auteurs en renom, aux savants, aux publicistes vers lesquels ses
instincts la portaient. Elle eut un salon semblable à celui du baron
Gérard, où l'aristocratie se mêlait aux gens illustres, où vinrent
les femmes. La parenté de mademoiselle des Touches et sa fortune,
augmentée de la succession de sa tante religieuse, la protégèrent
dans l'entreprise, si difficile à Paris, de se créer une société.
Son indépendance fut une raison de son succès. Beaucoup de mères
ambitieuses conçurent l'espoir de lui faire épouser leurs fils dont
la fortune était en désaccord avec la beauté de leurs écussons.
Quelques pairs de France, alléchés par quatre-vingt mille livres de
rentes, séduits par cette maison magnifiquement montée, y amenèrent
leurs parentes les plus revêches et les plus difficiles. Le monde
diplomatique, qui recherche les amusements de l'esprit, y vint et s'y
plut. Mademoiselle des Touches, entourée de tant d'intérêts, put donc
étudier les différentes comédies que la passion, l'avarice, l'ambition
font jouer à tous les hommes, même les plus élevés. Elle vit de bonne
heure le monde comme il est, et fut assez heureuse pour ne pas éprouver
promptement cet amour entier qui hérite de l'esprit, des facultés
de la femme et l'empêche alors de juger sainement. Ordinairement la
femme sent, jouit et juge successivement; de là trois âges distincts,
dont le dernier coïncide avec la triste époque de la vieillesse.
Pour mademoiselle des Touches, l'ordre fut renversé. Sa jeunesse fut
enveloppée des neiges de la science et des froideurs de la réflexion.
Cette transposition explique encore la bizarrerie de son existence
et la nature de son talent. Elle observait les hommes à l'âge où les
femmes ne peuvent en voir qu'un, elle méprisait ce qu'elles admirent,
elle surprenait des mensonges dans les flatteries qu'elles acceptent
comme des vérités, elle riait de ce qui les rend graves. Ce contre-sens
dura longtemps, mais il eut une fin terrible: elle devait trouver
en elle, jeune et frais, le premier amour, au moment où les femmes
sont sommées par la nature de renoncer à l'amour. Sa première liaison
fut si secrète que personne ne la connut. Félicité, comme toutes les
femmes livrées au bon sens du cœur, fut portée à conclure de la beauté
du corps à celle de l'âme, elle fut éprise d'une figure, et connut
toute la sottise d'un homme à bonnes fortunes qui ne vit qu'une femme
en elle. Elle fut quelque temps à se remettre de son dégoût et de
ce mariage insensé. Sa douleur, un homme la devina, la consola sans
arrière-pensée, ou du moins sut cacher ses projets. Félicité crut avoir
trouvé la noblesse de cœur et l'esprit qui manquaient au dandy. Cet
homme possède un des esprits les plus originaux de ce temps. Lui-même
écrivait sous un pseudonyme, et ses premiers écrits annoncèrent un
adorateur de l'Italie. Félicité devait voyager sous peine de perpétuer
la seule ignorance qui lui restât. Cet homme sceptique et moqueur
emmena Félicité pour connaître la patrie des arts. Ce célèbre inconnu
peut passer pour le maître et le créateur de Camille Maupin. Il mit en
ordre les immenses connaissances de Félicité, les augmenta par l'étude
des chefs-d'œuvre qui meublent l'Italie, lui donna ce ton ingénieux
et fin, épigrammatique et profond qui est le caractère de son talent
à lui, toujours un peu bizarre dans la forme, mais que Camille Maupin
modifia par la délicatesse de sentiment et le tour ingénieux naturels
aux femmes; il lui inculqua le goût des œuvres de la littérature
anglaise et allemande, et lui fit apprendre ces deux langues en
voyage. A Rome, en 1820, mademoiselle des Touches fut quittée pour
une Italienne. Sans ce malheur, peut-être n'eût-elle jamais été
célèbre. Napoléon a surnommé l'infortune la sage-femme du génie. Cet
événement inspira pour toujours à mademoiselle des Touches ce mépris
de l'humanité qui la rend si forte. Félicité mourut et Camille naquit.
Elle revint à Paris avec Conti, le grand musicien, pour lequel elle
fit deux livrets d'opéra; mais elle n'avait plus d'illusions, et
devint à l'insu du monde une sorte de Don Juan femelle sans dettes
ni conquêtes. Encouragée par le succès, elle publia ses deux volumes
de pièces de théâtre qui, du premier coup, placèrent Camille Maupin
parmi les illustres anonymes. Elle raconta sa passion trompée dans
un petit roman admirable, un des chefs-d'œuvre de l'époque. Ce
livre, d'un dangereux exemple, fut mis à côté d'_Adolphe_, horrible
lamentation dont la contre-partie se trouvait dans l'œuvre de Camille.
