»Je ne vous ai pas écrit depuis notre séjour à Florence, chère amie;

mais Venise et Rome ont absorbé mon temps, et vous le savez, le bonheur

tient de la place dans la vie. Nous n'en sommes ni l'une ni l'autre à

une lettre de plus ou de moins. Je suis un peu fatiguée. J'ai voulu

tout voir et quand on n'a pas l'âme facile à blaser, la répétition des

jouissances cause de la lassitude. Notre ami a eu de beaux triomphes

à la Scala, à la Fenice, et ces jours derniers à Saint-Charles. Trois

opéras italiens en dix-huit mois! vous ne direz pas que l'amour le rend

paresseux. Nous avons été partout accueillis à merveille, mais j'eusse

préféré le silence et la solitude. N'est-ce pas la seule manière d'être

qui convienne à des femmes en opposition directe avec le monde? Je

croyais qu'il en serait ainsi. L'amour, ma chère, est un maître plus

exigeant que le mariage; mais il est si doux de lui obéir! Après avoir

fait de l'amour toute ma vie, je ne savais pas qu'il faudrait revoir

le monde, même par échappées, et les soins dont on m'y a entourée

étaient autant de blessures. Je n'y étais plus sur un pied d'égalité

avec les femmes les plus élevées. Plus on me marquait d'égards, plus on

étendait mon infériorité. Gennaro n'a pas compris ces finesses; mais

il était si heureux que j'aurais eu mauvaise grâce à ne pas immoler de

petites vanités à une aussi grande chose que la vie d'un artiste. Nous

ne vivons que par l'amour; tandis que les hommes vivent par l'amour et

par l'action, autrement ils ne seraient pas hommes. Cependant il existe

pour nous autres femmes de grands désavantages dans la position où je

me suis mise, et vous les aviez évités: vous étiez restée grande en

face du monde, qui n'avait aucun droit sur vous; vous aviez votre libre

arbitre, et je n'ai plus le mien. Je ne parle de ceci que relativement

aux choses du cœur, et non aux choses sociales desquelles j'ai fait

un entier sacrifice. Vous pouviez être coquette et volontaire, avoir

toutes les grâces de la femme qui aime et peut tout accorder ou tout

refuser à son gré; vous aviez conservé le privilége des caprices, même

dans l'intérêt de votre amour et de l'homme qui vous plaisait. Enfin,

aujourd'hui, vous avez encore votre propre aveu; moi, je n'ai plus la

liberté du cœur, que je trouve toujours délicieuse à exercer en amour,

même quand la passion est éternelle. Je n'ai pas ce droit de quereller

en riant, auquel nous tenons tant et avec tant de raison: n'est-ce pas

la sonde avec laquelle nous interrogeons le cœur? Je n'ai pas une

menace à faire, je dois tirer tous mes attraits d'une obéissance et

d'une douceur illimitées, je dois imposer par la grandeur de mon amour;

j'aimerais mieux mourir que de quitter Gennaro, car mon pardon est

dans la sainteté de ma passion. Entre la dignité sociale et ma petite

dignité, qui est un secret pour ma conscience, je n'ai pas hésité.

