parchemin d'un _olim_, ridée comme un lac froncé par le vent, à yeux
gris, à grandes dents saillantes, à mains d'homme, assez petite, un
peu déjetée et peut-être bossue; mais personne n'avait été curieux de
connaître ni ses perfections ni ses imperfections. Vêtue dans le goût
de mademoiselle du Guénic, elle mouvait une énorme quantité de linges
et de jupes quand elle voulait trouver l'une des deux ouvertures de
sa robe par où elle atteignait ses poches. Le plus étrange cliquetis
de clefs et de monnaie retentissait alors sous ces étoffes, Elle
avait toujours d'un côté toute la ferraille des bonnes ménagères,
et de l'autre sa tabatière d'argent, son dé, son tricot, autres
ustensiles sonores. Au lieu du béguin matelassé de mademoiselle du
Guénic, elle portait un chapeau vert avec lequel elle devait aller
visiter ses melons; il avait passé, comme eux, du vert au blond; et
quant à sa forme, après vingt ans, la mode l'a ramenée à Paris sous
le nom de _bibi_. Ce chapeau se confectionnait sous ses yeux par les
mains de ses nièces, avec du florence vert acheté à Guérande, avec
une carcasse qu'elle renouvelait tous les cinq ans à Nantes, car elle
lui accordait la durée d'une législature. Ses nièces lui faisaient
également ses robes, taillées sur des patrons immuables. Cette vieille
fille avait encore la canne à petit bec de laquelle les femmes se
servaient au commencement du règne de Marie-Antoinette. Elle était de
la plus haute noblesse de Bretagne. Ses armes portaient les hermines
des anciens ducs. En elle et sa sœur finissait l'illustre maison
bretonne des Pen-Hoël. Sa sœur cadette avait épousé un Kergarouët,
qui malgré la désapprobation du pays joignait le nom de Pen-Hoël au
sien et se faisait appeler le vicomte de Kergarouët-Pen-Hoël.—Le
ciel l'a puni, disait la vieille demoiselle, il n'a que des filles,
et le nom de Kergarouët-Pen-Hoël s'éteindra. Mademoiselle de Pen-Hoël
possédait environ sept mille livres de rentes en fonds de terre.
Majeure depuis trente-six ans, elle administrait elle-même ses biens,
allait les inspecter à cheval et déployait en toute chose le caractère
ferme qui se remarque chez la plupart des bossus. Elle était d'une
avarice admirée à dix lieues à la ronde, et qui n'y rencontrait aucune
désapprobation. Elle avait avec elle une seule femme et ce petit
domestique. Toute sa dépense, non compris les impôts, ne montait pas à
plus de mille francs par an. Aussi était-elle l'objet des cajoleries
des Kergarouët-Pen-Hoël, qui passaient leurs hivers à Nantes et les
étés à leur terre située au bord de la Loire, au-dessous de l'Indret.
On la savait disposée à donner sa fortune et ses économies à celle
de ses nièces qui lui plairait. Tous les trois mois, une des quatre
demoiselles de Kergarouët, dont la plus jeune avait douze et l'aînée
vingt ans, venait passer quelques jours chez elle. Amie de Zéphirine du
Guénic, Jacqueline de Pen-Hoël, élevée dans l'adoration des grandeurs
bretonnes des du Guénic, avait, dès la naissance de Calyste, formé le
projet de transmettre ses biens au chevalier en le mariant à l'une des
nièces que devait lui donner la vicomtesse de Kergarouët-Pen-Hoël.
Elle pensait à racheter quelques-unes des meilleures terres des du
Guénic en remboursant les fermiers _engagistes_. Quand l'avarice se
propose un but, elle cesse d'être un vice, elle est le moyen d'une
vertu, ses privations excessives deviennent de continuelles offrandes,
elle a enfin la grandeur de l'intention cachée sous ses petitesses.