La délicatesse de sa métamorphose littéraire est encore incomprise.
Quelques esprits fins y voient seuls cette générosité qui livre un
homme à la critique, et sauve la femme de la gloire en lui permettant
de demeurer obscure. Malgré son désir, sa célébrité s'augmenta chaque
jour, autant par l'influence de son salon que par ses reparties, par
la justesse de ses jugements, par la solidité de ses connaissances.
Elle faisait autorité, ses mots étaient redits, elle ne put se démettre
des fonctions dont elle était investie par la société parisienne.
Elle devint une exception admise. Le monde plia sous le talent et
devant la fortune de cette fille étrange; il reconnut, sanctionna son
indépendance, les femmes admirèrent son esprit et les hommes sa beauté.
Sa conduite fut d'ailleurs soumise à toutes les convenances sociales.
Ses amitiés parurent purement platoniques. Elle n'eut d'ailleurs rien
de la femme auteur. Mademoiselle des Touches est charmante comme une
femme du monde, à propos faible, oisive, coquette, occupée de toilette,
enchantée des niaiseries qui séduisent les femmes et les poètes. Elle
comprit très bien qu'après madame de Staël il n'y avait plus de place
dans ce siècle pour une Sapho, et que Ninon ne saurait exister dans
Paris sans grands seigneurs ni cour voluptueuse. Elle est la Ninon de
l'intelligence, elle adore l'art et les artistes, elle va du poète au
musicien, du statuaire au prosateur. Elle est d'une noblesse, d'une
générosité qui arrive à la duperie, tant elle est pleine de pitié
pour le malheur, pleine de dédain pour les gens heureux. Elle vit
depuis 1830 dans un cercle choisi, avec des amis éprouvés qui s'aiment
tendrement et s'estiment. Aussi loin du fracas de madame de Staël que
des luttes politiques, elle se moque très bien de Camille Maupin, ce
cadet de George Sand qu'elle appelle son frère Caïn, car cette gloire
récente a fait oublier la sienne. Mademoiselle des Touches admire son
heureuse rivale avec un angélique laisser-aller, sans éprouver de
jalousie ni garder d'arrière-pensée.
Jusqu'au moment où commence cette histoire, elle eut l'existence
la plus heureuse que puisse imaginer une femme assez forte pour se
protéger elle-même. De 1817 à 1834, elle était venue cinq ou six fois
aux Touches. Son premier voyage eut lieu, après sa première déception,
en 1818. Sa maison des Touches était inhabitable; elle renvoya son
homme d'affaires à Guérande et en prit le logement aux Touches. Elle
n'avait alors aucun soupçon de sa gloire à venir, elle était triste,
elle ne vit personne, elle voulait en quelque sorte se contempler
elle-même après ce grand désastre. Elle écrivit à Paris ses intentions
à l'une de ses amies, relativement au mobilier nécessaire pour arranger
les Touches. Le mobilier descendit par un bateau jusqu'à Nantes, fut
apporté par un petit bâtiment au Croisic, et de là transporté, non
sans difficulté, à travers les sables jusqu'aux Touches. Elle fit
venir des ouvriers de Paris, et se casa aux Touches, dont l'ensemble
lui plut extraordinairement. Elle voulut pouvoir méditer là sur les
événements de la vie, comme dans une chartreuse privée. Au commencement
de l'hiver, elle repartit pour Paris. La petite ville de Guérande
fut alors soulevée par une curiosité diabolique: il n'y était bruit
que du luxe asiatique de mademoiselle des Touches. Le notaire, son
homme d'affaires, donna des permissions pour aller voir les Touches.
On y vint du bourg de Batz, du Croisic, de Savenay. Cette curiosité
rapporta, en deux ans, une somme énorme à la famille du concierge et
du jardinier, dix-sept francs. Mademoiselle ne revint aux Touches
que deux ans après, à son retour d'Italie, et y vint par le Croisic.