Si j'ai quelques mélancolies semblables à ces nuages qui passent sur

les cieux les plus purs et auxquelles nous autres femmes nous aimons

à nous livrer, je les tais, elles ressembleraient à des regrets. Mon

Dieu, j'ai si bien aperçu l'étendue de mes obligations, que je me suis

armée d'une indulgence entière; mais jusqu'à présent Gennaro n'a pas

effarouché ma susceptible jalousie. Enfin, je n'aperçois point par

où ce cher beau génie pourrait faillir. Je ressemble un peu, chère

ange, à ces dévots qui discutent avec leur Dieu, car n'est-ce pas à

vous que je dois mon bonheur? Aussi ne pouvez-vous douter que je

pense souvent à vous. J'ai vu l'Italie, enfin! comme vous l'avez vue,

comme on doit la voir, éclairée dans notre âme par l'amour, comme

elle l'est par son beau soleil et par ses chefs-d'œuvre. Je plains

ceux qui sont incessamment remués par les adorations qu'elle réclame

à chaque pas, de ne pas avoir une main à serrer, un cœur où jeter

l'exubérance des émotions qui s'y calment en s'y agrandissant. Ces

dix-huit mois sont pour moi toute ma vie, et mon souvenir y fera de

riches moissons. N'avez-vous pas fait comme moi le projet de demeurer à

Chiavari, d'acheter un palais à Venise, une maisonnette à Sorrente, à

Florence une villa? Toutes les femmes aimantes ne craignent-elles pas

le monde? Mais moi, jetée pour toujours en dehors de lui, ne devais-je

pas souhaiter de m'ensevelir dans un beau paysage, dans un monceau de

fleurs, en face d'une jolie mer ou d'une vallée qui vaille la mer,

comme celle qu'on voit de Fiesole? Mais, hélas! nous sommes de pauvres

artistes, et l'argent ramène à Paris les deux bohémiens. Gennaro ne

veut pas que je m'aperçoive d'avoir quitté mon luxe, et vient faire

répéter à Paris une œuvre nouvelle, un grand opéra. Vous comprenez

aussi bien que moi, mon bel ange, que je ne saurais mettre le pied dans

Paris. Au prix de mon amour, je ne voudrais pas rencontrer un de ces

regards de femme ou d'homme qui me feraient concevoir l'assassinat.

Oui, je hacherais en morceaux quiconque m'honorerait de sa pitié,

me couvrirait de sa bonne grâce, comme cette adorable Châteauneuf,

laquelle, sous Henri III, je crois, a poussé son cheval et foulé aux

pieds le prévôt de Paris, pour un crime de ce genre. Je vous écris

donc pour vous dire que je ne tarderai pas à venir vous retrouver aux

Touches, y attendre, dans cette chartreuse, notre Gennaro. Vous voyez

comme je suis hardie avec ma bienfaitrice et ma sœur? Mais c'est que

la grandeur des obligations ne me mènera pas, comme certains cœurs, à

l'ingratitude. Vous m'avez tant parlé des difficultés de la route que

je vais essayer d'arriver au Croisic par mer. Cette idée m'est venue

en apprenant ici qu'il y avait un petit navire danois déjà chargé de

marbre qui va y prendre du sel en retournant dans la Baltique. J'évite

par cette voie la fatigue et les dépenses du voyage par la poste. Je

sais que vous n'êtes pas seule, et j'en suis bien heureuse: j'avais des

remords à travers mes félicités. Vous êtes la seule personne auprès de

laquelle je pouvais être seule et sans Conti. Ne sera-ce pas pour vous

aussi un plaisir que d'avoir auprès de vous une femme qui comprendra

votre bonheur sans en être jalouse? Allons, à bientôt. Le vent est

favorable, je pars en vous envoyant un baiser.»

—Hé! bien, elle m'aime aussi, celle-là, se dit Calyste en repliant la

lettre d'un air triste.

Cette tristesse jaillit sur le cœur de la mère comme si quelque lueur

lui eût éclairé un abîme. Le baron venait de sortir. Fanny alla pousser

le verrou de la tourelle et revint se poser au dossier du fauteuil

où était son enfant, comme est la sœur de Didon dans le tableau de

Guérin; elle lui baisa le front en lui disant:—Qu'as-tu, mon Calyste,

qui t'attriste? Tu m'as promis de m'expliquer tes assiduités aux

Touches; je dois, dis-tu, en bénir la maîtresse.

—Oui, certes, dit-il, elle m'a démontré, ma mère chérie,

l'insuffisance de mon éducation à une époque où les nobles doivent

conquérir une valeur personnelle pour rendre la vie à leur nom. J'étais

aussi loin de mon siècle que Guérande est loin de Paris. Elle a été un

peu la mère de mon intelligence.

—Ce n'est pas pour cela que je la bénirai, dit la baronne dont les

yeux s'emplirent de larmes.

