez

jamais d'applaudissements qui vaillent l'hommage de cet enfant.

Chantons alors un trio. Béatrix, ma chère, venez?

Quand la marquise, Camille et Conti se mirent au piano, Calyste se leva

doucement à leur insu, se jeta sur un des sofas de la chambre à coucher

dont la porte était ouverte, et y demeura plongé dans son désespoir.

—Qu'avez-vous, mon enfant? lui dit Claude, qui se coula

silencieusement auprès de Calyste, et lui prit la main. Vous aimez,

vous vous croyez dédaigné; mais il n'en est rien. Dans quelques jours

vous aurez le champ libre ici, vous y régnerez, vous serez aimé par

plus d'une personne; enfin, si vous savez vous bien conduire, vous y

serez comme un sultan.

—Que me dites-vous? s'écria Calyste en se levant et entraînant par un

geste Claude dans la bibliothèque. Qui m'aime ici?

—Camille, répondit Claude.

—Camille m'aimerait! demanda Calyste. Eh! bien, vous?

—Moi, reprit Claude, moi... Il ne continua pas. Il s'assit et s'appuya

la tête avec une profonde mélancolie sur un coussin.—Je suis ennuyé

de la vie et je n'ai pas le courage de la quitter, dit-il après un

moment de silence. Je voudrais m'être trompé dans ce que je viens de

vous dire; mais depuis quelques jours plus d'une clarté vive a lui. Je

ne me suis pas promené dans les roches du Croisic pour mon plaisir.

L'amertume de mes paroles à mon retour, quand je vous ai trouvé causant

avec Camille, prenait sa source au fond de mon amour-propre blessé.

Je m'expliquerai tantôt avec Camille. Deux esprits aussi clairvoyants

que le sien et le mien ne sauraient se tromper. Entre deux duellistes

de profession, le combat n'est pas de longue durée. Aussi puis-je

d'avance vous annoncer mon départ. Oui, je quitterai les Touches,

demain peut-être, avec Conti. Certes il s'y passera, quand nous n'y

serons plus, d'étranges, de terribles choses peut-être et j'aurai le

regret de ne pas assister à ces débats de passion si rares en France

et si dramatiques. Vous êtes bien jeune pour une lutte si dangereuse:

vous m'intéressez. Sans le profond dégoût que m'inspirent les femmes,

je resterais pour vous aider à jouer cette partie: elle est difficile,

vous pouvez la perdre, vous avez affaire à deux femmes extraordinaires,

et vous êtes déjà trop amoureux de l'une pour vous servir de l'autre.

Béatrix doit avoir de l'obstination dans le caractère, et Camille a de

la grandeur. Peut-être, comme une chose frêle et délicate, serez-vous

brisé entre ces deux écueils, entraîné par les torrents de la passion.

Prenez garde.

La stupéfaction de Calyste en entendant ces paroles permit à Claude

Vignon de les dire et de quitter le jeune Breton, qui demeura comme un

voyageur à qui, dans les Alpes, un guide a démontré la profondeur d'un

abîme en y jetant une pierre. Apprendre de la bouche même de Claude que

lui, Calyste, était aimé de Camille au moment où il se sentait amoureux

de Béatrix pour toute sa vie! il y avait dans cette situation un poids

trop fort pour une jeune âme si naïve. Pressé par un regret immense qui

l'accablait dans le passé, tué dans le présent par la difficulté de sa

position entre Béatrix qu'il aimait, entre Camille qu'il n'aimait plus

et par laquelle Claude le disait aimé, le pauvre enfant se désespérait,

il demeurait indécis, perdu dans ses pensées. Il cherchait inutilement

les raisons qu'avait eues Félicité de rejeter son amour et de courir à

Paris y chercher Claude Vignon. Par moments la voix de Béatrix arrivait

pure et fraîche à ses oreilles et lui causait ces émotions violentes

qu'il avait évitées en quittant le petit salon. A plusieurs reprises il

ne s'était plus senti maître de réprimer une féroce envie de la saisir

et de l'emporter. Qu'allait-il devenir? Reviendrait-il aux Touches?

En se sachant aimé de Camille, comment pourrait-il y adorer Béatrix?

Il ne trouvait aucune solution à ces difficultés. Insensiblement le

silence régna dans la maison. Il entendit sans y faire attention le

bruit de plusieurs portes qui se fermaient. Puis tout à coup il compta

les douze coups de minuit à la pendule de la chambre voisine, où la

voix de Camille et celle de Claude le réveillèrent de l'engourdissante

contemplation de son avenir et où brillait une lumière au milieu des

ténèbres. Avant qu'il se montrât, il put écouter de terribles paroles

prononcées par Vignon.

—Vous êtes arrivée à Paris éperdument amoureuse de Calyste, disait-il

à Félicité; mais vous étiez épouvantée des suites d'une semblable

passion à votre âge: elle vous menait dans un abîme, dans un enfer, au

suicide peut-être! L'amour ne subsiste qu'en se croyant éternel, et

vous aperceviez à quelques pas dans votre vie une séparation horrible:

le dégoût et la vieillesse terminant bientôt un poème sublime. Vous

vous êtes souvenue d'Adolphe, épouvantable dénouement des amours de

madame de Staël et de Benjamin Constant, qui cependant étaient bien

plus en rapport d'âge que vous ne l'êtes avec Calyste. Vous m'avez

alors pris comme on prend des fascines pour élever des retranchements

entre les ennemis et soi. Mais, si vous vouliez me faire aimer les

Touches, n'était-ce pas pour y passer vos jours dans l'adoration

secrète de votre Dieu? Pour accomplir votre plan, à la fois ignoble

et sublime, vous deviez chercher un homme vulgaire ou un homme si

préoccupé par de hautes pensées qu'il pût être facilement trompé. Vous

m'avez cru simple, facile à abuser comme un homme de génie. Il paraît

que je suis seulement un homme d'esprit: je vous ai devinée. Quand hier

je vous ai fait l'éloge des femmes de votre âge en vous expliquant

pourquoi Calyste vous aimait, croyez-vous que j'aie pris pour moi vos

regards ravis, brillants, enchantés? N'avais-je pas déjà lu dans votre

âme? Les yeux étaient bien tournés sur moi, mais le cœur battait pour

Calyste. Vous n'avez jamais été aimée, ma pauvre Maupin, et vous ne le

serez jamais après vous être refusé le beau fruit que le hasard vous

a offert aux portes de l'enfer des femmes, et qui tournent sur leurs

gonds poussées par le chiffre 50!

—Pourquoi l'amour m'a-t-il donc fuie, dit-elle d'une voix altérée,

dites-le-moi, vous qui savez tout?...

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 38 / 47 段