On fut quelque temps sans la savoir à Guérande, où elle était avec
Conti le compositeur. Les apparitions qu'elle y fit successivement
excitèrent peu la curiosité de la petite ville de Guérande. Son
régisseur et tout au plus le notaire étaient dans le secret de la
gloire de Camille Maupin. En ce moment, cependant, la contagion des
idées nouvelles avait fait quelques progrès dans Guérande, plusieurs
personnes y connaissaient la double existence de mademoiselle des
Touches. Le directeur de la poste recevait des lettres adressées à
Camille Maupin, aux Touches. Enfin, le voile se déchira. Dans un pays
essentiellement catholique, arriéré, plein de préjugés, la vie étrange
de cette fille illustre devait causer les rumeurs qui avaient effrayé
l'abbé Grimont, et ne pouvait jamais être comprise; aussi parut-elle
monstrueuse à tous les esprits. Félicité n'était pas seule aux Touches,
elle y avait un hôte. Cet hôte était Claude Vignon, écrivain dédaigneux
et superbe, qui, tout en ne faisant que de la critique, a trouvé
moyen de donner au public et à la littérature l'idée d'une certaine
supériorité. Félicité, qui depuis sept ans avait reçu cet écrivain
comme cent autres auteurs, journalistes, artistes et gens du monde, qui
connaissait son caractère sans ressort, sa paresse, sa profonde misère,
son incurie et son dégoût de toutes choses, paraissait vouloir en faire
son mari par la manière dont elle s'y prenait avec lui. Sa conduite,
incompréhensible pour ses amis, elle l'expliquait par l'ambition, par
l'effroi que lui causait la vieillesse; elle voulait confier le reste
de sa vie à un homme supérieur pour qui sa fortune serait un marchepied
et qui lui continuerait son importance dans le monde poétique. Elle
avait donc emporté Claude Vignon de Paris aux Touches comme un aigle
emporte dans ses serres un chevreau, pour l'étudier et pour prendre
quelque parti violent; mais elle abusait à la fois Calyste et Claude:
elle ne songeait point au mariage, elle était dans les plus violentes
convulsions qui puissent agiter une âme aussi forte que la sienne, en
se trouvant la dupe de son esprit, en voyant la vie éclairée trop tard
par le soleil de l'amour, brillant comme il brille dans les cœurs à
vingt ans. Voici maintenant la chartreuse de Camille.
A quelques cents pas de Guérande, le sol de la Bretagne cesse, et les
marais salants, les dunes commencent. On descend dans le désert des
sables que la mer a laissés comme une marge entre elle et la terre,
par un chemin raviné qui n'a jamais vu de voitures. Ce désert contient
des sables infertiles, les mares de forme inégale bordées de crêtes
boueuses où se cultive le sel, et le petit bras de mer qui sépare du
continent l'île du Croisic. Quoique géographiquement le Croisic soit
une presqu'île, comme elle ne se rattache à la Bretagne que par les
grèves qui la lient au bourg de Batz, sables arides et mouvants qui
ne sauraient se franchir facilement, elle peut passer pour une île. A
l'endroit où le chemin du Croisic à Guérande s'embranche sur la route
de la terre ferme, se trouve une maison de campagne entourée d'un grand
jardin remarquable par des pins tortueux et tourmentés, les uns en
parasol, les autres pauvres de branchages, montrant tous leurs troncs
rougeâtres aux places où l'écorce est détachée. Ces arbres, victimes
des ouragans, venus malgré vent et marée, pour eux le mot est juste,
préparent l'âme au spectacle triste et bizarre des marais salants et
des dunes qui ressemblent à une mer figée. La maison, assez bien bâtie
en pierres schisteuses et en mortier maintenus par des chaînes en
granit, est sans aucune architecture, elle offre à l'œil une muraille
sèche, régulièrement percée par les baies des fenêtres. Les fenêtres
sont à grandes vitres au premier étage, et au rez-de-chaussée en petits
carreaux. Au-dessus du premier sont des greniers qui s'étendent sous
un énorme toit élevé, pointu, à deux pignons, et qui a deux grandes
lucarnes sur chaque face. Sous le triangle de chaque pignon, une
croisée ouvre son œil de cyclope à l'ouest sur la mer, à l'est sur
Guérande. Une façade de la maison regarde le chemin de Guérande et
l'autre le désert au bout duquel s'élève le Croisic. Par delà cette
petite ville, s'étend la pleine mer. Un ruisseau s'échappe par une
ouverture de la muraille du parc, que longe le chemin du Croisic, le
traverse et va se perdre dans les sables ou dans le petit lac d'eau
salée cerclé par les dunes, par les marais, et produit par l'irruption
du bras de mer. Une route de quelques toises, pratiquée dans cette
brèche du terrain, conduit du chemin à cette maison. On y entre par
une grande porte. La cour est entourée de bâtiments ruraux assez
modestes qui sont une écurie, une remise, une maison de jardinier
près de laquelle est une basse-cour avec ses dépendances, plus à
l'usage du concierge que du maître. Les tons grisâtres de cette maison
s'harmonient admirablement avec le paysage qu'elle domine. Son parc
est l'oasis de ce désert à l'entrée duquel le voyageur trouve une
hutte en boue où veillent les douaniers. Cette maison sans terres, ou
dont les terres sont situées sur le territoire de Guérande, a dans les
marais un revenu de dix mille livres de rentes et le reste en métairies
disséminées en terre ferme. Tel est le fief des Touches, auquel la
révolution a retiré ses revenus féodaux. Aujourd'hui les Touches sont
un bien; mais les _paludiers_ continuent à dire _le château_: ils
diraient _le seigneur_ si le fief n'était tombé en quenouille. Quand
Félicité voulut restaurer les Touches, elle se garda bien, en grande
artiste, de rien changer à cet extérieur désolé qui donne un air
de prison à ce bâtiment solitaire. Seulement la porte d'entrée fut
enjolivée de deux colonnes en briques soutenant une galerie dessous
laquelle peut passer une voiture. La cour fut plantée.
