Quand, par une nuit affreuse, le père, le fils et le serviteur

arrivèrent chez eux après avoir pris congé de MADAME, et surprirent

leurs amis, la baronne et la vieille mademoiselle du Guénic qui

reconnut, par l'exercice d'un sens dont sont doués tous les aveugles,

le pas de trois hommes dans la ruelle, le baron regarda le cercle formé

par ses amis inquiets autour de la petite table éclairée par cette

lampe antique, et dit d'une voix chevrotante, pendant que Gasselin

remettait les trois fusils et les sabres à leurs places, ce mot de

naïveté féodale:—Tous les barons n'ont pas fait leur devoir. Puis

après avoir embrassé sa femme et sa sœur, il s'assit dans son vieux

fauteuil, et commanda de faire à souper pour son fils, pour Gasselin

et pour lui. Gasselin, qui s'était mis au-devant de Calyste, avait

reçu dans l'épaule un coup de sabre; chose si simple, que les femmes

le remercièrent à peine. Le baron ni ses hôtes ne proférèrent ni

malédictions ni injures contre les vainqueurs. Ce silence est un des

traits du caractère breton. En quarante ans, jamais personne ne surprit

un mot de mépris sur les lèvres du baron contre ses adversaires. A eux

de faire leur métier comme il faisait son devoir. Ce silence profond

est l'indice des volontés immuables. Ce dernier effort, ces lueurs

d'une énergie à bout avaient causé l'affaiblissement dans lequel était

en ce moment le baron. Ce nouvel exil de la famille de Bourbon, aussi

miraculeusement chassée que miraculeusement rétablie, lui causait une

mélancolie amère.

Vers six heures du soir, au moment où commence cette scène, le baron,

qui, selon sa vieille habitude, avait fini de dîner à quatre heures,

venait de s'endormir en entendant lire la _Quotidienne_. Sa tête

s'était posée sur le dossier de son fauteuil au coin de la cheminée, du

côté du jardin.

Auprès de ce tronc noueux de l'arbre antique et devant la cheminée, la

baronne, assise sur une des vieilles chaises, offrait le type de ces

adorables créatures qui n'existent qu'en Angleterre, en Écosse ou en

Irlande. Là seulement naissent ces filles pétries de lait, à chevelure

dorée, dont les boucles sont tournées par la main des anges, car la

lumière du ciel semble ruisseler dans leurs spirales avec l'air qui s'y

joue. Fanny O'Brien était une de ces sylphides, forte de tendresse,

invincible dans le malheur, douce comme la musique de sa voix, pure

comme était le bleu de ses yeux, d'une beauté fine, élégante, jolie

et douée de cette chair soyeuse à la main, caressante au regard,

que ni le pinceau ni la parole ne peuvent peindre. Belle encore à

quarante-deux ans, bien des hommes eussent regardé comme un bonheur de

l'épouser, à l'aspect des splendeurs de cet août chaudement coloré,

plein de fleurs et de fruits, rafraîchi par de célestes rosées. La

baronne tenait le journal d'une main frappée de fossettes, à doigts

retroussés et dont les ongles étaient taillés carrément comme dans les

statues antiques. Étendue à demi, sans mauvaise grâce ni affectation,

sur sa chaise, les pieds en avant pour les chauffer, elle était vêtue

d'une robe de velours noir, car le vent avait fraîchi depuis quelques

jours. Le corsage montant moulait des épaules d'un contour magnifique,

et une riche poitrine que la nourriture d'un fils unique n'avait pu

déformer. Elle était coiffée de cheveux qui descendaient en _ringlets_

le long de ses joues, et les accompagnaient suivant la mode anglaise.

