La ville de Guérande, qui depuis deux mois voyait Calyste, sa fleur et

son orgueil, allant tous les jours, le soir ou le matin, souvent soir

et matin, aux Touches, pensait que mademoiselle Félicité des Touches

était passionnément éprise de ce bel enfant, et qu'elle pratiquait

sur lui des sortilèges. Plus d'une jeune fille et d'une jeune femme

se demandaient quels priviléges étaient ceux des vieilles femmes pour

exercer sur un ange un empire si absolu. Aussi, quand Calyste traversa

la Grand'Rue pour sortir par la porte du Croisic, plus d'un regard

s'attacha-t-il sur lui.

Il devient maintenant nécessaire d'expliquer les rumeurs qui planaient

sur le personnage que Calyste allait voir. Ces bruits, grossis par

les commérages bretons, envenimés par l'ignorance publique, étaient

arrivés jusqu'au curé. Le receveur des contributions, le juge de paix,

le chef de la douane de Saint-Nazaire et autres gens lettrés du canton

n'avaient pas rassuré l'abbé Grimont en lui racontant la vie bizarre de

la femme artiste cachée sous le nom de Camille Maupin. Elle ne mangeait

pas encore des petits enfants, elle ne tuait pas des esclaves comme

Cléopâtre, elle ne faisait pas jeter un homme à la rivière comme on

en accuse faussement l'héroïne de la Tour de Nesle; mais pour l'abbé

Grimont, cette monstrueuse créature, qui tenait de la sirène et de

l'athée, formait une combinaison immorale de la femme et du philosophe,

et manquait à toutes les lois sociales inventées pour contenir ou

utiliser les infirmités du beau sexe.

De même que Clara Gazul est le pseudonyme femelle d'un homme d'esprit,

George Sand le pseudonyme masculin d'une femme de génie, Camille Maupin

fut le masque sous lequel se cacha pendant longtemps une charmante

fille, très-bien née, une Bretonne, nommée Félicité des Touches, la

femme qui causait de si vives inquiétudes à la baronne du Guénic et

au bon curé de Guérande. Cette famille n'a rien de commun avec les

des Touches de Touraine, auxquels appartient l'ambassadeur du Régent,

encore plus fameux aujourd'hui par son nom littéraire que par ses

talents diplomatiques. Camille Maupin, l'une des quelques femmes

célèbres du dix-neuvième siècle, passa long-temps pour un auteur réel

à cause de la virilité de son début. Tout le monde connaît aujourd'hui

les deux volumes de pièces non susceptibles de représentation, écrites

à la manière de Shakspeare ou de Lopez de Véga, publiées en 1822, et

qui firent une sorte de révolution littéraire, quand la grande question

des romantiques et des classiques palpitait dans les journaux, dans

les cercles, à l'Académie. Depuis, Camille Maupin a donné plusieurs

pièces de théâtre et un roman qui n'ont point démenti le succès obtenu

par sa première publication, maintenant un peu trop oubliée. Expliquer

par quel enchaînement de circonstances s'est accomplie l'incarnation

masculine d'une jeune fille, comment Félicité des Touches s'est faite

homme et auteur; pourquoi, plus heureuse que madame de Staël, elle est

restée libre et se trouve ainsi plus excusable de sa célébrité, ne

sera-ce pas satisfaire beaucoup de curiosités et justifier l'une de

ces monstruosités qui s'élèvent dans l'humanité comme des monuments,

et dont la gloire est favorisée par la rareté? car, en vingt siècles,

à peine compte-t-on vingt grandes femmes. Aussi, quoiqu'elle ne soit

ici qu'un personnage secondaire, comme elle eut une grande influence

sur Calyste et qu'elle joue un rôle dans l'histoire littéraire de notre

époque, personne ne regrettera de s'être arrêté devant cette figure un

peu plus de temps que ne le veut la poétique moderne.

Mademoiselle Félicité des Touches s'est trouvée orpheline en 1793.

