mœurs équivoques, occupée de théâtre, hantant les comédiens et les
comédiennes, mangeant sa fortune avec des folliculaires, des peintres,
des musiciens, la société du diable, enfin! Elle prend, pour écrire
ses livres, un faux nom sous lequel elle est, dit-on, plus connue que
sous celui de Félicité des Touches. Une vraie baladine qui, depuis
sa première communion, n'est entrée dans une église que pour y voir
des statues ou des tableaux. Elle a dépensé sa fortune à décorer les
Touches de la plus inconvenante façon, pour en faire un paradis de
Mahomet où les houris ne sont pas femmes. Il s'y boit pendant son
séjour plus de vins fins que dans tout Guérande durant une année. Les
demoiselles Bougniol ont logé l'année dernière des hommes à barbe
de bouc, soupçonnés d'être des Bleus, qui venaient chez elle et qui
chantaient des chansons impies à faire rougir et pleurer ces vertueuses
filles. Voilà la femme qu'adore en ce moment monsieur le chevalier.
Elle voudrait avoir ce soir un de ces infâmes livres où les athées
d'aujourd'hui se moquent de tout, le chevalier viendrait seller son
cheval lui-même et partirait au grand galop le lui chercher à Nantes.
Je ne sais si Calyste en ferait autant pour l'Église. Enfin elle n'est
pas royaliste. Il faudrait aller faire le coup de fusil pour la bonne
cause, si mademoiselle des Touches ou le sieur Camille Maupin, tel est
son nom, je me le rappelle maintenant, voulait garder Calyste près de
lui, le chevalier laisserait aller son vieux père tout seul.
—Non, dit la baronne.
—Je ne voudrais pas le mettre à l'épreuve, vous pourriez trop en
souffrir, répondit le curé. Tout Guérande est sens dessus dessous de
la passion du chevalier pour cet être amphibie qui n'est ni homme ni
femme, qui fume comme un housard, écrit comme un journaliste, et dans
ce moment loge chez elle le plus vénéneux de tous les écrivains, selon
le directeur de la poste, ce juste-milieu qui lit les journaux. Il en
est question à Nantes. Ce matin, ce cousin de Kergarouët qui voudrait
faire épouser à Charlotte un homme de soixante mille livres de rentes,
est venu voir mademoiselle de Pen-Hoël et lui a tourné l'esprit avec
des narrés sur mademoiselle des Touches qui ont duré sept heures. Voici
dix heures quart moins qui sonnent au clocher, et Calyste ne rentre
pas, il est aux Touches, peut-être n'en reviendra-t-il qu'au matin.
La baronne écoutait le curé, qui substituait le monologue au dialogue
sans s'en apercevoir; il regardait son ouaille sur la figure de
laquelle se lisaient des sentiments inquiets. La baronne rougissait et
tremblait. Quand l'abbé Grimont vit rouler des larmes dans les beaux
yeux de cette mère atterrée, il fut attendri.
—Je verrai demain mademoiselle de Pen-Hoël, rassurez-vous, dit-il
d'une voix consolante. Le mal n'est peut-être pas aussi grand qu'on
le dit, je saurai la vérité. D'ailleurs mademoiselle Jacqueline a
confiance en moi. Puis Calyste est notre élève et ne se laissera pas
ensorceler par le démon. Il ne voudra pas troubler la paix dont jouit
sa famille ni déranger les plans que nous formons pour son avenir.
Ainsi, ne pleurez pas, tout n'est pas perdu, madame: une faute n'est
pas le vice.
—Vous ne m'apprenez que des détails, dit la baronne. N'ai-je pas été
la première à m'apercevoir du changement de Calyste. Une mère sent bien
vivement la douleur de n'être plus qu'en second dans le cœur de son
fils, ou le chagrin de ne pas y être seule. Cette phase de la vie de
l'homme est un des maux de la maternité; mais, tout en m'y attendant,
je ne croyais pas que ce fût sitôt. Enfin j'aurais voulu qu'au moins il
mît dans son cœur une noble et belle créature et non une histrionne,
une baladine, une femme de théâtre, un auteur habitué à feindre des
sentiments, une mauvaise femme qui le trompera et le rendra malheureux.
Elle a eu des aventures...
—Avec plusieurs hommes, dit l'abbé Grimont. Cette impie est pourtant
née en Bretagne! Elle déshonore son pays. Je ferai dimanche un prône à
son sujet.