—Maman, s'écria Calyste sur le front de qui tombèrent ces larmes

chaudes, deux perles de maternité endolorie! maman, ne pleurez pas, car

tout à l'heure je voulais, pour lui rendre service, parcourir le pays

depuis la berge aux douaniers jusqu'au bourg de Batz, et elle m'a dit:

«Dans quelle inquiétude serait votre mère!»

—Elle a dit cela? Je puis donc lui pardonner bien des choses, dit

Fanny.

—Félicité ne veut que mon bien, reprit Calyste, elle retient souvent

de ces paroles vives et douteuses qui échappent aux artistes, pour ne

pas ébranler en moi une foi qu'elle ne sait pas être inébranlable. Elle

m'a raconté la vie à Paris de quelques jeunes gens de la plus haute

noblesse, venant de leur province comme je puis en sortir, quittant

une famille sans fortune, et y conquérant, par la puissance de leur

volonté, de leur intelligence, une grande fortune. Je puis faire ce

qu'a fait le baron de Rastignac, au Ministère aujourd'hui. Elle me

donne des leçons de piano, elle m'apprend l'italien, elle m'initie à

mille secrets sociaux desquels personne ne se doute à Guérande. Elle

n'a pu me donner les trésors de l'amour, elle me donne ceux de sa

vaste intelligence, de son esprit, de son génie. Elle ne veut pas être

un plaisir, mais une lumière pour moi; elle ne heurte aucune de mes

religions: elle a foi dans la noblesse, elle aime la Bretagne, elle...

—Elle a changé notre Calyste, dit la vieille aveugle en

l'interrompant, car je ne comprends rien à ces paroles. Tu as une

maison solide, mon beau neveu, de vieux parents qui t'adorent, de bons

vieux domestiques; tu peux épouser une bonne petite Bretonne, une fille

religieuse et accomplie qui te rendra heureux, et tu peux réserver tes

ambitions pour ton fils aîné, qui sera trois fois plus riche que tu

ne l'es, si tu sais vivre tranquille, économiquement, à l'ombre, dans

la paix du Seigneur, pour dégager les terres de notre maison. C'est

simple comme un cœur breton. Tu ne seras pas si promptement, mais plus

solidement un riche gentilhomme.

—Ta tante a raison, mon ange, elle s'est occupée de ton bonheur avec

autant de sollicitude que moi. Si je ne réussis pas à te marier avec

miss Margaret, la fille de ton oncle lord Fitz-William, il est à peu

près sûr que mademoiselle de Pen-Hoël donnera son héritage à celle de

ses nièces que tu chériras.

—D'ailleurs on trouvera quelques écus ici, dit la vieille tante à voix

basse et d'un air mystérieux.

—Me marier à mon âge?... dit-il en jetant à sa mère un de ces regards

qui font mollir la raison des mères.

Serais-je donc sans belles et folles amours? Ne pourrais-je trembler,

palpiter, craindre, respirer, me coucher sous d'implacables regards et

les attendrir? Faut-il ne pas connaître la beauté libre, la fantaisie

de l'âme, les nuages qui courent sous l'azur du bonheur et que le

souffle du plaisir dissipe? N'irais-je pas dans les petits chemins

détournés, humides de rosée? Ne resterais-je pas sous le ruisseau d'une

gouttière sans savoir qu'il pleut, comme les amoureux vus par Diderot?