Peut-être Zéphirine était-elle dans le secret de Jacqueline. Peut-être
la baronne, dont tout l'esprit était employé dans son amour pour son
fils et dans sa tendresse pour le père, avait-elle deviné quelque chose
en voyant avec quelle malicieuse persévérance mademoiselle de Pen-Hoël
amenait avec elle chaque jour Charlotte de Kergarouët, sa favorite,
âgée de quinze ans. Le curé Grimont était certes dans la confidence,
il aidait la vieille fille à bien placer son argent. Mais mademoiselle
de Pen-Hoël aurait-elle eu trois cent mille francs en or, somme à
laquelle étaient évaluées ses économies; eût-elle eu dix fois plus de
terres qu'elle n'en possédait, les du Guénic ne se seraient pas permis
une attention qui pût faire croire à la vieille fille qu'on pensât à
sa fortune. Par un sentiment de fierté bretonne admirable, Jacqueline
de Pen-Hoël, heureuse de la suprématie affectée par sa vieille amie
Zéphirine et par les du Guénic, se montrait toujours honorée de
la visite que daignaient lui faire la fille des rois d'Irlande et
Zéphirine. Elle allait jusqu'à cacher avec soin l'espèce de sacrifice
auquel elle consentait tous les soirs en laissant son petit domestique
brûler chez les du Guénic un _oribus_, nom de cette chandelle couleur
de pain d'épice qui se consomme dans certaines parties de l'Ouest.
Ainsi cette vieille et riche fille était la noblesse, la fierté,
la grandeur en personne. Au moment où vous lisez son portrait, une
indiscrétion de l'abbé Grimont a fait savoir que dans la soirée où le
vieux baron, le jeune chevalier et Gasselin décampèrent munis de leurs
sabres et de leurs canardières pour rejoindre MADAME en Vendée, à la
grande terreur de Fanny, à la grande joie des Bretons, mademoiselle
de Pen-Hoël avait remis au baron une somme de dix mille livres en
or, immense sacrifice corroboré de dix mille autres livres, produit
d'une dîme récoltée par le curé que le vieux partisan fut chargé
d'offrir à la mère de Henri V, au nom des Pen-Hoël et de la paroisse
de Guérande. Cependant elle traitait Calyste en femme qui se croyait
des droits sur lui; ses projets l'autorisaient à le surveiller; non
qu'elle apportât des idées étroites en matière de galanterie, elle
avait l'indulgence des vieilles femmes de l'ancien régime; mais elle
avait en horreur les mœurs révolutionnaires. Calyste, qui peut-être
aurait gagné dans son esprit par des aventures avec des Bretonnes, eût
perdu considérablement s'il eût donné dans ce qu'elle appelait les
nouveautés. Mademoiselle de Pen-Hoël, qui eût déterré quelque argent
pour apaiser une fille séduite, aurait cru Calyste un dissipateur en
lui voyant mener un tilbury, en l'entendant parler d'aller à Paris. Si
elle l'avait surpris lisant des revues ou des journaux impies, on ne
sait ce dont elle aurait été capable. Pour elle, les idées nouvelles,
c'était les assolements de terre renversés, la ruine sous le nom
d'améliorations et de méthodes, enfin les biens hypothéqués tôt ou
tard par suite d'essais. Pour elle, la sagesse est le vrai moyen de
faire fortune; enfin la belle administration consistait à amasser dans
ses greniers ses blés noirs, ses seigles, ses chanvres; à attendre la
hausse au risque de passer pour accapareuse, à se coucher sur ses sacs
avec obstination. Par un singulier hasard, elle avait souvent rencontré
des marchés heureux qui confirmaient ses principes. Elle passait pour
malicieuse, elle était néanmoins sans esprit; mais elle avait un ordre
de Hollandais, une prudence de chatte, une persistance de prêtre qui
dans un pays si routinier équivalait à la pensée la plus profonde.
—Aurons-nous ce soir monsieur du Halga? demanda la vieille fille en
ôtant ses mitaines de laine tricotée après l'échange des compliments
habituels.
