—Malgré son état de blonde, continua-t-elle, Béatrix n'a pas la

finesse de sa couleur; elle a de la sévérité dans les lignes, elle est

élégante et dure; elle a la figure d'un dessin sec, et l'on dirait

que dans son âme il y a des ardeurs méridionales. C'est un ange qui

flambe et se dessèche. Enfin ses yeux ont soif. Ce qu'elle a de mieux

est la face; de profil, sa figure a l'air d'avoir été prise entre

deux portes. Vous verrez si je me suis trompée. Voici ce qui nous a

rendues amies intimes. Pendant trois ans, de 1828 à 1831, Béatrix,

en jouissant des dernières fêtes de la Restauration, en voyageant à

travers les salons, en allant à la cour, en ornant les bals costumés

de l'Élysée-Bourbon, jugeait les hommes, les choses, les événements

et la vie de toute la hauteur de sa pensée. Elle eut l'esprit occupé.

Ce premier moment d'étourdissement causé par le monde empêcha son

cœur de se réveiller, et il fut encore engourdi par les premières

malices du mariage: l'enfant, les couches, et ce trafic de maternité

que je n'aime point. Je ne suis point femme de ce côté-là. Les

enfants me sont insupportables, ils donnent mille chagrins et des

inquiétudes constantes. Aussi trouvé-je qu'un des grands bénéfices de

la société moderne, et dont nous avons été privées par cet hypocrite

de Jean-Jacques, était de nous laisser libres d'être ou de ne pas être

mères. Si je ne suis pas seule à penser ainsi, je suis seule à le dire.

Béatrix alla de 1830 à 1831 passer la tourmente à la terre de son mari

et s'y ennuya comme un saint dans sa stalle au paradis. A son retour à

Paris, la marquise jugea peut-être avec justesse que la révolution,

en apparence purement politique aux yeux de certaines gens, allait

être une révolution morale. Le monde auquel elle appartenait n'ayant

pu se reconstituer pendant le triomphe inespéré des quinze années de

la Restauration, s'en irait en miettes sous les coups de bélier mis

en œuvre par la bourgeoisie. Cette grande parole de monsieur Lainé:

Les rois s'en vont! elle l'avait entendue. Cette opinion, je le

crois, n'a pas été sans influence sur sa conduite. Elle prit une part

intellectuelle aux nouvelles doctrines qui pullulèrent durant trois

ans, après Juillet, comme des moucherons au soleil, et qui ravagèrent

plusieurs têtes femelles; mais comme tous les nobles, en trouvant ces

nouveautés superbes, elle voulait sauver la noblesse. Ne voyant plus

de place pour les supériorités personnelles, voyant la haute noblesse

recommencer l'opposition muette qu'elle avait faite à Napoléon, ce

qui était son seul rôle sous l'empire de l'action et des faits, mais

ce qui, dans une époque morale, équivaut à donner sa démission, elle

préféra le bonheur à ce mutisme. Quand nous respirâmes un peu, la

marquise trouva chez moi l'homme avec qui je croyais finir ma vie,

Gennaro Conti, le grand compositeur, d'origine napolitaine, mais né à

Marseille. Conti a beaucoup d'esprit, il a du talent comme compositeur

quoiqu'il ne puisse jamais arriver au premier rang. Sans Meyerbeer et

Rossini, peut-être eût-il passé pour un homme de génie. Il a sur eux un

avantage, il est en musique vocale ce qu'est Paganini sur le violon,

Liszt sur le piano, Taglioni dans la danse, et ce qu'était enfin le

fameux Garat, qu'il rappelle à ceux qui l'ont entendu. Ce n'est pas

une voix, mon ami, c'est une âme. Quand ce chant répond à certaines

idées, à des dispositions difficiles à peindre et dans lesquelles se

trouve parfois une femme, elle est perdue en entendant Gennaro. La

marquise conçut pour lui la plus folle passion et me l'enleva. Le trait

est excessivement provincial, mais de bonne guerre. Elle conquit mon

estime et mon amitié par la manière dont elle s'y prit avec moi. Je lui

paraissais femme à défendre mon bien, elle ne savait pas que pour moi

la chose au monde la plus ridicule dans cette position est l'objet même

de la lutte. Elle vint chez moi. Cette femme si fière était tant éprise

qu'elle me livra son secret et me rendit l'arbitre de sa destinée.