Tordue simplement au-dessus de sa tête et retenue par un peigne

d'écaille, cette chevelure, au lieu d'avoir une couleur indécise,

scintillait au jour comme des filigranes d'or bruni. La baronne faisait

tresser les cheveux follets qui se jouaient sur sa nuque et qui sont

un signe de race. Cette natte mignonne, perdue dans la masse de ses

cheveux soigneusement relevés, permettait à l'œil de suivre avec

plaisir la ligne onduleuse par laquelle son col se rattachait à ses

belles épaules. Ce petit détail prouvait le soin qu'elle apportait

toujours à sa toilette. Elle tenait à réjouir les regards de ce

vieillard. Quelle charmante et délicieuse attention! Quand vous verrez

une femme déployant dans la vie intérieure la coquetterie que les

autres femmes puisent dans un seul sentiment, croyez-le, elle est aussi

noble mère que noble épouse, elle est la joie et la fleur du ménage,

elle a compris ses obligations de femme, elle a dans l'âme et dans la

tendresse les élégances de son extérieur, elle fait le bien en secret,

elle sait adorer sans calcul, elle aime ses proches, comme elle aime

Dieu, pour eux-mêmes. Aussi semblait-il que la Vierge du paradis, sous

la garde de laquelle elle vivait, eût récompensé la chaste jeunesse, la

vie sainte de cette femme auprès de ce noble vieillard en l'entourant

d'une sorte d'auréole qui la préservait des outrages du temps. Les

altérations de sa beauté, Platon les eût célébrées peut-être comme

autant de grâces nouvelles. Son teint si blanc jadis avait pris ces

tons chauds et nacrés que les peintres adorent. Son front large et bien

taillé recevait avec amour la lumière qui s'y jouait en des luisants

satinés. Sa prunelle, d'un bleu de turquoise, brillait, sous un

sourcil pâle et velouté, d'une extrême douceur. Ses paupières molles et

ses tempes attendries invitaient à je ne sais quelle muette mélancolie.

Au-dessous, le tour des yeux était d'un blanc pâle, semé de fibrilles

bleuâtres comme à la naissance du nez. Ce nez, d'un contour aquilin,

mince, avait je ne sais quoi de royal qui rappelait l'origine de cette

noble fille. Sa bouche, pure et bien coupée, était embellie par un

sourire aisé que dictait une inépuisable aménité. Ses dents étaient

blanches et petites. Elle avait pris un léger embonpoint, mais ses

hanches délicates, sa taille svelte n'en souffraient point. L'automne

de sa beauté présentait donc quelques vives fleurs de printemps

oubliées et les ardentes richesses de l'été. Ses bras noblement

arrondis, sa peau tendue et lustrée avaient un grain plus fin; les

contours avaient acquis leur plénitude. Enfin sa physionomie ouverte,

sereine et faiblement rosée, la pureté de ses yeux bleus qu'un regard

trop vif eût blessés, exprimaient l'inaltérable douceur, la tendresse

infinie des anges.

A l'autre coin de la cheminée, et dans un fauteuil, la vieille sœur

octogénaire, semblable en tout point, sauf le costume, à son frère,

écoutait la lecture du journal en tricotant des bas, travail pour

lequel la vue est inutile. Elle avait les yeux couverts d'une taie, et

se refusait obstinément à subir l'opération, malgré les instances de sa

belle-sœur. Le secret de son obstination, elle seule le savait: elle

se rejetait sur un défaut de courage, mais elle ne voulait pas qu'il se

dépensât vingt-cinq louis pour elle. Cette somme eût été de moins dans

la maison. Cependant elle aurait bien voulu voir son frère. Ces deux

vieillards faisaient admirablement ressortir la beauté de la baronne.