Ses biens échappèrent ainsi aux confiscations qu'auraient sans doute

encourues son père et son frère. Le premier mourut au 10 août, tué

sur le seuil du palais, parmi les défenseurs du roi, auprès de qui

l'appelait son grade de major aux gardes de la porte. Son frère, jeune

garde du corps, fut massacré aux Carmes. Mademoiselle des Touches

avait deux ans quand sa mère mourut tuée par le chagrin, quelques

jours après cette seconde catastrophe. En mourant, madame des Touches

confia sa fille à sa sœur, une religieuse de Chelles. Madame de

Faucombe, la religieuse, emmena prudemment l'orpheline à Faucombe,

terre considérable située près de Nantes, appartenant à madame des

Touches, et où la religieuse s'établit avec trois sœurs de son

couvent. La populace de Nantes vint pendant les derniers jours de la

terreur démolir le château, saisir les religieuses et mademoiselle

des Touches, qui furent jetées en prison, accusées par une rumeur

calomnieuse d'avoir reçu des émissaires de Pitt et Cobourg. Le 9

thermidor les délivra. La tante de Félicité mourut de frayeur. Deux des

sœurs quittèrent la France, la troisième confia la petite des Touches

à son plus proche parent, à monsieur de Faucombe, son grand-oncle

maternel, qui habitait Nantes, et rejoignit ses compagnes en exil.

Monsieur de Faucombe, vieillard de soixante ans, avait épousé une

jeune femme à laquelle il laissait le gouvernement de ses affaires.

Il ne s'occupait plus que d'archéologie, une passion ou, pour parler

plus correctement, une de ces manies qui aident les vieillards à se

croire vivants. L'éducation de sa pupille fut entièrement livrée au

hasard. Peu surveillée par une jeune femme adonnée aux plaisirs de

l'époque impériale, Félicité s'éleva toute seule, en garçon. Elle

tenait compagnie à monsieur de Faucombe dans sa bibliothèque et y

lisait tout ce qu'il lui plaisait de lire. Elle connut donc la vie en

théorie, et n'eut aucune innocence d'esprit, tout en demeurant vierge.

Son intelligence flotta dans les impuretés de la science, et son

cœur resta pur. Son instruction devint surprenante, excitée par la

passion de la lecture et servie par une belle mémoire. Aussi fut-elle

à dix-huit ans savante comme devraient l'être, avant d'écrire, les

jeunes auteurs d'aujourd'hui. Ces prodigieuses lectures continrent ses

passions beaucoup mieux que la vie de couvent, où s'enflamment les

imaginations des jeunes filles. Ce cerveau bourré de connaissances

ni digérées ni classées dominait ce cœur enfant. Cette dépravation

de l'intelligence, sans action sur la chasteté du corps, eût étonné

des philosophes ou des observateurs, si quelqu'un à Nantes eût pu

soupçonner la valeur de mademoiselle des Touches. Le résultat fut en

sens inverse de la cause: Félicité n'avait aucune pente au mal, elle

concevait tout par la pensée et s'abstenait du fait; elle enchantait

le vieux Faucombe et l'aidait dans ses travaux; elle écrivit trois des

ouvrages du bon gentilhomme, qui les crut de lui, car sa paternité

spirituelle fut aveugle aussi. De si grands travaux, en désaccord avec

les développements de la jeune fille, eurent leur effet: Félicité tomba

malade, son sang s'était échauffé, la poitrine paraissait menacée

d'inflammation. Les médecins ordonnèrent l'exercice du cheval et les

distractions du monde. Mademoiselle des Touches devint une très-habile

écuyère, et se rétablit en peu de mois. A dix-huit ans elle apparut

dans le monde, où elle produisit une si grande sensation qu'à Nantes

personne ne la nommait autrement que la belle demoiselle des Touches;