—Oui, mademoiselle, je l'ai vu promenant sa chienne sur le mail,
répondit le curé.
—Ah! notre mouche sera donc animée ce soir? répondit-elle. Hier nous
n'étions que quatre.
[Illustration: MADEMOISELLE DE PEN-HOËL.
(BÉATRIX.)]
A ce mot de mouche, le curé se leva pour aller prendre dans le
tiroir d'un des bahuts un petit panier rond en fin osier, des jetons
d'ivoire devenus jaunes comme du tabac turc par un usage de vingt
années, et un jeu de cartes aussi gras que celui des douaniers de
Saint-Nazaire qui n'en changent que tous les quinze jours. L'abbé
revint disposer lui-même sur la table les jetons nécessaires à chaque
joueur, mit la corbeille à côté de la lampe au milieu de la table avec
un empressement enfantin et les manières d'un homme habitué à faire ce
petit service. Un coup frappé fortement à la manière des militaires
retentit dans les profondeurs silencieuses de ce vieux manoir. Le
petit domestique de mademoiselle de Pen-Hoël alla gravement ouvrir
la porte. Bientôt le long corps sec et méthodiquement vêtu selon le
temps du chevalier du Halga, ancien capitaine de pavillon de l'amiral
Kergarouët, se dessina en noir dans la pénombre qui régnait encore sur
le perron.
—Arrivez, chevalier! cria mademoiselle de Pen-Hoël.
—L'autel est dressé, dit le curé.
Le chevalier était un homme de petite santé, qui portait de la
flanelle pour ses rhumatismes, un bonnet de soie noire pour préserver
sa tête du brouillard, un spencer pour garantir son précieux buste
des vents soudains qui fraîchissent l'atmosphère de Guérande. Il
allait toujours armé d'un jonc à pomme d'or pour chasser les chiens
qui faisaient intempestivement la cour à sa chienne favorite. Cet
homme, minutieux comme une petite-maîtresse, se dérangeant devant les
moindres obstacles, parlant bas pour ménager un reste de voix, avait
été l'un des plus intrépides et des plus savants hommes de l'ancienne
marine. Il avait été honoré de l'estime du bailli de Suffren, de
l'amitié du comte de Portenduère. Sa belle conduite comme capitaine
du pavillon de l'amiral de Kergarouët était écrite en caractères
visibles sur son visage couturé de blessures. A le voir, personne
n'eût reconnu la voix qui dominait la tempête, l'œil qui planait sur
la mer, le courage indompté du marin breton. Le chevalier ne fumait,
ne jurait pas; il avait la douceur, la tranquillité d'une fille, et
s'occupait de sa chienne Thisbé et de ses petits caprices avec la
sollicitude d'une vieille femme. Il donnait ainsi la plus haute idée
de sa galanterie défunte. Il ne parlait jamais des actes surprenants
qui avaient étonné le comte d'Estaing. Quoiqu'il eût une attitude
d'invalide et marchât comme s'il eût craint à chaque pas d'écraser des
œufs, qu'il se plaignît de la fraîcheur de la brise, de l'ardeur du
soleil, de l'humidité du brouillard, il montrait des dents blanches
enchâssées dans des gencives rouges qui rassuraient sur sa maladie,
un peu coûteuse d'ailleurs, car elle consistait à faire quatre repas
d'une ampleur monastique. Sa charpente, comme celle du baron, était
osseuse et d'une force indestructible, couverte d'un parchemin collé
sur ses os comme la peau d'un cheval arabe sur les nerfs qui semblent
reluire au soleil. Son teint avait gardé une couleur de bistre, due à
ses voyages aux Indes, desquels il n'avait rapporté ni une idée ni une
histoire. Il avait émigré, il avait perdu sa fortune, puis retrouvé la
croix de Saint-Louis et une pension de deux mille francs légitimement
due à ses services, et payée par la caisse des Invalides de la marine.