Quelle femme n'eût semblé jeune et jolie entre monsieur du Guénic et sa

sœur? Mademoiselle Zéphirine, privée de vue, ignorait les changements

que ses quatre-vingts ans avaient apportés dans sa physionomie. Son

visage pâle et creusé, que l'immobilité des yeux blancs et sans regard

faisait ressembler à celui d'une morte, que trois ou quatre dents

saillantes rendaient presque menaçant, où la profonde orbite des yeux

était cerclée de teintes rouges, où quelques signes de virilité déjà

blanchis perçaient dans le menton et aux environs de la bouche; ce

froid mais calme visage était encadré par un petit béguin d'indienne

brune, piqué comme une courte-pointe, garni d'une ruche en percale

et noué sous le menton par des cordons toujours un peu roux. Elle

portait un cotillon de gros drap sur une jupe de piqué, vrai matelas

qui recélait des doubles louis, et des poches cousues à une ceinture

qu'elle détachait tous les soirs et remettait tous les matins comme

un vêtement. Son corsage était serré dans le casaquin populaire de la

Bretagne, en drap pareil à celui du cotillon, orné d'une collerette

à mille plis dont le blanchissage était l'objet de la seule dispute

qu'elle eût avec sa belle-sœur, elle ne voulait la changer que tous

les huit jours. Des grosses manches ouatées de ce casaquin, sortaient

deux bras desséchés mais nerveux, au bout desquels s'agitaient ses

deux mains, dont la couleur un peu rousse faisait paraître les bras

blancs comme le bois du peuplier. Ses mains, crochues par suite de

la contraction que l'habitude de tricoter leur avait fait prendre,

étaient comme un métier à bas incessamment monté: le phénomène eût été

de les voir arrêtées. De temps en temps mademoiselle du Guénic prenait

une longue aiguille à tricoter fichée dans sa gorge pour la passer

entre son béguin et ses cheveux en fourgonnant sa blanche chevelure.

Un étranger eût ri de voir l'insouciance avec laquelle elle repiquait

l'aiguille sans la moindre crainte de se blesser. Elle était droite

comme un clocher. Sa prestance de colonne pouvait passer pour une

de ces coquetteries de vieillard qui prouvent que l'orgueil est une

passion nécessaire à la vie. Elle avait le sourire gai. Elle aussi

avait fait son devoir.

Au moment où Fanny vit le baron endormi, elle cessa la lecture

du journal. Un rayon de soleil allait d'une fenêtre à l'autre et

partageait en deux, par une bande d'or, l'atmosphère de cette vieille

salle, où il faisait resplendir les meubles presque noirs. La lumière

bordait les sculptures du plancher, papillotait dans les bahuts,

étendait une nappe luisante sur la table de chêne, égayait cet

intérieur brun et doux, comme la voix de Fanny jetait dans l'âme de

la vieille octogénaire une musique aussi lumineuse, aussi gaie que ce

rayon. Bientôt les rayons du soleil prirent ces couleurs rougeâtres

qui, par d'insensibles gradations, arrivent aux tons mélancoliques du

crépuscule. La baronne tomba dans une méditation grave, dans un de

ces silences absolus que sa vieille belle-sœur observait depuis une

quinzaine de jours, en cherchant à se les expliquer, sans avoir adressé

la moindre question à la baronne; mais elle n'en étudiait pas moins

les causes de cette préoccupation à la manière des aveugles qui lisent

comme dans un livre noir où les lettres sont blanches, et dans l'âme

desquels tout son retentit comme dans un écho divinatoire. La vieille

aveugle, sur qui l'heure noire n'avait plus de prise, continuait à

tricoter, et le silence devint si profond que l'on put entendre le

bruit des aiguilles d'acier.

—Vous venez de laisser tomber le journal, ma sœur, et cependant vous

ne dormez pas, dit la vieille d'un air fin.

La nuit était venue, Mariotte vint allumer la lampe, la plaça sur une

table carrée devant le feu; puis elle alla chercher sa quenouille, son

peloton de fil, une petite escabelle, et se mit dans l'embrasure de la

croisée qui donnait sur la cour, occupée à filer comme tous les soirs.

Gasselin tournait encore dans les communs, il visitait les chevaux

du baron et de Calyste, il voyait si tout allait bien dans l'écurie,

il donnait aux deux beaux chiens de chasse leur pâtée du soir. Les

aboiements joyeux des deux bêtes furent le dernier bruit qui réveilla

les échos cachés dans les murailles noires de cette vieille maison.

Ces deux chiens et les deux chevaux étaient le dernier vestige des

splendeurs de la chevalerie. Un homme d'imagination assis sur une des

marches du perron, qui se serait laissé aller à la poésie des images

encore vivantes dans ce logis, eût tressailli peut-être en entendant

les chiens et les coups de pied des chevaux hennissants.

Gasselin était un de ces petits Bretons courts, épais, trapus, à

chevelure noire, à figure bistrée, silencieux, lents, têtus comme

des mules, mais allant toujours dans la voie qui leur a été tracée.

Il avait quarante-deux ans, il était depuis vingt-cinq ans dans la

maison. Mademoiselle avait pris Gasselin à quinze ans, en apprenant le

mariage et le retour probable du baron. Ce serviteur se considérait

comme faisant partie de la famille: il avait joué avec Calyste, il

aimait les chevaux et les chiens de la maison, il leur parlait et les

caressait comme s'ils lui eussent appartenu. Il portait une veste bleue

en toile de fil à petites poches ballottant sur ses hanches, un gilet

et un pantalon de même étoffe par toutes les saisons, des bas bleus

et de gros souliers ferrés. Quand il faisait trop froid, ou par des

temps de pluie, il mettait la peau de bique en usage dans son pays.