mais les adorations qu'elle inspira la trouvèrent insensible, elle y

était venue par un de ces sentiments impérissables chez une femme,

quelle que soit sa supériorité. Froissée par sa tante et ses cousines

qui se moquèrent de ses travaux et la persiflèrent sur son éloignement

en la supposant inhabile à plaire, elle avait voulu se montrer coquette

et légère, femme, en un mot. Félicité s'attendait à un échange

quelconque d'idées, à des séductions en harmonie avec l'élévation de

son intelligence, avec l'étendue de ses connaissances; elle éprouva

du dégoût en entendant les lieux communs de la conversation, les

sottises de la galanterie, et fut surtout choquée par l'aristocratie

des militaires, auxquels tout cédait alors. Naturellement, elle avait

négligé les arts d'agrément. En se voyant inférieure à des poupées qui

jouaient du piano et faisaient les agréables en chantant des romances,

elle voulut être musicienne: elle rentra dans sa profonde retraite

et se mit à étudier avec obstination sous la direction du meilleur

maître de la ville. Elle était riche, elle fit venir Steibelt pour

se perfectionner, au grand étonnement de la ville. On y parle encore

de cette conduite princière. Le séjour de ce maître lui coûta douze

mille francs. Elle est, depuis, devenue musicienne consommée. Plus

tard, à Paris, elle se fit enseigner l'harmonie, le contre-point, et

a composé la musique de deux opéras, qui ont eu le plus grand succès,

sans que le public ait jamais été mis dans la confidence. Ces opéras

appartiennent ostensiblement à Conti, l'un des artistes les plus

éminents de notre époque; mais cette circonstance tient à l'histoire de

son cœur et s'expliquera plus tard. La médiocrité du monde de province

l'ennuyait si fortement, elle avait dans l'imagination des idées si

grandioses, qu'elle déserta les salons après y avoir reparu pour

éclipser les femmes par l'éclat de sa beauté, jouir de son triomphe

sur les musiciennes, et se faire adorer par les gens d'esprit; mais,

après avoir démontré sa puissance à ses deux cousines et désespéré

deux amants, elle revint à ses livres, à son piano, aux œuvres de

Beethoven et au vieux Faucombe. En 1812, elle eut vingt et un ans,

l'archéologue lui rendit ses comptes de tutelle; ainsi, dès cette

année, elle prit la direction de sa fortune composée de quinze mille

livres de rente que donnaient les Touches, le bien de son père; des

douze mille francs que rapportaient alors les terres de Faucombe, mais

dont le revenu s'augmenta d'un tiers au renouvellement des baux; et

d'un capital de trois cent mille francs économisé par son tuteur. De

la vie de province, Félicité ne prit que l'entente de la fortune et

cette pente à la sagesse administrative qui peut-être y rétablit la

balance entre le mouvement ascensionnel des capitaux vers Paris. Elle

reprit ses trois cent mille francs à la maison où l'archéologue les

faisait valoir, et les plaça sur le Grand-Livre au moment des désastres

de la retraite de Moscou. Elle eut trente mille francs de rentes de

plus. Toutes ses dépenses acquittées, il lui restait cinquante mille

francs par an à placer. A vingt et un ans, une fille de ce vouloir

était l'égale d'un homme de trente ans. Son esprit avait pris une

énorme étendue, et des habitudes de critique lui permettaient de juger

sainement les hommes, les arts, les choses et la politique. Dès ce

moment elle eut l'intention de quitter Nantes, mais le vieux Faucombe

tomba malade de la maladie qui l'emporta. Elle était comme la femme de

ce vieillard, elle le soigna pendant dix-huit mois avec le dévouement

d'un ange gardien, et lui ferma les yeux au moment où Napoléon luttait

avec l'Europe sur le cadavre de la France. Elle remit donc son départ

pour Paris à la fin de cette lutte. Royaliste, elle courut assister au

retour des Bourbons à Paris. Elle y fut accueillie par les Grandlieu,

avec lesquels elle avait des liens de parenté; mais les catastrophes

du Vingt-Mars arrivèrent, et tout pour elle fut en suspens. Elle put

voir de près cette dernière image de l'Empire, admirer la Grande-Armée

qui vint au Champ de Mars, comme à un cirque, saluer son César avant

d'aller mourir à Waterloo. L'âme grande et noble de Félicité fut

saisie par ce magique spectacle. Les commotions politiques, la féerie

de cette pièce de théâtre en trois mois que l'histoire a nommée les

Cent-Jours, l'occupèrent et la préservèrent de toute passion, au milieu

d'un bouleversement qui dispersa la société royaliste où elle avait

débuté. Les Grandlieu avaient suivi les Bourbons à Gand, laissant

leur hôtel à mademoiselle des Touches. Félicité, qui ne voulait pas

de position subalterne, acheta, pour cent trente mille francs, un