La légère hypocondrie qui lui faisait inventer mille maux imaginaires
s'expliquait facilement par ses souffrances pendant l'émigration. Il
avait servi dans la marine russe jusqu'au jour où l'empereur Alexandre
voulut l'employer contre la France; il donna sa démission et alla
vivre à Odessa, près du duc de Richelieu avec lequel il revint, et
qui fit liquider la pension due à ce débris glorieux de l'ancienne
marine bretonne. A la mort de Louis XVIII, époque à laquelle il revint
à Guérande, le chevalier du Halga devint maire de la ville. Le curé,
le chevalier, mademoiselle de Pen-Hoël, avaient depuis quinze ans
l'habitude de passer leurs soirées à l'hôtel du Guénic, où venaient
également quelques personnages nobles de la ville et de la contrée.
Chacun devine aisément dans les du Guénic les chefs du petit faubourg
Saint-Germain de l'arrondissement, où ne pénétrait aucun des membres de
l'administration envoyée par le nouveau gouvernement. Depuis six ans le
curé toussait à l'endroit critique du _Domine, salvum fac regem_. La
politique en était toujours là dans Guérande.
La mouche est un jeu qui se joue avec cinq cartes et avec une retourne.
La retourne détermine l'atout. A chaque coup, le joueur est libre d'en
courir les chances ou de s'abstenir. En s'abstenant, il ne perd que
son enjeu, car tant qu'il n'y a pas de _remises_ au panier, chaque
joueur mise une faible somme. En jouant, le joueur est tenu de faire
une levée qui se paye au prorata de la mise. S'il y a cinq sous au
panier, la levée vaut un sou. Le joueur qui ne fait pas de levée est
mis à la mouche: il doit alors tout l'enjeu, qui grossit le panier au
coup suivant. On inscrit les mouches dues; elles se mettent l'une après
l'autre au panier par ordre de capital, le plus gros passant avant le
plus faible. Ceux qui renoncent à jouer donnent leurs cartes pendant
le coup, mais ils sont considérés comme nuls. Les cartes du talon
s'échangent, comme à l'écarté, mais par ordre de primauté. Chacun prend
autant de cartes qu'il en veut, en sorte que le premier en cartes et
le second peuvent absorber le talon à eux deux. La retourne appartient
à celui qui distribue les cartes, qui est alors le dernier, et auquel
appartient la retourne; il a le droit de l'échanger contre une des
cartes de son jeu. Une carte terrible emporte toutes les autres, elle
se nomme Mistigris. Mistigris est le valet de trèfle. Ce jeu, d'une
excessive simplicité, ne manque pas d'intérêt. La cupidité naturelle
à l'homme s'y développe aussi bien que les finesses diplomatiques
et les jeux de physionomie. A l'hôtel du Guénic, chacun des joueurs
prenait vingt jetons et répondait de cinq sous, ce qui portait la somme
totale de l'enjeu à cinq liards par coup, somme majeure aux yeux de
ces personnes. En supposant beaucoup de bonheur, on pouvait gagner
cinquante sous, capital que personne à Guérande ne dépensait dans sa
journée. Aussi mademoiselle de Pen-Hoël apportait-elle à ce jeu, dont
l'innocence n'est surpassée dans la nomenclature de l'Académie que par
celui de la Bataille, une passion égale à celle des chasseurs dans une
grande partie de chasse. Mademoiselle Zéphirine, qui était de moitié
dans le jeu de la baronne, n'attachait pas une importance moindre à la
mouche. Avancer un liard pour risquer d'en avoir cinq, de coup en coup,
constituait pour la vieille thésauriseuse une opération financière
immense, à laquelle elle mettait autant d'action intérieure que le plus
avide spéculateur en met pendant la tenue de la Bourse à la hausse et
à la baisse des rentes. Par une convention diplomatique, en date de
septembre 1825, après une soirée où mademoiselle de Pen-Hoël perdit
trente-sept sous, le jeu cessait dès qu'une personne en manifestait
le désir après avoir dissipé dix sous. La politesse ne permettait
pas de causer à un joueur le petit chagrin de voir jouer la mouche
sans qu'il y prît part. Mais toutes les passions ont leur jésuitisme.