Elle fut adorable: elle resta femme et marquise à mes yeux. Je vous

dirai, mon ami, que les femmes sont parfois mauvaises; mais elles ont

des grandeurs secrètes que jamais les hommes ne sauront apprécier.

Ainsi, comme je puis faire mon testament de femme au bord de la

vieillesse qui m'attend, je vous dirai que j'étais fidèle à Conti, que

je l'eusse été jusqu'à la mort, et que cependant je le connaissais.

C'est une nature charmante en apparence, et détestable au fond. Il est

charlatan dans les choses du cœur. Il se rencontre des hommes, comme

Nathan de qui je vous ai déjà parlé, qui sont charlatans d'extérieur

et de bonne foi. Ces hommes se mentent à eux-mêmes. Montés sur leurs

échasses, ils croient être sur leurs pieds, et font leurs jongleries

avec une sorte d'innocence; leur vanité est dans leur sang; ils sont

nés comédiens, vantards, extravagants de forme comme un vase chinois;

ils riront peut-être d'eux-mêmes. Leur personnalité est d'ailleurs

généreuse, et, comme l'éclat des vêtements royaux de Murat, elle attire

le danger. Mais la fourberie de Conti ne sera jamais connue que de sa

maîtresse. Il a dans son art la célèbre jalousie italienne qui porta le

Carlone à assassiner Piola, qui valut un coup de stylet à Paësiello.

Cette envie terrible est cachée sous la camaraderie la plus gracieuse.

Conti n'a pas le courage de son vice, il sourit à Meyerbeer et le

complimente quand il voudrait le déchirer. Il sent sa faiblesse, et

se donne les apparences de la force; puis il est d'une vanité qui lui

fait jouer les sentiments les plus éloignés de son cœur. Il se donne

pour un artiste qui reçoit ses inspirations du ciel. Pour lui l'art est

quelque chose de saint et de sacré. Il est fanatique, il est sublime

de moquerie avec les gens du monde; il est d'une éloquence qui semble

partir d'une conviction profonde. C'est un voyant, un démon, un dieu,

un ange. Enfin, quoique prévenu, Calyste, vous serez sa dupe. Cet homme

méridional, cet artiste bouillant est froid comme une corde à puits.

Écoutez-le: l'artiste est un missionnaire, l'art est une religion

qui a ses prêtres et doit avoir ses martyrs. Une fois parti, Gennaro

arrive au pathos le plus échevelé que jamais professeur de philosophie

allemande ait dégurgité à son auditoire. Vous admirez ses convictions,

il ne croit à rien. En vous enlevant au ciel par un chant qui semble

un fluide mystérieux et qui verse l'amour, il jette sur vous un regard

extatique; mais il surveille votre admiration, il se demande: Suis-je

bien un dieu pour eux? Au même moment parfois il se dit en lui-même:

J'ai mangé trop de macaroni. Vous vous croyez aimée, il vous hait, et

vous ne savez pourquoi; mais je le savais, moi: il avait vu la veille

une femme, il l'aimait par caprice, et m'insultait de quelque faux

amour, de caresses hypocrites, en me faisant payer cher sa fidélité

forcée. Enfin il est insatiable d'applaudissements, il singe tout et

se joue de tout; il feint la joie aussi bien que la douleur; mais il

réussit admirablement. Il plaît, on l'aime, il peut être admiré quand

il le veut. Je l'ai laissé haïssant sa voix, il lui devait plus de

succès qu'à son talent de compositeur; et il préfère être homme de

génie comme Rossini à être un exécutant de la force de Rubini. J'avais

fait la faute de m'attacher à lui, j'étais résignée à parer cette idole

jusqu'au bout. Conti, comme beaucoup d'artistes, est friand; il aime

ses aises, ses jouissances; il est coquet, recherché, bien mis; eh!