Mariotte, qui avait également passé quarante ans, était en femme ce

qu'était Gasselin en homme. Jamais attelage ne fut mieux accouplé: même

teint, même taille, mêmes petits yeux vifs et noirs. On ne comprenait

pas comment Mariotte et Gasselin ne s'étaient pas mariés; peut-être

y aurait-il eu inceste, ils semblaient être presque frère et sœur.

Mariotte avait trente écus de gages, et Gasselin cent livres; mais

mille écus de gages ailleurs ne leur auraient pas fait quitter la

maison du Guénic. Tous deux étaient sous les ordres de la vieille

demoiselle, qui, depuis la guerre de Vendée jusqu'au retour de son

frère, avait eu l'habitude de gouverner la maison. Aussi, quand elle

sut que le baron allait amener une maîtresse au logis, avait-elle été

très émue en croyant qu'il lui faudrait abandonner le sceptre du ménage

et abdiquer en faveur de la baronne du Guénic, de laquelle elle serait

la première sujette.

Mademoiselle Zéphirine avait été bien agréablement surprise en

trouvant dans miss Fanny O'Brien une fille née pour un haut rang, à

qui les soins minutieux d'un ménage pauvre répugnaient excessivement,

et qui, semblable à toutes les belles âmes, eût préféré le pain sec

du boulanger au meilleur repas qu'elle eût été obligée de préparer;

capable d'accomplir les devoirs les plus pénibles de la maternité,

forte contre toute privation nécessaire, mais sans courage pour des

occupations vulgaires. Quand le baron pria sa sœur, au nom de sa

timide femme, de régir leur ménage, la vieille fille baisa la baronne

comme une sœur; elle en fit sa fille, elle l'adora, tout heureuse de

pouvoir continuer à veiller au gouvernement de la maison, tenue avec

une rigueur et des coutumes d'économie incroyables, desquelles elle ne

se relâchait que dans les grandes occasions, telles que les couches,

la nourriture de sa belle-sœur et tout ce qui concernait Calyste,

l'enfant adoré de toute la maison. Quoique les deux domestiques fussent

habitués à ce régime sévère et qu'il n'y eût rien à leur dire, qu'ils

eussent pour les intérêts de leurs maîtres plus de soin que pour les

leurs, mademoiselle Zéphirine voyait toujours à tout. Son attention

n'étant pas distraite, elle était fille à savoir, sans y monter, la

grosseur du tas de noix dans le grenier, et ce qu'il restait d'avoine

dans le coffre de l'écurie sans y plonger son bras nerveux. Elle avait

au bout d'un cordon attaché à la ceinture de son casaquin un sifflet de

contre-maître avec lequel elle appelait Mariotte par un, et Gasselin

par deux coups. Le grand bonheur de Gasselin consistait à cultiver

le jardin et à y faire venir de beaux fruits et de bons légumes. Il

avait si peu d'ouvrage que, sans cette culture, il se serait ennuyé.

Quand il avait pansé ses chevaux, le matin il frottait les planchers

et nettoyait les deux pièces du rez-de-chaussée; il avait peu de chose

à faire _après ses maîtres_. Aussi n'eussiez-vous pas vu dans le

jardin une mauvaise herbe ni le moindre insecte nuisible. Quelquefois

on surprenait Gasselin immobile, tête nue en plein soleil, guettant

un mulot ou la terrible larve du hanneton; puis il accourait avec la

joie d'un enfant montrer à ses maîtres l'animal qui l'avait occupé

pendant une semaine. C'était un plaisir pour lui d'aller, les jours

maigres, chercher le poisson au Croisic, où il se payait moins cher

qu'à Guérande. Ainsi, jamais famille ne fut plus unie, mieux entendue

ni plus cohérente que cette sainte et noble famille. Maîtres et

domestiques semblaient avoir été faits les uns pour les autres. Depuis

vingt-cinq ans il n'y avait eu ni troubles ni discordes. Les seuls

chagrins furent les petites indispositions de l'enfant, et les seules

terreurs furent causées par les événements de 1814 et par ceux de 1830.