—Gardez-vous-en bien, dit la baronne. Les paludiers, les paysans
seraient capables de se porter aux Touches. Calyste est digne de son
nom, il est Breton, il pourrait arriver quelque malheur s'il y était,
car il la défendrait comme s'il s'agissait de la sainte Vierge.
—Voici dix heures, je vous souhaite une bonne nuit, dit l'abbé Grimont
en allumant l'oribus de son falot dont les vitres étaient claires
et le métal étincelant, ce qui révélait les soins minutieux de sa
gouvernante pour toutes les choses au logis. Qui m'eût dit, madame,
reprit-il, qu'un jeune homme nourri par vous, élevé par moi dans les
idées chrétiennes, un fervent catholique, un enfant qui vivait comme un
agneau sans tache, irait se plonger dans un pareil bourbier?
—Est-ce donc bien sûr? dit la mère. Mais comment une femme
n'aimerait-elle pas Calyste?
—Il n'en faut pas d'autres preuves que le séjour de cette sorcière aux
Touches. Voilà, depuis vingt-quatre ans qu'elle est majeure, le temps
le plus long qu'elle y reste. Ses apparitions, heureusement pour nous,
duraient peu.
—Une femme de quarante ans, dit la baronne. J'ai entendu dire en
Irlande qu'une femme de ce genre est la maîtresse la plus dangereuse
pour un jeune homme.
—En ceci je suis un ignorant, répondit le curé. Je mourrai même dans
mon ignorance.
—Hélas! et moi aussi, dit naïvement la baronne. Je voudrais maintenant
avoir aimé d'amour, pour observer, conseiller, consoler Calyste.
Le curé ne traversa pas seul la petite cour proprette, la baronne
l'accompagna jusqu'à la porte en espérant entendre le pas de Calyste
dans Guérande; mais elle n'entendit que le bruit lourd de la prudente
démarche du curé qui finit par s'affaiblir dans le lointain, et qui
cessa lorsque, dans le silence de la ville, la porte du presbytère
retentit en se fermant. La pauvre mère rentra désolée en apprenant
que la ville était au fait de ce qu'elle croyait être seule à savoir.
Elle s'assit, raviva la mèche de la lampe en la coupant avec de vieux
ciseaux, et reprit la tapisserie à la main qu'elle faisait en attendant
Calyste. La baronne se flattait ainsi de forcer son fils à revenir
plus tôt, à passer moins de temps chez mademoiselle des Touches. Ce
calcul de la jalousie maternelle était inutile. De jour en jour les
visites de Calyste aux Touches devenaient plus fréquentes, et chaque
soir il revenait plus tard; enfin la veille le chevalier n'était
rentré qu'à minuit. La baronne, perdue dans sa méditation maternelle,
tirait ses points avec l'activité des personnes qui pensent en faisant
quelque ouvrage manuel. Qui l'eût vue ainsi penchée à la lueur de
cette lampe, sous les lambris quatre fois centenaires de cette salle,
aurait admiré ce sublime portrait. Fanny avait une telle transparence
de chair qu'on aurait pu lire ses pensées sur son front. Tantôt piquée
des curiosités qui viennent aux femmes pures, elle se demandait quels
secrets diaboliques possédaient ces filles de Baal pour autant charmer
les hommes, et leur faire oublier mère, famille, pays, intérêt. Tantôt
elle allait jusqu'à vouloir rencontrer cette femme, afin de la juger
sainement. Elle mesurait l'étendue des ravages que l'esprit novateur
du siècle, peint comme si dangereux pour les jeunes âmes par le curé,
devait faire sur son unique enfant, jusqu'alors aussi candide, aussi
pur qu'une jeune fille innocente, dont la beauté n'eût pas été plus
fraîche que la sienne.
Calyste, ce magnifique rejeton de la plus vieille race bretonne et du
sang irlandais le plus noble, avait été soigneusement élevé par sa
mère. Jusqu'au moment où la baronne le remit au curé de Guérande, elle
était certaine qu'aucun mot impur, qu'aucune idée mauvaise n'avaient
souillé les oreilles ni l'entendement de son fils. La mère, après
l'avoir nourri de son lait, après lui avoir ainsi donné deux fois
son sang, put le présenter dans une candeur de vierge au pasteur,
qui, par vénération pour cette famille, avait promis de lui donner
une éducation complète et chrétienne. Calyste eut l'enseignement du
séminaire où l'abbé Grimont avait fait ses études. La baronne lui
apprit l'anglais. On trouva, non sans peine, un maître de mathématiques
parmi les employés de Saint-Nazaire. Calyste ignorait nécessairement
la littérature moderne, la marche et les progrès actuels des sciences.