bien, je flattais toutes ses passions, j'aimais cette nature faible et

astucieuse. J'étais enviée, et je souriais parfois de pitié. J'estimais

son courage; il est brave, et la bravoure est, dit-on, la seule vertu

qui n'ait pas d'hypocrisie. En voyage, dans une circonstance, je

l'ai vu à l'épreuve: il a su risquer une vie qu'il aime; mais, chose

étrange! à Paris, je lui ai vu commettre ce que je nomme des lâchetés

de pensée. Mon ami, je savais toutes ces choses. Je dis à la pauvre

marquise:—Vous ne savez dans quel abîme vous mettez le pied. Vous êtes

le Persée d'une pauvre Andromède, vous me délivrez de mon rocher. S'il

vous aime, tant mieux! mais j'en doute, il n'aime que lui. Gennaro fut

au septième ciel de l'orgueil. Je n'étais pas marquise, je ne suis

pas née Casteran, je fus oubliée en un jour. Je me donnai le sauvage

plaisir d'aller au fond de cette nature. Sûre du dénouement, je voulus

observer les détours que ferait Conti. Mon pauvre enfant, je vis en

une semaine des horreurs de sentiment, des pantalonnades infâmes. Je

ne veux rien vous en dire, vous verrez cet homme ici. Seulement, comme

il sait que je le connais, il me hait aujourd'hui. S'il pouvait me

poignarder avec quelque sécurité, je n'existerais pas deux secondes.

Je n'ai jamais dit un mot à Béatrix. La dernière et constante insulte

de Gennaro est de croire que je suis capable de communiquer mon triste

savoir à la marquise. Il est devenu sans cesse inquiet, rêveur; car il

ne croit aux bons sentiments de personne. Il joue encore avec moi le

personnage d'un homme malheureux de m'avoir quittée. Vous trouverez

en lui les cordialités les plus pénétrantes; il est caressant, il est

chevaleresque. Pour lui, toute femme est une madone. Il faut vivre

longtemps avec lui pour avoir le secret de cette fausse bonhomie et

connaître le stylet invisible de ses mystifications. Son air convaincu

tromperait Dieu. Aussi serez-vous enlacé par ses manières chattes

et ne croirez-vous jamais à la profonde et rapide arithmétique de

sa pensée intime. Laissons-le. Je poussai l'indifférence jusqu'à

les recevoir chez moi. Cette circonstance fit que le monde le plus

perspicace, le monde parisien, ne sut rien de cette intrigue. Quoique

Gennaro fût ivre d'orgueil, il avait besoin sans doute de se poser

devant Béatrix: il fut d'une admirable dissimulation. Il me surprit,

je m'attendais à le voir demandant un éclat. Ce fut la marquise qui

se compromit après un an de bonheur soumis à toutes les vicissitudes,

à tous les hasards de la vie parisienne. A la fin de l'avant-dernier

hiver, elle n'avait pas vu Gennaro depuis plusieurs jours, et je

l'avais invité à dîner chez moi, où elle devait venir dans la soirée.