Ne prendrais-je pas, comme le duc de Lorraine, un charbon ardent dans

la paume de ma main? N'escaladerais-je pas d'échelles de soie? ne me

suspendrais-je pas à un vieux treillis pourri sans le faire plier? ne

me cacherais-je pas dans une armoire ou sous un lit? Ne connaîtrais-je

de la femme que la soumission conjugale, de l'amour que sa flamme

de lampe égale? Mes curiosités seront-elles rassasiées avant d'être

excitées? Vivrais-je sans éprouver ces rages de cœur qui grandissent

la puissance de l'homme? Serais-je un moine conjugal? Non! j'ai mordu

la pomme parisienne de la civilisation. Ne voyez-vous pas que vous

avez, par les chastes, par les ignorantes mœurs de la famille, préparé

le feu qui me dévore, et que je serais consumé sans avoir adoré la

divinité que je vois partout, dans les feuillages verts, comme dans

les sables allumés par le soleil, et dans toutes les femmes belles,

nobles, élégantes, dépeintes par les livres, par les poèmes dévorés

chez Camille? Hélas! de ces femmes, il n'en est qu'une à Guérande, et

c'est vous, ma mère! Ces beaux oiseaux bleus de mes rêves, ils viennent

de Paris, ils sortent d'entre les pages de lord Byron, de Scott: c'est

Parisina, Effie, Minna! Enfin c'est la royale duchesse que j'ai vue

dans les landes, à travers les bruyères et les genêts, et dont l'aspect

me mettait tout le sang au cœur!

La baronne vit toutes ces pensées plus claires, plus belles, plus vives

que l'art ne les fait à celui qui les lit; elle les embrassa rapides,

toutes jetées par ce regard comme les flèches d'un carquois qui se

renverse. Sans avoir jamais lu Beaumarchais, elle pensa, avec toutes

les femmes, que ce serait un crime que de marier ce Chérubin.

—Oh! mon cher enfant, dit-elle en le prenant dans ses bras, le serrant

et baisant ses beaux cheveux qui étaient encore à elle, marie-toi quand

tu voudras, mais sois heureux! Mon rôle n'est pas de te tourmenter.

Mariotte vint mettre le couvert. Gasselin était sorti pour promener

le cheval de Calyste, qui depuis deux mois ne le montait plus. Ces

trois femmes, la mère, la tante et Mariotte s'entendaient avec la ruse

naturelle aux femmes pour fêter Calyste quand il dînait au logis. La

pauvreté bretonne, armée des souvenirs et des habitudes de l'enfance,

essayait de lutter avec la civilisation parisienne si fidèlement

représentée à deux pas de Guérande, aux Touches. Mariotte essayait de

dégoûter son jeune maître des préparations savantes de la cuisine de

Camille Maupin, comme sa mère et sa tante rivalisaient de soins pour

enserrer leur enfant dans les rets de leur tendresse, et rendre toute

comparaison impossible.

—Ah! vous avez une lubine (le bar), monsieur Calyste, et des

bécassines, et des crêpes qui ne peuvent se faire qu'ici, dit Mariotte

d'un air sournois et triomphant en se mirant dans la nappe blanche, une

vraie tombée de neige.

Après le dîner, quand sa vieille tante se fut remise à tricoter, quand

le curé de Guérande et le chevalier du Halga revinrent, alléchés par

leur partie de _mouche_, Calyste sortit pour retourner aux Touches,

prétextant la lettre de Béatrix à rendre.

Claude Vignon et mademoiselle des Touches étaient encore à table. Le

grand critique avait une pente à la gourmandise, et ce vice était

caressé par Félicité qui savait combien une femme se rend indispensable

par ses complaisances. La salle à manger, complétée depuis un mois

par des additions importantes, annonçait avec quelle souplesse et

quelle promptitude une femme épouse le caractère, embrasse l'état, les

passions et les goûts de l'homme qu'elle aime ou veut aimer. La table

offrait le riche et brillant aspect que le luxe moderne a imprimé au

service, aidé par les perfectionnements de l'industrie. La pauvre et

noble maison du Guénic ignorait à quel adversaire elle avait affaire,

et quelle fortune était nécessaire pour jouter avec l'argenterie

réformée à Paris, et apportée par mademoiselle des Touches, avec ses

porcelaines jugées encore bonnes pour la campagne, avec son beau

linge, son vermeil, les colifichets de sa table et la science de son

cuisinier. Calyste refusa de prendre des liqueurs contenues dans

un de ces magnifiques cabarets en bois précieux qui sont comme des

tabernacles.