La distribution du rez-de-chaussée est celle de la plupart des maisons
de campagne construites il y a cent ans. Évidemment cette maison avait
été bâtie sur les ruines de quelque petit castel perché là comme un
anneau qui rattachait le Croisic et le bourg de Batz à Guérande, et
qui seigneurisait les marais. Un péristyle avait été ménagé au bas de
l'escalier. D'abord une grande antichambre planchéiée, dans laquelle
Félicité mit un billard; puis un immense salon à six croisées dont
deux, percées au bas du mur de pignon, forment des portes, descendent
au jardin par une dizaine de marches et correspondent dans l'ordonnance
du salon aux portes qui mènent l'une au billard et l'autre à la salle
à manger. La cuisine, située à l'autre bout, communique à la salle à
manger par une office. L'escalier sépare le billard de la cuisine,
laquelle avait une porte sur le péristyle, que mademoiselle des Touches
fit aussitôt condamner en en ouvrant une autre sur la cour. La hauteur
d'étage, la grandeur des pièces ont permis à Camille de déployer une
noble simplicité dans ce rez-de-chaussée. Elle s'est bien gardée d'y
mettre des choses précieuses. Le salon, entièrement peint en gris,
est meublé d'un vieux meuble en acajou et en soie verte, des rideaux
de calicot blanc avec une bordure verte aux fenêtres, deux consoles,
une table ronde; au milieu, un tapis à grands carreaux; sur la vaste
cheminée à glace énorme, une pendule qui représentait le char du
soleil, entre deux candélabres de style impérial. Le billard a des
rideaux de calicot gris avec des bordures vertes et deux divans.
Le meuble de la salle à manger se compose de quatre grands buffets
d'acajou, d'une table, de douze chaises d'acajou garnies en étoffes de
crin, et de magnifiques gravures d'Audran encadrées dans des cadres en
acajou. Au milieu du plafond descend une lanterne élégante comme il
y en avait dans les escaliers des grands hôtels et où il tient deux
lampes. Tous les plafonds, à solives saillantes, ont été peints en
couleur de bois. Le vieil escalier, qui est en bois à gros balustres,
a, depuis le haut jusqu'en bas, un tapis vert.
Le premier étage avait deux appartements séparés par l'escalier. Elle
a pris pour elle celui qui a vue sur les marais, sur la mer, sur
les dunes, et l'a distribué en un petit salon, une grande chambre à
coucher, deux cabinets, l'un pour la toilette, l'autre pour le travail.