Rochegude ne se doutait de rien; mais Béatrix connaissait si bien son

mari, qu'elle aurait préféré, me disait-elle souvent, les plus grandes

misères à la vie qui l'attendait auprès de cet homme dans le cas où

il aurait le droit de la mépriser ou de la tourmenter. J'avais choisi

le jour de la soirée de notre amie la comtesse de Montcornet. Après

avoir vu le café servi à son mari, Béatrix quitta le salon pour aller

s'habiller, quoiqu'elle ne commençât jamais sa toilette de si bonne

heure.—Votre coiffeur n'est pas venu, lui fit observer Rochegude quand

il sut le motif de la retraite de sa femme.—Thérèse me coiffera,

répondit-elle.—Mais où allez-vous donc? vous n'allez pas chez madame

de Montcornet à huit heures.—Non, dit-elle, mais j'entendrai le

premier acte aux Italiens. L'interrogeant bailli du Huron dans Voltaire

est un muet en comparaison des maris oisifs. Béatrix s'enfuit pour

ne pas être questionnée davantage, et n'entendit pas son mari qui

lui répondait:—Eh! bien, nous irons ensemble. Il n'y mettait aucune

malice, il n'avait aucune raison de soupçonner sa femme, elle avait

tant de liberté! il s'efforçait de ne la gêner en rien, il y mettait

de l'amour-propre. La conduite de Béatrix n'offrait d'ailleurs pas la

moindre prise à la critique la plus sévère. Le marquis comptait aller

je ne sais où, chez sa maîtresse peut-être! Il s'était habillé avant

le dîner, il n'avait qu'à prendre ses gants et son chapeau, lorsqu'il

entendit rouler la voiture de sa femme dans la cour sous la marquise

du perron. Il passa chez elle et la trouva prête, mais dans le dernier

étonnement de le voir.—Où allez-vous? lui demanda-t-elle.—Ne vous

ai-je pas dit que je vous accompagnais aux Italiens? La marquise

réprima les mouvements extérieurs d'une violente contrariété; mais

ses joues prirent une teinte de rose vif, comme si elle eût mis du

rouge.—Eh! bien, partons, dit-elle. Rochegude la suivit sans prendre

garde à l'émotion trahie par la voix de sa femme, que dévorait la

colère la plus concentrée.—Aux Italiens! dit le mari.—Non! s'écria

Béatrix, chez mademoiselle des Touches. J'ai quelques mots à lui dire,

reprit-elle quand la portière fut fermée. La voiture partit.—Mais,

si vous le vouliez, reprit Béatrix, je vous conduirais d'abord aux

Italiens, et j'irais chez elle après.—Non, répondit le marquis, si

vous n'avez que quelques mots à lui dire, j'attendrai dans la voiture;

il est sept heures et demie. Si Béatrix avait dit à son mari:—Allez

aux Italiens et laissez-moi tranquille, il aurait paisiblement obéi.

Comme toute femme d'esprit, elle eut peur d'éveiller ses soupçons en se

sentant coupable, et se résigna. Quand elle voulut quitter les Italiens

pour venir chez moi, son mari l'accompagna. Elle entra rouge de colère

et d'impatience. Elle vint à moi et me dit à l'oreille de l'air le

plus tranquille du monde:—Ma chère Félicité, je partirai demain soir

avec Conti pour l'Italie, priez-le de faire ses préparatifs et d'être

avec une voiture et un passe-port ici.—Elle partit avec son mari. Les

passions violentes veulent à tout prix leur liberté. Béatrix souffrait

depuis un an de sa contrainte et de la rareté de ses rendez-vous, elle

se regardait comme unie à Gennaro. Ainsi rien ne me surprit. A sa

place, avec mon caractère, j'eusse agi de même. Elle se résolut à cet

éclat en se voyant contrariée de la manière la plus innocente. Elle

prévint le malheur par un malheur plus grand. Conti fut d'un bonheur

qui me navra, sa vanité seule était en jeu.—C'est être aimé, cela! me

dit-il au milieu de ses transports. Combien peu de femmes sauraient

perdre ainsi toute leur vie, leur fortune, leur considération!—Oui,

elle vous aime, lui dis-je, mais vous ne l'aimez pas! Il devint furieux

et me fit une scène: il pérora, me querella, me peignit son amour en

disant qu'il n'avait jamais cru qu'il lui serait possible d'aimer

autant. Je fus impassible et lui prêtai l'argent dont il pouvait avoir

besoin pour ce voyage qui le prenait au dépourvu. Béatrix laissa pour

Rochegude une lettre, et partit le lendemain soir en Italie. Elle y

est restée dix-huit mois; elle m'a plusieurs fois écrit, ses lettres

sont ravissantes d'amitié; la pauvre enfant s'est attachée à moi comme

à la seule femme qui la comprenne. Elle m'adore, dit-elle. Le besoin

d'argent a fait faire un opéra français à Gennaro, qui n'a pas trouvé

en Italie les ressources pécuniaires qu'ont les compositeurs à Paris.

Voici la lettre de Béatrix, vous pourrez maintenant la comprendre, si à

votre âge on peut analyser déjà les choses du cœur, dit-elle en lui

tendant la lettre.