Le chevalier et le baron, ces deux vieux politiques, avaient trouvé
moyen d'éluder la charte. Quand tous les joueurs désiraient vivement
de prolonger une émouvante partie, le hardi chevalier du Halga, l'un
de ces garçons prodigues et riches des dépenses qu'ils ne font pas,
offrait toujours dix jetons à mademoiselle de Pen-Hoël ou à Zéphirine
quand l'une d'elles ou toutes deux avaient perdu leurs cinq sous, à
condition de les lui restituer en cas de gain. Un vieux garçon pouvait
se permettre cette galanterie envers des demoiselles. Le baron
offrait aussi dix jetons aux deux vieilles filles, sous prétexte de
continuer la partie. Les deux avares acceptaient toujours, non sans se
faire prier, selon les us et coutumes des filles. Pour s'abandonner
à cette prodigalité, le baron et le chevalier devaient avoir gagné,
sans quoi cette offre eût pris le caractère d'une offense. La mouche
était brillante quand une demoiselle de Kergarouët tout court était
en transit chez sa tante, car là les Kergarouët n'avaient jamais pu
se faire nommer Kergarouët-Pen-Hoël par personne, pas même par les
domestiques, lesquels avaient à cet égard des ordres formels. La tante
montrait à sa nièce la mouche à faire chez les du Guénic, comme un
plaisir insigne. La petite avait ordre d'être aimable, chose assez
facile quand elle voyait le beau Calyste, de qui raffolaient les quatre
demoiselles de Kergarouët. Ces jeunes personnes, élevées en pleine
civilisation moderne, tenaient peu à cinq sous et faisaient mouche sur
mouche. Il y avait alors des mouches inscrites dont le total s'élevait
quelquefois à cent sous, et qui étaient échelonnées depuis deux sous
et demi jusqu'à dix sous. C'était des soirées de grandes émotions pour
la vieille aveugle. Les levées s'appellent des _mains_ à Guérande. La
baronne faisait sur le pied de sa belle-sœur un nombre de pressions
égal au nombre de mains qui, d'après son jeu, étaient sûres. Jouer ou
ne pas jouer, selon les occasions où le panier était plein, entraînait
des discussions intérieures où la cupidité luttait avec la peur. On
se demandait l'un à l'autre: Irez-vous? en manifestant des sentiments
d'envie contre ceux qui avaient assez beau jeu pour tenter le sort, et
des sentiments de désespoir quand il fallait s'abstenir. Si Charlotte
de Kergarouët, généralement taxée de folie, était heureuse dans ses
hardiesses, en revenant, sa tante, quand elle n'avait rien gagné, lui
marquait de la froideur et lui faisait quelques leçons: elle avait
trop de décision dans le caractère, une jeune personne ne devait pas
rompre en visière à des gens respectables, elle avait une manière
insolente de prendre le panier ou d'aller au jeu; les mœurs d'une
jeune personne exigeaient un peu plus de réserve et de modestie; on ne
riait pas du malheur des autres, etc. Les plaisanteries éternelles et
qui se disaient mille fois par an, mais toujours nouvelles, roulaient
sur l'attelage à donner au panier quand il était trop chargé. On
parlait d'atteler des bœufs, des éléphants, des chevaux, des ânes,
des chiens. Après vingt ans, personne ne s'apercevait de ces redites.