des plus beaux hôtels de la rue du Mont-Blanc où elle s'installa

quand les Bourbons revinrent en 1815, et dont le jardin seul vaut

aujourd'hui deux millions. Habituée à se conduire elle-même, Félicité

se familiarisa de bonne heure avec l'action qui semble exclusivement

départie aux hommes. En 1816, elle eut vingt-cinq ans. Elle ignorait

le mariage, elle ne le concevait que par la pensée, le jugeait dans

ses causes au lieu de le voir dans ses effets, et n'en apercevait que

les inconvénients. Son esprit supérieur se refusait à l'abdication par

laquelle la femme mariée commence la vie; elle sentait vivement le

prix de l'indépendance et n'éprouvait que du dégoût pour les soins de

la maternité. Il est nécessaire de donner ces détails pour justifier

les anomalies qui distinguent Camille Maupin. Elle n'a connu ni père

ni mère, et fut sa maîtresse dès l'enfance, son tuteur fut un vieil

archéologue, le hasard l'a jetée dans le domaine de la science et de

l'imagination, dans le monde littéraire, au lieu de la maintenir dans

le cercle tracé par l'éducation futile donnée aux femmes, par les

enseignements maternels sur la toilette, sur la décence hypocrite, sur

les grâces chasseresses du sexe. Aussi, longtemps avant qu'elle devînt

célèbre, voyait-on du premier coup d'œil qu'elle n'avait jamais joué

à la poupée. Vers la fin de l'année 1817, Félicité des Touches aperçut

non pas des flétrissures, mais un commencement de fatigue dans sa

personne. Elle comprit que sa beauté allait s'altérer par le fait de

son célibat obstiné, mais elle voulait demeurer belle, car alors elle

tenait à sa beauté. La science lui notifia l'arrêt porté par la nature

sur ses créations, lesquelles dépérissent autant par la méconnaissance

que par l'abus de ses lois. Le visage macéré de sa tante lui apparut

et la fit frémir. Placée entre le mariage et la passion, elle voulut

rester libre; mais elle ne fut plus indifférente aux hommages qui

l'entouraient. Elle était, au moment où cette histoire commence,

presque semblable à elle-même en 1817. Dix-huit ans avaient passé sur

elle en la respectant. A quarante ans, elle pouvait dire n'en avoir

que vingt-cinq. Aussi la peindre en 1836, est-ce la représenter comme

elle était en 1817. Les femmes qui savent dans quelles conditions

de tempérament et de beauté doit être une femme pour résister aux

outrages du temps comprendront comment et pourquoi Félicité des Touches

jouissait d'un si grand privilége en étudiant un portrait pour lequel

sont réservés les tons les plus brillants de la palette et la plus

riche bordure.

La Bretagne offre un singulier problème à résoudre dans la prédominance

de la chevelure brune, des yeux bruns et du teint bruni chez une

contrée voisine de l'Angleterre où les conditions atmosphériques

sont si peu différentes. Ce problème tient-il à la grande question

des races, à des influences physiques inobservées? Les savants

rechercheront peut-être un jour la cause de cette singularité qui

cesse dans la province voisine, en Normandie. Jusqu'à la solution,

ce fait bizarre est sous nos yeux: les blondes sont assez rares parmi

les Bretonnes qui presque toutes ont les yeux vifs des méridionaux;

mais, au lieu d'offrir la taille élevée et les lignes serpentines de

l'Italie ou de l'Espagne, elles sont généralement petites, ramassées,

bien prises, fermes, hormis les exceptions de la classe élevée, qui se

croise par ses alliances aristocratiques. Mademoiselle des Touches, en

vraie Bretonne de race, est d'une taille ordinaire; elle n'a pas cinq

pieds, mais on les lui donne. Cette erreur provient du caractère de

sa figure, qui la grandit. Elle a ce teint olivâtre au jour et blanc

aux lumières, qui distingue les belles Italiennes: vous diriez de

l'ivoire animé. Le jour glisse sur cette peau comme sur un corps poli,

il y brille; une émotion violente est nécessaire pour que de faibles

rougeurs s'y infusent au milieu des joues, mais elles disparaissent

aussitôt. Cette particularité prête à son visage une impassibilité de

sauvage. Ce visage, plus long qu'ovale, ressemble à celui de quelque

belle Isis des bas-reliefs éginétiques. Vous diriez la pureté des têtes

de sphinx, polies par le feu des déserts, caressées par la flamme du

soleil égyptien. Ainsi la couleur du teint est en harmonie avec la

correction de cette tête. Les cheveux noirs et abondants descendent en

nattes le long du col comme la coiffe à double bandelette rayée des

statues de Memphis, et continuent admirablement la sévérité générale de

la forme. Le front est plein, large, renflé aux tempes, illuminé par

des méplats où s'arrête la lumière, coupé, comme celui de la Diane

chasseresse: un front puissant et volontaire, silencieux et calme.