En ce moment Claude Vignon entra. Cette apparition inattendue rendit

pendant un moment Calyste et Félicité silencieux, elle par surprise,

lui par inquiétude vague. Le front immense, haut et large de ce jeune

homme chauve à trente-sept ans semblait obscurci de nuages. Sa bouche

ferme et judicieuse exprimait une froide ironie. Claude Vignon est

imposant, malgré les dégradations précoces d'un visage autrefois

magnifique et devenu livide. Entre dix-huit et vingt-cinq ans, il a

ressemblé presque au divin Raphaël; mais son nez, ce trait de la face

humaine qui change le plus, s'est taillé en pointe; mais sa physionomie

s'est tassée pour ainsi dire sous de mystérieuses dépressions; les

contours ont acquis une plénitude d'une mauvaise couleur; les tons

de plomb dominent dans le teint fatigué, sans qu'on connaisse les

fatigues de ce jeune homme, vieilli peut-être par une amère solitude

et par les abus de la compréhension. Il scrute la pensée d'autrui,

sans but ni système. Le pic de sa critique démolit toujours et ne

construit rien. Ainsi sa lassitude est celle du manœuvre, et non celle

de l'architecte. Les yeux d'un bleu pâle, brillants jadis, ont été

voilés par des peines inconnues, ou ternis par une tristesse morne.

La débauche a estompé le dessus des sourcils d'une teinte noirâtre.

Les tempes ont perdu de leur fraîcheur. Le menton, d'une incomparable

distinction, s'est doublé sans noblesse. Sa voix, déjà peu sonore, a

faibli; sans être ni éteinte ni enrouée, elle est entre l'enrouement

et l'extinction. L'impassibilité de cette belle tête, la fixité de ce

regard couvrent une irrésolution, une faiblesse que trahit un sourire

spirituel et moqueur. Cette faiblesse frappe sur l'action et non sur

la pensée: il y a les traces d'une compréhension encyclopédique sur ce

front, dans les habitudes de ce visage enfantin et superbe à la fois.

Il est un détail qui peut expliquer les bizarreries du caractère.

L'homme est d'une haute taille, légèrement voûté déjà, comme tous

ceux qui portent un monde d'idées. Jamais ces grands longs corps

n'ont été remarquables par une énergie continue, par une activité

créatrice. Charlemagne, Narsès, Bélisaire et Constantin sont en ce

genre, des exceptions excessivement remarquées. Certes, Claude Vignon

offre des mystères à deviner. D'abord il est très-simple et très-fin

tout ensemble. Quoiqu'il tombe avec la facilité d'une courtisane dans

les excès, sa pensée demeure inaltérable. Cette intelligence, qui

peut critiquer les arts, la science, la littérature, la politique,

est inhabile à gouverner la vie extérieure. Claude se contemple dans

l'étendue de son royaume intellectuel et abandonne sa forme avec

une insouciance diogénique. Satisfait de tout pénétrer, de tout

comprendre, il méprise les matérialités; mais, atteint par le doute

dès qu'il s'agit de créer, il voit les obstacles sans être ravi des

beautés, et à force de discuter les moyens, il demeure les bras

pendants, sans résultat. C'est le Turc de l'intelligence endormi par

la méditation. La critique est son opium, et son harem de livres faits

l'a dégoûté de toute œuvre à faire. Indifférent aux plus petites

comme aux plus grandes choses, il est obligé, par le poids même de

sa tête, de tomber dans la débauche pour abdiquer pendant quelques

instants le fatal pouvoir de son omnipotente analyse. Il est trop

préoccupé par l'envers du génie, et vous pouvez maintenant concevoir

que Camille Maupin essayât de le mettre à l'endroit. Cette tâche était

séduisante. Claude Vignon se croyait aussi grand politique que grand

écrivain; mais ce Machiavel inédit se rit en lui-même des ambitieux,

il sait tout ce qu'il peut, il prend instinctivement mesure de son

avenir sur ses facultés, il se voit grand, il regarde les obstacles,

pénètre la sottise des parvenus, s'effraie ou se dégoûte, et laisse

le temps s'écouler sans se mettre à l'œuvre. Comme Étienne Lousteau

le feuilletoniste, comme Nathan le célèbre auteur dramatique, comme

Blondet, autre journaliste, il est sorti du sein de la bourgeoisie, à

laquelle on doit la plupart des grands écrivains.

—Par où donc êtes-vous venu? lui dit mademoiselle des Touches surprise

et rougissant de bonheur ou de surprise.

—Par la porte, dit sèchement Claude Vignon.

—Mais, s'écria-t-elle en haussant les épaules, je sais bien que vous

n'êtes pas homme à entrer par une fenêtre.

—L'escalade est une espèce de croix d'honneur pour les femmes aimées.

—Assez, dit Félicité.

—Je vous dérange? dit Claude Vignon.