Son instruction avait été bornée à la géographie et à l'histoire
circonspectes des pensionnats de demoiselles, au latin et au grec des
séminaires, à la littérature des langues mortes et à un choix restreint
d'auteurs français. Quand, à seize ans, il commença ce que l'abbé
Grimont nommait sa philosophie, il n'était pas moins pur qu'au moment
où Fanny l'avait remis au curé. L'Église fut aussi maternelle que la
mère. Sans être dévot ni ridicule, l'adoré jeune homme était un fervent
catholique. A ce fils si beau, si candide, la baronne voulait arranger
une vie heureuse obscure. Elle attendait quelque bien, deux ou trois
mille livres sterling d'une vieille tante. Cette somme, jointe à la
fortune actuelle des Guénic, pourrait lui permettre de trouver pour
Calyste une femme qui lui apporterait douze ou quinze mille livres
de revenu. Charlotte de Kergarouët, avec la fortune de sa tante,
une riche Irlandaise ou toute autre héritière semblait indifférente
à la baronne: elle ignorait l'amour, elle voyait comme toutes les
personnes groupées autour d'elle un moyen de fortune dans le mariage.
La passion était inconnue à ces âmes catholiques, à ces vieilles gens
exclusivement occupés de leur salut, de Dieu, du roi, de leur fortune.
Personne ne s'étonnera donc de la gravité des pensées qui servaient
d'accompagnement aux sentiments blessés dans le cœur de cette mère,
qui vivait autant par les intérêts que par la tendresse de son fils.
Si le jeune ménage pouvait écouter la sagesse, à la seconde génération
les du Guénic, en vivant de privations, en économisant comme on sait
économiser en province, pouvaient racheter leurs terres et reconquérir
le lustre de la richesse. La baronne souhaitait une longue vieillesse
pour voir poindre l'aurore du bien-être. Mademoiselle du Guénic avait
compris et adopté ce plan, que menaçait alors mademoiselle des Touches.
La baronne entendit sonner minuit avec effroi; elle conçut des terreurs
affreuses pendant une heure, car le coup d'une heure retentit encore au
clocher sans que Calyste fût venu.
—Y resterait-il? se dit-elle. Ce serait la première fois. Pauvre
enfant!
En ce moment le pas de Calyste anima la ruelle. La pauvre mère, dans le
cœur de laquelle la joie succédait à l'inquiétude, vola de la salle à
la porte et ouvrit à son fils.
—Oh! s'écria Calyste d'un air chagrin, ma mère chérie, pourquoi
m'attendre? J'ai le passe-partout et un briquet.
—Tu sais bien, mon enfant, qu'il m'est impossible de dormir quand tu
es dehors, dit elle en l'embrassant.
Quand la baronne fut dans la salle, elle regarda son fils pour deviner,
d'après l'expression de son visage, les événements de la soirée; mais
il lui causa, comme toujours, cette émotion que l'habitude n'affaiblit
pas, que ressentent toutes les mères aimantes à la vue du chef-d'œuvre
humain qu'elles ont fait et qui leur trouble toujours la vue pour un
moment.
Hormis les yeux noirs pleins d'énergie et de soleil qu'il tenait de son
père, Calyste avait les beaux cheveux blonds, le nez aquilin, la bouche
adorable, les doigts retroussés, le teint suave, la délicatesse, la
blancheur de sa mère. Quoiqu'il ressemblât assez à une fille déguisée
en homme, il était d'une force herculéenne. Ses nerfs avaient la
souplesse et la vigueur de ressorts en acier, et la singularité de ses
yeux noirs n'était pas sans charme. Sa barbe n'avait pas encore poussé.
Ce retard annonce, dit-on, une grande longévité. Le chevalier, vêtu
d'une redingote courte en velours noir pareil à la robe de sa mère, et
garnie de boutons d'argent, avait un foulard bleu, de jolies guêtres
et un pantalon de coutil grisâtre. Son front de neige semblait porter
les traces d'une grande fatigue, et n'accusait cependant que le poids
de pensées tristes. Incapable de soupçonner les peines qui dévoraient
le cœur de Calyste, la mère attribuait au bonheur cette altération
passagère. Néanmoins Calyste était beau comme un dieu grec, mais beau
sans fatuité: d'abord il était habitué à voir sa mère, puis il se
souciait fort peu d'une beauté qu'il savait inutile.