Si les mêmes choses s'y faisaient invariablement aux mêmes heures, si

les mets étaient soumis à la régularité des saisons, cette monotonie,

semblable à celle de la nature, que varient les alternatives d'ombre,

de pluie et de soleil, était soutenue par l'affection qui régnait dans

tous les cœurs, et d'autant plus féconde et bienfaisante qu'elle

émanait des lois naturelles.

Quand le crépuscule cessa, Gasselin entra dans la salle et demanda

respectueusement à son maître si l'on avait besoin de lui.

—Tu peux sortir ou t'aller coucher après la prière, dit le baron en se

réveillant, à moins que madame ou sa sœur....

Les deux femmes firent un signe d'acquiescement. Gasselin se mit à

genoux en voyant ses maîtres tous levés pour s'agenouiller sur leurs

siéges. Mariotte se mit également en prières sur son escabelle. La

vieille demoiselle du Guénic dit la prière à haute voix. Quand elle

fut finie, on entendit frapper à la porte de la ruelle. Gasselin alla

ouvrir.

—Ce sera sans doute monsieur le curé, il vient presque toujours le

premier, dit Mariotte.

En effet, chacun reconnut le curé de Guérande au bruit de ses pas sur

les marches sonores du perron. Le curé salua respectueusement les trois

personnages, en adressant au baron et aux deux dames de ces phrases

pleines d'onctueuse aménité que savent trouver les prêtres. Au bonsoir

distrait que lui dit la maîtresse du logis il répondit par un regard

d'inquisition ecclésiastique.

—Seriez-vous inquiète ou indisposée, madame la baronne? demanda-t-il.

—Merci, non, dit-elle.

Monsieur Grimont, homme de cinquante ans, de moyenne taille, enseveli

dans sa soutane, d'où sortaient deux gros souliers à boucles d'argent,

offrait au-dessus de son rabat un visage grassouillet, d'une teinte

généralement blanche, mais dorée. Il avait la main potelée. Sa figure

tout abbatiale tenait à la fois du bourgmestre hollandais par la

placidité du teint, par les tons de la chair, et du paysan breton

par sa plate chevelure noire, par la vivacité de ses yeux bruns que

contenait néanmoins le décorum du sacerdoce. Sa gaieté, semblable à

celle des gens dont la conscience est calme et pure, admettait la

plaisanterie. Son air n'avait rien d'inquiet ni de revêche comme celui

des pauvres curés dont l'existence ou le pouvoir est contesté par leurs

paroissiens, et qui, au lieu d'être, selon le mot sublime de Napoléon,

les chefs moraux de la population et des juges de paix naturels, sont

traités en ennemis. A voir monsieur Grimont marchant dans Guérande,

le plus incrédule voyageur aurait reconnu le souverain de cette ville

catholique; mais ce souverain abaissait sa supériorité spirituelle

devant la suprématie féodale des du Guénic. Il était dans cette salle

comme un chapelain chez son seigneur. A l'église, en donnant la

bénédiction, sa main s'étendait toujours en premier sur la chapelle

appartenant aux du Guénic, et où leur main armée, leur devise étaient

sculptées à la clef de la voûte.

—Je croyais mademoiselle de Pen-Hoël arrivée, dit le curé qui s'assit

en prenant la main de la baronne et la baisant. Elle se dérange. Est-ce

que la mode de la dissipation se gagnerait? Car, je le vois, monsieur

le chevalier est encore ce soir aux Touches.

—Ne dites rien de ses visites devant mademoiselle de Pen-Hoël, s'écria

doucement la vieille fille.

—Ah! mademoiselle, répondit Mariotte, pouvez-vous empêcher toute la

ville de jaser?

—Et que dit-on? demanda la baronne.

—Les jeunes filles, les commères, enfin tout le monde le croit

amoureux de mademoiselle des Touches.

—Un garçon tourné comme Calyste fait son métier en se faisant aimer,

dit le baron.

—Voici mademoiselle de Pen-Hoël, dit Mariotte.

Le sable de la cour criait en effet sous les pas discrets de cette

personne, qu'accompagnait un petit domestique armé d'une lanterne.

En voyant le domestique, Mariotte transporta son établissement dans

la grande salle pour causer avec lui à la lueur de la chandelle de

résine qu'elle brûlait aux dépens de la riche et avare demoiselle, en

économisant ainsi celle de ses maîtres.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 30 / 47 段