—Voici votre lettre, dit-il avec une innocente ostentation, en

regardant Claude qui dégustait un verre de liqueur des îles.

—Eh! bien, qu'en dites-vous? lui demanda mademoiselle des Touches en

jetant la lettre à travers la table à Vignon, qui se mit à lire en

prenant et déposant tour à tour son petit verre.

—Mais... que les femmes de Paris sont bien heureuses, elles ont toutes

des hommes de génie à adorer et qui les aiment.

—Eh! bien, vous êtes encore de votre village, dit en riant Félicité.

Comment? vous n'avez pas vu qu'elle l'aime déjà moins, et que....

—C'est évident! dit Claude Vignon qui n'avait encore parcouru que

le premier feuillet. Observe-t-on quoi que ce soit de sa situation

quand on aime véritablement? est-on aussi subtil que la marquise?

calcule-t-on, distingue-t-on? La chère Béatrix est attachée à Conti par

la fierté, elle est condamnée à l'aimer quand même.

—Pauvre femme! dit Camille.

Calyste avait les yeux fixés sur la table, il n'y voyait plus rien. La

belle femme dans le costume fantastique dessiné le matin par Félicité

lui était apparue brillante de lumière; elle lui souriait, elle agitait

son éventail; et l'autre main, sortant d'un sabot de dentelle et de

velours nacarat, tombait blanche et pure sur les plis bouffants de sa

robe splendide.

—Ce serait bien votre affaire, dit Claude Vignon en souriant d'un air

sardonique à Calyste.

Calyste fut blessé du mot _affaire_.

—Ne donnez pas à ce cher enfant l'idée d'une intrigue pareille, vous

ne savez pas combien ces plaisanteries sont dangereuses. Je connais

Béatrix, elle a trop de grandiose dans le caractère pour changer, et

d'ailleurs Conti serait là.

—Ah! dit railleusement Claude Vignon, un petit mouvement de

jalousie?...

—Le croiriez-vous? dit fièrement Camille.

—Vous êtes plus perspicace que ne le serait une mère, répondit

railleusement Claude.

—Mais cela est-il possible? dit Camille en montrant Calyste.

—Cependant, reprit Vignon, ils seraient bien assortis. Elle a dix ans

de plus que lui, et c'est lui qui semble être la jeune fille.

—Une jeune fille, monsieur, qui a déjà vu le feu deux fois dans

la Vendée. S'il s'était seulement trouvé vingt mille jeunes filles

semblables...

—Je faisais votre éloge, dit Vignon, ce qui est bien plus facile que

de vous faire la barbe.

—J'ai une épée qui la fait à ceux qui l'ont trop longue, répondit

Calyste.

—Et moi je fais très-bien l'épigramme, dit en souriant Vignon, nous

sommes Français, l'affaire peut s'arranger.

Mademoiselle des Touches jeta sur Calyste un regard suppliant qui le

calma soudain.

—Pourquoi, dit Félicité pour briser ce débat, les jeunes gens comme

mon Calyste commencent-ils par aimer des femmes d'un certain âge?