La proposition excitait toujours le même sourire. Il en était de même
des mots que le chagrin de voir prendre un panier plein dictait à ceux
qui l'avaient engraissé sans en rien prendre. Les cartes se donnaient
avec une lenteur automatique. On causait en poitrinant. Ces dignes et
nobles personnes avaient l'adorable petitesse de se défier les unes
des autres au jeu. Mademoiselle de Pen-Hoël accusait presque toujours
le curé de tricherie quand il prenait un panier.—Il est singulier,
disait alors le curé, que je ne triche jamais quand je suis à la
mouche. Personne ne lâchait sa carte sur le tapis sans des calculs
profonds, sans des regards fins et des mots plus ou moins astucieux,
sans des remarques ingénieuses et fines. Les coups étaient, pensez-le
bien, entrecoupés de narrations sur les événements arrivés en ville, ou
par les discussions sur les affaires politiques. Souvent les joueurs
restaient un grand quart d'heure, les cartes appuyées en éventail sur
leur estomac, occupés à causer. Si, par suite de ces interruptions,
il se trouvait un jeton de moins au panier, tout le monde prétendait
avoir mis son jeton. Presque toujours le chevalier complétait l'enjeu,
accusé par tous de penser à ses cloches aux oreilles, à sa tête, à
ses farfadets, et d'oublier sa mise. Quand le chevalier avait remis
un jeton, la vieille Zéphirine ou la malicieuse bossue étaient prises
de remords: elles imaginaient alors que peut-être elles n'avaient pas
mis, elles croyaient, elles doutaient; mais enfin le chevalier était
bien assez riche pour supporter ce petit malheur. Souvent le baron ne
savait plus où il en était quand on parlait des infortunes de la maison
royale. Quelquefois il arrivait un résultat toujours surprenant pour
ces personnes, qui toutes comptaient sur le même gain. Après un certain
nombre de parties, chacun avait regagné ses jetons et s'en allait,
l'heure étant trop avancée, sans perte ni gain, mais non sans émotion.
Dans ces cruelles soirées, il s'élevait des plaintes sur la mouche: la
mouche n'avait pas été piquante; les joueurs accusaient la mouche comme
les nègres battent la lune dans l'eau quand le temps est contraire. La
soirée passait pour avoir été pâle. On avait bien travaillé pour pas
grand'chose. Quand, à sa première visite, le vicomte et la vicomtesse
de Kergarouët parlèrent de whist et de boston comme de jeux plus
intéressants que la mouche, et furent encouragés à les montrer par la
baronne que la mouche ennuyait excessivement, la société de l'hôtel du
Guénic s'y prêta, non sans se récrier sur ces innovations; mais il fut
impossible de faire comprendre ces jeux, qui, les Kergarouët partis,
furent traités de casse-têtes, de travaux algébriques, de difficultés
inouïes. Chacun préférait sa chère mouche, sa petite et agréable
mouche. La mouche triompha des jeux modernes comme triomphaient partout
les choses anciennes sur les nouvelles en Bretagne.
Pendant que le curé donnait les cartes, la baronne faisait au chevalier
du Halga des questions pareilles à celles de la veille sur sa santé.
Le chevalier tenait à honneur d'avoir des maux nouveaux. Si les
demandes se ressemblaient, le capitaine de pavillon avait un avantage
singulier dans ses réponses. Aujourd'hui les fausses côtes l'avaient
inquiété. Chose remarquable, ce digne chevalier ne se plaignait jamais
de ses blessures. Tout ce qui était sérieux, il s'y attendait, il le
connaissait; mais les choses fantastiques, les douleurs de tête, les
chiens qui lui mangeaient l'estomac, les cloches qui bourdonnaient à
ses oreilles, et mille autres farfadets l'inquiétaient horriblement; il
se posait comme incurable avec d'autant plus de raison que les médecins
ne connaissent aucun remède contre les maux qui n'existent pas.
—Hier il me semble que vous aviez des inquiétudes dans les jambes, dit
le curé d'un air grave.
—Ça saute, répondit le chevalier.
—Des jambes aux fausses côtes? demanda mademoiselle Zéphirine.
—Ça ne s'est pas arrêté en chemin? dit mademoiselle de Pen-Hoël en
souriant.