L'arc des sourcils, tracé vigoureusement, s'étend sur deux yeux dont la

flamme scintille par moments comme celle d'une étoile fixe. Le blanc de

l'œil n'est ni bleuâtre, ni semé de fils rouges, ni d'un blanc pur; il

a la consistance de la corne, mais il est d'un ton chaud. La prunelle

est bordée d'un cercle orange. C'est du bronze entouré d'or, mais de

l'or vivant, du bronze animé. Celle prunelle a de la profondeur. Elle

n'est pas doublée, comme dans certains yeux, par une espèce de tain qui

renvoie la lumière et les fait ressembler aux yeux des tigres ou des

chats; elle n'a pas cette inflexibilité terrible qui cause un frisson

aux gens sensibles; mais cette profondeur a son infini, de même que

l'éclat des yeux à miroir a son absolu. Le regard de l'observateur peut

se perdre dans cette âme qui se concentre et se retire avec autant

de rapidité qu'elle jaillit de ces yeux veloutés. Dans un moment de

passion, l'œil de Camille Maupin est sublime: l'or de son regard

allume le blanc jaune, et tout flambe; mais au repos, il est terne, la

torpeur de la méditation lui prête souvent l'apparence de la niaiserie;

quand la lumière de l'âme y manque, les lignes du visage s'attristent

également. Les cils sont courts, mais fournis et noirs comme des queues

d'hermine. Les paupières sont brunes et semées de fibrilles rouges

qui leur donnent à la fois de la grâce et de la force, deux qualités

difficiles à réunir chez la femme. Le tour des yeux n'a pas la moindre

flétrissure ni la moindre ride. Là encore, vous retrouverez le granit

de la statue égyptienne adouci par le temps. Seulement, la saillie des

pommettes, quoique douce, est plus accusée que chez les autres femmes

et complète l'ensemble de force exprimé par la figure. Le nez, mince

et droit, est coupé de narines obliques assez passionnément dilatées

pour laisser voir le rose lumineux de leur délicate doublure. Ce nez

continue bien le front auquel il s'unit par une ligne délicieuse, il

est parfaitement blanc à sa naissance comme au bout, et ce bout est

doué d'une sorte de mobilité qui fait merveille dans les moments où

Camille s'indigne, se courrouce, se révolte. Là surtout, comme l'a

remarqué Talma, se peint la colère ou l'ironie des grandes âmes.

L'immobilité des narines accuse une sorte de sécheresse. Jamais le nez

d'un avare n'a vacillé: il est contracté comme la bouche; tout est clos

dans son visage comme chez lui. La bouche arquée à ses coins est d'un

rouge vif, le sang y abonde, il y fournit ce minium vivant et penseur

qui donne tant de séductions à cette bouche et peut rassurer l'amant

que la gravité majestueuse du visage effraierait. La lèvre supérieure

est mince, le sillon qui l'unit au nez y descend assez bas comme dans

un arc, ce qui donne un accent particulier à son dédain. Camille a

peu de chose à faire pour exprimer sa colère. Cette jolie lèvre est

bordée par la forte marge rouge de la lèvre inférieure, admirable de

bonté, pleine d'amour, et que Phidias semble avoir posée comme le bord

d'une grenade ouverte, dont elle a la couleur. Le menton se relève

fermement; il est un peu gras, mais il exprime la résolution et termine

bien ce profil royal sinon divin. Il est nécessaire de dire que le

dessous du nez est légèrement estompé par un duvet plein de grâce. La

nature aurait fait une faute si elle n'avait jeté là cette suave fumée.

L'oreille a des enroulements délicats, signe de bien des délicatesses

cachées. Le buste est large. Le corsage est mince et suffisamment orné.