—Je ne sais pas de sentiment qui soit plus naïf ni plus généreux,

répondit Vignon, il est la conséquence des adorables qualités de la

jeunesse. D'ailleurs, comment les vieilles femmes finiraient-elles

sans cet amour? Vous êtes jeune et belle, vous le serez encore pendant

vingt ans, on peut s'expliquer devant vous, ajouta-t-il en jetant un

regard fin à mademoiselle des Touches. D'abord les semi-douairières

auxquelles s'adressent les jeunes gens savent beaucoup mieux aimer que

n'aiment les jeunes femmes. Un adulte ressemble trop à une jeune femme

pour qu'une jeune femme lui plaise. Une telle passion frise la fable

de Narcisse. Outre cette répugnance, il y a, je crois, entre eux une

inexpérience mutuelle qui les sépare. Ainsi la raison qui fait que le

cœur des jeunes femmes ne peut être compris que par des hommes dont

l'habileté se cache sous une passion vraie ou feinte, est la même, à

part la différence des esprits, qui rend une femme d'un certain âge

plus apte à séduire un enfant: il sent admirablement qu'il réussira

près d'elle, et les vanités de la femme sont admirablement flattées

de sa poursuite. Il est enfin très-naturel à la jeunesse de se jeter

sur les fruits, et l'automne de la femme en offre d'admirables et de

très-savoureux. N'est-ce donc rien que ces regards à la fois hardis

et réservés, languissants à propos, trempés des dernières lueurs de

l'amour, si chaudes et si suaves? cette savante élégance de parole,

ces magnifiques épaules dorées si noblement développées, ces rondeurs

si pleines, ce galbe gras et comme ondoyant, ces mains trouées de

fossettes, cette peau pulpeuse et nourrie, ce front plein de sentiments

abondants où la lumière se traîne, cette chevelure si bien ménagée, si

bien soignée, où d'étroites raies de chair blanche sont admirablement

dessinées, et ces cols à plis superbes, ces nuques provoquantes où

toutes les ressources de l'art sont déployées pour faire briller les

oppositions entre les cheveux et les tons de la peau, pour mettre

en relief toute l'insolence de la vie et de l'amour? Les brunes

elles-mêmes prennent alors des teintes blondes, les couleurs d'ambre de

la maturité. Puis ces femmes révèlent dans leurs sourires et déploient

dans leurs paroles la science du monde: elles savent causer, elles vous

livrent le monde entier pour vous faire sourire, elles ont des dignités

et des fiertés sublimes, elles poussent des cris de désespoir à fendre

l'âme, des adieux à l'amour qu'elles savent rendre inutiles et qui

ravivent les passions; elles deviennent jeunes en variant les choses

les plus désespérément simples; elles se font à tout moment relever

de leur déchéance proclamée avec coquetterie, et l'ivresse causée

par leurs triomphes est contagieuse; leurs dévouements sont absolus:

elles vous écoutent, elles vous aiment enfin, elles se saisissent de

l'amour comme le condamné à mort s'accroche aux plus petits détails de

la vie, elles ressemblent à ces avocats qui plaident tout dans leurs

causes sans ennuyer le tribunal, elles usent de tous leurs moyens,

enfin on ne connaît l'amour absolu que par elles. Je ne crois pas qu'on

puisse jamais les oublier, pas plus qu'on n'oublie ce qui est grand,

sublime. Une jeune femme a mille distractions, ces femmes-là n'en ont

aucune; elles n'ont plus ni amour-propre, ni vanité, ni petitesse;

leur amour, c'est la Loire à son embouchure: il est immense, il est

grossi de toutes les déceptions, de tous les affluents de la vie, et

voilà pourquoi...... ma fille est muette, dit-il en voyant l'attitude

extatique de mademoiselle des Touches qui serrait avec force la main de

Calyste, peut-être pour le remercier d'avoir été l'occasion d'un pareil

moment, d'un éloge si pompeux qu'elle ne put y voir aucun piége.

Pendant le reste de la soirée, Claude Vignon et Félicité furent

étincelants d'esprit, racontèrent des anecdotes et peignirent le monde

parisien à Calyste qui s'éprit de Claude, car l'esprit exerce ses

séductions surtout sur les gens de cœur.

—Je ne serais pas étonné de voir débarquer demain la marquise de

Rochegude et Conti, qui sans doute l'accompagne, dit Claude à la fin de

la soirée. Quand j'ai quitté le Croisic, les marins avaient reconnu un

petit bâtiment danois, suédois ou norwégien.

Cette phrase rosa les joues de l'impassible Camille. Ce soir, madame

du Guénic attendit encore jusqu'à une heure du matin son fils, sans

pouvoir comprendre ce qu'il faisait aux Touches, puisque Félicité ne

l'aimait pas.

—Mais il les gêne, se disait cette adorable mère.—Qu'avez-vous donc

tant dit? lui demanda-t-elle en le voyant entrer.