Le chevalier s'inclina gravement en faisant un geste négatif
passablement drôle qui eût prouvé à un observateur que, dans sa
jeunesse, le marin avait été spirituel, aimant, aimé. Peut-être sa vie
fossile à Guérande cachait-elle bien des souvenirs. Quand il était
stupidement planté sur ses deux jambes de héron au soleil, au mail,
regardant la mer ou les ébats de sa chienne, peut-être revivait-il dans
le paradis terrestre d'un passé fertile en souvenirs.
—Voilà le vieux duc de Lenoncourt mort, dit le baron en se rappelant
le passage où sa femme en était restée de _la Quotidienne_. Allons, le
premier gentilhomme de la chambre du roi n'a pas tardé de rejoindre son
maître. J'irai bientôt aussi.
—Mon ami, mon ami! lui dit sa femme en frappant doucement sur la main
osseuse et calleuse de son mari.
—Laissez-le dire, ma sœur, dit Zéphirine, tant que je serai dessus il
ne sera pas dessous: il est mon cadet.
Un gai sourire erra sur les lèvres de la vieille fille. Quand le baron
avait laissé échapper une réflexion de ce genre, les joueurs et les
gens en visite se regardaient avec émotion, inquiets de la tristesse
du roi de Guérande. Les personnages venus pour le voir se disaient en
s'en allant:—Monsieur du Guénic était triste. Avez-vous vu comme il
dort? Et le lendemain tout Guérande causait de cet événement.—Le baron
du Guénic baisse! Cette phrase ouvrait les conversations dans tous les
ménages.
—Thisbé va bien? demanda mademoiselle de Pen-Hoël au chevalier dès que
les cartes furent données.
—Cette pauvre petite est comme moi, répondit le chevalier, elle a des
maux de nerfs, elle relève constamment une de ses pattes en courant.
Tenez, comme ça!
Pour imiter sa chienne et crisper un de ses bras en le levant, le
chevalier laissa voir son jeu à sa voisine la bossue, qui voulait
savoir s'il avait de l'atout ou le Mistigris. C'était une première
finesse à laquelle il succomba.
—Oh! dit la baronne, le bout du nez de monsieur le curé blanchit, il a
Mistigris.
Le plaisir d'avoir Mistigris était si vif chez le curé, comme chez les
autres joueurs, que le pauvre prêtre ne savait pas le cacher. Il est
dans toute figure humaine une place où les secrets mouvements du cœur
se trahissent, et ces personnes habituées à s'observer avaient fini,
après quelques années, par découvrir l'endroit faible chez le curé:
quand il avait le Mistigris le bout de son nez blanchissait. On se
gardait bien alors d'aller au jeu.
—Vous avez eu du monde aujourd'hui chez vous? dit le chevalier à
mademoiselle de Pen-Hoël.
—Oui, l'un des cousins de mon beau-frère. Il m'a surprise en
m'annonçant le mariage de madame la comtesse de Kergarouët, une
demoiselle de Fontaine...
—Une fille à _Grand-Jacques_, s'écria le chevalier qui pendant son
séjour à Paris n'avait jamais quitté son amiral.
—La comtesse est son héritière, elle a épousé un ancien ambassadeur.
Il m'a raconté les plus singulières choses sur notre voisine,
mademoiselle des Touches, mais si singulières que je ne veux pas les
croire. Calyste ne serait pas si assidu chez elle, il a bien assez de
bon sens pour s'apercevoir de pareilles monstruosités.
—Monstruosités?... dit le baron réveillé par ce mot.
La baronne et le curé se jetèrent un regard d'intelligence. Les cartes
étaient données, la vieille fille avait Mistigris, elle ne voulut pas
continuer cette conversation, heureuse de cacher sa joie à la faveur de
la stupéfaction générale causée par son mot.
—A vous de jeter une carte, monsieur le baron, dit-elle en poitrinant.
—Mon neveu n'est pas de ces jeunes gens qui aiment les monstruosités,
dit Zéphirine en fourgonnant sa tête.