—Ces belles joues si pures, pensa-t-elle, où le sang jeune et riche
rayonne en mille réseaux, sont donc à une autre femme, maîtresse
également de ce front de jeune fille. La passion y amènera mille
désordres et ternira ces beaux yeux, humides comme ceux des enfants!
Cette amère pensée serra le cœur de la baronne et troubla son plaisir.
Il doit paraître extraordinaire à ceux qui savent calculer que, dans
une famille de six personnes obligées de vivre avec trois mille livres
de rente le fils eût une redingote et la mère une robe de velours; mais
Fanny O'Brien avait des tantes et des parents riches à Londres qui se
rappelaient au souvenir de la Bretonne par des présents. Plusieurs de
ses sœurs, richement mariées, s'intéressaient assez vivement à Calyste
pour penser à lui trouver une héritière, en le sachant beau et noble,
autant que Fanny, leur favorite exilée, était belle et noble.
—Vous êtes resté plus tard qu'hier aux Touches, mon bien-aimé, dit
enfin la mère d'une voix émue.
—Oui, chère mère, répondit-il sans donner d'explication.
La sécheresse de cette réponse attira des nuages sur le front
de la baronne, qui remit l'explication au lendemain. Quand les
mères conçoivent les inquiétudes que ressentait en ce moment la
baronne, elles tremblent presque devant leurs fils, elles sentent
instinctivement les effets de la grande émancipation de l'amour, elles
comprennent tout ce que ce sentiment va leur emporter; mais elles
ont en même temps quelque joie de savoir leurs fils heureux: il y a
comme une bataille dans leur cœur. Quoique le résultat soit leur fils
grandi, devenu supérieur, les véritables mères n'aiment pas cette
tacite abdication, elles aiment mieux leurs enfants petits et protégés.
Peut-être est-ce là le secret de la prédilection des mères pour leurs
enfants faibles, disgraciés ou malheureux.
—Tu es fatigué, cher enfant, couche-toi, dit-elle en retenant ses
larmes.
Une mère qui ne sait pas tout ce que fait son fils croit tout perdu,
quand une mère aime autant et est aussi aimée que Fanny. Peut-être
toute autre mère aurait-elle tremblé d'ailleurs autant que madame du
Guénic. La patience de vingt années pouvait être rendue inutile. Ce
chef-d'œuvre humain de l'éducation noble, sage et religieuse, Calyste,
pouvait être détruit; le bonheur de sa vie, si bien préparé, pouvait
être à jamais ruiné par une femme.
Le lendemain, Calyste dormit jusqu'à midi; car sa mère défendit de
l'éveiller, et Mariotte servit à l'enfant gâté son déjeuner au lit.
Les règles inflexibles et quasi conventuelles qui régissaient les
heures des repas cédaient aux caprices du chevalier. Aussi, quand
on voulait arracher à mademoiselle du Guénic son trousseau de clefs
pour donner en dehors des repas quelque chose qui eût nécessité des
explications interminables, n'y avait-il pas d'autre moyen que de
prétexter une fantaisie de Calyste. Vers une heure, le baron, sa
femme et mademoiselle étaient réunis dans la salle, car ils dînaient
à trois heures. La baronne avait repris la _Quotidienne_ et l'achevait
à son mari, toujours un peu plus éveillé avant ses repas. Au moment où
madame du Guénic allait terminer sa lecture, elle entendit au second
étage le bruit des pas de son fils, et laissa tomber le journal en
disant:—Calyste va sans doute encore dîner aux Touches, il vient de
s'habiller.
—S'il s'amuse, cet enfant, dit la vieille en prenant un sifflet
d'argent dans sa poche et sifflant.
Mariotte passa par la tourelle et déboucha par la porte de
communication que cachait une portière en étoffe de soie pareille à
celle des rideaux.
—Plaît-il, dit-elle, avez-vous besoin de quelque chose?
—Le chevalier dîne aux Touches, supprimez la _lubine_.
—Mais nous n'en savons rien encore, dit l'Irlandaise.
—Vous en paraissez fâchée, ma sœur; je le devine à votre accent, dit
l'aveugle.
—Monsieur Grimont a fini par apprendre des choses graves sur
mademoiselle des Touches, qui, depuis un an, a bien changé notre cher
Calyste.
—En quoi? demanda le baron.