—Oh! ma mère, je n'ai jamais passé de soirée plus délicieuse. Le génie

est une bien grande, bien sublime chose! Pourquoi ne m'as-tu pas donné

du génie? Avec du génie on doit pouvoir choisir parmi les femmes celle

qu'on aime, elle est forcément à vous.

—Mais tu es beau, mon Calyste.

—La beauté n'est bien placée que chez vous. D'ailleurs Claude Vignon

est beau. Les hommes de génie ont des fronts lumineux, des yeux d'où

jaillissent des éclairs; et moi, malheureux, je ne sais rien qu'aimer.

—On dit que cela suffit, mon ange, dit-elle en le baisant au front.

—Bien vrai?

—On me l'a dit, je ne l'ai jamais éprouvé.

Ce fut au tour de Calyste à baiser saintement la main de sa mère.

—Je t'aimerai pour tous ceux qui t'auraient adorée, lui dit-il.

—Cher enfant! c'est un peu ton devoir, tu as hérité de tous mes

sentiments. Ne sois donc pas imprudent: tâche de n'aimer que de nobles

femmes, s'il faut que tu aimes.

Quel est le jeune homme plein d'amour débordant et de vie contenue

qui n'aurait eu l'idée victorieuse d'aller au Croisic voir débarquer

madame de Rochegude, afin de pouvoir l'examiner incognito? Calyste

surprit étrangement sa mère et son père, qui ne savaient rien de

l'arrivée de la belle marquise, en partant dès le matin sans vouloir

déjeuner. Dieu sait avec quelle agilité le Breton leva le pied! Il

semblait qu'une force inconnue l'aidât, il se sentit léger, il se

coula le long des murs des Touches pour n'être pas vu. Cet adorable

enfant eut honte de son ardeur et peut-être une crainte horrible d'être

plaisanté: Félicité, Claude Vignon étaient si perspicaces! Dans ces

cas-là, d'ailleurs, les jeunes gens croient que leurs fronts sont

diaphanes. Il suivit les détours du chemin à travers le dédale des

marais salants, gagna les sables et les franchit comme d'un bond,

malgré l'ardeur du soleil qui y pétillait. Il arriva près de la berge,

consolidée par un empierrement, au pied de laquelle est une maison où

les voyageurs trouvent un abri contre les orages, les vents de mer,

la pluie et les ouragans. Il n'est pas toujours possible de traverser

le petit bras de mer, il ne se trouve pas toujours des barques, et

pendant le temps qu'elles mettent à venir du port il est souvent utile

de tenir à couvert les chevaux, les ânes, les marchandises ou les

bagages des passagers. De là, se découvrent la pleine mer et la ville

du Croisic; de là, Calyste vit bientôt arriver deux barques pleines

d'effets, de paquets, de coffres, sacs de nuit et caisses dont la

forme et les dispositions annonçaient aux naturels du pays les choses

extraordinaires qui ne pouvaient appartenir qu'à des voyageurs de

distinction. Dans l'une des barques était une jeune femme, en chapeau

de paille à voile vert, accompagnée d'un homme. Leur barque aborda la

première. Calyste de tressaillir; mais à leur aspect il reconnut un

domestique et une femme de chambre, il n'osa les questionner.

—Venez-vous au Croisic, monsieur Calyste? demandèrent les marins qui

le connaissaient et auxquels il répondit par un signe de tête négatif,

assez honteux d'avoir été nommé.