—Mistigris, s'écria mademoiselle de Pen-Hoël qui ne répondit pas à son
amie.
Le curé, qui paraissait instruit de toute l'affaire de Calyste et de
mademoiselle des Touches, n'entra pas en lice.
—Que fait-elle donc d'extraordinaire, mademoiselle des Touches?
demanda le baron.
—Elle fume, dit mademoiselle de Pen-Hoël.
—C'est très-sain, dit le chevalier.
—Ses terres?... demanda le baron.
—Ses terres, reprit la vieille fille, elle les mange.
—Tout le monde y est allé, tout le monde est à la mouche, j'ai le roi,
la dame, le valet d'atout, Mistigris et un roi, dit la baronne. A nous
le panier, ma sœur.
Ce coup, gagné sans qu'on jouât, atterra mademoiselle de Pen-Hoël, qui
cessa de s'occuper de Calyste et de mademoiselle des Touches. A neuf
heures il ne resta plus dans la salle que la baronne et le curé. Les
quatre vieillards étaient allés se coucher. Le chevalier accompagna,
selon son habitude, mademoiselle de Pen-Hoël jusqu'à sa maison, située
sur la place de Guérande, en faisant des réflexions sur la finesse du
dernier coup, sur leur plus ou moins de bonheur, ou sur le plaisir
toujours nouveau avec lequel mademoiselle Zéphirine engouffrait son
gain dans sa poche, car la vieille aveugle ne réprimait plus sur son
visage l'expression de ses sentiments. La préoccupation de madame
du Guénic fit les frais de cette conversation. Le chevalier avait
remarqué les distractions de sa charmante Irlandaise. Sur le pas de sa
porte, quand son petit domestique fut monté, la vieille fille répondit
confidentiellement, aux suppositions faites par le chevalier du Halga
sur l'air extraordinaire de la baronne, ce mot gros d'intérêt:—J'en
sais la cause. Calyste est perdu si nous ne le marions promptement. Il
aime mademoiselle des Touches, une comédienne.
—En ce cas, faites venir Charlotte.
—Ma sœur aura ma lettre demain, dit mademoiselle de Pen-Hoël en
saluant le chevalier.
Jugez d'après cette soirée normale du vacarme que devaient produire
dans les intérieurs de Guérande l'arrivée, le séjour, le départ ou
seulement le passage d'un étranger.
Quand aucun bruit ne retentit plus ni dans la chambre du baron ni
dans celle de sa sœur, madame du Guénic regarda le curé qui jouait
pensivement avec des jetons.
—J'ai deviné que vous avez enfin partagé mes inquiétudes sur Calyste,
lui dit-elle.
—Avez-vous vu l'air pincé qu'avait mademoiselle de Pen-Hoël ce soir?
demanda le curé.
—Oui, répondit la baronne.
—Elle a, je le sais, reprit le curé, les meilleures intentions pour
notre cher Calyste, elle le chérit comme s'il était son fils; et sa
conduite en Vendée aux côtés de son père, les louanges que MADAME a
faites de son dévouement ont augmenté l'affection que mademoiselle de
Pen-Hoël lui porte. Elle assurera par donation entre vifs toute sa
fortune à celle de ses nièces que Calyste épousera. Je sais que vous
avez en Irlande un parti beaucoup plus riche pour votre cher Calyste;
mais il vaut mieux avoir deux cordes à son arc. Au cas où votre
famille ne se chargerait pas de l'établissement de Calyste, la fortune
de mademoiselle de Pen-Hoël n'est pas à dédaigner. Vous trouverez
toujours pour ce cher enfant un parti de sept mille livres de rente;
mais vous ne trouverez pas les économies de quarante ans ni des terres
administrées, bâties, réparées comme le sont celles de mademoiselle de
Pen-Hoël. Cette femme impie, mademoiselle des Touches, est venue gâter
bien des choses! On a fini par avoir de ses nouvelles.
—Hé! bien? dit la mère.