—Mais il lit toutes sortes de livres.
—Ah! ah! fit le baron, voilà donc pourquoi il néglige la chasse et son
cheval.
—Elle a des mœurs répréhensibles et porte un nom d'homme, reprit
madame du Guénic.
—Un nom de guerre, dit le vieillard. Je me nommais l'_Intimé_, le
comte de Fontaine _Grand-Jacques_, le marquis de Montauran le _Gars_.
J'étais l'ami de _Ferdinand_, qui ne s'est pas plus soumis que moi.
C'était le bon temps! on se tirait des coups de fusil, et l'on
s'amusait tout de même par-ci par-là.
Ce souvenir de guerre qui remplaçait l'inquiétude paternelle attrista
pour un moment Fanny. La confidence du curé, le manque de confiance
chez son fils l'avaient empêchée de dormir, elle.
—Quand monsieur le chevalier aimerait mademoiselle des Touches, où
serait le malheur? dit Mariotte. Elle a trente mille écus de rentes, et
elle est belle.
—Que dis-tu donc là, Mariotte? s'écria le vieillard. Un du Guénic
épouser une des Touches! Les des Touches n'étaient pas encore nos
écuyers au temps où Duguesclin regardait notre alliance comme un
insigne honneur.
—Une fille qui porte un nom d'homme, Camille Maupin! dit la baronne.
—Les Maupin sont anciens, dit le vieillard, ils sont de Normandie, et
portent _de gueules à trois_... Il s'arrêta. Mais elle ne peut pas être
à la fois des Touches et Maupin.
—Elle se nomme Maupin au théâtre.
—Une des Touches ne saurait être comédienne, dit le vieillard. Si vous
ne m'étiez pas connue, Fanny, je vous croirais folle.
—Elle écrit des pièces, des livres, dit encore la baronne.
—Des livres? dit le vieillard en regardant sa femme d'un air aussi
surpris que si on lui eût parlé d'un miracle. J'ai ouï dire que
mademoiselle Scudéry et madame de Sévigné avaient écrit, ce n'est pas
ce qu'elles ont fait de mieux; mais il a fallu, pour de tels prodiges,
Louis XIV et sa cour.
—Vous dînerez aux Touches, n'est-ce pas, monsieur? dit Mariotte à
Calyste qui se montra.
—Probablement, répondit le jeune homme.
Mariotte n'était pas curieuse, elle faisait partie de la famille, elle
sortit sans chercher à entendre la question que madame du Guénic allait
adresser à Calyste.
—Vous allez encore aux Touches, mon Calyste? Elle appuya sur ce mot,
_mon_ Calyste. Et les Touches ne sont pas une honnête et décente
maison. La maîtresse mène une folle vie, elle corrompra notre Calyste.
Camille Maupin lui a fait lire bien des volumes, elle a eu bien des
aventures! Et vous saviez tout cela, méchant enfant, et nous n'en avons
rien dit à nos vieux amis!
—Le chevalier est discret, répondit le père, une vertu du vieux temps.
—Trop discret, dit la jalouse Irlandaise en voyant la rougeur qui
couvrait le front de son fils.
—Ma chère mère, dit Calyste en se mettant aux genoux de la baronne,
je ne crois pas qu'il soit bien nécessaire de publier mes défaites.
Mademoiselle des Touches, ou, si vous voulez, Camille Maupin a rejeté
mon amour, il y a dix-huit mois, à son dernier séjour ici. Elle s'est
alors doucement moquée de moi: elle pourrait être ma mère, disait-elle;
une femme de quarante ans qui aimait un mineur commettait une espèce
d'inceste, elle était incapable d'une pareille dépravation. Elle
m'a fait enfin mille plaisanteries qui m'ont accablé, car elle a de
l'esprit comme un ange. Aussi, quand elle m'a vu pleurant à chaudes
larmes, m'a-t-elle consolé en m'offrant son amitié de la manière
la plus noble. Elle a plus de cœur encore que de talent; elle est
généreuse autant que vous. Je suis maintenant comme son enfant. Puis,
à son retour, en apprenant qu'elle en aimait un autre, je me suis
résigné. Ne répétez pas les calomnies qui courent sur elle: Camille est
artiste, elle a du génie, et mène une de ces existences exceptionnelles
que l'on ne saurait juger comme les existences ordinaires.