Dans l'autre partie de la maison, elle a trouvé de quoi faire deux
logements ayant chacun une antichambre et un cabinet. Les domestiques
ont leurs chambres dans les combles. Les deux appartements à donner
n'ont eu d'abord que le strict nécessaire. Le luxe artistique qu'elle
avait demandé à Paris fut réservé pour son appartement. Elle voulut
avoir dans cette sombre et mélancolique habitation, devant ce sombre et
mélancolique paysage, les créations les plus fantasques de l'art. Son
petit salon est tendu de belles tapisseries des Gobelins, encadrées des
plus merveilleux cadres sculptés. Aux fenêtres se drapent les étoffes
les plus lourdes du vieux temps, un magnifique brocart à doubles
reflets, or et rouge, jaune et vert, qui foisonne en plis vigoureux,
orné de franges royales, de glands dignes des plus splendides dais de
l'église. Ce salon est rempli par un bahut que lui trouva son homme
d'affaires et qui vaut aujourd'hui sept ou huit mille francs, par une
table en ébène sculpté, par un secrétaire aux mille tiroirs, incrusté
d'arabesques en ivoire, et venu de Venise, enfin par les plus beaux
meubles gothiques. Il s'y trouve des tableaux, des statuettes, tout ce
qu'un peintre de ses amis put choisir de mieux chez les marchands de
curiosités, qui en 1818, ne se doutaient pas du prix qu'acquerraient
plus tard ces trésors. Elle a mis sur ses tables de beaux vases du
Japon aux dessins fantasques. Le tapis est un tapis de Perse entré
par les dunes en contrebande. Sa chambre est dans le goût du siècle
de Louis XV et d'une parfaite exactitude. C'est bien le lit de bois
sculpté, peint en blanc, à dossiers cintrés, surmontés d'Amours se
jetant des fleurs, rembourrés, garnis de soie brochée, avec le ciel
orné de quatre bouquets de plumes: la tenture en vraie perse, agencée
avec des ganses de soie, des cordes et des nœuds; la garniture de
cheminée en rocaille; la pendule d'or moulu, entre deux grands vases du
premier bleu de Sèvres, montés en cuivre doré; la glace encadrée dans
le même goût; la toilette Pompadour avec ses dentelles et sa glace;
puis ces meubles si contournés, ces duchesses, cette chaise longue, ce
petit canapé sec, la chauffeuse à dossier matelassé, le paravent de
laque, les rideaux de soie pareille à celle du meuble, doublés de satin
rose et drapés par des cordes à puits; le tapis de la Savonnerie; enfin
toutes les choses élégantes, riches, somptueuses, délicates, au milieu
desquelles les jolies femmes du dix-huitième siècle faisaient l'amour.
Le cabinet, entièrement moderne, oppose aux galanteries du siècle de
Louis XV un charmant mobilier d'acajou: sa bibliothèque est pleine,
il ressemble à un boudoir, il a un divan. Les charmantes futilités de
la femme l'encombrent, y occupent le regard d'œuvres modernes: des
livres à secret, des boîtes à mouchoirs et à gants, des abat-jour en
lithophanies, des statuettes, des chinoiseries, des écritoires, un ou
deux albums, des presse-papiers, enfin les innombrables colifichets à
la mode. Les curieux y voient avec une surprise inquiète des pistolets,
un narghilé, une cravache, un hamac, une pipe, un fusil de chasse,
une blouse, du tabac, un sac de soldat, bizarre assemblage qui peint
Félicité.
Toute grande âme, en venant là, sera saisie par les beautés spéciales
du paysage qui déploie ses savanes après le parc, dernière végétation
du continent. Ces tristes carrés d'eau saumâtre, divisés par les petits
chemins blancs sur lesquels se promène le paludier, vêtu tout en blanc,
pour ratisser, recueillir le sel et le mettre en _mulons_; cet espace
que les exhalaisons salines défendent aux oiseaux de traverser, en
étouffant aussi tous les efforts de la botanique; ces sables où l'œil
n'est consolé que par une petite herbe dure, persistante, à fleurs
rosées, et par l'œillet des Chartreux; ce lac d'eau marine, le sable
des dunes et la vue du Croisic, miniature de ville arrêtée comme Venise
en pleine mer; enfin, l'immense océan qui borde les rescifs en granit
de ses franges écumeuses pour faire encore mieux ressortir leurs formes
bizarres, ce spectacle élève la pensée tout en l'attristant, effet
que produit à la longue le sublime, qui donne le regret de choses
inconnues, entrevues par l'âme à des hauteurs désespérantes. Aussi ces
sauvages harmonies ne conviennent-elles qu'aux grands esprits et aux
grandes douleurs. Ce désert plein d'accidents, où parfois les rayons du
soleil réfléchis par les eaux, par les sables, blanchissent le bourg de
Batz, et ruissellent sur les toits du Croisic, en répandant un éclat
impitoyable, occupait alors Camille des jours entiers. Elle se tournait
rarement vers les délicieuses vues fraîches, vers les bosquets et les
haies fleuries qui enveloppent Guérande, comme une mariée, de fleurs,
de rubans, de voiles et de festons. Elle souffrait alors d'horribles
douleurs inconnues.