—Monsieur, dit le naïf Calyste, cette lettre...

—Gardez-la, je ne demande rien, _à nos âges ces choses-là se

comprennent_, dit-il d'un air moqueur en interrompant Calyste.

—Mais, monsieur... dit Calyste indigné.

—Calmez-vous, jeune homme, je suis d'une indulgence excessive pour les

sentiments.

—Mon cher Calyste... dit Camille en voulant parler.

—Cher? dit Vignon qui l'interrompit.

—Claude plaisante, dit Camille en continuant de parler à Calyste, il a

tort avec vous qui ne connaissez rien aux mystifications parisiennes.

—Je ne savais pas être plaisant, répliqua Vignon d'un air grave.

—Par quel chemin êtes-vous venu? voilà deux heures que je ne cesse de

regarder dans la direction du Croisic.

—Vous ne regardiez pas toujours, répondit Vignon.

—Vous êtes insupportable dans vos railleries.

—Je raille?

Calyste se leva.

—Vous n'êtes pas assez mal ici pour vous en aller, lui dit Vignon.

—Au contraire, dit le bouillant jeune homme à qui Camille Maupin

tendit sa main qu'il baisa, au lieu de la serrer, en y laissant une

larme brûlante.

—Je voudrais être ce petit jeune homme, dit le critique en s'asseyant

et prenant le bout du houka. Comme il aimera!

—Trop, car alors il ne sera pas aimé, dit mademoiselle des Touches.

Madame de Rochegude arrive ici.

—Bon! fit Claude. Avec Conti?

—Elle y restera seule, mais il l'accompagne.

—Il y a de la brouille?

—Non.

—Jouez-moi une sonate de Beethoven, je ne connais rien de la musique

qu'il a écrite pour le piano.

Claude se mit à charger de tabac turc la cheminée du houka, en

examinant Camille beaucoup plus qu'elle ne le croyait. Une pensée

horrible l'occupait, il se croyait pris pour dupe par une femme de

bonne foi. Cette situation était neuve.

Calyste en s'en allant ne pensait plus à Béatrix de Rochegude ni à sa

lettre, il était furieux contre Claude Vignon, il se courrouçait de ce

qu'il prenait pour de l'indélicatesse, il plaignait la pauvre Félicité.

Comment être aimé de cette sublime femme et ne pas l'adorer à genoux,

ne pas la croire sur la foi d'un regard ou d'un sourire? Après avoir

été le témoin privilégié des douleurs que causait l'attente à Félicité,

l'avoir vue tournant la tête vers le Croisic, il s'était senti l'envie

de déchirer ce spectre pâle et froid; ignorant, comme le lui avait

dit Félicité, les mystifications de pensée auxquelles excellent les

railleurs de la Presse. Pour lui, l'amour était une religion humaine.

En l'apercevant dans la cour, sa mère ne put retenir une exclamation de

joie, et aussitôt la vieille mademoiselle du Guénic siffla Mariotte.

—Mariotte, voici l'enfant, mets la lubine.

—Je l'ai vu, mademoiselle, répondit la cuisinière.

La mère, un peu inquiète de la tristesse qui siégeait sur le front de

Calyste, sans se douter qu'elle était causée par le prétendu mauvais

traitement de Vignon envers Félicité, se mit à sa tapisserie. La

vieille tante prit son tricot. Le baron donna son fauteuil à son fils,

et se promena dans la salle comme pour se dérouiller les jambes avant

d'aller faire un tour au jardin. Jamais tableau flamand ou hollandais

n'a représenté d'intérieur d'un ton si brun, meublé de figures si

harmonieusement suaves. Ce beau jeune homme vêtu de velours noir,

cette mère encore si belle et les deux vieillards encadrés dans cette

salle antique, exprimaient les plus touchantes harmonies domestiques.

Fanny aurait bien voulu questionner Calyste, mais il avait tiré de sa

poche cette lettre de Béatrix, qui peut-être allait détruire tout le

bonheur dont jouissait cette noble famille. En la dépliant, la vive

imagination de Calyste lui montra la marquise vêtue comme la lui avait

fantastiquement dépeinte Camille Maupin.

LETTRE DE BÉATRIX A FÉLICITÉ.

«Gênes, le 2 juillet.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 36 / 47 段