—Mon enfant, dit la religieuse Fanny, rien ne peut dispenser une
femme de se conduire comme le veut l'Église. Elle manque à ses devoirs
envers Dieu, envers la société en abjurant les douces religions de
son sexe. Une femme commet déjà des péchés en allant au théâtre; mais
écrire les impiétés que répètent les acteurs, courir le monde, tantôt
avec un ennemi du pape, tantôt avec un musicien, ah! vous aurez de la
peine, Calyste, à me persuader que ces actions soient des actes de foi,
d'espérance ou de charité. Sa fortune lui a été donnée par Dieu pour
faire le bien, à quoi lui sert la sienne?
Calyste se releva soudain, il regarda sa mère et lui dit:—Ma mère,
Camille est mon amie; je ne saurais entendre parler d'elle ainsi, car
je donnerais ma vie pour elle.
—Ta vie? dit la baronne en regardant son fils d'un air effrayé, ta vie
est notre vie à tous.
—Mon beau neveu a dit là bien des mots que je ne comprends pas,
s'écria doucement la vieille aveugle en se tournant vers lui.
—Où les a-t-il appris? dit la mère, aux Touches.
—Mais, ma mère chérie, elle m'a trouvé ignorant comme une carpe.
—Tu savais les choses essentielles en connaissant bien les devoirs
que nous enseigne la religion, répondit la baronne. Ah! cette femme
détruira tes nobles et saintes croyances.
La vieille fille se leva, étendit solennellement les mains vers son
frère, qui sommeillait.
—Calyste, dit-elle d'une voix qui partait du cœur, ton père n'a
jamais ouvert de livres, il parle breton, il a combattu dans le danger
pour le roi et pour Dieu. Les gens instruits avaient fait le mal, et
les gentilshommes savants avaient quitté leur patrie. Apprends si tu
veux!
Elle se rassit et se remit à tricoter avec l'activité que lui prêtait
son émotion intérieure. Calyste fut frappé de ce discours à la Phocion.
—Enfin, mon ange, j'ai le pressentiment de quelque malheur pour toi
dans cette maison, dit la mère d'une voix altérée et en roulant des
larmes.
—Qui fait pleurer Fanny? s'écria le vieillard réveillé en sursaut
par le son de voix de sa femme. Il regarda sa sœur, son fils et la
baronne.—Qu'y a-t-il?
—Rien, mon ami, répondit la baronne.
—Maman, répondit Calyste à l'oreille de sa mère et à voix basse,
il m'est impossible de m'expliquer en ce moment, mais ce soir nous
causerons. Quand vous saurez tout, vous bénirez mademoiselle des
Touches.
—Les mères n'aiment pas à maudire, répondit la baronne, et je ne
maudirais pas la femme qui aimerait bien mon Calyste.
Le jeune homme dit adieu à son vieux père et sortit. Le baron et sa
femme se levèrent pour le regarder passer dans la cour, ouvrir la porte
et disparaître. La baronne ne reprit pas le journal, elle était émue.
Dans cette vie si tranquille, si unie, la courte discussion qui venait
d'avoir lieu équivalait à une querelle chez une autre famille. Quoique
calmée, l'inquiétude de la mère n'était d'ailleurs pas dissipée. Où
cette amitié, qui pouvait réclamer la vie de Calyste et la mettre en
péril, l'allait-elle mener! Comment la baronne aurait-elle à bénir
mademoiselle des Touches? Ces deux questions étaient aussi graves
pour cette âme simple que pour des diplomates la révolution la plus
furieuse. Camille Maupin était une révolution dans cet intérieur doux
et calme.
—J'ai bien peur que cette femme ne nous le gâte, dit-elle en reprenant
le journal.
—Ma chère Fanny, dit le vieux baron d'un air égrillard, vous êtes
trop ange pour concevoir ces choses-là. Mademoiselle des Touches est,
dit-ton, noire comme un corbeau, forte comme un Turc, elle a quarante
ans, notre cher Calyste devait s'adresser à elle. Il fera quelques
petits mensonges bien honorables pour cacher son bonheur. Laissez-le
s'amuser à sa première tromperie d'amour.
—Si c'était une autre femme...
—Mais, chère Fanny, si cette femme était une sainte, elle
n'accueillerait pas votre fils. La baronne reprit le journal.—J'irai
la voir, moi, dit le vieillard, je vous en rendrai compte.
Ce mot ne peut avoir de saveur que par souvenir. Après la biographie de
Camille Maupin, figurez-vous le vieux baron aux prises avec cette femme
illustre?