Les hanches ont peu de saillie, mais elles sont gracieuses. La chute

des reins est magnifique, et rappelle plus le Bacchus que la Vénus

Callipyge. Là se voit la nuance qui sépare de leur sexe presque toutes

les femmes célèbres; elles ont là comme une vague similitude avec

l'homme, elles n'ont ni la souplesse, ni l'abandon des femmes que la

nature a destinées à la maternité; leur démarche ne se brise pas par

un mouvement doux. Cette observation est comme bilatérale, elle a sa

contre-partie chez les hommes dont les hanches sont presque semblables

à celles des femmes quand ils sont fins, astucieux, faux et lâches.

Au lieu de se creuser à la nuque, le col de Camille forme un contour

renflé qui lie les épaules à la tête sans sinuosité, le caractère le

plus évident de la force. Ce col présente par moments des plis d'une

magnificence athlétique. L'attache des bras, d'un superbe contour,

semble appartenir à une femme colossale. Les bras sont vigoureusement

modelés, terminés par un poignet d'une délicatesse anglaise, par des

mains mignonnes et pleines de fossettes, grasses, enjolivées d'ongles

roses taillés en amandes et côtelés sur les bords, et d'un blanc qui

annonce que le corps si rebondi, si ferme, si bien pris est d'un tout

autre ton que le visage. L'attitude ferme et froide de cette tête est

corrigée par la mobilité des lèvres, par leur changeante expression,

par le mouvement artiste des narines. Mais, malgré ces promesses

irritantes et assez cachées aux profanes, le calme de cette physionomie

a je ne sais quoi de provoquant. Cette figure, plus mélancolique, plus

sérieuse que gracieuse, est frappée par la tristesse d'une méditation

constante. Aussi mademoiselle des Touches écoute-t-elle plus qu'elle

ne parle. Elle effraie par son silence et par ce regard profond d'une

profonde fixité. Personne, parmi les gens vraiment instruits, n'a pu la

voir sans penser à la vraie Cléopâtre, à cette petite brune qui faillit

changer la face du monde; mais chez Camille, l'animal est si complet,

si bien ramassé, d'une nature si léonine, qu'un homme quelque peu Turc

regrette l'assemblage d'un si grand esprit dans un pareil corps, et

le voudrait tout femme. Chacun tremble de rencontrer les corruptions

étranges d'une âme diabolique. La froideur de l'analyse, le positif

de l'idée n'éclairent-ils pas les passions chez elle? Cette fille ne

juge-t-elle pas au lieu de sentir? ou, phénomène encore plus terrible,

ne sent-elle pas et ne juge-t-elle pas à la fois? pouvant tout par

son cerveau, doit-elle s'arrêter là où s'arrêtent les autres femmes?

Cette force intellectuelle laisse-t-elle le cœur faible? A-t-elle de

la grâce? Descend-elle aux riens touchants par lesquels les femmes

occupent, amusent, intéressent un homme aimé? Ne brise-t-elle pas

un sentiment quand il ne répond pas à l'infini qu'elle embrasse et

contemple? Qui peut combler les deux précipices de ses yeux? On a peur

de trouver en elle je ne sais quoi de vierge, d'indompté. La femme

forte ne doit être qu'un symbole, elle effraie à voir en réalité.

Camille Maupin est un peu, mais vivante, cette Isis de Schiller, cachée

au fond du temple, et aux pieds de laquelle les prêtres trouvaient

expirant les hardis lutteurs qui l'avaient consultée. Les aventures

tenues pour vraies par le monde et que Camille ne désavoue point,

confirment les questions suggérées par son aspect. Mais peut-être

aime-t-elle cette calomnie? La nature de sa beauté n'a pas été sans

influence sur sa renommée: elle l'a servie, de même que sa fortune et

sa position l'ont maintenue au milieu du monde. Quand un statuaire

voudra faire une admirable statue de la Bretagne, il peut copier

mademoiselle des Touches. Ce tempérament sanguin, bilieux, est le seul

qui puisse repousser l'action du temps. La pulpe incessamment nourrie

de cette peau comme vernissée est la seule arme que la nature ait

donnée aux femmes pour résister aux rides, prévenues d'ailleurs chez

Camille par l'impassibilité de la figure.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 33 / 47 段