Calyste fut charmé à la vue d'une caisse couverte en toile goudronnée

sur laquelle on lisait: MADAME LA MARQUISE DE ROCHEGUDE. Ce nom

brillait à ses yeux comme un talisman, il y sentait je ne sais quoi

de fatal; il savait, sans en pouvoir douter, qu'il aimerait cette

femme; les plus petites choses qui la concernaient l'occupaient déjà,

l'intéressaient et piquaient sa curiosité. Pourquoi? Dans le brûlant

désert de ses désirs infinis et sans objet, la jeunesse n'envoie-t-elle

pas toutes ses forces sur la première femme qui s'y présente? Béatrix

avait hérité de l'amour que dédaignait Camille. Calyste regarda faire

le débarquement, tout en jetant de temps en temps les yeux sur le

Croisic, espérant voir une barque sortir du port, venir à ce petit

promontoire où mugissait la mer, et lui montrer cette Béatrix déjà

devenue dans sa pensée ce qu'était Béatrix pour Dante, une éternelle

statue de marbre aux mains de laquelle il suspendrait ses fleurs et ses

couronnes. Il demeurait les bras croisés, perdu dans les méditations

de l'attente. Un fait digne de remarque, et qui cependant n'a point

été remarqué, c'est comme nous soumettons souvent nos sentiments à une

volonté, combien nous prenons une sorte d'engagement avec nous-mêmes,

et comme nous créons notre sort: le hasard n'y a certes pas autant de

part que nous le croyons.

—Je ne vois point les chevaux, dit la femme de chambre assise sur une

malle.

—Et moi je ne vois pas de chemin frayé, dit le domestique.

—Il est cependant venu des chevaux ici, dit la femme de chambre en

montrant les preuves de leur séjour. Monsieur, dit-elle en s'adressant

à Calyste, est-ce bien là la route qui mène à Guérande?

—Oui, répondit-il. Qui donc attendez-vous?

—On nous a dit qu'on viendrait nous chercher des Touches. Si l'on

tardait, je ne sais pas comment madame la marquise s'habillerait,

dit-elle au domestique. Vous devriez aller chez mademoiselle des

Touches. Quel pays de sauvages!

Calyste eut un vague soupçon de la fausseté de sa position.

—Votre maîtresse va donc aux Touches? demanda-t-il.

—Mademoiselle est venue ce matin à sept heures la chercher,

répondit-elle. Ah! voici des chevaux...

Calyste se précipita vers Guérande avec la vitesse et la légèreté d'un

chamois, en faisant un crochet de lièvre pour ne pas être reconnu par

les gens des Touches; mais il en rencontra deux dans le chemin étroit

des marais par où il passa.—Entrerai-je, n'entrerai-je pas? pensait-il

en voyant poindre les pins des Touches. Il eut peur, il rentra penaud

et contrit à Guérande, et se promena sur le mail, où il continua sa

délibération. Il tressaillit en voyant les Touches, il en examinait

les girouettes.—Elle ne se doute pas de mon agitation! se disait-il.

Ses pensées capricieuses étaient autant de grappins qui s'enfonçaient

dans son cœur et y attachaient la marquise. Calyste n'avait pas eu

ces terreurs, ces joies d'avant-propos avec Camille: il l'avait

rencontrée à cheval, et son désir était né comme à l'aspect d'une belle

fleur qu'il eût voulu cueillir. Ces incertitudes composent comme des

poèmes chez les âmes timides. Échauffées par les premières flammes

de l'imagination, ces âmes se soulèvent, se courroucent, s'apaisent,

s'animent tour à tour, et arrivent dans le silence et la solitude

au plus haut degré de l'amour, avant d'avoir abordé l'objet de tant

d'efforts. Calyste aperçut de loin sur le mail le chevalier du Halga

qui se promenait avec mademoiselle de Pen-Hoël, il entendit prononcer

son nom, il se cacha. Le chevalier et la vieille fille, se croyant

seuls sur le mail, y parlaient à haute voix.

—Puisque Charlotte de Kergarouët vient, disait le chevalier, gardez-la

trois ou quatre mois. Comment voulez-vous qu'elle soit coquette avec

Calyste? elle ne reste jamais assez longtemps pour l'entreprendre;

tandis qu'en se voyant tous les jours, ces deux enfants finiront par

se prendre de belle passion, et vous les marierez l'hiver prochain.

Si vous dites deux mots de vos intentions à Charlotte, elle en aura

bientôt dit quatre à Calyste, et une jeune fille de seize ans aura

certes raison d'une femme de quarante et quelques années.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 37 / 47 段